Mauprat de George Sand

 

A 80 ans, Bernard Mauprat décide de conter l’histoire remarquable de sa jeunesse et de sa famille. Deux branches fort dissemblables existaient chez les Mauprat : la branche aînée à laquelle appartenait Bernard et qui régnait sur la château de la Roche-Mauprat ; la branche cadette uniquement représentée  par le chevalier Hubert de Mauprat et sa fille Edmée. Les Mauprat de la branche aînée, surnommés les Coupe-Jarret, faisaient régner la terreur sur les paysans de la campagne berrichonne. Bernard fut orphelin à 7 ans et fut expédié chez son grand-père Tristan à la Roche-Mauprat. C’est donc dans la violence, la terreur et les brimades que l’enfant grandit.

Un soir, alors que Bernard a 17 ans, l’oncle Laurent ramène une jeune femme égarée dans la forêt, une future victime de la perversité et de la concupiscence des Mauprat. Bernard, séduit par l’immense beauté de la dame, décide de la garder pour lui. C’est alors qu’il réalise qu’il s’agit de sa parente Edmée. Il décide de la sauver après lui avoir fait promettre qu’elle se donnerait à lui avant tout autre homme. Durant leur évasion, le château de la Roche-Mauprat est assailli par les gendarmes ce qui permet aux deux jeunes gens d’échapper à la vindicte des Mauprat Coupe-Jarret. Bernard est alors recueilli par Hubert de Mauprat dans son château de Sainte-Sévère où l’on va tenter de l’éduquer.

« Mauprat » est un roman protéiforme, c’est tout à la fois un roman gothique, un roman d’amour, un roman féministe et un roman de formation. George Sand nous place d’emblée dans une ambiance gothique, le personnage à qui Bernard Mauprat raconte sa vie nous décrit ainsi la Roche-Mauprat : « Depuis ce temps, quand les bûcherons et charbonniers qui habitent les huttes éparses aux environs passent dans la journée sur le haut du ravin de la Roche-Mauprat, ils sifflent d’un air arrogant ou envoient à ces ruines quelque énergique malédiction ; mais quand le jour baisse et que l’engoulevent commence à glapir du haut des meurtrières, bûcherons et charbonniers passent en silence, pressant le pas, et de temps en temps font un signe de croix pour conjurer les mauvais esprits qui règnent sur ces ruines. » L’auteur utilise les codes du roman gothique dont semble-t-il elle était friande (la préface nous indique en effet que George Sand lisait Ann Radcliffe). On trouve dans « Mauprat » des ruines inquiétantes, des seigneurs corrompus et cruels, des pièces secrètes, des moines pervers et des innocents en danger. L’histoire d’amour s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans le genre gothique puisque les sentiments de Bernard et d’Edmée sont douloureux et totalement exacerbés. Et leur amour devra franchir bien des obstacles, bien des empêchements avant de pouvoir triompher.

George Sand ne se contente pas de respecter les codes du genre gothique et les fait dévier. Tout d’abord grâce à son héroïne, Edmée, qui est bien loin des personnages féminins des romans noirs du 19ème siècle. C’est une femme au fort tempérament, à l’éducation élevée et qui ne s’effraie pas facilement. Edmée décide de sa vie et ne la subit aucunement. Elle devait épouser M. de la Marche pour qui elle avait seulement de l’affection. L’arrivée de Bernard lui fait annuler son mariage. Son amour ne l’aveugle pas non plus puisqu’elle se refuse à Bernard tant qu’il ne sera pas éduqué. Edmée est un beau personnage féminin qui traduit le combat de George Sand pour le droit des femmes.

Ce qui nous éloigne du roman gothique, c’est également la partie éducation de Bernard Mauprat. Ayant fait preuve de bonté et de générosité, Bernard peut être sauvé de ses mauvaises habitudes. Edmée fervente adepte de Jean-Jacques Rousseau, croit en la force de l’éducation pour lisser le caractère de son parent. Je trouve cette partie du roman beaucoup moins réussie et je m’y suis ennuyée. Ces passages manquent de rythme et George Sand me semble bien meilleure dans l’action et le romanesque. Je dois avouer n’être pas très adepte de Rousseau mais George Sand ne l’est finalement pas non plus. Elle termine son roman en expliquant que l’homme ne nait ni bon ni mauvais, qu’il n’est pas toujours libre de choisir entre le bien et le mal et que parfois ses instincts ne sont pas maîtrisables.

Malgré un passage à vide durant l’éducation de Bernard Mauprat, j’ai plutôt apprécié le roman de George Sand pour son romanesque marqué et ses idées féministes et socialistes.

 

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La tour de guet de Ana Maria Matute

Lorsque l’on ouvre « La tour de guet », on ne sait  pas dans quel pays se situe l’action ou à quelle époque. Le jeune narrateur évolue sur des terres gouvernées par des seigneurs qui sont assujettis à un roi extrêmement lointain et cela nous fait immanquablement penser au Moyen-Age. Il naît alors que son père, un petit noble, est déjà âgé et ses trois frères en âge de quitter la maison. La mère rechigne à s’occuper de son dernier enfant affligé d’une laideur repoussante. Rapidement l’enfant est totalement  seul : la mère part dans un couvent, les frères commencent leur apprentissage de chevalier et le père se laisse aller à ses vices en dépensant tout son argent. Il apprend alors à se débrouiller seul, à chasser, à monter à cheval, à se servir d’une épée. Tout cela lui est très utile lorsqu’il doit quitter la demeure familiale pour le château du baron Mohl où il doit faire son apprentissage de chevalier. Notre jeune héros est totalement fasciné par ce nouvel univers : « Peu de temps dut s’écouler après mon arrivée pour que me sautât aux yeux la différence qu’il y avait entre le château, ses us et coutumes fastueux, et le climat, les usages, la maison et la personne de mon père. De plus lourdauds que moi auraient apprécié sans grande difficulté un tel fossé, et supporté, comme je le faisais moi-même, l’étourdissement et la confusion que cela provoquait dans mon esprit. » Notre narrateur va devoir s’adapter à ce nouveau monde sous l’autorité du baron Mohl et sous le regard menaçant de ses trois frères.

« La tour de guet » de la grande romancière espagnole Ana Maria Matute est un roman d’éducation. Nous suivons l’évolution du narrateur, son apprentissage. Dès sa naissance, il vit dans un monde brutal, ses frères surtout le maltraitent : « S’ils me rencontraient, ils m’administraient des coups de pied, des insultes et des crachats (…). » La seule forme d’éducation qui apparaît dans le récit est la scène du bûcher. Des femmes sont accusées de sorcellerie et brûlées vives. La mère y traîne le narrateur pour l’effrayer, l’éducation se fait par la peur. L’enfant est profondément marqué par ce châtiment, le lecteur aussi d’ailleurs car le récit en est magistral. Il doit évoluer dans un monde cruel aux moeurs monstrueuses. Tout au long du roman, le narrateur cherche un sens à sa vie, il questionne sans cesse le bien et le mal. Il pense trouver des réponses en entrant au service du baron Molh qui le prend sous sa protection. Le baron est un personnage fascinant, imposant, puissant. Il s’impose vite comme une figure paternelle. Mais l’enfant, en entrant dans son intimité, découvre que le géant a des pieds d’argile.  Le baron est vieillissant, il aime les jeunes adolescents, sa chair est finalement aussi faible que celle du père du narrateur. Le jeune héros se retrouve plongé dans un abîme d’interrogations, de visions prémonitoires dont il ne sait comment sortir.

Ana Maria Matute crée un monde fantasmagorique pour raconter l’histoire de son héros. On se trouve plongé en plein Moyen-Age, une époque de transition entre la sauvagerie et la culture. Le baron Mohl le symbolise très bien, lui qui est capable de tuer violemment un jeune amant en le donnant en pâture à ses chiens et qui est également extrêmement raffiné dans sa vie quotidienne. C’est également le moment du passage du paganisme au christianisme. Se confrontent les dieux anciens, perdus, et le dieu unique. L’univers où évoluent les personnages est encore en grande partie irrationnel, peuplé de monstres comme le dragon, d’ogre et d’ogresse (le baron et sa femme), de cavaliers blancs et noirs personnifiant le bien et le mal, de chèvres sacrées. L’écriture de Ana Maria Matute est puissamment évocatrice et elle nous plonge dans ce monde halluciné . Le style est riche, expressif, imagé et il accompagne parfaitement ce monde brutal et changeant. C’est la grande force de ce livre.

Si vous ouvrez « La tour de guet », vous vous retrouverez plongés dans un univers effrayant, violent qui évoque un tableau de Jérôme Bosch. Mais ne vous y trompez pas, Ana Maria Matute ne parle pas uniquement du Moyen-Age et une des résolutions de son héros est très actuelle :  » Je me promis de ne jamais plus participer à une vie qui n’était pas ma vie, me mêler et me confondre à une race qui subsiste et gravit à force de coups, de ruses, de renoncements, de désespoir, de haine, d’amour et de mort (…). Jamais ils ne feront de moi une autre outre mordue, sacrifiée à l’incurie de l’esprit, humiliée par la stupidité, calcinée par la terreur. »  

Un grand merci à Denis des éditions Phébus.

 

Allah n'est pas obligé de Ahmadou Kourouma

Le jeune Birahima est le narrateur de « Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou Kourouma. Sa vie commence bien mal, son père meurt lorsqu’il est enfant et sa mère est cul-de-jatte suite à une infection. Birahima est totalement livré à lui même et devient rapidement un enfant de la rue : « Avant de débarquer au Liberia, j’étais un enfant sans peur ni reproche. Je dormais partout, chapardais tout et partout pour manger. Grand-mère me cherchait des jours et des jours : c’est ce qu’on appelle un enfant de la rue. J’étais un enfant de la rue. »  Sa mère ne tarde pas à rejoindre son mari et Birahima se retrouve orphelin. Malheureusement sa grand-mère est trop âgée pour s’occuper de lui. L’enfant est confié à sa tante qui habite au Liberia et il doit la rejoindre par ses propres moyens. En route, il rencontre Yacouba, un féticheur, marabout, multiplicateur de billets. Tous deux vont chercher la tante à travers le Liberia puis la Sierra Leone et se retrouveront confrontés à la dure réalité des guerres tribales.

« Allah n’est pas obligé » est un livre marquant à cause de l’incroyable violence décrite par Ahmadou Kourouma. Les guerres tribales ravagent le Liberia et la Sierra Leone. Les populations sont décimées en fonction de leur appartenance à telle ou telle ethnie ou tribu. Elles sont les otages des luttes entre bandes rivales. Les chefs de tribu prennent le pouvoir à tour de rôle, l’instabilité règne en maître sur ces pays. Bien entendu le but de ces rivalités est le contrôle des matières premières et donc de l’argent. Le Liberia possède des mines d’or, de diamants qui ne profitent jamais au peuple qui se meurt de pauvreté.

Pour posséder les mines, les chefs de tribus emploient la violence, la torture. L’un d’eux coupe les mains, les bras (et parfois plus…) des salariés d’une mine d’or pour en prendre la tête. Ces sales besognes sont le plus souvent effectuées par des enfants-soldats. Birahima devient rapidement l’un d’entre eux. Il s’en réjouit même lorsqu’on lui annonce qu’il se rend au Liberia : « Là-bas, il y avait la guerre tribale. Là-bas, les enfants de la rue comme moi devenaient des enfants-soldats qu’on appelle en pidgin américain d’après mon Harrap’s small-soldiers. Les small-soldiers avaient tout et tout. Ils avaient des kalachnikov. Les kalachnikov, c’est des fusils inventés par un Russe qui tirent sans arrêter. Avec les kalachnikov, les enfants-soldats avaient tout et tout. Ils avaient de l’argent, même des dollars américains. » Birahima, orphelin et pauvre, n’a d’autre choix pour survivre que de devenir un meurtrier. On reste effarés devant la cruauté des destins de ces enfants qui n’ont droit à aucune innocence. Comment une société peut-elle se sortir de la misère alors que ses enfants sont sacrifiés ?

Ce récit terriblement réaliste m’a plu mais deux choses m’ont empêché d’être totalement conquise. Ahmadou Kourouma prend grand soin de nous décrire les situations politiques et les successions des chefs de tribu. Ces passages sont à mon goût trop longs et finissent par nous embrouiller totalement. De plus, le récit de Birahima est raconté en « p’tit nègre » comme il le dit lui-même et les précisions politiques sont faites dans un français classique. On perd alors la voix de Birahima, de l’enfance. Dans le même registre, notre jeune narrateur tente, avec l’aide de nombreux dictionnaires, d’employer un vocabulaire châtié. Ces mots sont alors suivis de parenthèses explicitant leur sens. Le procédé fait sourire au départ mais sa répétition est vraiment lassante.

Malgré ses quelques défauts, le roman de Ahmadou Kourouma reste saisissant. Le destin de ces enfants-soldats est d’une cruauté sans mesure. Un avenir démocratique au Liberia ou en Sierra Leone semble improbable tant la violence et la cupidité y dominent.

 

La Dame de pique et Les récits de feu Ivan Petrovitch Belkine de Pouchkine

« La Dame de pique et les Récits de feu Ivan Petrovitch Belkine » est un ensemble de six nouvelles écrites à Boldino à différents moments de la vie d’Alexandre Pouchkine. Cette forme courte lui permet de s’essayer à des genres très variés et de laisser les vers pour la prose.

« La Dame de pique » est la nouvelle la plus longue du roman et c’est celle que j’ai préférée. Hermann est au début de la nouvelle un jeune homme très responsable et qui se refuse à jouer au pharaon (un jeu de hasard très populaire en Russie) avec ses amis : « – Le jeu me passionne dit Hermann. Mais mon état m’interdit de sacrifier le nécessaire à l’espoir d’acquérir le superflu. » Lors d’une de leurs parties, l’un des camarades d’Hermann explique que sa grand-mère est capable de deviner la sortie de trois cartes gagnantes d’affilée. Lorsque l’on sait que l’on peut doubler ses mises au pharaon, le secret de la vieille dame est extrêmement lucratif. Hermann devient totalement obnubilé par cette idée et veut à tout prix connaître ce secret. La nouvelle semble au départ bien ancrée dans la réalité mais elle bascule rapidement dans le fantastique. Hermann se laisse aller entièrement à l’obsession d’amasser de l’argent mais il finit hanté par la folie de ses actes.

Dans « Les récits de feu Ivan Petrovitch Belkine », on trouve une autre nouvelle fantastique. Il s’agit du « Marchand de cercueils ». Le marchand en question convie à sa pendaison de crémaillère tous ses anciens clients, tous les trépassés pour lesquels il a travaillé. Lorsque cette boutade devient réalité, le marchand se trouve bien mal à l’aise. Contrairement à « La Dame de pique » qui se termine tragiquement, cette nouvelle est cocasse et le fantastique sert la comédie.

« La demoiselle paysanne » emprunte également le ton de la comédie mais ici nous sommes du côté de Marivaux ou de Molière. Lisa, fille d’un grand propriétaire terrien, se déguise en paysanne pour approcher et séduire le fils du propriétaire voisin, Alexeï. Les quiproquos se multiplient comme dans toute comédie romantique mais bien entendu tout finit bien.  Du moins on le suppose car, pour éviter tout lieu commun, Pouchkine achève ainsi sa nouvelle : « Le lecteur m’épargnera, je pense, l’inutile devoir de lui conter le dénouement. »

« La tempête de neige » reprend le thème des amours contrariées de manière plus tragique. Deux jeunes amoureux doivent se marier en cachette de leurs parents. Malheureusement pour eux, une tempête de neige se déchaîne le soir de leur rencontre et bouleverse leurs vies.

« Le maître de poste » est la nouvelle la plus déchirante. Le personnage principal fait partie de la lignée des hommes humiliés et offensés qui peuplent la littérature russe. Un brave maître de poste vit dans son relais avec sa fille adorée Dounia. Elle est douce, serviable et très belle. Un hussard, s’arrêtant lors d’un voyage, est sous le charme de Dounia et la kidnappe en repartant. Le père, au désespoir, fait tout pour retrouver sa fille qu’il découvre à St Pétersbourg. Le hussard le traite avec mépris et lui jette de l’argent pour que le maître de poste débarrasse le plancher. Il ne lui reste alors que son chagrin.

Je termine par « Le coup de pistolet » qui m’a beaucoup plu et qui entre en résonance avec la vie de Pouchkine puisqu’il y est question de duel. Le héros de la nouvelle, Silvio, est un immense tireur mais il semble se dégonfler lorsqu’il s’agit de défendre son honneur. En fait, Silvio cherche un homme qu’il a épargné lors d’un duel quelques années auparavant. Silvio veut sa revanche. On aimerait que Pouchkine ait rencontré un personnage si magnanime et si honorable.

Ce recueil de nouvelles est un régal, les récits sont très variés et très bien construits. Pouchkine réussit toujours à surprendre son lecteur, chaque nouvelle se termine par un rebondissement, un retournement de situation. Le terme utilisé en quatrième de couverture est très juste, les nouvelles de Pouchkine sont de véritables « miniatures » de roman. Le talent de l’auteur s’exerce dans tous les genres et c’est à chaque fois une réussite. 

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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard

Le 13 mai 1506, Michelangelo Buonarroti débarque à Constantinople. Le sultan Bayazid l’a invité dans sa ville afin de construire un pont enjambant la Corne d’Or. La notoriété de l’artiste est alors grandissante. Après avoir sculpté par un tour de force et un coup de génie le David, symbole d’une Florence triomphante, Michel-Ange a été appelé à Rome par le pape Jules II. Ce dernier lui a commandé en 1505 la réalisation de son tombeau. Mais Jules II della Rovere est un homme ténébreux, colérique, à la recherche d’une exigence, d’une perfection artistiques impossibles à satisfaire même pour un génie comme Michel-Ange. Et la papauté ne paie pas, le florentin ne cesse de créer pour le tombeau sans recevoir le moindre sou. S’ajoutent à cela les nombreuses rivalités entre les artistes, les courtisans Raphaël ou Bramante s’adaptent mieux à la cour vaticane. Michel-Ange fuit donc les caprices du pape en répondant à l’appel de Bayazid. Malheureusement l’artiste ne tarde pas à retrouver les mêmes problèmes à Constantinople. Le sultan n’a fait appel à Michel-Ange qu’après avoir fait travailler Léonard de Vinci. Le florentin voit rouge mais il se pense supérieur : « D’instinct, Michel-Ange sait qu’il ira bien plus loin, qu’il réussira, parce qu’il a vu Constantinople, parce qu’il a compris que l’ouvrage qu’on lui demande n’est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d’une cité, de la cité des empereurs et des sultans. Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux. Un pont politique. » La fortune n’est pas non plus au rendez-vous et Michel-Ange doit de nouveau se plier aux caprices des puissants.

Comme Michel-Ange avec son David, Mathias Enard réalise un tour de force avec « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », titre magnifique emprunté à Rudyard Kipling. A partir de quelques détails dans la biographie du génie florentin, il reconstitue ce voyage peu connu à Constantinople. C’est toute l’ambiance du XVIème siècle qu’il arrive à reconstituer en quelques mots : la terrible concurrence entre les grands artistes qui se précipitent à Rome pour obtenir les faveurs de Jules II ; le caractère ombrageux du pape qui est aussi un amateur d’art éclairé ; la circulation rapide des oeuvres et des talents qui amène Michel-Ange à Constantinople. De même Mathias Enard rend parfaitement la ville turque à travers les promenades de Michel-Ange et du poète Mesihi. C’est une ville pleine de senteurs, de musique et de sensualité. Michel-Ange se confronte à ce monde nouveau, tente de s’ouvrir à cette sensualité. Mais le grand sculpteur n’est pas un être de chair. Tout son être est tourné vers l’art, il n’aspire qu’à la reconnaissance artistique. Mathias Enard a reconstitué un Michel-Ange à partir des biographies de ses contemporains. Et le grand intérêt de « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » est de rendre le personnage de Michel-Ange parfaitement crédible. Il est à l’image du regard terrible de David ou de Moïse. C’est un artiste solitaire, colérique, sûr de lui et de son génie, austère jusqu’à l’ascétisme. Mathias Enard lui rend vie et force à travers son roman de manière magistrale.

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Le style de Mathias Enard est fluide et poétique. J’ai lu « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » en quelques heures tant son sujet m’a plu et tant son style est agréable. Cette plongée dans le XVIème siècle de Michel-Ange est un véritable enchantement.

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La délicatesse de David Foenkinos

Grâce à « La délicatesse », j’ai enfin pu découvrir David Foenkinos et je regrette de ne pas l’avoir lu plus tôt.

L’héroïne du roman se prénomme Nathalie et l’on apprend au début du roman qu’elle est discrète, qu’elle aime lire et rire mais pas en même temps et qu’elle est rarement nostalgique (contrairement aux autres Nathalie). Elle se fait accoster dans la rue par un homme, François, avec lequel elle sympathise immédiatement. Ils se plaisent tellement qu’ils emménagent ensemble et se marient. Nathalie trouve sans peine un travail dans une entreprise suédoise, son bonheur est total et parfait. Trop parfait peut-être. Un dimanche matin, pendant que Nathalie lit un roman russe dans le canapé, François part faire son jogging. Il ne rentrera pas. Renversé par une voiture, il décède à l’hôpital. Nathalie se retrouve seule et ne semble pas capable de se reconstruire : « Elle prit conscience que ce serait terrible. En sept ans de vie commune, il avait eu le temps de s’éparpiller partout, de laisser une trace sur toutes les respirations. Elle comprit qu’elle ne pourrait rien vivre qui puisse lui faire oublier sa mort. » Le temps passe, Nathalie se plonge dans le travail et subitement elle se jette sur un de ses collègues, Markus, et l’embrasse.

Il y a deux David Foenkinos dans « La délicatesse ». Le premier accompagne le deuil de Nathalie avec beaucoup d’émotion et de justesse. Et puis, il y a le David Foenkinos qui raconte la renaissance de Nathalie grâce à sa rencontre (voire sa collision) avec Markus. Ce personnage m’a beaucoup plu, il est maladroit et sans arrêt décalé. Ses réponses, ses actions sont toujours surprenantes. Il n’est jamais où on l’attend et c’est ce qui intrigue et charme Nathalie. David Foenkinos a l’art de raconter une comédie sentimentale classique en la renouvelant totalement. L’histoire de Nathalie et Markus se déroule à l’envers, ils s’embrassent avant de se connaître et se séduisent ensuite. C’est ce décalage permanent qui est très plaisant.

Ce qui m’a vraiment emballé dans « La délicatesse » c’est l’humour de David Foenkinos. Il utilise beaucoup les aphorismes : « Nathalie avait lu la détresse dans le regard de Markus.  Après leur dernier échange, il était parti lentement. Sans faire de bruit. Aussi discret qu’un point-virgule dans un roman de huit cents pages. » David Foenkinos se sert de manière totalement décalée et souvent absurde des notes de bas de page : « Les sièges sont si étroits au théâtre. Markus était franchement mal à l’aise. Il regrettait d’avoir de grandes jambes, et c’était là un regret absolument stérile. 1 »

1-La location de petites jambes n’existe pas.  » 

David Foenkinos a écrit avec « La délicatesse » une comédie sentimentale délicieuse mélangeant le tragique et l’humour. Je compte bien découvrir d’autres romans de david Foenkinos car sa drôlerie m’a conquise.

Un grand merci à Lise et aux éditions Gallimard.
 

Les confessions de Mr Harrison de Elizabeth Gaskell

Les éditions de L’Herne font encore mon bonheur grâce à la sortie « Des confessions de MrHarrison » de Elizabeth Gaskell. Cette maison d’édition est déjà à l’origine de la réédition de « Femmes et filles » et de « Cranford », je les remercie de poursuivre la redécouverte de cet immense auteur de l’époque victorienne. « Les confessions de Mr Harrison » est un prologue aux chroniques de « Cranford » et a été publié en 1851.

Le court roman s’ouvre sur la visite de Charles à son ami Will Harrison et à son épouse. Mr Harrison a une vie bien établie et son ami aimerait en savoir plus : « Raconte-moi comment tu t’y es pris pour gagner son coeur. Je veux la recette qui me permettra d’avoir, moi aussi, une petite épouse aussi exquise que la tienne.  » Mr Harrison raconte donc à son ami son arrivée à Duncombe où il réside encore. Après ses études de médecine, il reçut une lettre du cousin de son père, Mr Morgan, qui souhaitait faire de lui son associé dans la petite ville de Duncombe. Rapidement le jeune médecin devient le centre d’intérêt de tous les habitants de la petite ville où résident de nombreux membres de la gente féminine. « Au bout de quelque temps, les habitants de Duncombe commencèrent à donner des fêtes en mon honneur. Ce fut Mr Morgan qui me dit qu’elles étaient organisées pour moi, car sans cela je crois bien que je ne m’en serais pas aperçu. Mais chaque nouvelle invitation le ravissait et il se frottait les mains, en gloussant de rire, comme si le compliment lui était destiné, ce qui, au fond, était précisément le cas. » Et chaque nouvelle invitation est l’occasion de présenter Mr Harrison à une jeune femme célibataire. Le pauvre jeune homme est rapidement à l’origine de quiproquos, de ragots et de malentendus en tout genre.

Comme dans « Cranford », Duncombe est une petite ville de province essentiellement matriarcale. Mr Harrison est totalement cerné par les femmes qui toutes rêvent de le voir rentrer dans leur famille par le mariage. Tous les moyens sont donc bons pour attirer le jeune médecin, certaines font semblant d’être malades, d’autres font croire à de fausses fiançailles. Les langues vont bon train à Duncombe ! Elizabeth Gaskell profite « Des confessions de Mr Harrison » pour critiquer la vie d’une petite ville de province et ses conventions rigides. Et notamment la course au mariage. L’arrivée du jeune homme met en émoi toute la communauté féminine. Les femmes sont assez ridicules, elles minaudent, elles montent en épingle le moindre incident et déforment toutes les actions du médecin. « Où donc aller pour être en sécurité ? Mrs Rose, Miss Bullock, Miss Caroline – elles habitaient, en quelque sorte, aux trois sommets d’un triangle équilatéral dont j’occupais le centre. Ma foi, j’allais me rendre chez Mr Morgan et prendre le thé en sa compagnie. Là, en tout cas, j’étais sûr que personne ne chercherait à m’épouser.  » Comme on le voit, la vie en province n’était pas des plus palpitante en 1851 et elle laissait beaucoup de place à l’imagination !

Cette courte chronique de la vie provinciale du XIXème siècle est un régal d’humour. Elizabeth Gaskell manie l’ironie avec brio et sa critique des conventions victoriennes est toujours très juste. C’est un vrai plaisir de voir ce pauvre Mr Harrison pris dans les filets des femmes de Duncombe. J’aurais bien aimé que ses mésaventures durent plus longtemps.

Merci à Babelio et aux éditions de L’Herne pour cette lecture.

Les confessions de Mr Harrison par Elizabeth Gaskell

Les confessions de Mr Harrison

Elizabeth Gaskell

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La guerre et la paix de Leon Tolstoï

Me voilà devant une tâche des plus ardues : résumer « La guerre et la paix », le chef-d’oeuvre de Leon Tolstoï. L’oeuvre est tellement foisonnante, romanesque qu’il est difficile de la réduire à quelques phrases. Il me faut néanmoins tenter de relever le défi.

L’histoire se déroule de 1805 à 1813 durant les guerres opposant Napoléon Bonaparte à la Russie. Plongées dans ce chaos politique, plusieurs familles se croisent : les Rostov, les Bolkonski, les Bézoukhov, les Kouraguine pour ne parler que des personnages majeurs. Leurs vies, leurs destins se lient, se délient au gré des réceptions, des bals et des champs de bataille. La fresque de Tolstoï est bien entendu centrée sur l’aristocratie russe et l’évolution de ses membres face à la violence et la cruauté de la guerre.

Leon Tolstoï a écrit plusieurs versions de « La guerre et la paix ». Le roman fut d’abord publié dans la revue « Le messager russe » de 1865 à  1866. Puis il parut dans les Oeuvres en six volumes en 1868-1869 et c’est la version la plus couramment utilisée. Les éditions Points proposent une version datant de 1873, l’action est centrée sur la période des guerres napoléoniennes contrairement à la version précédente qui allait jusqu’en 1820. Tolstoï a considérablement réduit ses pensées philosophiques et a rendu son histoire plus palpitante.

« La guerre et la paix » raconte la quête d’identité, de sens des personnages principaux. Pierre Bézoukhov est assez emblématique de cette recherche et du roman car il est souvent le porte-parole de Leon Tolstoï. Pierre est un jeune aristocrate qui choque ses contemporains en soutenant Bonaparte. L’héritage faramineux de son père change sa vie. Mais pas forcément en bien car Pierre est un grand naïf : « Après l’ennui de la solitude qu’il avait éprouvé dans la vaste demeure de son père, Pierre se trouvait dans l’état de bonheur d’un jeune homme qui aime tout le monde et qui ne voit que le bon côté de chacun. » Il épouse Hélène Kouraguine qui ne voit que son argent. Ce mariage tourne vite au désastre. Pierre se tourne vers la franc-maçonnerie, s’essaie au socialisme et ne trouve sa voie qu’après un séjour en prison.

Natacha Rostov cherche également son chemin durant tout le roman, elle est une toute jeune femme lorsque le lecteur fait sa connaissance. Elle est très vive, très enthousiaste et frivole. Natacha est un personnage par moment assez agaçant à cause de son inconséquence. Elle veut vivre le grand amour, ressentir de grandes émotions et change donc fréquemment d’objet de désir. Son jeune âge explique son comportement et les évènements se chargeront de la faire mûrir.

Andreï Bolkonski est pour moi le plus beau personnage du roman. C’est celui qui va le plus évoluer, le plus changer durant l’histoire. C’est, au début du roman, un aristocrate hautain et méprisant. La haute société l’ennuie, il délaisse sa femme. Ravi de partir sur le champ de bataille, il pense enfin s’accomplir mais la réalité des combats lui fait revoir ses priorités. Andreï est admirable d’honneur, d’abnégation et d’intelligence.

Comme je le disais précédemment, Pierre est la voix de Leon Tolstoï. L’auteur fait passer des messages politiques notamment à propos du sort des paysans, des moujiks qui lui tenait tellement à coeur. Pierre veut les libérer, les soigner et les éduquer. On sait que Tolstoï, l’aristocrate, passa la fin de sa vie à accomplir ce rêve, habillé lui-même en moujik. Les idées de Tolstoï se ressentent également dans l’importance de la nature qui est souvent source de réflexion et d’émerveillement. « On le ramassa et on le jeta sur la civière. Nikolaï Rostov se détourna comme s’il cherchait quelque chose, il regarda l’horizon, l’eau du Danube, le ciel, le soleil. Le ciel lui paraissait tellement beau et bleu, calme et profond ! Le soleil qui déclinait était si brillant et solennel ! L’eau du lointain Danube scintillait d’un éclat si vif et si tendre ! Et les montagnes qui bleuissaient au loin, au-delà du Danube, le monastère, les vallons mystérieux, les pinèdes inondées de brouillard jusqu’à la cime des arbres, étaient plus belles encore… là-bas, tout ne semblait que calme et bonheur. »

Je crois que je pourrais encore vous parler longtemps de ce roman magnifique. Je voudrais encore insister sur deux points. Tout d’abord le style de Tolstoï est d’une grande fluidité, les 1239 pages du livre coulent sans peine. Ensuite il ne faut pas vous laisser intimider par les scènes de batailles qui sont fabuleuses. Je n’oublierai pas de sitôt la bataille d’Austerlitz, la prise de Smolensk ou celle de Moscou. « La guerre et la paix »est une splendeur, chaque personnage y est finement traité et analysé, un bonheur total de la page 1 à la page 1239.

Une lecture commune avec Isil , Vounelles , Lamalie, Stéphanie, Madame Charlotte, Emma, Cryssilda et Erzie mais toutes n’ont pas encore fait leurs devoirs !!!

 

Résultats du jeu-concours Nord et Sud

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 La semaine dernière, je vous avais proposé de gagner des exemplaires de « Nord et Sud » d’Elizabeth Gaskell. Avant de vous donner les noms des gagnantes, voici les réponses aux questions posées :

1-Dans quelle revue a été publié « Nord et Sud » entre 1854 et 1855 ? Household Words

2-A quel genre typiquement 19ème peut-on rattacher « Nord et Sud » ? Le roman industriel

3-Quel autre roman de Elizabeth Gaskell fait partie du même genre ? « Mary Barton »

4-De quelle ville s’est inspirée Elizabeth Gaskell pour imaginer Milton ? Manchester

5-Quel est au début du roman le métier du père de l’héroïne ? Pasteur

6-Comment Elizabeth Gaskell souhaitait-elle au départ intituler son roman ? « Margaret Hale »

7- Quel acteur interprète le rôle de John Thornton dans la récente adaptation de la BBC ? Richard Armitage

Après tirage au sort, voici le nom des heureuses gagnantes :

Lillieblue

Allie

Yolande

Nataka

Mazel

Maggie

Maribel

Manu

Lilly

Elisabeth

Bravo à toutes et merci de m’envoyer vos coordonnées le plus rapidement possible afin que je puisses les transmettre aux éditions Points. Je les attends à l’adresse du jeu : nordetsud@yahoo.fr

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Un grand merci à Jérôme des éditions Points.

Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald

Après avoir lu « Accordez-moi cette valse » de Zelda Fitzgerald , je me suis penchée sur « Tendre et la nuit » où Francis Scott évoque sa vie de couple.

Dans la première partie de « Tendre est la nuit », nous suivons une jeune actrice du nom de Rosemary. Elle est en vacances sur la Riviera avec sa mère. Rapidement, elle se lie d’amitié avec Dick et Nicole Diver. Le couple possède une maison sur la côté d’Azur où il attire tous leurs amis pour l’été.  Le couple polarise tous les regards et symbolise totalement les années folles. « Chez les Diver, l’horaire de chaque journée avait été conçu, comme dans les civilisations les plus anciennes, pour profiter au maximum de tout ce qui s’offrait et savourer pleinement le passage d’une activité à une autre. «  Les Diver sont un tourbillon étincelant qui entraînent tous les autres à leur suite. Ils semblent perpétuellement inspirés, fourmillant d’idées pour amuser et distraire leur suite. La jeune Rosemary Hoyt ne peut que succomber au charme du couple et surtout à celui de Dick : « Quant à Dick Diver – ah ! c’était la perfection même. Elle l’admirait en silence. Un teint délicatement roux, hâlé par le grand air, des cheveux coupés court, qui avaient la même couleur – et qu’on retrouvait, en toison légère, sur les mains et les bras. Des yeux d’un bleu intense, presque blessant. Un nez plutôt pointu. On savait toujours à coup sûr qui il regardait et à qui il parlait – marque d’attention particulièrement flatteuse, car qui vous regarde vraiment ?  » Rosemary va suivre le couple jusqu’à Paris où elle va commencer à pressentir la fêlure derrière le couple parfait.

La deuxième partie du roman va nous révéler cette faille chez les Diver, tandis que la troisième nous montrera le délitement du couple. Comme ce roman est en partie autobiographique, on se doute assez vite que Nicole a des soucis d’ordre psychologique. Dick est un jeune psychiatre lorsqu’il rencontre Nicole. Il fait l’erreur de penser qu’il peut la sauver en l’épousant. Il y dépense beaucoup d’énergie, il tente par tous les moyens de distraire sa femme. C’est pour cela que les Diver passent leur temps à voyager d’un endroit à un autre. C’est pour cela aussi, qu’ils sont sans cesse entourés d’amis, de pique-assiettes. Mais cette multitude de mondanités monte rapidement à la tête de Dick qui tourne en rond et ne peut s’accomplir. La douleur de Dick est déchirante, il sent qu’il gâche sa carrière et qu’il n’arrive plus à aider Nicole. Dick, c’est bien entendu le double de Francis Scott et sa douleur est la sienne. On l’imagine perdu, impuissant face à la détresse de Zelda. Le désespoir de cet homme est terriblement poignant.

Ce qui fait également la grande force des livres de FS Fitzgerald est son style. Le ton du roman s’assombrit au fur et à mesure des différentes parties. On passe d’une humeur légère, brillante au début à une mélancolie de plus en plus marquée. Comme dans « Gatsby le magnifique », les années du couple Diver se couvrent d’amertume. L’indépendance voulue par Nicole est décrite de manière poignante : « Elle se battit sauvagement, courageusement, avec tous les vieux débris de faïence, de cartons, de bouteilles, tous les emballages devenus inutiles des affronts, des erreurs, des péchés qu’elle avait expiés. En l’espace de deux minutes, elle affermit définitivement son triomphe, se disculpa vis-à-vis d’elle-même, sans mensonges ni faux-fuyants, coupa elle-même, à jamais, le cordon ombilical. Puis, les jambes tremblantes, sanglotant sans bruit, elle regagna cette maison, qui lui appartenait enfin. » Toute la complexité de l’âme et ses revirements sont décrits dans cette phrase. FS Fitzgerald a l’art de décrire les affects de manière poétique.

« Tendre est la nuit » est la confirmation de l’immense admiration que je porte à Francis Scott Fitzgerald. J’avais beaucoup aimé « Accordez-moi cette valse » qui était très touchant. Mais il est bien évident que le talent du mari est inégalable. Son style musical, mélancolique emporte le lecteur. L’analyse psychologique des personnages, l’intelligence de la construction sont les marques d’un grand écrivain. Je vous préviens, une fois commencé « Tendre est la nuit », vous ne voudrez plus le lâcher et Francis Scott Fitzgerald entrera dans votre panthéon d’auteurs favoris.