Crime et châtiment de Dostoïevski

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Rodion Romanovitch Raskolnikov est habillé de loques, il loue une chambre minuscule dans un des quartiers les plus malfamés de Saint Pétersbourg. Il est « (…) sombre, renfermé, hautain et fier, ces derniers temps (et peut-être bien avant), susceptible et hypocondriaque. (…) Parfois, du reste, il est tout sauf hypocondriaque, mais simplement froid et insensible jusqu’à être inhumain (…). » Cet être peu avenant est pourtant le héros d’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature russe : « Crime et châtiment ». Raskolnikov est une âme rongée par la pauvreté. Il a dû abandonner l’université faute de liquidités et depuis, il ressasse les idées les plus sombres. Une seule issue lui semble possible pour sortir de son marasme : assassiner une vieille usurière pour la voler et recommencer à vivre. Le crime, longuement préparé par le cerveau malade de Raskolnikov, est mis à exécution, mais ne se passe pas comme prévu. La sœur de l’usurière, Lizaveta, rentre plus tôt que prévu et meurt sous les coups de hache de Raskolnikov. Ce dernier s’en sort en apparence, mais son esprit, son âme ne vont plus cesser de le tourmenter.

« Crime et châtiment » raconte la longue rédemption de Raskolnikov, du crime vers le châtiment. Il ne tue pas la vieille usurière uniquement pour l’argent. C’est pour lui également une mise à l’épreuve : va-t-il franchir le pas ? Ce crime est très intellectualisé chez Raskolnikov. Il distingue les êtres supérieurs des êtres inférieurs, les premiers pouvant faire couler le sang des seconds si la nécessité les y oblige. Pourquoi un être comme Napoléon est-il admiré alors qu’il a fait couler autant de sang ? Parce que c’est un génie et Raskolnikov pense en être un également. L’ennui, c’est que notre jeune homme ne digère pas ses actes aussi bien qu’il l’avait pensé. Il ne peut se défaire de son crime, il est obsédé par lui. Ce qui est pour lui en contradiction avec son idée du génie, ce qui le dévore d’autant plus. Le chemin suivi par Raskolnikov lui apprendra à devenir tout simplement humain.

Cette résurrection de Lazare ne se fait pas seulement par la réflexion, mais surtout grâce aux gens qui l’entourent. Dostoïevski compose une fabuleuse galerie de personnages pour accompagner son héros vers la lumière. On ne peut tous les citer car ils sont nombreux, mais les plus importants sont Razoumikhine, la mère et la sœur de Raskolnikov, et surtout Sonia. Cette dernière vit également dans la misère la plus noire, devant se prostituer pour aider sa famille. Mais, son âme a su rester pure ; c’est sans conteste le plus beau personnage du roman. Humble, généreuse, douce, c’est la force de ses sentiments qui tirera notre Lazare de son tombeau psychologique. Ce sont tous ces personnages qui rendent Raskolnikov si touchant. Tant d’amour l’entoure, tant de fidélité que cet être-là ne peut pas être entièrement mauvais.

Tous ces personnages si parfaitement dessinés sont bien évidemment une des forces de « Crime et châtiment ». Mais il y a aussi l’écriture si puissamment évocatrice de Dostoïevski. André Markowicz, excellent traducteur, parle dans sa postface de la pesanteur qui nous écrase durant tout le roman. L’écriture de Dostoïevski rend parfaitement l’oppression qui accable Raskolnikov, le poids de la pauvreté puis du crime qu’il porte sur les épaules. Mais, toute la population des quartiers pauvres de Saint Pétersbourg semble totalement appesantie par la misère et l’alcool. Et ces gens parlent beaucoup, énormément même. « Crime et châtiment » est rempli de dialogues et de monologues fiévreux et exaltés. Ce qui nous donne notamment de splendides face-à-face entre Raskolnikov et le commissaire Porphiri Petrovich.

Les personnages et l’écriture de Dostoïevski sont habités, possédés par la soif de vivre. Malgré les épreuves, la pauvreté, rien ne semble plus important que de vivre. J’ai été bien entendu captivée par tous ces destins, par cette langue hypnotique. C’est tout simplement ce que j’appelle la Littérature, avec un grand « L ».

   

Oscar Wilde de Brian Gilbert

Comme son nom l’indique, le film de Brian Gilbert est un biopic inspiré par la vie d’Oscar Wilde. L’histoire débute lors de la tournée de lecture d’Oscar Wilde (Stephen Fry) aux Etats-Unis. L’auteur est en visite dans une mine d’argent du Colorado. Le contraste entre le dandy irlandais et les mineurs américains ne peut être plus fort. Mais l’esprit et le talent de conteur de Wilde réussissent à séduire les ouvriers. La scène suivante nous amène à Londres où Oscar ne tarde pas à épouser la délicieuse Constance Lloyd (Jennifer Ehle). Le poids des conventions sociales, qu’Oscar critiquera par la suite, le pousse à se marier. Une bonne réputation, une réussite sociale et littéraire commencent par un bon mariage. Celui-ci semble très heureux, le couple aura deux fils, jusqu’à l’arrivée d’un jeune canadien, Robbie Ross (Michael Sheen). C’est ce dernier qui initie Oscar Wilde à l’homosexualité. Et c’est lors de la première triomphale de « L’éventail de Lady Windermere » qu’Oscar Wilde fait la connaissance de Lord Alfred Douglas dit Bosie (Jude Law). Cette liaison passionnée et tourmentée causera la perte du grand auteur qui sera condamné à deux ans de travaux forcés pour sodomie.

Le film montre bien la relation orageuse entre Oscar Wilde et Bosie. Wilde se laisse totalement entraîné dans les excès du séduisant jeune homme jusqu’à oublier les convenances et surtout les apparences si importantes à l’époque victorienne. Le danger grandit au fur et à mesure que le talent d’Oscar Wilde est reconnu. En pleine lumière, l’auteur est très exposé et devient une cible idéale pour les bien-pensants. Oscar Wilde critiquait trop la haute société pour qu’elle ne finisse pas par se retourner contre lui. Le film porte essentiellement sur la vie privée de l’auteur irlandais et sur sa relation avec Bosie. Néanmoins, on assiste également au succès retentissant des pièces de théâtre de Wilde. Son esprit ironique et acide n’est pas oublié non plus et apparaît dans de nombreuses réparties.

La réussite du film tient beaucoup aux acteurs qui habitent magnifiquement leurs rôles. Stephen Fry interprète Oscar Wilde avec un immense talent. Il est impossible d’imaginer quelqu’un d’autre dans le rôle, il est tout simplement parfait.

« Oscar Wilde » est un film plutôt réussi, la fin abuse un peu des violons tire-larmes mais c’est un détail. La prestation de Stephen Fry vaut amplement la peine de visionner cette oeuvre. De plus, la vie et l’esprit de l’auteur me semble être bien rendus.  Aucune raison de se priver donc.

Vu dans le cadre du challenge Oscar Wilde de Lou et du challenge « Back to the past » de Lou et Maggie.

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Le bouc émissaire de Daphné du Maurier

John, le narrateur du « Bouc émissaire », est anglais, mais il est passionné par la France. Il enseigne d’ailleurs l’histoire de notre pays à Londres. C’est pour cette raison qu’il passe tous ses étés chez nous, notamment à Tours, Orléans ou Blois où l’architecture le plonge dans le passé. Au début du roman, les vacances touchent à leur fin et John doit rentrer chez lui : « En quittant Tours le dernier matin, la perspective des médiocres cours que j’allais faire à Londres et le sentiment d’avoir passé ma vie, non seulement en France mais aussi en Angleterre à regarder les gens sans jamais prendre part à leur bonheur ou à leur peine, me remplirent d’une espèce de désespoir encore accru par la pluie qui fouettait les vitres de ma voiture, et quand j’arrivais au Mans où je n’avais pas le projet de m’arrêter, je me ravisai et décidai d’y déjeuner, espérant que la diversion me ferait du bien. » Cette escale non prévue va en fait changer la vie de John. C’est dans un bar qu’il rencontre l’homme qui va à tout jamais modifier le cours de son existence. Cet homme est le double parfait de John ; ils semblent tous les deux jumeaux mais ne se connaissent pas. Le comble du hasard a voulu que ce double se prénomme Jean. Les deux hommes passent la soirée ensemble, éberlués par leur ressemblance physique. Ils se racontent leur vie, John est aussi seul que Jean est encombré par sa famille. Les deux semblent insatisfaits par leur vie. La soirée se déroule tranquillement jusqu’à ce que Jean de Gué demande à John « : « Et si je mettais vos vêtements et vous les miens ? »

Ce livre de Daphné du Maurier aurait pu être adapté par Alfred Hitchcock tant cette situation de départ est intrigante et romanesque. La question de l’identité et d’une possible substitution aurait fortement intéressé le grand cinéaste anglais. C’est bien évidemment un thème qui parle à chacun. Qui n’a pas un jour rêvé d’abandonner sa vie pour en essayer une autre ? Pour John, tous les possibles s’ouvrent à lui, une nouvelle vie pourrait commencer s’il décide d’accepter le marché de Jean. Mais, connait-il si bien la vie de Jean ? Quelle est cette famille si encombrante que Jean veuille la quitter ?

Daphné du Maurier commence « Le bouc émissaire » comme un Hitchcock, mais le poursuit comme un Chabrol. John va découvrir un monde d’une hypocrisie totale. Sous couvert de respectabilité, se cachent de noirs secrets, d’amers souvenirs. Les bonnes mœurs, la politesse ne sont qu’un vernis qui vont se craqueler au fur et à mesure des pages. Les haines tenaces de la famille de Jean de Gué s’enracinent dans l’histoire de France que connaît si bien John. La rancœur, la culpabilité sont au cœur du récit de Daphné du Maurier. Mais aussi, la mince distinction qui sépare souvent le bien du mal.

 

« Le bouc émissaire » met le lecteur sous tension durant 375 pages ; chaque situation génère de l’inquiétude, de l’angoisse. La vertigineuse ressemblance physique des deux hommes pouvait constituer un sujet en soi, mais Daphné du Maurier va plus loin pour explorer la noirceur de l’âme humaine. L’auteur mélange avec brio roman à suspense et roman psychologique.

Downton Abbey de Julian Fellowes

« Downton Abbey » est une série britannique qui m’a été fortement recommandée par Lilly et Isil et elles ont bien fait car je me suis régalée à visionner les sept épisodes de la saison 1.

La série débute en avril 1912, un télégramme arrive à Downton Abbey. Celui-ci annonce la mort du cousin et du petit-cousin du propriétaire des lieux, Lord Grantham (le toujours formidable Hugh Bonneville), ils se trouvaient tous les deux à bord du Titanic. Le problème c’est que Lord Grantham a eu trois filles qui, selon la loi anglaise, ne peuvent hériter. Le petit-cousin, Patrick, devait hériter du domaine, de la fortune et du titre. Mary, la fille aînée de Lord Grantham, devait donc épouser Patrick afin que l’héritage reste dans la famille. Celui-ci revient alors à un lointain cousin, Matthew Crawley (Dan Stevens) qui est avocat et très éloigné de la vie aristocratique.

Son arrivée à Downton Abbey va bouleverser les habitudes de la maison.

Cette série a été créée par Julian Fellowes qui avait écrit précédemment « Gosford Park ». Elle explore parfaitement les différentes couches de la société anglaise de ce début de siècle. Comme dans le film de Robert Altman, on partage aussi bien la vie des maîtres que des serviteurs. Le monde de ces derniers fourmille en permanence, la cuisine fait penser à une ruche en perpétuelle activité !

Les valets, femmes de chambre s’activent pour rendre la vie de la famille Crawley parfaite. La scène d’ouverture en est un parfait exemple : tous les serviteurs préparent la maison avant le lever de la famille, chaque centimètre carré est épousseté, les cheminées allumées, les petits déjeuners préparés et chauds. Daisy (Sophie McShera), l’aide cuisinière, allume les feux rapidement et doit ensuite redescendre : « Now get back down to the kitchen before anyone sees you. » L’intérieur des Crawley doit être parfait, calme et ordonné. Un vrai théâtre dont on ne doit pas voir les coulisses !

Le monde des serviteurs est régi par deux fortes personnalités : Mr Carson (Jim Carter) le majordome et Mrs Hughes (Phyllis Logan) la gouvernante.

Ils m’ont beaucoup fait penser à Anthony Hopkins et Emma Thompson dans « Les vestiges du jour ». Ils sont extrêmement rigoureux, très respectés et ils doivent gérer tous les conflits. Car le monde des cuisines est plein d’intrigues avec les machiavéliques Thomas (Rob James-Collier) et Sarah O’Brien (Siobhan Finneran) qui veulent la peau de Mr Bates (Brendan Coyle), le nouveau valet de Lord Grantham.

Mais il ne faut pas croire que les étages supérieurs sont plus reposants. Les rivalités sont également très présentes dans la haute société : entre Mary et sa soeur Edith (Laura Carmichael) c’est la course au mariage ; entre la mère de Lord Grantham (Maggie Smith) et celle de Matthew (Penelope Wilton) qui veulent marquer  de leur empreinte le village.

Le pauvre Matthew arrive à Downton dans un territoire totalement inconnu. Il ne connaît pas les codes, refuse de se faire servir par un valet et souhaite continuer à travailler. Ce qui n’est pas bien vu puisqu’un vrai gentleman ne travaille pas. Malgré tout, les différents niveaux sociaux vivent bien ensemble. Il y a même une grande intimité entre eux. Les serviteurs connaissent dans le détail la vie de leurs maîtres et l’inverse est également valable. Chacun cherche à influencer la vie des autres. Downton Abbey est une véritable communauté, un monde en vase clos.

Ce qui est également intéressant dans la série c’est la période historique choisie. Elle commence en 1912 et se termine en 1914 à l’annonce de l’entrée en guerre contre l’Allemagne. C’est un moment charnière, le monde est en train de changer. On le voit déjà d’un point de vue technologique avec l’arrivée de la voiture, du téléphone et de l’électricité. Le changement sociétal est incarné par la troisième soeur, Sybil (Jessica Brown-Findlay). Elle se bat pour le droit de vote des femmes et assiste, contre l’avis de tous, à des réunions politiques. Sybil aide également une servante à changer de travail et à devenir secrétaire. Et elle porte des pantalons, how shocking !


Le monde cosy et protégé de Downton sera probablement ébranlé par ces changements, c’est ce que nous verrons dans la saison 2 !

« Downton Abbey » est une série d’une grande qualité. La reconstitution historique est remarquable à tous les niveaux : décors, costumes, relations entre les différentes couches de la société. Et bien entendu, les acteurs sont tous à la hauteur. Le casting est absolument parfait et chacun joue son rôle à merveille. Je vous conseille donc vivement de regarder cette série qui est une grande réussite.


 

Comme des fantômes de Fabrice Colin

« Comme des fantômes » est un recueil de nouvelles de Fabrice Colin. La préface nous explique que l’auteur est mort dans l’incendie de son appartemen,t et que le livre que nous tenons entre les mains est publié à titre posthume. Ne connaissant pas la biographie de Fabrice Colin, j’ai été un peu perturbée par cette entrée en matière d’autant que le style de la préface est assez léger. J’ai vérifié sur internet et Fabrice Colin se porte très bien, il s’agit uniquement d’une mise en scène. D’ailleurs le Fabrice Colin supposé mort n’aurait écrit aucun roman alors que le véritable Fabrice Colin a publié de nombreux romans de fantasy. L’idée est poussée jusqu’au bout puisque des amis écrivent des introductions à chaque nouvelle pour rendre hommage à leur ami disparu. Ils ne sont d’ailleurs pas très tendres avec lui et présentent Fabrice Colin comme un incapable, un alcoolique, un garçon assez déplaisant. Ce postulat de départ montre bien l’humour noir de son auteur et surtout son obsession pour la grande faucheuse. Obsession qui se retrouve souvent dans les nouvelles. Mais ce qui relie la plupart des histoires entre elles, ce sont les interactions entre la réalité et la fiction. Les deux mondes semblent totalement perméables et se mélangent. Des personnages de livre apparaissent dans notre monde comme Alice, vieillissante dans « Arnastapi », qui habite en Islande et reçoit le chat du Cheshire par la poste. Parfois les personnages font le chemin inverse, le père « Du coup du lapin » se retrouve propulsé au pays des rêves des enfants où se côtoient pirates et lapins victoriens. Fabrice Colin utilise également des figures classiques du fantastique comme les vampires ou les fantômes. Ces nouvelles sont également pour lui l’occasion de rendre hommage à ceux qui ont façonné son imaginaire : Lewis Caroll, John Barrie, Tolkien, Jules Verne, Kenneth Grahame ou l’illustrateur Arthur Rackham. Ces deux derniers ont d’ailleurs droit à d’intéressantes biographies.

Je dois avouer avoir eu du mal à rentrer dans certaines nouvelles. La fantasy est loin d’être mon domaine de prédilection et je n’avais pas toujours les références nécessaires pour apprécier le livre. J’ai néanmoins beaucoup aimé la première nouvelle « Naufrage mode d’emploi » où un auteur de SF est sommé par son éditeur d’écrire un « vrai » roman. Toute la nouvelle se passe dans son cerveau et c’est extrêmement cocasse. « Intervention forcée en milieu crépusculaire » m’a donné envie de découvrir « Le secret de Wilhem Storitz » de Jules Verne, livre dont je n’avais jamais entendu parler. Comme quoi, on peut toujours tirer quelque chose d’une lecture même si on n’est pas enthousiaste.

Merci à Constance et aux éditions Folio.

Histoires sanglantes de E. Wharton, HP Lovecraft et F. Brown

Les histoires sanglantes de ce livre sont trois récits consacrés aux vampires à des époques et dans des styles très différents.

La première nouvelle, intitulée « L’ensorcelé », a été écrite par Edith Wharton (1862-1937). Trois hommes sont convoqués chez Mrs Rutledge : Orin Bosworth, le diacre Hibben et Sylvester Brand.  L’invitation est fort curieuse car la maison des Rutledge est très isolée et peu de gens y sont invités. Mrs Rutledge est une femme distante, froide et pourtant elle a fait venir ses trois voisins pour leur demander de l’aide. Son mari serait possédé et attiré par le fantôme de Ora Brand, la fille décédée de Sylvester. Dans cette nouvelle, Edith Wharton ne parle pas clairement de vampires mais elle utilise tous les éléments du mythe. Mr Rutledge est d’une pâleur cadavérique, maigre, anémimé. « Le bon homme est malade… ça c’est sûr. Quelque chose est en train de boire sa vie jusqu’à la dernière goutte. » Même pour éliminer la revenante, les pratiques choisies sont caractéristiques : pieu dans le coeur ou balle. La nouvelle d’Edith Wharton reste très proche du mythe d’origine, elle est classique de la littérature vampirique, et plaisante à lire.

Avec Howard Philips Lovecraft (1890-1937), on progresse un peu dans le temps et sa nouvelle a une connotation très différente de celle d’Edith Wharton. Le coeur de la nouvelle est une maison maudite. Celle-ci se trouve à Providence où Edgar Allan Poe, que Lovecraft admirait, séjourna dans les années 1840. Lovecraft a lui même vécu dans cette ville et il raconte son histoire à la première personne comme s’il s’agissait d’un témoignage. Cette maison maudite effraie toute la ville, elle est abandonnée depuis longtemps et présente un aspect délabré et insalubre. Intrigués par l’histoire de la demeure, Lovecraft et son oncle médecin font des recherches. En retraçant les vies des différents propriétaires, ils se rendent compte que les gens sont morts en grand nombre dans la maison. « Mais plus troublant encore, le phénomène qui mit un terme à la location de la maison fut une série de morts dues à l’anémie et précédées de folies progressives au cours desquelles les malades essayaient d’attenter par la ruse à la vie de leurs parents en leur mordant le cou ou le poignet. » De nouveau, on retrouve les symboles classiques d’une personne sous l’emprise d’un vampire : maigreur, pâleur, volonté de mordre les autres. Là où Lovecraft diffère des récits habituels, c’est qu’il veut résoudre le mystère de cette maison par la science. Le phénomène doit et peut s’expliquer par des moyens  scientifiques. Lovecraft et son oncle vont donc s’employer à observer la demeure. Comme le dit parfaitement la mini préface précédant la nouvelle, les évènements sont d’autant plus effrayants qu’ils peuvent être expliqués par la science. Je ne connaissais pas l’oeuvre de Lovecraft et je suis très intriguée par sa démarche originale.

La dernière nouvelle, « Du sang », a été écrite par Fredric brown (1906-1972). Au XXIIème siècle, les hommes ont exterminé tous les vampires mais un couple a réussi à s’échapper. Vron et Dreena fuient dans le futur dans une machine à voyager dans le temps. Ils tentent de trouver une époque où les vampires auraient été oubliés. Cette nouvelle très courte est extrêmement drôle. Vron et Dreena vont avoir beaucoup de mal à trouver une époque où vivre.  La chute de la nouvelle est vraiment très réussie.

Ce recueil bilingue de nouvelles vampiriques réunit trois visions très différentes du mythe. J’ai trouvé très intéressant de comparer ces trois auteurs qui montrent la vigueur et l’intemporalité du vampire.

Je remercie Constance et Folio pour cette lecture sanglante !

L'étrange disparition de Esme Lennox de Maggie O'Farrell

A Edimbourg, Iris possède un magasin de vêtements. Elle est une célibataire avec de multiples liaisons, a perdu son père étant enfant et vit une histoire compliquée avec Alex, le fils de son ex-beau-père. C’est alors qu’Iris reçoit un courrier d’un hôpital psychiatrique. Elle doit s’y rendre pour évoquer le cas de sa grand-tante Euphemia Lennox. Le problème c’est que la grand-mère d’Iris n’a pas de soeur. En tout cas c’est ce qu’elle a toujours dit à sa famille. Iris, relancée par l’hôpital, finit par s’y rendre afin d’éclaircir la situation. Il s’avère qu’Euphemia Lennox, dite Esme, est bien la soeur de la grand-mère d’Iris. Esme a passé 61 ans en hôpital psychiatrique et Iris ne comprend pas pourquoi sa grand-mère lui a caché son existence. Est-ce la honte d’avoir un membre de sa famille dans un asile ? Quelles histoires ont été cachées à Iris ?

J’ai découvert ce livre grâce à l’enthousiasme de Céline puis de Lou et j’ai été totalement conquise à mon tour. Le roman de Maggie O’Farrell nous fait entendre trois voix de femmes : celle d’Iris dont la vie est perturbée par l’arrivée de sa grand-tante, celle d’Esme qui sort enfin de l’hôpital et repense à sa vie et celle de Kitty, la soeur d’Esme atteinte par la maladie d’Alzheimer mais qui ressasse son passé. A travers leurs témoignages, on découvre petit à petit ce qu’a été la vie d’Esme. Les deux soeurs ont été élevées dans les années 30 en Inde. Esme vit assez librement, elle tente toujours de fuir les contraintes pour profiter du jardin ou de son petit frère. Jusqu’au drame, jusqu’à la mort du frère de la fièvre tiphoïde. La vie en Inde n’est alors plus possible. La famille rentre en Ecosse et le choc du retour est terrible. Il y a déjà la différence de température, de climat : « La première image qu’Esme eut de la terre que ses parents appelaient leur pays natal fut celle des plaines de la région de Tilbury, dont les contours vagues émergeaient d’une aube humide d’octobre. Kitty et elle guettaient sur le pont, scrutaient la brume. Elles s’attendaient  à des montagnes, des lochs, des glens, bref, à ce qu’elles avaient vu dans l’encyclopédie quand elles avaient cherché « Ecosse », et furent déçues par ces marais embrumés. » Mais s’il n’y avait que ça, Esme aurait pu s’adapter. C’est une société corsetée qui accueille les deux soeurs. Les femmes n’y ont qu’un seul rôle à jouer : épouse. Bien entendu cela ne convient absolument pas à Esme qui cherche l’indépendance. Elle ne veut pas se marier et veut poursuivre ses études. Esme ne rentre pas dans le moule, elle refuse de bien se tenir, d’obéir à sa famille. Même Kitty finit par se retourner contre elle, l’originalité de sa soeur lui fait honte et peut l’empêcher de trouver un bon parti. La brutalité des moeurs conduiront Esme au drame, à l’internement à l’âge de 16 ans. L’aveuglement de sa famille l’y fera rester durant des décennies. « L’étrange disparition de Esme Lennox » nous raconte cette vie gâchée, volée, réduite à néant par une société muselée par les bonnes manières. C’est également le récit d’un impossible retour à la vie, d’un impossible pardon.

Le roman de Maggie O’Farrell est de toute beauté. La construction du récit à travers les voix des trois femmes est extraordinaire. Le destin d’Esme est terriblement émouvant et sa douleur à s’insérer dans la société écossaise du début du XXème siècle est poignante. « L’étrange disparition de Esme Lennox » est une réussite totale, l’émotion affleure à chaque page tournée.  

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

Le pacte des quatre de Arthur Conan Doyle

« Mon esprit, expliqua-t-il, se révolte contre la stagnation. Qu’on me donne le cryptogramme le plus abscons, l’analyse la plus complexe, et me voilà dans l’atmosphère qui me convient. Je puis alors me passer de stimulants artificiels. Mais je hais la morne routine de l’existence. Je soupire après l’exaltation mentale. C’est pour cette raison que j’ai choisi la profession que j’exerce, ou que j’ai créée plutôt, car je suis le seul homme au monde à l’exercer ».

C’est dans cet état d’inoccupation et d’ennui que nous découvrons Sherlock Holmes au début du « Pacte des quatre ».  Fort heureusement le mystère et l’investigation frappent rapidement à la porte du 221b Baker Street sous la forme de Miss Morstan. Dix ans auparavant, le père de la jeune femme, un militaire revenant des Indes, a disparu à Londres. Quatre ans après, Miss Morstan reçoit dans une petite boîte en carton une grosse perle. Et depuis tous les ans, un paquet arrive chez elle contenant toujours une perle splendide. Sa venue chez Sherlock Holmes fait suite à une missive lui donnant rendez-vous le soir même devant un théâtre. La lettre est signée : votre ami inconnu. Qui est ce mystérieux bienfaiteur ? Est-ce lui qui a envoyé les perles à Miss Morstan ? Et a-t-il un lien avec la disparition du commandant Morstan ?

C’est toujours avec plaisir que je retrouve le duo Holmes/Watson (et j’aime faire partager cette joie avec mes amies même si elles ne le veulent pas !) surtout lorsqu’il s’agit d’une aventure aussi rocambolesque. Il y est question de trahison, d’un magnifique trésor, d’un pacte inviolable passé dans le sang et d’un règlement de compte. Les méchants, un homme à la jambe de bois et un nain venu des Indes (décidément ils sont partout !), sont totalement terrifiants et extrêmement rusés. Leur capture donne lieu à une course épique en canots sur la Tamise. Sherlock Holmes doit déployer des trésors d’intelligence et de déguisements pour arriver à ses fins. Et tout cela se passe sur fond de révolte en Inde contre l’armée britannique, un soupçon d’exotisme pimente la résolution de l’énigme. Cette affaire est d’autant plus intéressante qu’elle va changer la vie de nos deux compères. Le Docteur Watson va en effet trouver l’amour durant l’enquête et quitter le 221b Baker Street.

L’intrigue est complexe et originale, les personnages toujours aussi attachants, je ne suis pas prête d’arrêter de lire les aventures de Sherlock Holmes et son fidèle Watson.  

Lu dans la cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

Le nain de l'ombre de David Madsen

Giuseppe Amadonelli est le chambellan du pape Léon X en 1518 lorsqu’il décide d’écrire ses mémoires. La vie de Giuseppe dit Peppe vaut bien un livre car elle est des plus foisonnantes. Il naquit en 1478 et son existence n’était pas promise à un brillant avenir : « Au commencement était la douleur, et la douleur était avec moi, et la douleur était moi. Elle constituait la totalité de ma conscience en bourgeon. Je ne connaissais rien d’autre qu’elle. On m’a raconté que, nouveau-né, je ne pleurais pas dans les bras de ma mère pour téter son lait, mais pour être soulagé de la douleur. Il me semble qu’elle était située sur deux plans à la racine, à la fois une souffrance physique et les cris douloureux d’une âme enfermée dans la prison d’un corps horriblement contrefait. » Peppe a le physique le plus disgracieux qui soit, c’est un nain biscornu. De plus, il vit dans le quartier le plus mal famé de Rome : le Trastevere. Illetré, bossu, pauvre, maltraité par sa mère, Peppe va néanmoins réussir à s’élever jusqu’aux ors papaux et devenir le chouchou de Léon X. Et c’est sa spectaculaire ascension sociale que nous content ses mémoires.

« Le nain de l’ombre » reconstitue à la perfection l’ambiance perturbée et décadante de la Rome de Léon X. Historiquement c’est une époque charnière où Rome est mise en question. Le paiement des indulgences (ce qui permit de reconstruire St Pierre), le népotisme, les papes aux moeurs dissolues comme Alexandre VI Borgia qui cumula corruption, liaisons, empoisonnements, toutes ces frasques finirent par en lasser certains. La rigueur tente de s’imposer, ce fut le cas avec Savonarole face à Alexandre VI et quand débute le livre un nouvel adversaire apparaît devant Leon X : Luther. Léon pense se débarrasser de cet encombrant Allemand aussi vite qu’Alexandre VI règla la question du moine florentin. On sait que l’histoire sera tout autre. Mais à l’époque, Rome est tellement  corrumpue que l’on ne peut imaginer autrement : « La cour papale est corrumpue, et alors ? Cela ne surprend personne. Elle l’est depuis si longtemps que nul ne peut se souvenir d’un temps où elle ne l’était pas, ni concevoir qu’il n’en ait pas toujours été ainsi. Chercher le pourquoi et le comment, tel ce Luther,  cela revient à demander pourquoi le soleil est chaud et pourquoi le temps est humide, et à essayer de les rendre différents. Futile. » Le mal semblait irrémédiablement ancré chez les habitants du Saint Siège. D’ailleurs les moeurs de Léon X nous sont très crûment décrites dans « Le nain de l’ombre ». Ce pape médicéen avait un goût prononcé pour les jeunes hommes bien dotés par la nature, ce qui peut malheureusement causer quelques irritations… La scène d’ouverture nous renseigne immédiatement sur ce problème de santé, ce qui met le lecteur dans l’ambiance ! Les choix artistiques de Léon X sont tributaires de ce penchant. Je m’étais toujours demandé pourquoi Léon avait confié la reconstruction de St Pierre à Raphaël, qui n’était pas architecte, plutôt qu’à Bramante dont la réputation dans ce domaine n’était plus à faire. David Madsen me donne une réponse coquine et cocasse à la fois !

Au milieu ce cette abondance de luxure et de ripailles se trouve Peppe qui observe, écrit ses mémoires et prend soin de son cher Léon. Ne croyez pas que notre chambellan partage les excès du pape, loin de là car Peppe a été éduqué par la Gnose. Ce courant pense que notre âme est prisonnière de notre corps, toutes les pulsions sont donc abjectes. Enfin en principe. Les cérémonies gnostiques sont assez surprenantes et nous offrent une grande scène où les adeptes paraissent parfaitement ridicules. Mais Peppe est un personnage très attachant, d’une grande sensibilité et d’une grande intelligence. L’antichambre de St Pierre nous est contée avec une verve digne de Rabelais et peut choquer les âmes sensibles.

« Le nain de l’ombre » est un mélange détonnant d’érudition et de débauche. L’histoire de Peppe est rocambolesque et palpitante. David Madsen entraîne son lecteur dans une Rome extravagante, violente, sensuelle et parfois spirituelle ! Une lecture totalement jubilatoire !

Un immense merci à Denis et aux éditions Phébus pour cette formidable lecture.

(Deuxième livre lu pour mon challenge virtuel sur les nains en littérature…vous voyez Pascale et Isil j’aurais presque pu le lancer pour de vrai !)

La magicienne de Robert Louis Stevenson

« La magicienne » est une nouvelle écrite par Robert Louis Stevenson à la fin de sa vie lorsqu’il vivait sur les îles Samoa. Lors d’une croisière, les invités devaient inventer une histoire à la façon du Decameron de Boccace et Stevenson écrivit « La magicienne ». La nouvelle fut donc rapidement rédigée, ce qui souligne le talent de Stevenson car l’histoire est excellente.

Le narrateur, Mr. Hatfield, est un jeune gentleman désargenté. Il est en France et a perdu tout son argent au jeu. Par désespoir, il décide de faire la manche. Il tombe alors sur une jeune femme, Miss Croft, qui semble prête à lui porter secours. Mais d’une bien étrange manière puisqu’elle lui propose rapidement de l’épouser.

Robert Louis Stevenson renverse totalement les rôles dans sa nouvelle. Le narrateur s’en rend d’ailleurs bien compte et c’est ainsi qu’il s’adresse à sa future épouse : « Mais vous en avez décidé autrement ; vous n’avez pas voulu demeurer inconnue et me voilà dans une drôle de posture, je n’aurais jamais cru pouvoir un jour m’abaisser à ce point ; vous êtes l’homme dans cette histoire, et moi la femme. Et que puis-je dire d’autre sinon Amen ! Vous avez ramassé un instrument Miss Croft ; que comptez-vous en faire ? Vous avez acheté un esclave ; j’espère que vous serez satisfaite de mes services. » Mr. Hatfield tombe sous le charme de Miss Croft, il est candide et romantique. La jeune femme est calculatrice et utilise le narrateur à des fins qui n’ont rien de sentimentales. Stevenson venge avec « La magicienne » toutes les femmes victoriennes ! Miss Croft sait utiliser les convenances de l’époque pour améliorer sa situation. L’ironie de l’histoire est qu’elle se marie pour se débarrasser du joug des hommes. Son cynisme est véritablement réjouissant, de telles héroïnes sont rares dans la littérature victorienne.

L’écriture de Stevenson est toujours aussi plaisante, les dialogues brillants. Cette magicienne est vraiment un petit bijou.

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.