Elizabeth et son jardin allemand d’Elizabeth von Arnim

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En 1897, Mary Anne Beauchamp, comtesse von Arnim Schligenthil, écrit la chronique de la vie de l’épouse anglaise d’un comte prussien dans leur domaine de Poméranie. L’héroïne, nommée Elizabeth, décide de créer un jardin anglais alors qu’elle n’a aucune notion de botanique ou de jardinage. Celle-ci est bien entendu un double de l’autrice qui publiera ce texte anonymement en 1898 et sera baptisée Elizabeth von Arnim par Virago Press après sa mort.

Avec enthousiasme et opiniâtreté, elle se consacre à son jardin. En mettant les mains dans la terre, elle compromet sa réputation puisque le jardinage était réservé aux hommes. « Toute au bonheur de posséder mon propre jardin et très impatiente de voir fleurir les lieux les plus désolés, il m’est arrivé un beau dimanche d’avril dernier, durant le repas des domestiques, de me glisser hors de la maison armée d’une pelle et d’un râteau et bécher fiévreusement un petit carré de terre afin d’y planter quelques volubilis (…). » Loin de son mari, qu’elle nomme L’homme de colère, des contraintes de la cour, Elizabeth s’épanouit dans son jardin qui devient sa chambre à soi, un lieu de libération et d’indépendance. « Elizabeth et son jardin allemand » est féministe, l’autrice se moque des propos tenus par le mari qui montre peu de considération pour les femmes, leur intelligence et leur capacité à être indépendantes. Elle fait également l’éloge de la solitude, du temps libre qui permet de lire, de rêver et de paresser. Allant à l’encontre des conventions de son milieu, Elizabeth s’efforce de vivre comme elle l’entend dans un environnement protégé qu’elle a créé.

Je prends toujours un grand plaisir à lire les romans d’Elizabeth von Arnim. Même si « Elizabeth et son jardin allemand » est un texte plus mineur que « Avril enchanté, « Vera » ou « Père », il s’en dégage un charme certain et comme toujours l’humour mordant de l’autrice est un régal.

Traduction François Dupuigrenet Desroussilles

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Voici la fin de Stella Benson

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Printemps 1916, Jay Martin est contrôleuse de bus, elle réside dans un quartier pauvre de Londres. Pour s’émanciper, elle a choisi de quitter sa famille composée de son frère Kew, qui est parti combattre sur le front français, son cousin Gustus, qui les a recueillis, et sa femme Anonyma, qui est une romancière plutôt populaire et excentrique.  Lorsque Kew revient en permission après une blessure, l’ensemble des membres de la famille décide de retrouver Jay. La jeune femme leur écrit des lettres régulièrement où elle mentionne de façon très vague une maison en bord de mer.

Après avoir découvert Stella Benson avec « La vie seule » (publié en 1919), j’étais ravie de découvrir la sortie de « Voici la fin », publié originellement en 1917. Entrer dans un roman de cette autrice est décidément désarçonnant. J’ai mis un peu de temps à pénétrer dans cette intrigue qui fait à nouveau la part belle à la fantaisie. Jay et son frère Kew ont toujours eu une passion pour la fiction, l’imaginaire et ils ont tendance à enjoliver leur quotidien. Avec la guerre et le départ de Kew au front, Jay s’est inventée une histoire secrète où évolue un ami imaginaire. Elle s’y réfugie dès qu’elle le peut. Sa bulle enchanteresse et protectrice l’emmène dans un paysage de champs pommelés, de crique, de falaise où se niche une maison. « Il n’y a que les rêves, pensait-elle avec beaucoup de lucidité, qui peuvent maintenir nos âmes en vie. Nous avons de la chance si nous faisons de bons rêves. Nous n’aurons jamais rien de mieux. » 

Etant donné le contexte, il est compréhensible de souhaiter s’échapper de la réalité. Stella Benson rend parfaitement compte de celle-ci avec les hommes qui ne reviennent pas du front ou sont blessés, la pauvreté de certaines femmes laissées seules. Stella Benson les a d’ailleurs elle-même aidées au travers de la Charity Organization Society. En fervente suffragette, elle souligne également les changements dans la vie des femmes en raison du départ des hommes au front (elles doivent évidemment travailler et dans des domaines réservés jusque là aux hommes).

« Voici la fin » est un roman surprenant où l’autrice mêle, comme dans « La vie seule », la réalité à l’imaginaire. Même si l’humour a une place importante (notamment dans la caractérisation des personnages), la fin du texte se révèle extrêmement touchante.

Traduction Leslie De Bont

Travail utile, fatigue inutile et Art, bien-être et richesse de William Morris

Ces deux recueils de William Morris regroupent des conférences et des articles dont les thématiques se rejoignent. L’artiste a rejoint très tôt la Democratie Federation, seule organisation socialiste en Angleterre à l’époque. Il resta toute sa vie un fervent militant socialiste, il réalisa de nombreuses conférences jusqu’à la fin de sa vie.

Ses idéaux englobent aussi bien l’art (on y sent au début l’influence de John Ruskin) que la société. William Morris se désolait face au progrès du capitalisme et de l’industrialisation à outrance. La mécanisation déshumanise, est abrutissante pour les ouvriers et creuse les inégalités de classes. La production de masse se révèle de piètre qualité. William Morris s’aperçoit également que l’industrialisation détruit les paysages qu’il aime tant et pollue. 

Face à ce constat, il préconise une réforme profonde de la société où tout est lié : le logement, l’éducation, les conditions de travail et l’art. Aux yeux de William Morris, les travailleurs doivent avoir un temps de repos suffisant, une pénibilité réduite au maximum et aucun travail inutile. A ces conditions, le travail peut procurer du plaisir et de la satisfaction à voir le résultat final. L’artisanat parait donc être la meilleure façon d’apporter du bonheur aux ouvriers. Durant toute sa carrière d’artiste, William Morris a mis en valeur ce type de production, participant lui-même à de nombreuses réalisations.

En plus d’être un artiste complet, ces deux recueils de textes nous montrent un militant infatigable pour la justice sociale, la beauté partagée par tous et la préservation du patrimoine architectural et naturel. Des propos qui restent malheureusement très actuels.

Traduction de Thierry Gillyboeuf pour « Travail utile, fatigue inutile » et de Hervé Picton pour « Art, bien-être et richesse »

Beautiful useful things, what William Morris made de Beth Kephart et Melodie Stacey

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L’album de Beth Kephart est une splendide évocation de la vie et du travail de William Morris. Le texte est extrêmement poétique et il rend hommage aux multiples talents du créateur : écrivain, peintre, imprimeur, designer de textiles, de papier-peint, meubles, vitraux, etc… L’album souligne également son engagement politique pour la défense des travailleurs, contre le capitalisme et sa production à outrance (je vous en reparle très vite au travers de deux essais publiés aux éditions Rivages).

« Have nothing in your houses that you do not know to be useful or believe to be beautiful ». Tout l’art, toute la vie de William Morris est résumé dans cette phrase. Beth Kephart insiste beaucoup sur l’observation de la beauté et notamment celle de la nature au milieu de laquelle l’artiste a grandi et qu’il se désole de voir disparaître en raison de l’industrialisation. L’album ne rentre pas dans le détail de la biographie de William Morris mais l’on reconnaît au détour des pages Kelmscott Manor, Jane Morris, Edward Burne-Jones, les filles du couple Morris Jenny et May qui sera également une artiste de grand talent qui poursuivra l’œuvre de son père.

L’album, grâce aux dessins de Melodie Stacey, est d’une grande beauté. Il est foisonnant, très richement et délicatement illustré.

Je suis totalement sous le charme de cet album qui, en peu de pages, donne un portrait très juste et très complet de la vie et du travail de William Morris. Un grand merci à Emjy pour cette merveilleuse découverte.

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Ceux qui changent et ceux qui meurent de Barbara Comyns

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1911, comté du Warwickshire, le petit village, où vit la famille Willoweed, vit des moments étranges. En plein été, une terrible inondation submerge tout et charrie les cadavres des animaux comme des humains. Pourtant, le village va connaître bien pire par la suite. Le meunier, qui semble avoir perdu la tête, se noie. Peu de temps après, le boucher se tranche la gorge. Les accès de démence semblent toucher les habitants les uns après les autres. Dans leur propriété, Emma, Hattie, Dennis, leur père Ebin, leur grand-mère et ses domestiques voient le chaos s’abattre autour d’eux sans qu’ils puissent rien y faire.

Depuis que je suis le compte de Pear Jelly sur instagram, j’ai très envie de découvrir Barbara Comyns dont elle parle avec enthousiasme très régulièrement. J’étais donc ravie de découvrir les publications de « Ceux qui changent et ceux qui meurent » et des « Infortunes d’Alice » aux éditions Robert-Laffont.  Le premier roman s’ouvre sur des scènes très marquantes : les corps des animaux noyés pénètrent dans la demeure des Willoweed, certains crient et se débattent pour ne pas sombrer sous l’eau. Et Ebin ne trouve rien de mieux  que de faire un tour en barque avec ses enfants, affligés par le spectacle ! Cette ouverture donne le ton de ce qui va suivre puisque les morts vont s’enchainer. La folie semble se répandre comme une maladie contagieuse. L’atmosphère du roman est inquiétante, tragique, par moments sanglante. Malgré la noirceur de l’intrigue, il faut préciser que Barbara Comyns apporte beaucoup d’humour à son roman et cela n’est pas la moindre de ses qualités.

Elle nous offre également une galerie d’incroyables personnages. La famille Willoweed est totalement dysfonctionnelle. La grand-mère est tyrannique et absolument sans empathie. (lors de l’inondation, elle se désole de la perte de ses massifs de fleurs et pas du tout de celle des humains ou des animaux). Elle fait régner la terreur sur son domaine qui est pourtant proche de la décrépitude. Elle s’inquiète beaucoup pour son héritage qu’elle ne veut pas voir aller à son fils, incapable et paresseux. Les trois enfants, coupés du monde, essaient de rester solidaires face à l’égoïsme de leurs aînés.

Ecrit en 1954, ce roman de Barbara Comyns m’a enchantée. Son atmosphère insolite, l’humour pince-sans-rire, l’écriture très visuelle, j’ai absolument tout adoré dans « Ceux qui changent et ceux qui meurent ». « Les infortunes d’Alice » ne devrait pas attendre longtemps avant de sortir de ma pal et j’espère que d’autres traductions suivront.

Traduction Aline Azoulay-Pacvon

Hot milk de Deborah Levy

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« Je n’ai pas de profession à proprement parler, ni d’occupation, d’ailleurs mais j’ai une préoccupation et elle s’appelle Rose. » Sofia Papastergiadis a 25 ans, elle est diplômée en anthropologie mais elle travaille comme serveuse dans un café à Londres. Depuis que sa mère, Rose, est tombée malade, Sofia s’occupe de sa mère. Son père, grec, a quitté le domicile depuis que sa fille a cinq ans. Les symptômes  et les douleurs de Rose s’aggravant sans raison apparente, elle décide d’hypothéquer sa maison pour s’offrir les soins du controversé docteur Gomez à Almeria. Bien entendu, Sofia accompagne sa mère sur la côte andalouse. 

Après avoir lu l’autobiographie de Deborah Levy et son recueil de textes « La positon de la cuillère », j’étais ravie de pouvoir découvrir sa plume de romancière. « Hot milk » a été publié en 2016 en Angleterre. Il s’agit d’un roman initiatique puisque Sofia devra apprendre à se défaire de l’emprise de sa mère, totalement hypocondriaque, et apprendre à pardonner à son père qui a refait sa vie à Athènes. En bonne anthropologue, Sofia observe, immobile, sa mère et ses nombreux symptômes. Sous le soleil de plomb et l’épaisse chaleur d’Almeria, la jeune femme va être obligée de se mettre en mouvement, des piqûres de méduses vont l’y aider et la réveiller. Deborah Levy utilise très judicieusement le mythe de la Méduse et c’est l’un des motifs qui circule dans le roman. La sensualité et les rencontres vont également lui permettre de se libérer. Entre les chapitres racontés par Sofia, s’intercalent de courts textes en gras qui nous offrent un regard extérieur sur l’héroïne. L’anthropologue est à son tour regardée, observée attentivement dans chacun de ses gestes. A travers la relation complexe de Sofia et Rose, Deborah Levy déploie tout son talent et une atmosphère venimeuse, ambigüe et teintée d’humour. « Hot milk » se lit avec beaucoup de plaisir et de délectation. 

Je ressors enchantée par la lecture du roman de Deborah Levy, par son côté insolite, la profondeur des thèmes abordés, son humour et son atmosphère moite et sensuelle qui enveloppe toute l’intrigue. 

 

Traduction Céline Leroy

Juliette Pommerol chez les angliches de Valentine Goby

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Après avoir du rentrer en urgence de classe de neige car ses parents lui manquaient terriblement, Juliette Pommerol est la risée de la cour d’école. Alors quand Flavie se vante de partir en Angleterre pendant l’été dans une famille d’accueil, Juliette se précipite à la mairie pour remplir le formulaire lui permettant de faire de même. C’est ainsi qu’en juillet, Juliette prend l’eurostar pour Londres où elle sera accueillie par la famille Littlestone. « A l’intérieur, je me sentais comme un funambule débutant face au vide. L’Angleterre toute seule pendant deux semaines, c’était le gouffre sous mes pieds. Seulement je devais partir, je l’avais voulu, désormais, mon honneur en dépendait. » Heureusement ses onze peluches ont fait le voyage avec elle.

La couverture pop et colorée de ce roman jeunesse donne bien le ton de son intrigue : pétillante, joyeuse et tendre. Juliette, très attachée à sa famille, s’est lancée un défit de taille, d’autant plus que l’anglais n’est pas son point fort à l’école. Elle va découvrir de nouvelles habitudes culinaires, la ville de Londres au pas de course et même le camping dans les Highlands et ses terribles midges (ça lui apprendra à mentir sur le formulaire de la mairie). Le choc des cultures est vraiment amusant à lire. 

« Juliette Pommerol chez les Angliches » est un roman charmant, malicieux où notre jeune héroïne va franchir un pas important vers l’âge adulte. 

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Qui a écrit Trixie ? de William Caine

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Londres 1920, l’archidiacre Samson Roach a écrit dans le plus grand secret un roman sentimental. Cela pourrait rester un passe-temps un peu honteux mais notre homme d’église veut que le monde entier profite de son talent. Espérant devenir évêque, Samson Roach ne peut pas se permettre de publier son roman « Trixie » sous son nom. Il pense alors au soupirant de sa fille Chloé, Bisham Dunkle, un piètre et prétentieux poète. Contre compensations financières et la promesse d’obtenir la main de Chloé, Dunkle accepte de devenir le prête-nom de l’archidiacre. Ce qui n’était pas prévu, c’est le succès retentissant de « Trixie ». La fortune du couple Dunkle est assurée. Mais l’artiste qui sommeille en Samson Roach réclame sa part de notoriété. L’archidiacre veut officiellement reconnaître la paternité de « Trixie », ce qui n’est pas du tout du goût des très dépensiers Dunkle.

Le roman de William Caine a été publié en 1924 et il n’avait jamais été traduit en français. C’est grâce à la collection « Dans la bibliothèque de  » des éditions Feuillantines que nous avons aujourd’hui l’immense plaisir de le lire. « The author of Trixie » fait en effet partie de la bibliothèque de Sebastian Knight, héros du premier roman de Vladimir Nabokov. Hervé Lavergne, directeur de la collection et traducteur, nous explique, dans sa très intéressante postface, comment il a retrouvé le texte et pourquoi Nabokov avait choisi ce roman. On ne peut que saluer son travail pour exhumer cette petite pépite d’humour anglais. William Caine écrit un roman satirique sur la société de l’entre-deux-guerres, se moquant aussi bien des ecclésiastiques, des liens familiaux ou des écrivains. La bataille pour la paternité de « Trixie » est extrêmement réjouissante, d’ailleurs on ne saura jamais rien de l’intrigue de ce roman à l’eau de rose. William Caine semble s’être beaucoup amusé à construire son intrigue avec notamment des interventions malicieuses et truculentes du narrateur qui s’adresse à son lecteur.

Si vous appréciez la causticité, l’ironie de l’humour anglais, il faut vous précipiter sur « Qui a écrit Trixie ?  » qui vous réjouira du début à la fin.

Traduction Hervé Lavergne

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Bilan livresque et cinéma de mai

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Le mois de juin est déjà là, il est donc temps de faire le bilan du mois qui vient de s’achever. Un mois de mai finalement bien rempli avec :

  • des bandes dessinées : le passionnant « Brancusi contre États-Unis » d’Arnaud Nebbache, « C’est chic !  » et « Notre cabane » de la talentueuse Marie Dorléans et le touchant « Lebensborn » d’Isabelle Maroger ;
  • des découvertes : le poétique « Un amour de poisson rouge » de Kanoko Okamoto, le joyeux « Juliette Pommerol chez les angliches » de Valentine Goby  et « De mes nouvelles » de Colombe Boncenne où l’amour de la littérature est mise à l’honneur ;
  • des habitués : « Vivarium » de Tanguy Viel dont la lecture n’a pas été facile, « Les cœurs bombes » de Dario Levantino qui m’a permis de retrouver la ville de Palerme et Rosario, « Le ciel ouvert » de Nicolas Mathieu dont l’écriture me séduit toujours, « Nos armes » le dernier roman plein de rage de Marion Brunet, « Hot milk » qui me permet de découvrir la Deborah Levy romancière et « Le maître du jugement dernier » du formidable et toujours surprenant Leo Perutz.

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Le 1er juin est également la date de lancement du mois anglais que j’ai le plaisir d’organiser avec Lou pour la 13ème année. Cette année, nous vous proposons une totale liberté dans vos choix de lectures, pas de programme, pas de rendez-vous imposés, juste le plaisir de vivre à l’heure anglaise ! Alors amusez-vous bien, profitez de ce mois anglais et nous avons hâte de vous lire !

Côté cinéma, voici mes films préférés du mois :

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David, grand séducteur, est importuné par les assiduités d’une jeune femme, Florence, follement éprise. Même si elle est très belle, David ne souhaite pas poursuivre cette relation et cherche à pousser Florence dans les bras de son ami Willy. C’est en tout cas ce qu’il lui explique longuement en marchant au bord d’une route. De son côté, Florence souhaite présenter David à son père. Les quatre protagonistes se retrouvent dans un restoroute.

Cette mince intrigue n’est qu’une des strates qui composent le dernier film de Quentin Dupieux qui est passé maître dans l’art de la mise en abime. Film dans le film, film sur un tournage, la réalité et la fiction ne cessent de se mélanger et de surprendre le spectateur. Les personnages changent, ne sont pas ce qu’ils paraissaient au départ. Pour incarner ce quatuor à géométrie variable, il fallait quatre grands acteurs : Léa Seydoux, Louis Garrel, Vincent Lindon et Raphaël Quenard font ici montre de toute l’étendue de leur talent. Un cinquième larron vient se joindre à cette troupe : Manuel Guillot joue le patron du restoroute. Dans cette satire souvent percutante du monde du cinéma et de son égocentrisme, ce personnage introduit de la gravité, de l’émotion et un brin de malaise. Beaucoup de thématiques actuelles sont également abordées dans « Le deuxième acte » ce qui donne de l’épaisseur à cette comédie fantasque et inventive.

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Chiara Mastroianni passe un casting pour Nicole Garcia et donne la réplique à Fabrice Luchini. La réalisatrice n’est pas satisfaite de la scène et demande à son actrice d’être plus Marcello que Catherine. Toujours renvoyée à sa prestigieuse ascendance, Chiara finit par avoir le cafard et rêve de s’effacer entièrement. Elle se met alors à s’habiller comme son père et à obliger son entourage à l’appeler Marcello. Le seul qui accepte de rentrer dans son jeu est Fabrine Luchini qui aurait aimer tourner avec le grand acteur italien.

Christophe Honoré s’amuse à brouiller les pistes dans son film où les acteurs jouent leur propre rôle ou presque. La perplexité, l’acceptation, la colère, chacun réagit de façon différente à la réapparition de Marcello. Le film suit Chiara dans une balade qui nous entraine jusqu’à Rome et est une belle évocation de la carrière de son père. « Marcello mio » est vertigineux, troublant dans ce jeu entre la réalité et la fiction. Chiara Mastroianni, actrice fétiche de Christophe Honoré, est absolument formidable, d’une fantaisie folle et d’une douce mélancolie. Le rôle était risqué et le pari est réussi. Il y a également beaucoup d’humour dans les répliques, les situations. Fabrice Luchini apporte beaucoup au film, il est pétillant et léger. Le film se déploie comme un songe habité par le fantôme de Marcello Mastroianni. Touchant, drôle, poétique, un régal de cinéma.

Et sinon :

  • Un homme en fuite de Baptiste Debraux : A Rochebrune, petite ville qui décline avec la probable fermeture de son usine, Johnny a disparu après le braquage d’un fourgon blindé qui a mal tourné. L’un des passagers est mort. Une capitaine de gendarmerie est chargée de l’enquête et le recherche activement. Elle n’est pas la seule puisque Paul, l’ami d’enfance de Johnny, est revenu dans sa ville natale pour essayer de l’aider. Le premier film de Baptiste Delvaux est une réussite. Il sait rendre parfaitement l’atmosphère tendue, explosive d’une ville au bord du drame de la désindustrialisation, du chômage et des horizons qui semblent soudain totalement bouchés. Sur ce fond social très fort vient s’inscrire une amitié dense et indéfectible entre Johnny, issu d’un milieu défavorisé et vivant avec une mère fragile, et Paul, bourgeois qui, devenu adulte, a fui son milieu pour devenir écrivain. Leur histoire se développe en flash-backs parfaitement distillés tout au long du film. Pierre Lottin, Bastien Bouillon et Léa Drucker partagent l’affiche de ce film noir et intense.

 

  • L’esprit Coubertin de Jérémie Sein : 2020, qualifié aisément pour les Jeux Olympiques, Paul ne pourra pourtant pas participé suite au baiser enthousiaste de sa coach qui lui refile la mononucléose. Notre champion de tir sera cloué au lit. 2024, cette fois Paul ne va pas rater sa chance. Son talent pour le tir lui promet à coup sûr la médaille d’or. Il est d’ailleurs la dernière chance de la France qui n’a récolté aucune médaille en dix jours ! Mais le très sérieux et rigide Paul va devoir partager sa chambre avec un athlète frivole et plein de charme. De quoi perturber sa concentration mais ce qui pourrait également lui permettre de perdre enfin sa virginité. Après nous avoir régalé avec la série « Parlement », Jérémie Sein nous offre une comédie potache sur les JO. On y retrouve la légèreté, l’esprit piquant de sa série. Le réalisateur s’intéresse surtout aux coulisses des JO, au village olympique qui ressemble ici plus à une cour de maternelle qu’à un lieu de préparation sportive. Les enjeux politiques et les récupérations du gouvernement sont moqués car les athlètes ne sont intéressants que lorsqu’ils gagnent. Benjamin Voisin, totalement méconnaissable, est drôlissime en champion de tir coincé et pas futé. Emmanuelle Bercot semble beaucoup s’amuser dans le rôle de sa coach hyper cool.

 

  • Jusqu’au bout du monde de Viggo Mortensen: Dans les années 1860, Vivienne Le Coudy, jeune femme indépendante, fait la connaissance de Holger Olsen, un immigrant danois. Ensemble ils décident de s’installer dans un endroit très reculé du Nevada. Leur maison se situe dans un canyon désertique. A peine le couple installé, Holger décide de s’engager dans l’armée nordiste laissant seule Vivienne. Pour son second film en tant que réalisateur, Viggo Mortensen choisit le cadre très classique du western. Mais ici, la place centrale est occupée par une femme, Vivienne, incarnée par l’éclatante et merveilleuse Vicky Krieps. Les hommes n’ont pas vraiment le beau rôle, entre le mari qui s’enfuit à peine installé, les membres officiels de la communauté tous corrompus et le fils brutal et violent du maire. Cette touche féministe et la performance de Vicky Krieps font tout l’intérêt de ce western.

 

  • Le tableau volé de Pascal Bonitzer : André Masson est commissaire-priseur dans une société de ventes aux enchères internationale. Il est aussi habile qu’odieux, aussi ambitieux que froid.  Une toile d’Egon Schiele aurait été retrouvé chez un jeune ouvrier chimiste de Mulhouse. André s’y rend avec son ex-épouse, elle aussi du métier, pour authentifier ce tableau et peut-être le mettre en vente. L’histoire du dernier film de Pascal Bonitzer semble improbable mais elle s’inspire de faits réels. L’œuvre, retrouvée miraculeusement, avait été volée à un collectionneur juif pendant la guerre. Avec des dialogues ciselés et un casting impeccable, le réalisateur nous plonge dans le milieu de l’art et dans la sombre histoire de certaines œuvres. Cela aurait du suffire mais Pascal Bonitzer s’éparpille en voulant changer de points de vue à plusieurs reprises (les aventures mythomanes de l’assistante d’André Msason n’apportent par exemple rien au film).

De mes nouvelles de Colombe Boncenne

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« Les espaces que j’habite sont remplis de livres. Et lorsque je me déplace il y a toujours un volume (au moins) dans ma poche, dans mon sac, dans mes bagages. Chez moi, ils agissent comme des remparts, des forteresses, trimballés, ils font office de talismans, d’amulettes. » Le lien à la littérature et à la fiction est extrêmement fort pour la narratrice de ce recueil de textes qui pourraient  presque former un roman. Cette narratrice est écrivaine et chaque nouvelle nous parle du processus créatif, de la naissance de l’inspiration. Le réel et la fiction s’entremêlent, se répondent, s’emboitent comme des matriochkas.

Je découvre Colombe Boncenne avec ce livre dont je suis ressortie enchantée. « De mes nouvelles » a quelque chose de très ludique, qui m’a réjoui, par les correspondances qui se font entre les textes. Une histoire lue au début du livre s’invente au fil d’une conversation quelques chapitres plus loin ; la narratrice farfouille dans son bureau parmi des textes que nous venons de lire. Ce dialogue entre les différents chapitres est délectable et correspond parfaitement à l’idée de la frontière ténue entre réalité et fiction. Le jeu se poursuit par des thèmes récurrents comme le brossage de dents ou la relation entre patient et analyste.

« De mes nouvelles » abordent également le sujet de l’amitié, de l’amour, de la filiation et surtout des disparus. La littérature, celle que l’on lit comme celle que l’on écrit, est un lieu où peuvent exister nos fantômes. Colombe Boncenne le démontre avec beaucoup de douceur et de tendresse.

Aussi touchantes que drôles, les nouvelles, que nous offre Colombe Boncenne, sont une merveille à lire. Merci  à Vleel pour la découverte !