The snapper de Roddy Doyle

Retour dans le quartier de Barrytown à Dublin dans la famille Rabbitte, nous avions laissé Jimmy Jr en plein concert de son groupe de soul dublinoise dans « The commitments ». Nous découvrons le reste de la famille dans « The snapper ». Au début du roman, la soeur aînée, Sharon, annonce à ses parents, Jimmy Sr et Veronica, qu’elle est enceinte. Elle a 19 ans, travaille dans un supermarché et n’a pas de petit ami officiel. Mais Sharon se sent prête à être mère et elle attend les premiers signes de sa grossesse. « Elle éprouvait aussi un peu d’impatience. Parfois, elle se disait que rien n’allait se produire. Elle avait envie de constater des changements, vite. Elle se sentait prête. Prendre du poids, avoir mal au dos, et tout le reste. D’une certaine manière, elle le désirait. » Après un moment de stupeur, Jimmy Sr et Veronica acceptent la nouvelle et sont prêts à soutenir leur fille. Mais une question va rapidement semer la zizanie dans la famille et la vie du quartier : qui est le père ?

Comme dans le premier volet de la trilogie, « The snapper » est essentiellement composé de dialogues, ce qui rend la lecture très vivante, très dynamique. Les Rabbitte vivent en bande, en groupe. Les personnages sont rarement seuls. La mère, qui reste le plus souvent à la cuisine (à coudre des costumes aux jumelles qui changent d’activité sans arrêt), est néanmoins le centre de la famille, tous tournent autour d’elle. Jimmy Sr et Sharon ont leurs clans au pub. Là on retrouve l’ambiance des pubs : la bière et les vannes coulent à flot ! Le groupe de filles n’est effectivement pas à la traîne, elles boivent sec (la grossesse de Sharon est le résultat d’une cuite mémorable) et sont de vraies langues de vipère !

La vie sociale est toujours au cœur des livres de Roddy Doyle et celle-ci est perturbée par la grossesse de Sharon.  Ou plutôt par l’identité du père qui s’avère être un voisin, un père de famille. Sharon et Jimmy Sr se retrouvent mis à l’écart du quartier, de leur petite communauté. Elle le supporte assez bien, elle assume totalement. Mais il en est tout autrement pour son père. Il ne supporte plus les plaisanteries salaces sur sa fille mais il supportera encore moins de ne plus aller au pub ! Mais comme toujours, la bonne humeur reprendra rapidement le dessus.

L’univers de Roddy Doyle est proche de celui de Ken Loach : les personnages, de milieu modeste, passent leur temps au pub à se vanner mais ils sont d’une grande humanité et très attachants. Un livre très divertissant et très plaisant.

Une lecture commune avec ma copine Miss Léo.

Beaucoup de bruit pour rien au théâtre du Ranelagh

La rencontre entre Shakespeare et Sergio Leone vous semble improbable ? Ce ne fut pas le cas de Gaël Colin et Vincent Caire qui nous offrent une version western de « Beaucoup de bruit pour rien » au théâtre du Ranelagh. L’action se situe dans un saloon et Don Pedro (Damien Coden) revient de la guerre de Sécession. Lui, Benedick (Gaël Colin) et Claudio (Vincent Caire) sont de victorieux yankees alors que Don John (Cédric Miele), le fourbe frère de Don Pedro, est un sudiste.

Passé le petit moment d’inquiétude quant au croisement de ces deux univers, on est très rapidement emporté par le dynamisme de la troupe d’acteurs. Le décor est parfaitement exploité ainsi que les codes du western. Les portes battantes jouent leur rôle comme dans tout saloon qui se respecte ! Le bal masqué, durant lequel Don Pedro séduit Hero (Mathilde Puget) pour le jeune Claudio, se transforme en french-cancan. Les comédiens portent d’ailleurs très bien les bas résilles…On a aussi droit à une belle bagarre générale où les chaises volent. Les apparitions de Don John, le méchant, sont systématiquement  soulignées par la musique de Sergio Leone dans « Il était une fois dans l’ouest », une idée excellente et très drôle.

Mais ne croyez pas que Shakespeare s’est dissout dans le whisky et l’harmonica. Derrière les portes battantes, c’est bien le texte du barde de Startford qui est déclamé. L’histoire est parfaitement respectée, les affrontements de Beatrice (Tiphaine Vaur) et Benedick sont à la hauteur (ah Benedick composant et chantant des poèmes…éclats de rire assurés !) et la tragédie de Hero déchirante. On retrouve jusqu’à l’esprit du théâtre du Globe de Londres dans ce petit théâtre parisien. Les acteurs surgissent dans la salle, Benedick invente ses poèmes assis sur le bord d’une loge. Le spectateur est littéralement dans la pièce comme c’est le cas au Globe.

Vous l’aurez  compris, j’ai passé une excellente soirée au théâtre du Ranelagh pour cette adaptation enjouée et rythmée de « Beaucoup de bruit pour rien »en compagnie de Cryssilda et A girl from earth. Cette troupe d’acteurs fait plaisir à voir.

Le peintre et la jeune fille de Margriet de Moor

Au printemps 1664, à Amsterdam, un peintre vieillissant va croiser le destin tragique d’une jeune danoise. Cette dernière, Elsje, est arrivée quinze jours auparavant dans la capitale hollandaise. Elle pense pouvoir y retrouver sa sœur venue pour trouver du travail. C’est en fait la mort qu’elle va trouver à Amsterdam. Elsje a fracassé le crâne de sa logeuse avec une hache. Pourquoi une jeune fille de 18 ans en est arrivée à une telle violence ? Le peintre n’assistera pas à l’exécution publique et pourtant il finira par dessiner la pauvre criminelle sur le gibet. La dernière journée de la jeune fille et « sa rencontre » avec le peintre sont le cœur du roman de Margriet de Moor.

L’intérêt du livre réside dans le récit de la vie du peintre : les commandes qu’on lui passe, sa recherche de couleurs, ses difficultés financières… Il est très aisé de comprendre que le peintre en question est Rembrandt. Et mon problème c’est que Margriet de Moor s’obstine à ne pas le nommer alors qu’elle fait tout pour qu’on le reconnaisse. Quel est l’intérêt de cette démarche ? La vie et les oeuvres sont clairement explicitées. Rembrandt est ruiné en 1664. Il a déjà perdu Saskia, sa première femme, de phtisie. Henrick, sa deuxième compagne, vient de mourir de la peste. Il ne lui reste plus que son fils Titus. Ses biens, ses collections d’art ont été saisis. Au début du livre est évoquée « La conjuration de Claudius Civilis » qui a été rejetée par le conseil municipal, une grosse commande qui aurait renfloué les caisses.  Au moment de la mort de Elsje, Rembrandt travaille sur « La fiancée juive » mais sont également évoquées d’autres célèbres toiles : la « Danaé » de St Pétersbourg, « La leçon d’anatomie » ou « Le bœuf écorché ». Le dessin de Elsje sur le gibet est conservé au MET de New York comme nous le signale l’auteur : « C’est ainsi qu’elle s’appellerait désormais, Elsje. Pour elle-même et pour le monde entier, ici et maintenant, mais aussi dans quelques siècles dans l’un des plus importants bastions culturels de ce temps, le Metropolitan Museum of Art, à New York. »  Non seulement la vie de Rembrandt est parfaitement reconnaissable, mais en plus l’auteur ne cesse de faire ce type de (pénibles) incursions dans notre présent pour que l’on comprenne bien de qui il s’agit et à quel point son talent est immense. Alors vraiment je ne comprends pas pourquoi son nom n’est jamais mentionné, c’est absurde et agaçant. C’est fort dommage car le portrait de Rembrandt est très réussi. Se dégage, de ce vieil homme fatigué, beaucoup de tristesse et de mélancolie qui transparaissent d’ailleurs dans les derniers autoportraits du maître.

« Le peintre et la jeune fille » est une lecture qui est loin d’être déplaisante, l’atmosphère du Amsterdam du 17ème et la vie de Rembrandt y sont bien rendues. Mais les tics de l’auteur (ne pas nommer le peintre et les nombreuses incursions vers le futur) ont gâché ma lecture.

Merci aux éditions Libella et à Bénédicte pour cette lecture.

Les amoureux de Sylvia

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« Tout le monde dépendait de la pêche à la baleine, et presque tous les hommes de la ville avaient été marins, ou espéré l’être. Près de la rivière pendant certaines saisons, l’odeur était presque intolérable, hormis aux habitants de Monkshaven ; mais sur les quais nauséabonds, vieillards et enfants s’attardaient pendant des heures, malgré des relents d’huile de poisson dont ils paraissaient presque se délecter.  » C’est dans ce petit port du Yorkshire que prend place « Les amoureux de Sylvia », chez des petites gens : pêcheurs ou fermiers. La jeune et jolie héroïne est fille unique de fermiers. Choyée, surprotégée par ses parents, Sylvia est frivole, capricieuse et insouciante. Elle est passionnément aimée par son cousin Philip, trop sérieux, trop morne pour séduire sa charmante cousine. La vie de la jeune fille sera bouleversée par l’arrivée de Charley Kinraid, un séduisant harponneur. Il s’éprend également de Sylvia mais les évènements historiques vont changer leurs vies.

A l’instar de « Nord et Sud » ou « Femmes et filles« , Elizabeth Gaskell a écrit une grande fresque se déroulant sur plusieurs années. Elle y mêle des faits historiques à une étude psychologique poussée de ses personnages.

En 1796, au début du roman, l’Angleterre se bat contre la France révolutionnaire. Le pays a besoin d’hommes et notamment de marins. Le recrutement se fait de force et à peine rentrés chez eux, les baleiniers de Monkshaven sont réquisitionnés. Cela provoque des scènes de violence, de révolte chez les habitants qui sont  décrites par l’auteur à plusieurs reprises. Mais les recruteurs font pire, ils kidnappent. Et c’est précisément ce qui arrive à Charley Kinraid. Il est fait prisonnier par les recruteurs du roi George III. Seul Philip assiste à la scène. Charley lui demande de prévenir Sylvia mais le cousin transi d’amour ne manque pas l’occasion d’éliminer son concurrent. La tragédie se noue à ce moment-là, que de vies seront brisées par le silence de Philip !

« Les amoureux de Sylvia » est un roman sur l’amour non réciproque. Le motif se décline parmi les différents personnages. Philip aime Sylvia qui aime Charley. Philip est lui-même aimé par Hester Rose, avec qui il travaille, qui est aimée par un autre commis. Elizabeth Gaskell explore les différents sentiments naissant du rejet de l’être aimé. Le dépit posé d’Hester s’oppose à l’obsession dévorante de Philip. L’étude psychologique des personnages est comme toujours très fine et précise. On suit tout particulièrement l’évolution du personnage central, son apprentissage douloureux. Pendant six ans, nous voyons changer Sylvia. Jeune fille coquette et sans éducation, elle évolue à la force des drames qui émaillent le récit. Son personnage passe de la lumière à l’ombre, de la joie à la détresse la plus profonde. L’expérience chez elle remplace l’éducation, qui lui apporte gravité et empathie.

Le talent d’Elizabeth Gaskell s’exprime une nouvelle fois superbement dans « Les amoureux de Sylvia ». Les personnages sont plongés dans les soubresauts de l’histoire et des sentiments. Un drame qui m’a totalement captivée.

Une lecture commune avec ma copine Céline.

Nouvelles de Pétersbourg de Gogol

Ce recueil de Gogol contient cinq nouvelles se déroulant dans l’ancienne capitale russe. Le point commun des différents récits est le fait que le quotidien des personnages tourne au fantastique. Akaky Akakiévitch, le héros pitoyable du « Manteau », revient hanter les habitants de son quartier après sa mort pour retrouver son fameux manteau. Dans « Le portrait », le tableau acheté par Tcharkov semble vivant et sortir de la toile pour effrayer son acheteur. Le portrait possède un pouvoir maléfique, il apporte richesse et succès au détriment du talent. Ce pacte faustien se terminera au couvent car la seconde partie de la nouvelle fut écrite par Gogol devenu dévot (jusqu’au fanatisme puisque l’écrivain se laissa mourir de faim en célébrant le carême).

Le fantastique chez Gogol peut aller jusqu’à l’absurde avec l’excellent « Nez ». Un homme prend son petit-déjeuner et découvre dans son pain un nez ! La situation est déjà totalement folle mais Gogol va jusqu’au bout du postulat de départ. L’homme qui a perdu son nez le cherche partout en ville et finit par le découvrir descendant d’une voiture : « Une calèche s’arrêta devant un perron…en ce monsieur son propre nez. (p92) » Cette nouvelle est vraiment la meilleure du recueil, d’une drôlerie irrésistible.

Le dérapage de la vie quotidienne peut mener à la folie et c’est explicitement le cas dans le célèbre « Journal d’un fou ». Avksénti Ivanovitch Popritchine est conseiller titulaire (8ème grade de la hiérarchie des fonctionnaires, c’est-à-dire en bas de l’échelle sociale) et il voudrait séduire la fille de son directeur. La réalité se dérobe petit à petit et le personnage se met à délirer : le chien de la jeune femme parle, la Chine et l’Espagne ne forment qu’un seul et même pays, les nez peuplent la lune et le cerveau ne se trouve pas dans la tête ! Notre pauvre Popritchine finit par se prendre pour le roi d’Espagne et est envoyé à l’asile. Les idées de plus en plus extravagantes du héros ne peuvent qu’amuser le lecteur.

Mais les cinq nouvelles ne sont pas que cocasses, elles sont aussi une critique de la société russe. Toutes les couches de la société sont étudiées sous la plume caustique de l’auteur. Le début de « La perspective Nevsky » le montre bien. Selon les heures de la journée, on y voit défiler toutes les catégories sociales : les élégants qui souhaitent se montrer, les artisans qui vont boire (« Ces respectables artisans étaient tous trois ivres,  comme toute la Pologne »), les petits fonctionnaires qui rejoignent leurs bureaux, les belles jeunes femmes qui à la tombée du jour vendent leurs charmes… Gogol conclut une chose de son observation de la perspective Nevsky : il ne faut pas se fier aux apparences, les catégories sociales ne veulent pas dire grand chose. L’auteur en montre toute l’absurdité notamment à travers le sort réservé aux fonctionnaires. Leur situation est grotesque : serviles, réduits à la misère comme Akaky Akakiévitch qui doit sauter des repas pour s’acheter un manteau neuf, leurs chances d’améliorer leur quotidien sont quasiment nulles. Une hiérarchie excessive qui avilit l’être humain.

« Nouvelles de Pétersbourg » recèle cinq bijoux d’humour, de fantastique et d’absurde. Une  lecture recommandée pour se tenir chaud pendant l’hiver !

Hiver russe

Récapitulatif de l’hiver en Russie

Hiver russe-Les cosaques de L. Tolstoï chez Lilly

-Un héros de notre temps de M. Lermontov ici-même et chez Cryssilda

-Je ne te mens jamais de A. Seline chez Cryssilda

-Anna Karénine de Joe Wright chez Lilas Violet

-La fille du capitaine de Pouchkine chez Romanza et chez Céline

-La tanche d’or de C. Paoustovski chez Cryssilda

-Un royaume de femmes de A. Tchekhov chez Cryssilda

-Anna Karénine de L. Tolstoï de Eliza

-La prisonnière de la tour de B. Akounine chez Mazel et ici-même

-La garde blanche de M. Boulgakov chez Lilly

-Nouvelles de Pétersbourg de N. Gogol ici-même et chez Lilly

-Sibérie ma chérie de Sylvain Tesson chez Cryssilda

-Le pingouin d’Andreï Kourkov chez Miss Léo

-Les nuits blanches de Fédor Dostoïevski chez Lilas

-La cerisaie d’Anton Tchekov chez Caroline

-Un rêve d’Ivan Tourgueniev chez Catherine

-La gelée de Vladimir Korolenko chez Cécile

-Curtis dans la langue de Pouchkine de Nicolas Texier chez Cécile

-L’idiot de Fédor Dostoïevski ici-même et chez Romanza

-Des nouvelles de Pouchkine chez Caroline

-La ravine de Sergueï Essénine chez Cécile

-Les cosaques de Léon Tolstoï chez Cléanthe

-Idylles paysannes/Le père Serge de Léon Tolstoï chez Delphine

-Histoire de rire de A. Tchekov chez Cryssilda

-Enfant 44 de Tom Rob Smith chez Cécile

La dame de pique suivi de Doubrovski et La tempête de neige de Pouchkine chez Romanza

-Le maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov chez Delphine

-Une journée d’Ivan Denissovitch de Alexandre Soljenitsyne chez Miss Léo

-Enfance de Gorki chez Rachel

Bonne année 2013

Plus que jamais en 2012, année catastrophique et maussade, la culture et surtout la littérature furent un refuge pour moi. J’affiche à mon compteur de lecture : 89 livres lus et un 90ème commencé car j’aime les chiffres ronds ! Une année bien remplie donc !

L’année 2012 fut l’année des challenges et des mois thématiques. Elle avait bien commencé avec un mois anglais très populaire qui reviendra très probablement en 2013 sous la pression de certaines participantes et de Lou !

Tea2Après un mois de juin passé en Irlande grâce à Cryssilda, je décidais de mettre à l’honneur la littérature américaine et le formidable Festival America de Vincennes. Encore une fois, beaucoup de lectures passionnantes et  de participants enthousiastes pour un mois de septembre étoilé !

Logo mois américainD’autres challenges sont encore en cours, le challenge Hitchcock jusqu’en mars 2013 qui me permet de revoir les fabuleux films du plus grand réalisateur du monde (quand on aime, on ne compte pas).

Challenge Alfred Hitchcock avec SabbioAvec ma copine Maggie, nous vous proposons de passer du temps dans la capitale anglaise avec notre challenge « I love London ».

I love London logoEt depuis peu, je passe l’hiver en Russie avec Cryssilda.

Hiver russeEt je me suis bien amusée à faire tous ces logos !

Bien entendu, durant cette année j’ai eu de gros coups de cœur :

De grandes espérances de Charles Dickens qui décidément jamais ne me déçoit.

Le seigneur des porcheries de Tristan Egolf, la perle du mois américain.

La femme qui se cognait dans les portes de Roddy Doyle qui se met dans la peau d’une femme avec brio.

L’Antarctique de Claire Keegan qui me donne envie de relire des nouvelles.

Le mystère Sherlock de JM Erre qui m’a tellement fait rire.

Une année pleine de joyeux moments bloguesques, merci à vous d’y avoir participé et de continuer à me suivre depuis mon changement d’hébergeur.

Je vous souhaite à tous une belle et lumineuse année 2013 et continuez à lire !!!!

Un héros de notre temps de M.I. Lermontov

« Un héros de notre temps » de Mikhaïl Iourievitch Lermontov (1814-1841) est une oeuvre hétérogène autour du personnage de Grigory Alexandrovitch Petchorine. Lermontov avait fait apparaître son héros pour la première fois dans « La princesse Ligovskaïa » en 1836, récit malheureusement inachevé. Les différentes histoires qui composent ce livre, dressent donc le portrait de Petchorine supposé incarner son époque. Lermontov semble avoir eu peu de respect pour celle-ci car son héros a plus de défauts que de qualités et il le reconnaît sans peine. « Je suis un sot ou bien un scélérat… je ne sais pas. Mais il est certain que je mérite, moi aussi, beaucoup de pitié, peut-être plus qu’elle. L’âme est en moi corrompue par le monde, mon imagination est inquiète, mon coeur est insatiable ; donnez-moi tout, c’est encore trop peu. Je m’habitue aussi bien à la tristesse qu’au plaisir et mon existence devient de jour en jour plus vide. Il me reste une seule ressource : voyager. Dès que possible, je partirai – mais pas en Europe, que Dieu m’en garde ! – j’irai en Amérique, en Arabie, aux Indes. Je finirai bien, peut-être, par mourir quelque part en route ! Au moins suis-je sûr que cette ultime consolation ne s’épuisera pas vite, à la faveur des orages et des mauvais chemins. »

Menant une vie dissolue à St Pétersbourg dans la garde impériale, Petchorine est envoyé dans le Caucase que la Russie souhaite annexer. C’est dans ce cadre majestueux que prennent place les aventures de Petchorine : sa rencontre avec Bella une jeune et belle tcherkesse, sa découverte d’un trafic de contrebande, son séjour dans une ville d’eau et ses soirées de jeu entre officiers. S’en dégage un caractère désabusé, désinvolte dans ses sentiments envers les femmes, joueur même avec sa propre vie. Petchorine est mélancolique, incapable de stabilité et de satisfaction. Rien ne comble le vide qu’il ressent en lui. Petchorine est presque un personnage baudelairien et je ne l’ai pas trouvé si détestable que ça.

Malheureusement, la construction du livre ne met pas assez en valeur son personnage central. Lermontov a choisi dans un premier temps de nous présenter Petchorine par le biais d’un de ses anciens camarades Maxime Maximitch. Au bout de deux histoires, nous passons au journal de Petchorine et donc au je. Je trouve ce changement quelque peu artificiel comme si Lermontov n’avait pas su choisir son dispositif narratif. Cela produit une forte discontinuité dans le livre. Mon second bémol est la brièveté des récits, le personnage de Petchorine n’est pas assez développé sauf dans « La princesse Mary ». Cet excellent chapitre m’a montré ce qu’aurait pu être un roman consacré à Petchorine et je regrette que l’auteur n’ait pas fait ce choix.

Mes réserves peuvent être prises comme des compliments, j’aurais aimé passer plus de temps avec Petchorine en tant que narrateur. Un héros de notre temps particulièrement bien campé, à la psychologie si typiquement 19ème.

Hiver russe

De grandes espérances de Charles Dickens

Le jeune Pip est orphelin, il vit avec sa sœur et le mari de celle-ci, Joe Gargery. Ce dernier est forgeron et Pip deviendra un jour son apprenti. Ces deux-là sont très proches, très complices face à la brutalité de la sœur de Pip. La petite famille évolue dans un village plongé dans l’humidité et la brume des marais. Un endroit idéal pour les forçats qui s’évadent parfois des pontons où ils sont enfermés. Ce qui vaut une rencontre effrayante et désagréable à Pip, contraint à nourrir un prisonnier en fuite. Passé cet évènement terrifiant, le cours de la vie de notre héros reprend avec le plaisir de bientôt travailler aux côtés de Joe dans la forge.

Une rencontre modifie pourtant les espérances de Pip. Son oncle Pumblechook est locataire de Miss Havisham, une riche femme recluse et mystérieuse. Lors d’un paiement de loyer, celle-ci fait part à Pumblechook de son envie d’avoir la compagnie d’un jeune garçon. Celui-ci pense immédiatement à Pip et espère bien pouvoir tirer des subsides suite aux visites. Pip se rend donc chez Miss Havisham où il découvre un univers totalement figé dans le temps. Il y fait surtout la connaissance d’Estella, la fille adoptive de Miss Havisham. Son amour pour elle change complètement sa destinée.

Charles Dickens écrivit à partir de décembre 1860 « De grandes espérances » pour sa revue « All the year around ». Le roman fut publié en feuilleton jusqu’en 1861 et rencontra un vif succès. Dix ans après « David Copperfield », Dickens choisit de nouveau la narration à la première personne du singulier. Il est vrai que « De grandes espérances » est très imprégné de l’enfance de l’auteur. La région où se situe l’action est celle du Kent, de Gadshill où Dickens a grandi et où il acheta une maison devenu adulte. Lui-même croisait des forçats et leur misère le frappa durablement. La prison de Newgate a un rôle important dans l’intrigue et Dickens enfant avait contemplé cette prison avec des « sentiments mêlés de crainte et de respect » et il soulignait, dans « Les esquisses de Boz », le côté effrayant de la construction qui semblait construite pour enfermer les gens sans aucune chance de les voir ressortir un jour.  Ces références expliquent peut-être l’ambiance mélancolique du livre. « De grandes espérances » est un roman initiatique douloureux. Pip va connaître la fortune, la réussite mais aussi la chute. Ce jeune prolétaire devient un monsieur en sacrifiant son cœur et sa générosité. La vie se chargera de lui faire la leçon. La fin devait être dans la même tonalité mais un ami de Dickens lui conseilla d’achever son roman sur une note plus joyeuse. Il n’en reste pas moins que c’est un sentiment de tristesse qui domine.

La grande force des « Grandes espérances » réside dans sa galerie de personnages tous plus fantasques les uns que les autres. M. Wemmick, travaillant pour le tuteur de Pip, s’est construit un petit château-fort avec pont-levis en plein Londres. Il tire des coups de canon pour amuser son père. Mrs Pocket, totalement perdue dans son monde et insensible à ceux qui l’entourent, demande des nouvelles de sa mère à Pip… Et puis il y a l’incroyable Miss Havisham. Quel formidable témoignage de l’inventivité de Dickens ! Cette femme, délaissée le jour de son mariage, a décidé que le temps devait s’arrêter. Tout est resté intact depuis ce jour fatidique : « Je vis que tout ce qui aurait dû être blanc dans le champ de mon regard l’avait été jadis, mais était aujourd’hui sans lustre, jauni et fané. Je vis que la mariée dans sa robe nuptiale, était flétrie comme la robe et comme les fleurs et qu’elle n’avait plus d’éclat, sinon l’éclat de ses yeux au fond de leurs orbites. Je vis que la robe avait été posée jadis sur le corps arrondi d’une jeune femme, et qu’elle béait à présent sur un corps qui n’était plus qu’os et peau. » Le gâteau de mariage trône toujours sur la table, les horloges sont arrêtées sur l’heure où Miss Havisham apprit que son fiancé ne viendrait pas. Je suis fascinée par ce personnage, l’idée de Dickens est brillante et est l’illustration parfaite de l’idée centrale du roman : les espérances déçues.

Je vous l’ai déjà dit, Charles Dickens est un génie et ce ne sont pas « De grandes espérances » qui me feront changer d’avis ! L’auteur y fait preuve d’une grande sobriété qui convient parfaitement à la tonalité mélancolique du récit. La truculence est moins présente mais l’émotion est bel et bien là. Pip est un beau personnage, profond et infiniment humain.