Le mois anglais J-1

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Demain c’est le grand jour ! C’est le début de notre mois so british. J’espère que vous avez pu nous préparer plein de billets passionnants ! Je vous rappelle les dates des lectures communes que nous vous proposons avec Cryssilda et Lou :

-le 15 décembre : Elizabeth Gaskell

-le 22 décembre : Wilkie Collins

-le 25 décembre : Agatha Christie

-le 29 décembre : Daphné du Maurier

-le 2 janvier : Charles Dickens

-le 12 janvier : Jane Austen

Ces lectures communes peuvent également se transformer en visionnage d’adaptations. Bien entendu aucune lecture commune n’est obligatoire. Nous vous laissons entièrement libres de vos choix du moment qu’ils sont anglais ou en rapport avec l’Angleterre ! Nous sommes des organisatrices très ouvertes !

Vous pourrez nous laisser vos liens sur notre groupe facebook ou sur la page de récap que chacune d’entre nous créera à partir de demain.

So, have fun and long live England !

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La reine des pommes de Chester Himes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jackson, employé des pompes funèbres, est un homme naïf, crédule même. La reine des pommes c’est lui. En témoigne la scène d’ouverture du roman de Chester Himes. Jackson pense pouvoir faire transformer ses billets de 10 dollars en billets de 100. L’arnaqueur empoche bien entendu toutes les économies du pauvre bougre. Jackson se fait ensuite arrêter par un flic, il lui faut donc encore de l’argent pour payer ce dernier. A Harlem, les flics sont toujours à vendre. Jackson va se mettre sacrément dans le pétrin en volant l’argent à son patron et en essayant de retrouver celui qui l’a arnaqué.

« La reine des pommes » est le premier roman policier de Chester Himes et il a été publié en 1958. Dès ce livre, l’écrivain impose son univers, sa patte. Il mélange la violence la plus brutale à l’humour de ses dialogues argotiques. L’intrigue est ici complexe, pleine de rebondissements. Jackson passe d’un arnaqueur à un autre, personne ne semble honnête à Harlem.

Le quartier est d’ailleurs au cœur de l’univers de Chester Himes. Il en est un personnage central. Ce quartier noir de New York est le lieu symbolique de la violence faite aux noirs et perpétuée par eux. C’est un lieu glauque où règnent la fatalité et le crime.  « Si on regarde vers l’est, du haut des tours de la cathédrale Riverside, perchée au milieu des bâtiments universitaires, sur la rive haute de la rivière Hudson, on voit tout en bas, dans la vallée, les vagues des toits gris, qui, comme celles de l’océan, faussent la perspective. Sous cette étendue mouvante, dans les eaux troubles des garnis crasseux, une dense population noire se convulse dans une frénésie de vivre, à l’image d’un banc grouillant de poissons carnassiers qui parfois, dans leur voracité aveugle, dévorent leurs propres entrailles. On plonge la main dans ce remous et on en retire un moignon. C’est Harlem. »

Chester Himes c’est aussi une galerie de personnages loufoques, improbables. « La reine des pommes » est le théâtre de la première apparition de Fossoyeur Jones et Ed Cercueil, flics à Harlem, qui deviendront des personnages récurrents. Ils sont inquiétants, patibulaires et désabusés. Et comme tout bon flic noir de Harlem, ils ont un principe : « (…) on tire d’abord et on interroge le cadavre ensuite. » En face d’eux, il y a le pauvre Jackson, gros nounours innocent, prêt à tout pour garder son Imabelle à la peau couleur de banane. Une fine embrouilleuse  cette Imabelle ! Heureusement Jackson n’affronte pas tous ses problèmes seul, il peut compter sur son frère Goldy. Ou devrais-je dire sœur Gabrielle puisqu’il passe son temps habillé en bonne-sœur pour faire la quête et soutirer des informations. Dans le quartier interlope d’Harlem, on ne peut se fier à personne et surtout pas à une bonne-sœur !

Un roman noir très réussi qui nous plonge dans une ambiance pittoresque et brutale. Ça castagne, ça flingue sans vergogne. Aucun temps mort dans les rues de Harlem. Fossoyeur Jones et Ed Cercueil ont encore du pain sur la planche…

La route de Jack London

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« De temps à autre dans les journaux, magazines et annuaires biographiques, je lis des articles où l’on m’apprend, en termes choisis, que si je me suis mêlé aux vagabonds, c’est afin d’étudier la sociologie.

Excellente attention de la part des biographes, mais la vérité est tout autre : c’est que la vie qui débordait en moi, l’amour de l’aventure qui coulait dans mes veines, ne me laissaient aucun répit. La sociologie ne fut pour moi qu’un accident : elle vint ensuite, tout comme on se mouille la peau en faisant un plongeon dans l’eau. Je brûlai le dur parce que je ne pouvais faire autrement, parce que je ne possédais pas, dans mon gousset, le prix d’un billet de chemin de fer, parce qu’il me répugnait de moisir sur place, parce que, ma foi, tout simplement… parce que cela me semblait plus facile que de m’abstenir. »

C’est donc bien par goût de l’aventure que le jeune Jack London quitte Oakland pour parcourir les États-Unis. Il devient un tramp, un vagabond voulant voir du pays. Le hobo, quant à lui, parcourt le pays mais en cherchant du travail. Jack London croise sur sa route de très (trop) nombreux hobos. Dans les années 1893-1894, l’Amérique connaît une crise économique majeure. L’univers décrit par London fait d’ailleurs  beaucoup penser à celui de John Steinbeck où les journaliers miséreux vont de ferme en ferme. La grande différence est le ton employé. Il y a beaucoup d’humour chez Jack London, beaucoup de plaisir à raconter ses péripéties. Il risque souvent sa peau, notamment lorsqu’il « brûle le dur », ce qui signifie frauder les chemins de fer. Il se retrouve également souvent confronté aux « taureaux », aux flics, et n’évite pas la case pénitencier. Mais le jeune Jack London est téméraire, plein de vie et il se délecte à nous narrer ses aventures de casse-cou.

Ce voyage de 20 000 km à travers son pays a été extrêmement formateur. Sans lui, l’écrivain Jack London n’aurait sans doute jamais existé. Il est bien entendu au coeur de l’action, ce qui lui donne matière à écrire. Mais il y a surtout la mendicité nécessaire à la vie de tramp. London rechigne au début à quémander. Puis il se rend compte que mendier est en réalité une « gymnastique de l’audace »  et qu’il lui faut toute « l’habileté du conteur » pour obtenir un bon repas. C’est ainsi que l’imagination de Jack London se mit en marche pour ne plus s’arrêter ! C’est aussi durant ce voyage que la fibre socialiste s’est éveillée chez lui. Il découvre la pauvreté, la misère absolues. Il se rend compte également que la justice est à deux vitesses. London s’indigne du traitement réservé aux hobos attrapés par la police : 30 jours de pénitencier pour chacun sans autre forme de procès. Ce simulacre de justice restera longtemps au travers de la gorge de London.

« La route » de Jack London est un témoignage passionnant sur la jeunesse de l’auteur et sur les États-Unis à cette époque. Le livre est traversé par l’énergie, l’audace incroyables de London. « La route » est également un formidable hymne à la liberté si chère à l’écrivain.

 

Les empreintes du diable de John Burnside

A Coldaven, en Ecosse, court une légende sur des traces de pas étranges laissées dans la neige épaisse. « Ils ne sauraient jamais jusqu’où cette ribambelle de nettes empreintes noires se poursuivait mais ils seraient tous fixés, ou tous d’accord plus tard, une fois la neige fondue, quand il n’y aurait plus aucune preuve du contraire, sur la nature de la bête qui les avait laissées. Ces empreintes-là n’étaient pas humaines, disaient-ils, et ce n’étaient les traces d’aucun animal, terrestre ou marin, qui ait jamais été vu dans ces parages. Pointues, fourchues, noires, c’étaient les empreintes d’un être agile aux mouvements rapides (…) qui avait traversé leur mince bourgade de bord de mer comme pour fuir, ou poursuivre, quelque terrible résolution surnaturelle. » Cette croyance en la venue du diable est profondément ancrée chez les habitants de Coldhaven. Un fait divers terrifiant en découle : une jeune femme nommée Moira met le feu à la voiture dans laquelle elle se trouve avec ses deux fils. Elle était persuadée que son mari violent était le diable et elle cherchait à lui échapper. Une chose étrange cependant est qu’elle a laissé sa fille aînée, Hazel, en vie. Cet événement va ébranler le narrateur, Michael Gardiner. Jeune homme, il a été le petit ami de Moira. Pourquoi celle-ci n’a pas tué Hazel ? Est-ce parce qu’elle n’est pas la fille du mari violent ? Toutes ces questions tournent dans la tête de Michael qui devient vite obsédé par l’idée de protéger Hazel. Cette rencontre permettra à Michael de régler ses comptes avec le passé.

L’atmosphère du livre de John Burnside est lourde, pesante. Michael se laisse totalement submerger par le poids de ses souvenirs. Ses parents et lui n’ont guère été heureux à Coldhaven. Les villageois détestent les étrangers et les Gardiner deviennent rapidement des souffre-douleur. Les parents, comme l’enfant, tâchent de faire front, de garder la tête haute face à la mesquinerie de leurs voisins. Michael apprend à se défendre, mais sa bravoure le conduira au drame. Le souvenir de Moira réveille tous les fantômes de Michael. Il est hanté par ses démons, comme Coldhaven l’est par les traces de pas laissées dans la neige. Ce village semble perdu au bout de la terre, coupé du reste du monde. Les superstitions envahissent l’endroit. Le livre est le chemin parcouru par Michael pour se retrouver, pour enfin savoir qui il est.

C’est avec une écriture envoûtante et poétique que John Burnside nous raconte l’histoire de Michael Gardiner. La nature est très présente, magnifiquement décrite et toujours apaisante pour le narrateur. L’ambiance sombre, habitée par les fantômes de Michael est extrêmement bien rendue. Je dois à Cryssilda la découverte de ce grand auteur écossais qui a reçu le prix Virgin/Lire pour son dernier romain « Scintillation ». Je la remercie pour cette belle découverte.

 

Lewis Hine à la Fondation Cartier-Bresson

La fondation Cartier-Bresson présente jusqu’au 18 décembre le travail d’un photographe américain que je ne connaissais pas : Lewis Hine (1874-1940). L’exposition comprend 150 tirages originaux en noir et blanc qui couvrent l’ensemble de l’oeuvre de cet artiste. Les thématiques traitées sont les suivantes : portraits d’immigrants à Ellis Island, les enfants au travail, la construction de l’Empire State Building, les taudis, les hommes et la machine, l’Europe à la fin de la 1ère guerre mondiale.

 Gamin de Paris (1918)

        

                                                 Enfant des rues (1910)

Lewis Hine fut un précurseur de la photographie sociale. Réaliser des photos est pour lui un moyen de défendre des causes. La révolution industrielle qui a déferlé sur l’Amérique a laissé beaucoup de gens sur le côté. Les conditions de vie des ouvriers sont devenues plus difficile et le libéralisme ne fait qu’accentuer la pauvreté. Les familles vivent dans de véritables taudis, les enfants sont obligés d’aller travailler pour aider leurs parents.

      Intérieur pauvre, New York

                                     Enfants trieurs de charbon (1912)

Lewis Hine était un véritable humaniste cherchant à mettre dans la lumière les délaissés du rêve américain. A l’époque, la révolution industrielle et sa croissance faisaient venir d’Europe un grand nombre d’immigrants à la recherche d’une vie meilleure. Ils débarquaient à Ellis Island pleins d’espoir et de rêves. Mais c’est bien souvent la misère qui les attend au bout du voyage. Lewis Hine veut redonner de la dignité à tous ces pauvres gens en les photographiant. Le but est de faire prendre conscience aux spectateurs de la rudesse des conditions de vie des travailleurs, des immigrants, des enfants.

                                  L’ascension vers l’Amérique (1905)

                               Une femme slovaque (1905)

La volonté de frapper les esprits pousse Lewis Hine à mettre en scène ses photos. Il ne cherche pas à faire de la photo documentaire, le but est réellement de faire changer les choses et de venir en aide aux personnes photographiées. Au fil du temps, Lewis Hine va aller vers encore plus d’esthétisme dans ses photos. C’est très visible dans deux séries de clichés : celle concernant la construction de l’Empire State Building et celle sur les hommes et les machines. Le photographe veut alors glorifier, magnifier le monde du travail. 

                     Icare au sommet de l’Empire State Building (1931) 

                              Mécanicien à la pompe à vapeur dans une centrale électrique (1920)  

« J’ai voulu montrer ce qui devait être corrigé, j’ai voulu montrer ce qui devait être apprécié. » Voilà qu’elle était la motivation de Lewis Hine. Ces photos montrent ceux que l’Histoire oublie, ceux que le rêve américain a délaissés. Empreinte d’une grande humanité, l’oeuvre de Lewis Hine ne peut laisser indifférent. Les situations, les visages sont touchants, profonds et parfois cocasses. Un photographe politique à découvrir.

Ramasseurs de quilles dans un bowling (1909)
 

 

Tirez sur le pianiste ! de David Goodis

« Il n’y avait pas de réverbère, aucune lumière dans cette rue étroite du quartier de Port Richmond, à Philadelphie. Une bise glaciale soufflait du Delaware tout proche, faisant fuir les chats errants vers les caves chauffées. La pluie de fin novembre cinglait par rafales les fenêtres obscurcies par la nuit, aveuglant l’homme qui venait de tomber. A genoux sur le bord de la chaussée, la respiration haletante, il crachait du sang et se demandait s’il n’avait pas une fracture du crâne. Fonçant à l’aveuglette, tête baissée, il s’était écrasé le front contre un poteau télégraphique (…). »

Cet homme fuyant dans la nuit se nomme Turley Lynn. Il est suivi par deux hommes en voiture et a trempé dans une affaire louche. Il cherche de l’aide et pense la trouver auprès de son frère Eddie, pianiste dans un bar, le Hut. Mais ce dernier ne veut surtout pas être impliqué dans les affaires de ses deux frères, il sait à quel point ils sont doués pour se fourrer dans le pétrin. Eddie ignore donc copieusement Turley quand celui-ci arrive au Hut. Mais il ne peut finalement s’empêcher de donner un petit coup de main à son frère. Il pousse des caisses devant les poursuivants afin de les ralentir et permettre à Turley de leur échapper. Un tout petit geste qui va pourtant bouleverser le cours de la vie d’Eddie.

David Goodis est un grand maître du roman noir. L’atmosphère sombre, désespérée est mise en place en quelques lignes. On comprend tout de suite que les personnages que l’on va croiser sont des losers, des hommes et des femmes blessés par la vie. La galerie de portraits est d’ailleurs éblouissante. David Goodis décrit ses personnages avec beaucoup d’acuité et de mansuétude pour leurs faiblesses. On rencontre dans « Tirez sur le pianiste » une patronne de bar jalouse et vieillissante, un ancien catcheur nommé l’Ours se croyant toujours aussi fort, Clarice la prostituée occasionnelle et Lena la serveuse généreuse qui n’a pas froid aux yeux. Et puis il y a Eddie, le personnage central du roman. On le découvre à son piano, il est décrit comme un pauvre bougre : « Sa veste et son pantalon étaient fripés, rapiécés. Ses vêtements paraissaient sans âge et trahissaient son indifférence pour les indications du calendrier et les impératifs de la mode. Il s’appelait Edward Webster Lynn et gagnait sa vie en jouant du piano au « Hut » six jours sur sept, de neuf heures du soir à deux heures du matin. Son salaire était de trente dollars ; pourboires compris il devait gagner trente-cinq à quarante dollars par semaine. Ça lui suffisait amplement. Il n’avait ni femme, ni voiture, pas de dettes, ni de charges. » Eddie est un Bartleby, tout lui semble indifférent et rien ne le touche. Il est retiré dans sa bulle, dans sa musique. Eddie est un mystère pour tous ceux qui le côtoient. Mais au fur et à mesure, le masque impassible se fendille et les drames de la vie d’Eddie se font jour. Comment Edward Webster Lynn, concertiste de renom, est devenu Eddie, pianiste dans un rade miteux ? C’est ce que David Goodis nous dévoile au fil du roman. Eddie a une destinée tragique, la poisse lui colle aux basques comme du goudron chaud. Rien à faire, il finit toujours par se faire embringuer par ses frères à qui la chance n’a jamais souri non plus. Des ratés, des paumés que rien ne sauvera jamais.

« Tirez sur le pianiste » est un chef-d’oeuvre du roman noir américain. Aucune lueur d’espoir chez David Goodis, tout est noir et désespéré. La fatalité implaccable s’abattra une nouvelle fois sur Edward Webster Lynn pour lequel j’ai éprouvé une immense sympathie. Après la lecture du roman de Goodis, je vous conseille l’excellente adaptation réalisée par François Truffaut.

Sur l'autre rive du Jourdain de Monte Schultz

 

Alvin Pendergast, jeune fermier de l’Illinois, assiste à un marathon de danse. Dans les gradins, il fait la connaissance d’un jeune type, Chester Burke. Celui-ci lui propose de l’emmener dans sa Packard, avec un travail à la clé, là-bas de l’autre côté du Missouri. Fasciné par la prestance de Chester, Alvin accepte. « Jamais Alvin n’avait vu des yeux aussi bleus que les siens. Chester se rasait chaque matin. Sentait l’eau de Cologne. Arborait des faux cols impeccables et des costumes chics. Donnait ses chaussures à cirer avant le petit déjeuner. Souriait à tous ceux qu’il croisait, n’avait jamais l’air d’avoir peur, pensa Alvin. Il  se dit qu’il pouvait en prendre de la graine. Après tout, comme modèle, il aurait pu trouver pire. »

Mal lui en a pris. Nous sommes à l’été 1929. Alvin est tuberculeux, et a fait un séjour traumatisant d’un an dans un sanatorium quelques années auparavant. Sentant renaître la maladie, il craint d’y être renvoyé. Il cherche également à fuir la vie de la ferme familiale pour laquelle il ne se sent pas fait. Mais il ne tardera pas à découvrir la véritable personnalité de Chester, gangster sans état d’âme et fou criminel. Les deux comparses croisent la route de Rascal, un nain très volubile, qui se joint à eux.

Les titres de chapitre – pour chacun le nom d’une localité : Farrington, Illinois ; Hadleyville, Missouri ; Harrisson, Kansas ; etc. – dessinent la carte de l’errance criminelle du trio. « Leur périple était devenu bien morbide et étrange depuis qu’ils avaient quitté Hadleyville, se disait Alvin dont le cœur recommençait à se serrer. Un lacis de détours, de marches arrière, de vieilles routes où ils étaient les seuls à s’aventurer. […] Chester avait passé son été à se fondre parmi ces gens et à prendre la vie ceux qui avaient eu le malheur de croiser son chemin, tel un ange des ténèbres au jour du Jugement dernier. Alvin savait que son âme avait été souillée par sa complicité et qu’aucune excuse aux familles des victimes ne le rachèterait. Accablé par tout ce qu’il avait vu depuis Hadleyville et convaincu que le coupable paierait un jour ou l’autre, il avait parcouru ces kilomètres en silence sans provoquer Chester. Pourquoi ? »

Rongé par la peur et la culpabilité, Alvin est dans le même temps effrayé à l’idée de retourner à son ancienne vie. Il faudra la détermination de Rascal et l’aide des saltimbanques d’un cirque pour se défaire de l’emprise de Chester. La fin du roman se teinte alors de fantasmagorie. On pourrait d’ailleurs reprocher au roman de ne pas entrer de plain-pied dans la noirceur et le tragique. Autre réserve : on ne comprend jamais vraiment l’ascendant de Chester sur ses deux compagnons, la faute sans doute à une psychologie succincte des personnages. Cependant le livre reste d’une lecture agréable, en particulier par son évocation du Midwest des années 20. Même s’il m’a un peu laissé sur ma faim, ce roman m’a suffisamment intéressé pour que j’aie envie de découvrir la suite de la trilogie que Monte Schultz (fils du créateur des Peanuts) a consacré aux années 1920-1930, dont « Sur l’autre rive du Jourdain » est le premier volet. 

Merci à Denis des éditions Phébus.

Le mois anglais

Afin de vous faire passer une bonne fin d’année blottis sous la couette avec un thé brûlant, Cryssilda, Lou et moi-même vous proposons un mois dédié à notre chère Angleterre. Vous pourrez nous parler de livres, de films, de voyages, de musique, de cuisine si vous avez l’estomac solide et ce du 15 décembre au 15 janvier.

D’ici au 15 décembre, le temps va vous paraître long, vous allez trépigner d’impatience de nous faire découvrir vos coups de coeur anglais…comme je vous comprends car l’Angleterre regorge de trésors littéraires : Charles Dickens, Jane Austen, Wilkie Collins, William Shakespeare, Elizabeth Gaskell, Jonathan Coe, David Lodge, Daphné du Maurier, Anthony Trollope, George Eliot, Agatha Christie… mais aussi de talents cinématographiques : Alfred Hitchcock, Ken Loach, Stephen Frears, Mike Nichols, James Ivory, Joseph Losey pour n’en citer que quelques uns.

Nous vous proposons quelques lectures communes mais vous pouvez également mettre des billets sur des adaptations :

le 15 décembre : Elizabeth Gaskell

-le 22 décembre : William Wilkie Collins

-le 29 décembre : Daphné du Maurier

-le 2 décembre : Charles Dickens

-12 janvier : Jane Austen

Pour nous motiver les uns les autres, nous avons également créé un groupe facebook intitulé : le mois anglais (on est originale ou on ne l’est pas…). N’hésitez pas à nous rejoindre pour nous faire partager vos lectures.

 

J’espère que nos nombreux et beautiful  logos vous donneront envie de participer à notre mois anglais. 

SO COME ON AND JOIN US !

 

Le club du suicide de Robert Louis Stevenson

« Le club du suicide » comporte trois nouvelles de Robert Louis Stevenson. La première s’intitule « Le jeune homme aux tartelettes à la crème ». Le prince de Bohême Florizel est en voyage à Londres et s’ennuie quelque peu. Pour chasser son humeur mélancolique, il décide d’organiser une expédition nocturne avec le fidèle colonel Geraldine. Durant cette escapade, les deux hommes rencontrent un jeune homme proposant des tartes à la crème aux passants. Ils sympathisent et le jeune homme explique qu’il est ruiné, une seule issue lui reste : le suicide. « Je serais incapable de m’appuyer un pistolet sur la tempe et de presser la détente ; il y a quelque chose de plus fort que moi qui m’en empêche ; et bien que j’aie la vie en horreur, je n’ai pas en moi le courage physique nécessaire pour affronter la mort et en finir. C’est pour des gens comme moi, et pour ceux qui sont au bout du rouleau mais qui ont peur du scandale posthume, que le Club du Suicide a été fondé. » Intrigués, Florizel et Geraldine suivent le jeune homme. Ils découvriront vite l’horreur de ce club où chacun peut devenir victime ou assassin.

La deuxième nouvelle, « Le docteur et la malle de Saragota », se situe à Paris. Un jeune américain naïf pense avoir un rendez-vous galant avec une mystérieuse et séduisante inconnue. Celle-ci lui posera un lapin. Le jeune homme, dépité, rentrera à son hôtel et découvrira un cadavre dans son lit.

La dernière nouvelle, « Aventure en fiacre », s’ouvre sur des hommes enlevés dans un fiacre et menés à la soirée d’un dénommé Mr Morris. Ce mystérieux personnage sélectionne des hommes solides et fiables pour une mission très particulière.

Les trois histoires sont liées entre elles et sont les différents épisodes de la traque du président du club du suicide par le prince Florizel. Stevenson nous conte là un véritable feuilleton d’aventures avec rebondissements et situations rocambolesques. Il se sert d’archétypes pour ses personnages principaux : le président du club du suicide est le mal incarné et il s’oppose au très respectable et honorable prince Florizel. Ce dernier est accompagné d’un fidèle serviteur, prêt à tout sacrifier pour son prince : le colonel Geraldine. Bien entendu cette poursuite s’achèvera selon le code de l’honneur. Stevenson semble avoir pris beaucoup de plaisir à nous lancer à la suite du fantasque prince Florizel.

L’idée de départ m’a semblé très originale, elle est également très sombre, très pessimiste. Les deux nouvelles suivantes sont résolument tournées vers l’aventure et non dénuées d’humour. Un petit feuilleton bien rythmé et fort agréable.

Désolations de David Vann

Irene et Gary vivent en Alaska depuis trente ans sur les rives de Skilak Lake. Ils y ont élevé leurs deux enfants : Rhoda et Mark qui sont maintenant adultes. Arrivé à ce stade de sa vie, Gary fait le point et décide de réaliser un vieux rêve : construire une simple cabane de bois pour vivre en communion avec la nature sauvage. Irene sait que les différents projets de son mari sont toujours tombés à l’eau mais elle sait aussi que refuser la cabane c’est mettre fin à leur mariage. Les regrets, l’amertume des deux époux se révèlent dès le début de la construction. Gary est insatisfait de sa vie et trouve refuge dans son idéal de retour aux sources. Irene refuse de vivre dans une cabane en bois mais ne peut supporter d’être abandonnée.

Plus l’hiver approche, plus la cabane se construit et plus la tension monte entre Irene et Gary. Rhoda assiste impuissante à l’affrontement de ses parents. Son couple part aussi à la dérive et son frère Mark a pris ses distances depuis longtemps. Tout semble lentement se déliter sous le ciel lourd de cette péninsule d’Alaska.

Après « Sukkwan Island », on retrouve la puissance de l’écriture et le pessimisme terrible de David Vann. La thématique semble la même : un retour à la vie sauvage dans un territoire inaccessible et l’affrontement de deux personnages. Mais « Désolations » est plus ample, plus complexe. Irene et Gary ne sont pas seuls sous la loupe de l’écrivain, d’autres intrigues se développent autour d’eux. Cela permet non seulement d’enrichir l’histoire mais également de donner plus d’épaisseur à Irene et Gary. Cette idée de cabane focalise tous les reproches qu’ils ont à se faire, chacun pensant l’autre responsable de la faillite de leurs vies. « Gary était le champion des regrets. Chaque jour en naissait un nouveau, et c’était peut-être ce qu’Irene aimait le moins. Leur vie entière mise en question. Le regret une chose vivante, un lac au fond de lui. » Irene ne peut affronter cette situation, elle a l’impression de revivre la séparation de ses propres parents. Elle fuit donc, elle s’enferme dans des migraines terribles et incompréhensibles pour la médecine. La douleur d’Irene augmente au fur et à mesure du livre. Elle écrase le lecteur et devient presque palpable. L’atmosphère du livre est extrêmement tendue, presque étouffante. L’écriture de David Vann nous fait ressentir tout cela avec une grande acuité. La tragédie semble inéluctable.

Comme dans son premier roman, la nature a une place essentielle dans la construction de l’intrigue. Les paysages de l’Alaska sont grandioses, imposants mais aussi hostiles. Les éléments peuvent très rapidement se déchaîner et c’est ce qui arrive au début du roman lorsque Irene et Gary chargent les rondins pour la cabane : « Alors ils continuèrent à charger et la pluie se rapprocha, une ombre blanche sur l’eau. Un rideau, une ligne de grain, mais les premières gouttes et le vent frappaient toujours en premier, invisibles, précédant tout ce qu’elle pouvait apercevoir. C’était toujours une surprise pour Irene . Ces derniers instants volés. Puis le vent se renforça, la ligne de grain s’abattit et les gouttes tombèrent, lourdes, énormes, insistantes. » David Vann se sert de la nature comme d’un révélateur de la psychologie de ses personnages. Les paysages rudes, désolés mettent Irene et Gary face à eux-mêmes, face à leurs échecs et leurs contradictions. Ils révèlent aussi leur violence.

C’est encore une fois un roman saisissant, glaçant que nous offre David Vann. Je trouve « Désolations » encore plus puissant, plus abouti que « Sukkwan Island ». C’est maintenant une certitude, David Vann est un très grand écrivain.

Un grand merci à Cryssilda et Bibliofolie, ainsi qu’aux éditions Gallmeister.