L'affaire Maurizius de Jakob Wassermann

Etzel Andergast a seize ans. Il n’a pas vu depuis dix ans sa mère, chassée de la maison pour adultère. Son père, procureur, est un homme froid, austère, qui ne montre pas d’affection à son fils. Convaincu du caractère sacré de la loi et de l’ordre, il applique à l’éducation de son fils les mêmes principes rigoureux qu’au rendu de la justice. Dix-huit ans auparavant, il a fait condamner à la prison à vie un jeune homme, Léonard Maurizius, pour le meurtre de sa femme dont il s’est toujours dit innocent. Le père de Maurizius demande au procureur une révision du procès, ce que ce dernier a toujours refusé. Etzel trouve là une occasion de se confronter à son père, pour satisfaire son sens aigu de la justice, et pour d’autres motifs plus obscurs. Il quitte la maison paternelle pour chercher la vérité. Cette rébellion ouverte d’Etzel ébranle l’édifice moral de son père et l’amène à reconsidérer l’ « affaire Maurizius ». 

Léonard était un jeune professeur brillant et promis à un bel avenir. Après avoir couru d’aventure en aventure, il se marie avec une femme d’une quarantaine d’années, Elli, qui doit lui apporter la stabilité. Mais surgit dans la vie du couple Anna Jahn, la jeune sœur d’Elli, femme envoûtante et froide, belle et distante. D’abord réservés voire hostiles, les rapports entre Anna et son beau-frère se nouent peu à peu en attirance, puis en amour, au désespoir d’Elli. Un soir d’octobre 1908, Elli est abattue devant Léonard d’une balle, dans leur jardin, alors qu’Anna est dans la maison. Sur les lieux se trouve un autre personnage, Grégoire Waremme, intellectuel dilettante, charismatique et mondain influent, introduit dans la vie des Maurizius par Anna avec laquelle il entretient une relation ambiguë. La culpabilité de Léonard a été formellement établie lors du procès, malgré zones d’ombre et incohérences. 

La vérité éclatera à la fin du roman, à la manière d’un polar classique. Mais ce qui capte l’attention du lecteur, c’est la psychologie des deux « enquêteurs » (Etzel et le procureur) et la révélation progressive des relations entre les quatre acteurs du drame au coeur du livre. Waremme, apparemment le moins concerné, semble tirer les ficelles. C’est cet homme, qui détient la clé du mystère, que part retrouver Etzel. Les confrontations homériques, faites de séduction équivoque et d’hostilité latente, entre un Etzel faussement ingénu et un Waremme diabolique comme sur le point de le « dévorer » à chaque instant, sont l’un des moments forts du livre. 

Les entrevues entre le procureur Andergast et Léonard Maurizius, dans sa cellule, en sont un autre. Andergast, tenaillé par le doute pour la première fois de sa carrière, n’en sortira pas indemne. Le témoignage de Léonard révèle sa part de responsabilité dans le drame. La multiplication des points de vue (Léonard, son père, Waremme) sur l’affaire relativise la notion même de culpabilité. Ce qui amène aux questions soulevées par le livre : dans une vie en société, ne sommes-nous pas tous coupables ? un être humain a-t-il le droit d’en juger un autre ? qu’est-ce que la justice, est-elle possible, peut-on espérer l’atteindre jamais ? Ce roman intense et passionnant n’apporte pas de réponse. Même si l’action se situe dans le contexte particulier de l’Allemagne après la Grande Guerre, peu avant l’émergence du nazisme, ces questions n’en sont pas moins toujours d’actualité. Et sans doute à jamais.

« L’affaire Maurizius » est le premier volet d’une trilogie qui comprend également « Etzel Andergast » et « Joseph Kerkhoven ».

Tamara Drewe de Stephen Frears

A Stonefield, Beth Hardiment (Tamsin Greig) est la propriétaire d’une ferme retirée servant de résidence à des écrivains ayant besoin de calme pour créer. Beth a eu cette idée grâce et pour son mari Nicholas (Roger Allam) qui est un auteur de polars à succès. Ce petit monde paisible (ou presque puisqu’il est perturbé par les liaisons de Nicholas) est troublé par le retour d’une ancienne habitante. Tamara Drewe (Gemma Arterton) vient vider la maison de famille après le décès de sa mère. Mais Tamara revient quelque peu changée puisqu’elle a refait son nez. La jeune fille timide et complexée a disparu pour laisser place à une plante magnifique qui compte bien régler ses comptes avec les habitants de Stonefield.

Stephen Frears adapte la bande-dessinée éponyme de Posy Simmonds. L’oeuvre de cette dernière est très littéraire et pour « Tamara Drewe », elle s’était inspirée de « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy. Posy Simmonds ne fait pas clairement référence à l’écrivain victorien mais Stephen Frears s’est lui beaucoup amusé à lui faire des clins d’oeil. L’universitaire américain, Glen McCreavy (Bill Camp), écrit dans le film un livre sur Thomas Hardy et sa photo trône au-dessus de son lit ! On apprendra également que Thomas Hardy a donné la syphilis à sa femme… ce qui ne le rend pas tellement sympathique aux yeux de Beth !

L’arrivée de Tamara comme élément perturbateur fait penser au « Théorème » de Pasolini où Terence Stamp venait troubler la vie d’une famille. Tamara veut que tous les hommes soient à ses pieds pour venger son visage autrefois disgracieux. Elle s’attaque d’abord à un batteur de rock vedette Ben Sergeant (Dominic Cooper). Ce couple déluré va mettre une bien grande agitation dans le village et surtout le feu dans l’imagination de deux adolescentes : Jody (Jessica Barden) et Casey (Charlotte Christie). Bien plus que Tamara, ce sont les deux ados qui bouleversent la vie de Stonefield et sèment le chaos dans la vie des habitants.

Bien entendu, on est bien loin de la spiritualité et de la froideur de « Théorème », ici c’est l’humour qui domine. Les dialogues, très écrits, sont fins et caustiques. Tout le monde en prend pour son grade ! Les écrivains sont peints comme des êtres égoïstes, menteurs et lâches. La rock star est capricieuse, méprisante avec les ruraux et totalement immature. Tamara veut reconstruire sa vie mais continue à faire n’importe quoi sans voir l’enamouré Andy (Luke Evans). « Tamara Drewe » est une critique extrêmement réjouissante des apparences et de la réussite sociale.

Stephen Frears a pris quelque liberté avec le travail de Posy Simmonds. C’est le cas avec le destin de Jody qui ne se termine pas tragiquement comme dans la BD. Glen bénéficie du scénario positif du réalisateur puisqu’il finit par embrasser Beth, ce qu’il ne fait pas chez Posy Simmonds. Stephen Frears a résolument choisi le ton de la comédie pour son adaptation et tous les personnages (à part Nicholas qui a une fin ridicule) connaissent une fin positive.

« Tamara Drewe » est un film vraiment plaisant, j’ai beaucoup ri aux péripéties de ce petit village du Dorset. Le casting est absolument parfait, je me suis régalée de chaque prestation. D’une BD géniale, Stephen Frears a tiré une comédie légère, enjouée et bien sûr très drôle.

Flush de Virginia Woolf

Flush

Lilly m’a offert, lors du Portrait of a lady swap,  un livre de Virginia Woolf qui vient d’être réédité : « Flush ». Cet ouvrage est peu connu en France car il a longtemps été indisponible. Fort heureusement ce manque est aujourd’hui comblé car chaque livre de Virginia Woolf est indispensable et d’une originalité formidable.

Lorsque Virginia Woolf se mit à écrire « Flush », elle venait de perdre un ami très cher, Lytton Stratchey. Ce dernier était notamment célèbre pour ses biographies de « Victoriens éminents ». Pour lui rendre hommage, Virginia décida donc d’écrire à son tour une biographie, celle de Flush. Mais qui est ce Flush me direz-vous ? C’est là que l’auteur nous montre son audace car Flush est un épagneul ! Respectant l’art de la biographie, Virginia Woolf ouvre son livre sur l’arbre généalogique de Flush. Comme tout bon aristocrate, notre épagneul fait partie d’une longue lignée se perdant dans la nuit des temps. Flush naquit dans une famille assez pauvre, les Mitford vivant près de Reading, dans la première moitié de 1842. Il grandit à la campagne grâce aux bons soins de Miss Mitford. cette dernière aimait beaucoup son épagneul mais elle avait aussi un grand coeur. Afin de rompre la solitude dans laquelle vit une de ses amies, Miss Miford décide de lui donner son chien. Cette amie n’est pas une inconnue puisqu’il s’agit de la poétesse Elizabeth Barrett.

La vie de Flush permet à Virginia Woolf de nous raconter celle de Elizabeth Barrett. La poétesse vit en recluse à Londres dans la maison de son père. Elle passe toutes ses journées dans sa chambre pour cause de maladie. Il semble plutôt qu’elle souffre d’un manque de joie de vivre, d’une claustration forcée. Son père, très possessif, garde précieusement sa fille à domicile. Miss Mitford pense apporter un peu de vie à son amie par l’intermédiaire de Flush. Tous deux se plaisent d’emblée : « Ils se ressemblaient. (…) Le visage de la jeune fille  avait la pâleur fatiguée des malades, coupés du jour, de l’air, du libre espace. Celui du chien était le visage rude et rouge d’un jeune animal respirant la santé et la force instinctive. Séparés, clivés l’un de l’autre et cependant coulés au même moule, se pouvait-il que chacun d’eux, complémentaire, vînt achever ce qui dormait en l’autre sourdement ? » La vie de Flush sera celle d’Elizabeth Barrett. A Londres, il est contraint à l’enfermement de la chambre, à la sévérité de cette vie cloîtrée. Heureusement pour notre héros canin, la vie d’Elizabeth Barrett est l’une des plus romanesques de la littérature anglaise. Malgré sa maladie, elle rencontre l’écrivain Robert Browning, se marie avec lui dans le plus grand secret et fait une fugue. Le couple s’installe ensuite en Italie où Elizabeth et Flush revivent. L’un et l’autre perdent de leur intimité, mais leur évolution est similaire : Elizabeth découvre le bonheur de la maternité, Flush découvre un monde de sensations inconnues et de liberté absolue.

A travers ce double portrait, Virginia Woolf nous parle également de la société victorienne. Deux mondes apparaissent nettement. Tout d’abord celui où évolue Elizabeth Barrett, où les maisons sont joliment alignées et où la respectabilité prédomine. Mais c’est également un monde totalement corseté et Flush le ressent très fortement : »Contraindre, refouler, mettre sous le boisseau ses plus violents instincts – telle fut la leçon première de la chambre (…) ». C’est ce refoulement de la vie que fuit Elizabeth Barrett mais également Virginia Woolf qui a souffert de l’éducation stricte et sévère de son père. C’est Flush également qui nous montre le versant sombre du Londres victorien puisque par trois reprises il se fait kidnapper. Là Elizabeth Barrett découvre la pauvreté de Whitechapel. Les maisons qui s’entassent les unes sur les autres, la misère et la saleté. La description qui nous en est faite  n’est pas sans rappeler un certain Charles Dickens…

Enfin « Flush » permet à Virginia Woolf de parler de littérature, d’écriture. L’auteur se questionne durant ce court roman. On le sait, le souci majeur de Virginia est de rendre les sensations, les impressions fugitives. Ce projet ambitieux demande beaucoup de travail, de recherche sur les mots. Dans ce livre, Virginia Woolf semble douter de la puissance évocatrice des mots : « A bien considérer les choses, pensa-t-elle peut-être, les mots disent-ils vraiment tout ? Disent-ils même quelque chose ? Les mots ne détruisent-ils pas une réalité qui dépasse les mots ? » Il est vrai qu’il semble difficile de rendre les multiples sensations ressenties par Flush à Florence mais Virginia Woolf ne peut bien entendu  se mettre totalement dans la peau d’un épagneul ! Le doute habita toujours Virginia Woolf mais pour le lecteur ce doute n’existe pas : son écriture est brillante, d’une beauté et d’une finesse inégalées. En voici un dernier exemple : « C’était le paysage humain qui l’émouvait. Il semble que la Beauté, pour toucher les sens de Flush, dût être condensée d’abord, puis insufflée, poudre verte ou violette, par une seringue céleste, dans les profondeurs veloutées de ses narines, et son extase, alors, ne s’exprimait pas en mots, mais en silencieuse adoration. Où Mrs Browning voyait, Flush sentait ; il flairait quand elle eût écrit. »

« Flush » n’est pas une oeuvre mineure, il me semble d’ailleurs qu’il n’y en a pas chez Virginia Woolf. Je rejoins totalement la conclusion de Lilly, ce texte est vraiment magnifique, l’écriture est sublime et notre Flush très attachant.

englishclassicsmaxicopie1.jpg 

  woolf1.jpg

Jack London de Jennifer Lesieur

La vie de Jack London fut un roman. C’est dans sa vie qu’il a puisé la matière de son œuvre considérable. Sa propre expérience bien sûr, mais aussi ce qu’il a vu, les histoires qu’on lui a racontées. Peu de choses le destinaient à devenir écrivain. Il naît John Griffith Chaney à San Francisco en 1876, et est abandonné avant même sa naissance par son père, un astrologue réputé. Sa mère se remarie avec John London, qui donne son nom à l’enfant de sa femme. Jack n’apprendra qu’à l’âge de 21 ans que cet homme n’est pas son père, mais il conservera toujours une grande affection pour lui. Les London s’établissent comme fermiers en Californie puis, les affaires n’étant pas florissantes, emménagent dans un quartier pauvre d’Oakland. C’est là qu’il devient un petit dur de la rue, qu’il expérimente les bars et l’alcool, mais aussi qu’il se découvre un formidable appétit de lectures, dévorant tout ce qui passe entre ses mains. 

Mais pour aider à la subsistance de la famille, Jack doit travailler dès l’enfance, tout en suivant l’école. Adolescent, il sera ouvrier en usine, pilleur d’huîtres, s’enrôlera dans la patrouille de pêche (qui pourchasse les pilleurs d’huîtres !), chassera le phoque au large du Japon, sera trimardeur sur les routes des Etats-Unis, connaîtra la prison, puis de retour au bercail, reprendra ses études. Marqué par la misère et l’exploitation du prolétariat américain, il se sensibilise alors aux thèses socialistes. Mais Jack ne se sentira jamais véritablement à son aise dans ce milieu étudiant, parmi des jeunes issus de classes aisées. C’est également l’époque de ses premières nouvelles, qu’il tente de vendre aux journaux. Le succès se fera longtemps attendre, et ne prendra véritablement son essor qu’après une année passée dans le grand nord canadien, comme chercheur d’or, d’où il ramènera quantités d’histoires « du froid ». C’est décidé, il sera écrivain. 

Je ne peux ici retracer toute la vie du grand écrivain, la biographie de Jennifer Lesieur le fait excellemment. Tout en narrant les péripéties de la vie de London, elle replace chaque nouvelle et roman dans le contexte où ils ont été écrits, faisant pour chacun un résumé, ce qui permet d’apprécier les rapports, particulièrement évidents chez cet auteur, entre vie et écriture. Sa personnalité est aussi particulièrement bien dessinée. Volontaire, avide de connaissances, boulimique de travail, London n’échappe pas aux contradictions : croyant en la réussite individuelle et militant socialiste, débordant de vie et en proie à l’abattement, voire à la dépression, dénonçant dans ses écrits le sort misérable fait aux peuples colonisés et croyant en la supériorité de la « race » anglo-saxonne… Son tempérament excessif le conduira à une mort précoce, à l’âge de 40 ans, terrassé par la maladie et l’alcool. Mais une œuvre immense nous reste. 

Passionnante, d’une lecture agréable et très bien documentée, cette biographie, à ce jour la seule, étonnamment,  parue en français, ravira tous les aficionados de Jack London. Et pour ceux qui ne connaîtraient pas son œuvre extraordinairement diverse, qui aborda tous les genres, elle leur donnera à coup sûr envie de s’y plonger sérieusement.

Haute Société de Vita Sackville-West

Evelyn Jarrold est une veuve de 40 ans évoluant dans la haute société anglaise. Son mari est décédé au front en 1916 la laissant, avec leur fils, aux bons soins de la famille Jarrold. Evelyn reste très attachée à la famille de son mari qui lui permet de vivre dans le luxe et l’oisiveté. C’est une femme belle, légère et sophistiquée. Elle se sent libre de vivre au gré de ses envies, de ses fantaisies frivoles. Lors d’une soirée, elle fait la connaissance  de Miles Vane-Merrick. C’est un jeune homme de 25 ans, député réformiste et extrêmement ambitieux. Evelyn et Miles vivent dans des mondes, des conventions opposés. Malgré cela ils tombent amoureux l’un de l’autre.

Vita Sackville-West, l’« Orlando » de Viginia Woolf, jette un oeil critique sur l’aristocratie et la bourgeoisie anglaises. Cette haute société semble vouée aux loisirs, à l’oisiveté totale. Elle a des préoccupations bien éloignées de la réalité : les bals, les toilettes, les intérieurs luxueux, les héritages, l’étiquette … Vita Sackville-West nous en donne une description très ironique par la voix de Ruth Jarrold, la nièce d’Evelyn : « A coup sûr, pensa-t-elle, la haute société anglaise (une expression horrible, mais il fallait bien l’utiliser !) était la plus décorative de la terre. On eût dit que, depuis des générations, ils avaient été bien nourris, bien protégés, bien entraînés aux sports et persuadés qu’ils n’avaient pas d’égaux. Les regarder était fascinant. Ils avaient la beauté et la distinction des animaux de pure race. Les jeunes gens possédaient l’élégance des lévriers, les jeunes femmes étaient semblables à des parterres de fleurs. Peu importait, se disait Ruth, que leur cervelle ne fût pas plus grosse que celle d’un lévrier du moment que leur corps en évoquait la grâce ! » Un monde brillant, étincelant mais parfaitement vain.

Evelyn évolue dans ce monde comme un poisson dans l’eau. Son mode de vie, ses aspirations, ses goûts correspondent totalement à la luxueuse insouciance de cette classe sociale. Mais son mode de vie est remis en cause par son amour pour Miles Vane-Merrick. Ce dernier n’est en rien futile. Il veut réformer la société, aider les classes ouvrières à améliorer leur vie, il préfère la campagne à la clinquante ville. Son ambition le pousse à travailler sans relâche, peu de place est disponible pour les sentiments. Malgré la différence d’âge, d’intérêt et de mode de vie, Evelyn et Miles s’aiment passionnément. Mais ce n’est pas une histoire à l’eau de rose que nous conte Vita Sackville-West. Evelyn est déchirée entre sa fidélité à la famille Jarrold et son amour pour Miles. Une telle liaison n’est pas acceptable pour les Jarrold : Miles est trop jeune, trop réformateur. Evelyn doit choisir de s’émanciper de la coupe des Jarrold ou de quitter Miles. Un choix bien cruel pour une femme qui se croyait libre. Evelyn réalise alors ce qu’est sa vie : une cage dorée de laquelle il est difficile de partir. Les femmes, même de la haute société, sont encore bien contraintes par leur milieu et Evelyn en fait l’amère découverte. Au fur et à mesure des pages, j’ai été touchée par cette femme qui ouvre les yeux sur le monde qui l’entoure. L’histoire d’Evelyn est douloureuse, cruelle. La sincérité de ses sentiments  lui coûtera très cher.

Vita Sackville-West nous présente avec beaucoup de lucidité un monde creux n’existant que pour l’apparence. Mais c’est aussi un monde sans pitié : jugeant, condamnant ceux qui ont le malheur de vouloir s’en émanciper. « Haute société » est à la fois une critique sociétale et une tragique histoire d’amour. C’est avec un style élégant et une grande finesse que Vita Sackville-West nous entraîne dans le monde d’Evelyn Jarrold. L’admiration de Virginia Woolf pour Vita n’était pas usurpée.

Sister Carrie de Theodore Dreiser

Théodore Dreiser est considéré comme le père de l’école naturaliste américaine en littérature. Son premier roman paru en 1900 s’attachait en effet à décrire le poids du déterminisme social dans la conduite des destinées humaines, à la manière d’un Zola. Et comme ce dernier, c’est dans les couches populaires de la société qu’il puise la matière de ses livres.

Caroline Meeber, « Sister Carrie » pour sa famille, jeune fille pauvre, quitte Columbia City et ses parents pour aller chercher une vie meilleure à Chicago. Elle habite chez sa sœur et son beau-frère dans un modeste appartement. Commence alors pour Carrie une longue déambulation dans les rues de Chicago, à la recherche d’un travail, véritable parcours du combattant pour une jeune provinciale sans expérience. Elle finit par se faire embaucher comme manœuvre dans une fabrique de chaussures. Mais Carrie, éblouie par le tourbillon de la vie de la grande ville alors en plein essor, avide d’aisance et de biens matériels, se morfond dans cette vie médiocre. C’est alors qu’elle croise Charles Drouet, voyageur de commerce coureur, frivole et charmeur qu’elle a rencontré dans le train qui l’amenait à Chicago. Le jeune homme la séduit et s’installe avec elle. La situation de Carrie s’améliore.

« Sister Carrie » fut considéré comme un roman immoral, à tel point que Dreiser dut même batailler contre son éditeur pour le faire publier. Carrie, intelligente et belle, se sert des hommes pour s’élever socialement. Et n’hésite pas à s’en séparer lorsqu’ils ne sont plus qu’un obstacle à ses ambitions. Pas de sentiments nobles et élevés chez Dreiser, mais l’évocation des aspects les plus triviaux et vils de la condition humaine. Il ne faut cependant pas voir en Carrie un personnage abject. Elle est bien plutôt la victime de cette recherche de réussite sociale et matérielle qui la fait passer à côté de l’essentiel. 

Les premières pages du livre sont jalonnées de considérations philosophiques qui alourdissent le propos. Mais très rapidement le texte se resserre sur l’intrigue et l’évolution des personnages. Dreiser nous entraîne dans le Chicago de la fin du XIXème siècle, entre ses quartiers résidentiels en construction et ceux du commerce en gros et des usines. Il nous offre une virée sur Broadway, à New-York, artère clinquante et festive, où l’on vient se promener comme à la parade. Mais il nous montre également la misère noire des laissés pour compte, les soupes populaires et les refuges miteux. Dans l’Amérique de Dreiser, les rapports sociaux sont impitoyables et la lutte acharnée pour grappiller une part du rêve. Malheur aux vaincus ! Produit de son époque et de sa culture, Carrie n’échappe pas à la quête frénétique du succès. Elle ne fait pourtant que poursuivre une chimère, comme elle en fera l’amer constat. C’est sans doute cette critique acerbe du credo américain qui indigna le plus les critiques à la sortie du livre. Pour le lecteur français d’aujourd’hui, « Sister Carrie » est avant tout une œuvre puissante, passionnante, moderne et désenchantée.

Monteriano de EM Forster

Le livre de EM Forster pourrait, à l’instar de celui de Elizabeth Gaskell, s’intituler « Nord et Sud ». Mais cette fois, il ne s’agit pas d’opposer le nord et le sud de l’Angleterre mais le pays tout entier à l’Italie.

Lilia Herriton est une jeune veuve, mère d’une petite fille. Après le décès de son mari, la famille de celui-ci a voulu recueillir Lilia. Il ne s’agit en aucun cas de générosité mais plutôt de bienséance. Mrs Herriton méprise sa belle-fille et la trouve vulgaire. Elle la garde donc sous la main pour éviter tout débordement et éduquer la petite.  Afin d’apaiser le caractère indépendant de Lilia, les Herriton lui proposent un voyage en Italie, ce qu’elle accepte à la surprise de son beau-frère, Philip : « Le plus étrange, c’est qu’elle a saisi mon idée au vol – me posant une infinité de questions auxquelles j’ai répondu volontiers, bien-sûr. Elle a l’esprit bourgeois, je l’admets, elle est d’une ignorance crasse et possède, en art, un goût détestable. Mais posséder un goût, c’est déjà quelque chose.  L’Italie le purifiera : elle ennoblit tous ses visiteurs. Elle est, pour le monde, une école autant qu’un jardin. Il faut mettre au crédit de Lilia son désir d’aller en Italie. » Leur espoir est de courte durée puisqu’ils reçoivent de Monteriano un télégramme annonçant le mariage imminent de Lilia avec un italien.

La rencontre de Lilia et du beau Gino est aussi la rencontre de la puritaine Angleterre avec la chaleureuse Italie. Bien entendu le mariage de Lilia est inadmissible pour les Herriton qui envoient Philip pour rendre la raison à la jeune femme. Cette union est scandaleuse et elle l’est d’autant plus lorsque Philip découvre qui est Gino. L’italien ne fait pas partie de la noblesse de son pays, loin de là. Son milieu social est bien en dessous de celui des Herriton, il n’est pas un gentleman. Malheureusement pour les Herriton, lorsque Philip arrive à Monteriano, Lilia est déjà mariée, essentiellement avec la volonté de contrarier sa belle-famille qui l’empêche de vivre. Mais Lilia connaît mal l’Italie, elle a été habituée aux moeurs délicates et feutrées de l’Angleterre. Elle découvre un pays rude, dévoré par la chaleur et où les femmes ont une sociabilité limitée. Gino restreint rapidement la liberté de sa femme et n’attend d’elle que la naissance d’un fils.

C’est d’ailleurs à ce moment que le roman prend la tournure d’une véritable tragédie antique. Lilia décède lors de l’accouchement. Gino est bien entendu très attaché à son fils qui représente à la fois sa descendance, sa postérité et le dernier lien avec sa femme. Mrs Herriton ne peut supporter l’idée que l’enfant de Lilia soit élevé dans un pays aussi archaïque et brutal. C’est tout un bataillon qui descend alors dans le Sud de l’Italie. Certains seront transformés par le voyage, transfigurés par la simplicité et la sincérité des sentiments de Gino. D’autres provoqueront un terrible drame.

« Monteriano » est un roman très sombre où l’incompréhension entre les deux pays teintera de rouge les murailles de la ville. C’est un roman sublime où le soleil italien exacerbe les sentiments des froids anglais. La finesse psychologique des personnages, les descriptions magnifiques de l’Italie témoignent de l’indiscutable talent de EM Forster.

La fille dans le verre de Jeffrey Ford

L’action de « La fille dans le verre » se situe en 1932 aux Etats-Unis, au moment de la Grande Dépression qui touche durement le pays. Thomas Schell est un illusionniste, organisant des séances de spiritisme pour des nantis de Long Island, avides de renouer un contact par delà la mort avec de proches défunts. Il berne ses clients à grand renfort de trucages et de tours de passe-passe, mais aussi grâce à son sens aigu de l’observation et de la psychologie. Il est assisté dans ses prestations par Antony Cleopatra (un nom de scène), ancien hercule de foire, aussi débonnaire et bienveillant que baraqué, et par Diego (le narrateur), un jeune Mexicain de dix-sept ans que Schell a recueilli enfant dans la rue, et qui se déguise en Ondou le fakir pour apporter cette petite touche d’exotisme et de mysticisme oriental propice à renforcer la crédulité des riches pigeons.

Lors de l’une de ces séances, organisée pour le riche M. Parks qui désire entrer en communication avec sa défunte mère, Schell aperçoit dans une vitre l’image d’une fillette, « comme si elle était à l’intérieur du verre ». Son trouble à la vue de l’apparition manque de faire capoter la séance. Il faut dire que Schell est un homme tout ce qu’il y a de plus rationnel, il ne croit ni aux fantômes ni aux esprits, mais plutôt à la science et au pouvoir de l’illusion. Quelques jours plus tard, Schell découvre dans le journal la nouvelle de la disparition de Charlotte Barnes, la fille âgée de sept ans d’un riche couple de Long Island. Et la fillette sur la photo est celle que Schell a vue dans le verre ! Il décide alors d’aider les parents à retrouver leur fille, toujours en se faisant passer pour un médium.

Le charme de cette histoire tient pour moi tout d’abord au contexte dans lequel elle prend place : le début des années 30 aux Etats-Unis, la prohibition, le chômage, le marasme économique – sauf pour quelques privilégiés qui sont une cible toute désignée pour Schell et sa bande. L’illusionniste arnaqueur, bouleversé par l’histoire de la petite fille, et lassé sans doute par une vie de faussaire, offre gratuitement ses services. Cela le conduira à aborder le versant obscur de la société américaine, où se mêlent politique, finances, thèses racialistes et eugénisme. Malgré une tonalité souvent sombre et mélancolique, le livre offre aussi quelques moments lumineux, comme l’affection paternelle de Schell pour Diego et les histoires d’amour qui se nouent au cours de l’aventure, et surtout la solidarité des artistes de cirque et de music-hall, bonimenteurs, prestidigitateurs et autres monstres de foire qui, tels des super héros de comics luttant contre un savant fou menaçant l’humanité, viendront apporter leurs talents au secours de Schell.

Malgré quelques invraisemblances et facilités, le livre a pour mérite de procurer un excellent divertissement mêlant enquête policière, fantaisie et quelques leçons d’histoire des Etats-Unis. Ainsi apprend-on que le Ku Klux Klan fut fortement implanté sur Long Island ( ! ) dans  les années 20, et que dans les années 30 les immigrants mexicains furent les boucs émissaires de la crise et furent « rapatriés » (doux euphémisme pour expulsés) en masse au Mexique, y compris des enfants nés aux Etats-Unis. Tiens donc, drôle comme l’histoire peut avoir tendance à se répéter. Et ceci n’est malheureusement pas une illusion…

 Merci encore à Lise des éditions Gallimard pour cette lecture.

Femmes et filles de Elizabeth Gaskell

Hollingford est un petit village rural de l’Angleterre, Elizabeth Gaskell nous convie à partager la vie de ses habitants dans son dernier roman « Femmes et filles ». Elle nous invite tout particulièrement à suivre l’évolution de Molly Gibson, la fille unique du médecin. Nous la découvrons enfant, dans le premier chapitre, impatiente de participer à la grande fête annuelle au château de Cumnors Towers. Nous ne la quitterons qu’à l’âge adulte à la veille de sa vie de femme. Au travers de 651 pages, nous partageons la vie quotidienne de Molly. Celle-ci vit seule avec son père, veuf, duquel elle est très complice. Mais Molly grandissant, son père pense qu’il serait opportun que sa fille soit au contact d’une nouvelle mère. Le remariage de Mr Gibson est le début d’une nouvelle vie pour Molly qui doit s’adapter à Mrs Gibson et à sa fille Cynthia. Elizabeth Gaskell aime jouer des oppositions comme nous avons pu le constater dans « Nord et Sud ». Les deux soeurs sont parfaitement opposées. Cynthia est d’une grande beauté, frivole et séductrice. Personne ne lui résiste et de nombreux coeurs se laissent prendre à ses minauderies, ce qui lui vaudra de sérieux ennuis. Molly a un physique plus ingrat, elle est réservée mais son caractère droit et honnête lui permet de conquérir l’amitié et l’amour de son entourage. Nous sommes quand même dans un roman victorien où la droiture et la probité finissent toujours par triompher !

Mais les Gibson ne sont pas les seuls à habiter Hollingford. L’extraordinaire talent de Elizabeth Gaskell est de ne jamais laisser aucun personnage de côté. Tous les habitants nous deviennent  familiers grâce aux descriptions, aux aspects psychologiques détaillés par l’auteur. On s’attache terriblement à la famille Hamley où séjourne Molly à plusieurs reprises. Les deux fils Hamley sont également au coeur du roman et en opposition comme les soeurs Gibson. Osborne, l’héritier à qui tout est promis, est choyé et mis en avant. Roger, le cadet, a un rôle secondaire, son avenir semble beaucoup moins prometteur. Mais on sait qu’il ne faut pas se fier aux apparences chez Mrs Gaskell ! On croise également les délicieuses Miss Browning toujours prêtes à défendre Molly, l’acariâtre Lady Cumnor et sa fille Harriet qui deviendra la protectrice de Molly, le mystérieux et inquiétant Mr Preston régisseur des domaines des Cumnors, c’est réellement tout un monde que nous offre Elizabeth Gaskell. J’étais en parfaite empathie avec tous ces personnages et j’ai vécu pendant deux semaines au rythme de Hollingford. Il est bien difficile d’abandonner ce village après avoir refermé le roman.

C’est d’autant plus difficile que l’on reste sur notre faim. Comme je le disais au départ, « Femmes et filles » est le dernier roman de Elizabeth Gaskell. Il fût publié en feuilleton dans le magazine « Cornhill » de août 1864 à janvier 1866,  Elizabeth Gaskell est morte en novembre 1865 sans avoir pu rédiger le tout dernier chapitre. Ceux qui ont lu « Nord et Sud » comprendront ma déception car Mrs Gaskell achève son histoire dans les toutes dernières pages. Cela aurait été également le cas dans « Femmes et filles ». Même si l’avenir de Molly ne fait aucun doute, il manque ce moment délicieux où le destin du personnage central s’accomplit et qui est toujours conté avec une extrême finesse.

Une nouvelle fois, j’ai été prise au piège par le talent de Elizabeth Gaskell. J’ai été captivée par la vie de Molly Gibson et du village de Hollingford. Je ne saurais trop vous conseiller de vous immerger à votre tour dans cette Angleterre des années 1820.

Merci à Babelio.

Femmes et filles par Elizabeth Gaskell

Femmes et filles

Elizabeth Gaskell

Critiques et infos sur Babelio.com

englishclassicsmaxicopie1.jpg

Le charme des après-midi sans fin de Dany Laferrière

Vieux-Os est un adolescent de 13 ans qui vit avec sa grand-mère, Da, à Petit-Goâve à Haïti. Ses préoccupations sont celles de tous les ados : les filles et surtout une belle Vava, les copains : Franz et Rico, l’école et les bagarres. C’est sous forme de fragments, de tranches de la vie quotidienne que la vie du narrateur est racontée. Vieux-Os marche beaucoup, il parcourt Petit-Goâve et nous découvre ainsi son univers. Tout le monde se connaît, on croise une vieille femme un peu sorcière, des joueurs d’échecs acharnés, le notaire Loné, un camarade de classe alcoolique à 13 ans, etc… Mais le personnage central dans la vie de Vieux-Os, c’est Da, la sagesse du village. La grand-mère sait entourer Vieux-Os de son amour sans l’étouffer, prête à tous les sacrifices pour l’avenir de son petit-fils.

Dany Laferrière se remémore son adolescence avec une tendresse infinie. Petit-Goâve semble représenter un paradis perdu que la littérature lui permet de faire revivre. Mais il n’oublie pas de nous montrer la dureté de la vie à Haïti. Dès l’ouverture du livre, une épée de Damoclès est au-dessus de Da. Elle va perdre sa maison qui a été hypothéquée par son mari. Et pourtant ils avaient trimé pour la construire   : « Et pour bâtir cette maison, nous avons passé cinq ans avec un morceau de sel blanc sous la langue pour toute nourriture. Nous l’avons bâtie avec notre crachat et notre sang.  » N’ayant pas les moyens  d’être coquette, Da portait la même robe noire et se disait en deuil d’untel ou d’untel pour cacher sa pauvreté. Malgré toutes leurs souffrances, le mari hypothéqua la maison pour envoyer ses filles à Port-au-Prince, loin de la misère de Petit-Goâve. C’est pour cette raison que Vieux-Os est élevé par son extraordinaire grand-mère.

La violence du régime politique haïtien finit par arriver à Petit-Goâve. Tous les notables de la ville sont kidnappés, un couvre-feu est instauré pour le reste des habitants. Vieux-Os ne nous explique pas réellement ces évènements mais c’est un enfant, certaines choses lui échappent encore. Le lecteur reste toujours au niveau de Vieux-Os, le regard reste tout le long du récit celui d’un adolescent de 13 ans. Il entrevoit la réalité des adultes à travers les conversations : « Les gens crèvent de faim, Da. Je connais des employés de l’Etat qui n’ont pas vu la couleur de leur chèque mensuel, une pitance, depuis plus de six mois (…). L’hôpital  de Petit-Goâve n’a pas de médicament, à peine un médecin. Le docteur Cayemitte ne peut s’occuper de Petit-Goâve et des onze sections rurales environnantes. pas de soins médicaux. Pas de nourriture. Pas d’éducation. » Haïti est une île au destin cruel, sacrifié, qui a souffert, souffre et souffrira malheureusement encore.

« Le charme des après-midi sans fin » est un livre extrêmement touchant. Dany Laferrière nous transporte dans ses souvenirs, dans sa nostalgie et nous fait passer du rire aux larmes. Un livre chargé d’émotions, mais qui ne tombe jamais dans le misérabilisme. Il s’agit également d’un hommage vibrant à Da, à son café, à son amour.

blogoclub.jpg