Bilan livresque et cinéma de mai

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Le mois de juin est déjà là, il est donc temps de faire le bilan du mois qui vient de s’achever. Un mois de mai finalement bien rempli avec :

  • des bandes dessinées : le passionnant « Brancusi contre États-Unis » d’Arnaud Nebbache, « C’est chic !  » et « Notre cabane » de la talentueuse Marie Dorléans et le touchant « Lebensborn » d’Isabelle Maroger ;
  • des découvertes : le poétique « Un amour de poisson rouge » de Kanoko Okamoto, le joyeux « Juliette Pommerol chez les angliches » de Valentine Goby  et « De mes nouvelles » de Colombe Boncenne où l’amour de la littérature est mise à l’honneur ;
  • des habitués : « Vivarium » de Tanguy Viel dont la lecture n’a pas été facile, « Les cœurs bombes » de Dario Levantino qui m’a permis de retrouver la ville de Palerme et Rosario, « Le ciel ouvert » de Nicolas Mathieu dont l’écriture me séduit toujours, « Nos armes » le dernier roman plein de rage de Marion Brunet, « Hot milk » qui me permet de découvrir la Deborah Levy romancière et « Le maître du jugement dernier » du formidable et toujours surprenant Leo Perutz.

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Le 1er juin est également la date de lancement du mois anglais que j’ai le plaisir d’organiser avec Lou pour la 13ème année. Cette année, nous vous proposons une totale liberté dans vos choix de lectures, pas de programme, pas de rendez-vous imposés, juste le plaisir de vivre à l’heure anglaise ! Alors amusez-vous bien, profitez de ce mois anglais et nous avons hâte de vous lire !

Côté cinéma, voici mes films préférés du mois :

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David, grand séducteur, est importuné par les assiduités d’une jeune femme, Florence, follement éprise. Même si elle est très belle, David ne souhaite pas poursuivre cette relation et cherche à pousser Florence dans les bras de son ami Willy. C’est en tout cas ce qu’il lui explique longuement en marchant au bord d’une route. De son côté, Florence souhaite présenter David à son père. Les quatre protagonistes se retrouvent dans un restoroute.

Cette mince intrigue n’est qu’une des strates qui composent le dernier film de Quentin Dupieux qui est passé maître dans l’art de la mise en abime. Film dans le film, film sur un tournage, la réalité et la fiction ne cessent de se mélanger et de surprendre le spectateur. Les personnages changent, ne sont pas ce qu’ils paraissaient au départ. Pour incarner ce quatuor à géométrie variable, il fallait quatre grands acteurs : Léa Seydoux, Louis Garrel, Vincent Lindon et Raphaël Quenard font ici montre de toute l’étendue de leur talent. Un cinquième larron vient se joindre à cette troupe : Manuel Guillot joue le patron du restoroute. Dans cette satire souvent percutante du monde du cinéma et de son égocentrisme, ce personnage introduit de la gravité, de l’émotion et un brin de malaise. Beaucoup de thématiques actuelles sont également abordées dans « Le deuxième acte » ce qui donne de l’épaisseur à cette comédie fantasque et inventive.

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Chiara Mastroianni passe un casting pour Nicole Garcia et donne la réplique à Fabrice Luchini. La réalisatrice n’est pas satisfaite de la scène et demande à son actrice d’être plus Marcello que Catherine. Toujours renvoyée à sa prestigieuse ascendance, Chiara finit par avoir le cafard et rêve de s’effacer entièrement. Elle se met alors à s’habiller comme son père et à obliger son entourage à l’appeler Marcello. Le seul qui accepte de rentrer dans son jeu est Fabrine Luchini qui aurait aimer tourner avec le grand acteur italien.

Christophe Honoré s’amuse à brouiller les pistes dans son film où les acteurs jouent leur propre rôle ou presque. La perplexité, l’acceptation, la colère, chacun réagit de façon différente à la réapparition de Marcello. Le film suit Chiara dans une balade qui nous entraine jusqu’à Rome et est une belle évocation de la carrière de son père. « Marcello mio » est vertigineux, troublant dans ce jeu entre la réalité et la fiction. Chiara Mastroianni, actrice fétiche de Christophe Honoré, est absolument formidable, d’une fantaisie folle et d’une douce mélancolie. Le rôle était risqué et le pari est réussi. Il y a également beaucoup d’humour dans les répliques, les situations. Fabrice Luchini apporte beaucoup au film, il est pétillant et léger. Le film se déploie comme un songe habité par le fantôme de Marcello Mastroianni. Touchant, drôle, poétique, un régal de cinéma.

Et sinon :

  • Un homme en fuite de Baptiste Debraux : A Rochebrune, petite ville qui décline avec la probable fermeture de son usine, Johnny a disparu après le braquage d’un fourgon blindé qui a mal tourné. L’un des passagers est mort. Une capitaine de gendarmerie est chargée de l’enquête et le recherche activement. Elle n’est pas la seule puisque Paul, l’ami d’enfance de Johnny, est revenu dans sa ville natale pour essayer de l’aider. Le premier film de Baptiste Delvaux est une réussite. Il sait rendre parfaitement l’atmosphère tendue, explosive d’une ville au bord du drame de la désindustrialisation, du chômage et des horizons qui semblent soudain totalement bouchés. Sur ce fond social très fort vient s’inscrire une amitié dense et indéfectible entre Johnny, issu d’un milieu défavorisé et vivant avec une mère fragile, et Paul, bourgeois qui, devenu adulte, a fui son milieu pour devenir écrivain. Leur histoire se développe en flash-backs parfaitement distillés tout au long du film. Pierre Lottin, Bastien Bouillon et Léa Drucker partagent l’affiche de ce film noir et intense.

 

  • L’esprit Coubertin de Jérémie Sein : 2020, qualifié aisément pour les Jeux Olympiques, Paul ne pourra pourtant pas participé suite au baiser enthousiaste de sa coach qui lui refile la mononucléose. Notre champion de tir sera cloué au lit. 2024, cette fois Paul ne va pas rater sa chance. Son talent pour le tir lui promet à coup sûr la médaille d’or. Il est d’ailleurs la dernière chance de la France qui n’a récolté aucune médaille en dix jours ! Mais le très sérieux et rigide Paul va devoir partager sa chambre avec un athlète frivole et plein de charme. De quoi perturber sa concentration mais ce qui pourrait également lui permettre de perdre enfin sa virginité. Après nous avoir régalé avec la série « Parlement », Jérémie Sein nous offre une comédie potache sur les JO. On y retrouve la légèreté, l’esprit piquant de sa série. Le réalisateur s’intéresse surtout aux coulisses des JO, au village olympique qui ressemble ici plus à une cour de maternelle qu’à un lieu de préparation sportive. Les enjeux politiques et les récupérations du gouvernement sont moqués car les athlètes ne sont intéressants que lorsqu’ils gagnent. Benjamin Voisin, totalement méconnaissable, est drôlissime en champion de tir coincé et pas futé. Emmanuelle Bercot semble beaucoup s’amuser dans le rôle de sa coach hyper cool.

 

  • Jusqu’au bout du monde de Viggo Mortensen: Dans les années 1860, Vivienne Le Coudy, jeune femme indépendante, fait la connaissance de Holger Olsen, un immigrant danois. Ensemble ils décident de s’installer dans un endroit très reculé du Nevada. Leur maison se situe dans un canyon désertique. A peine le couple installé, Holger décide de s’engager dans l’armée nordiste laissant seule Vivienne. Pour son second film en tant que réalisateur, Viggo Mortensen choisit le cadre très classique du western. Mais ici, la place centrale est occupée par une femme, Vivienne, incarnée par l’éclatante et merveilleuse Vicky Krieps. Les hommes n’ont pas vraiment le beau rôle, entre le mari qui s’enfuit à peine installé, les membres officiels de la communauté tous corrompus et le fils brutal et violent du maire. Cette touche féministe et la performance de Vicky Krieps font tout l’intérêt de ce western.

 

  • Le tableau volé de Pascal Bonitzer : André Masson est commissaire-priseur dans une société de ventes aux enchères internationale. Il est aussi habile qu’odieux, aussi ambitieux que froid.  Une toile d’Egon Schiele aurait été retrouvé chez un jeune ouvrier chimiste de Mulhouse. André s’y rend avec son ex-épouse, elle aussi du métier, pour authentifier ce tableau et peut-être le mettre en vente. L’histoire du dernier film de Pascal Bonitzer semble improbable mais elle s’inspire de faits réels. L’œuvre, retrouvée miraculeusement, avait été volée à un collectionneur juif pendant la guerre. Avec des dialogues ciselés et un casting impeccable, le réalisateur nous plonge dans le milieu de l’art et dans la sombre histoire de certaines œuvres. Cela aurait du suffire mais Pascal Bonitzer s’éparpille en voulant changer de points de vue à plusieurs reprises (les aventures mythomanes de l’assistante d’André Msason n’apportent par exemple rien au film).

De mes nouvelles de Colombe Boncenne

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« Les espaces que j’habite sont remplis de livres. Et lorsque je me déplace il y a toujours un volume (au moins) dans ma poche, dans mon sac, dans mes bagages. Chez moi, ils agissent comme des remparts, des forteresses, trimballés, ils font office de talismans, d’amulettes. » Le lien à la littérature et à la fiction est extrêmement fort pour la narratrice de ce recueil de textes qui pourraient  presque former un roman. Cette narratrice est écrivaine et chaque nouvelle nous parle du processus créatif, de la naissance de l’inspiration. Le réel et la fiction s’entremêlent, se répondent, s’emboitent comme des matriochkas.

Je découvre Colombe Boncenne avec ce livre dont je suis ressortie enchantée. « De mes nouvelles » a quelque chose de très ludique, qui m’a réjoui, par les correspondances qui se font entre les textes. Une histoire lue au début du livre s’invente au fil d’une conversation quelques chapitres plus loin ; la narratrice farfouille dans son bureau parmi des textes que nous venons de lire. Ce dialogue entre les différents chapitres est délectable et correspond parfaitement à l’idée de la frontière ténue entre réalité et fiction. Le jeu se poursuit par des thèmes récurrents comme le brossage de dents ou la relation entre patient et analyste.

« De mes nouvelles » abordent également le sujet de l’amitié, de l’amour, de la filiation et surtout des disparus. La littérature, celle que l’on lit comme celle que l’on écrit, est un lieu où peuvent exister nos fantômes. Colombe Boncenne le démontre avec beaucoup de douceur et de tendresse.

Aussi touchantes que drôles, les nouvelles, que nous offre Colombe Boncenne, sont une merveille à lire. Merci  à Vleel pour la découverte !

Brancusi contre États-Unis d’Arnaud Nebbache

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1927, la Brummer Gallery de New York prépare une exposition sur le travail de Constantin Brancusi. Son ami, Marcel Duchamp, va la superviser pendant que le sculpteur sera à Paris. Mais l’une des œuvres est retenue par la douane. « Oiseau dans l’espace » est taxée de 4000$ comme un objet manufacturé. Brancusi, furieux, a décidé d’attaquer les États-Unis. Un procès s’ouvre pour déterminer si la sculpture est une œuvre d’art originale ou un simple objet métallique industriel.

La bande-dessinée d’Arnaud Nebbache s’inspire du véritable procès intenté par Brancusi à l’état américain. Il fait de Marcel Duchamp notre témoin, il assiste à toutes les audiences et dessine ce qui s’y passe. Des marchands d’art, des sculpteurs, des collectionneurs, des journalistes se succèdent à la barre pour donner leur avis sur « Oiseau dans l’espace. » Le propos du procès est passionnant et pose de nombreuses questions : qu’est-ce qui définit une œuvre d’art ? Doit-elle forcément être figurative pour émouvoir ? La question de la reproduction de l’œuvre présente également : est-ce une fonte originale ? L’artiste peut-il la reproduire au-delà de deux répliques ?

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En parallèle du procès, on découvre un Constantin Brancusi miné par ce qui se joue à New York. Il peste contre l’incompréhension des américains. « Est-ce qu’ils vont faire chier Claude Monet, lui ? Est-ce qu’ils vont lui demander si ses cathédrales sont des copies sous prétexte que le sujet est trente fois le même ! » Arnaud Nebbache nous montre le milieu culturel dans lequel évolue le sculpteur : Fernand Léger, Jean Cocteau, Man Ray, Satie, Alexander Calder, etc… Un Paris qui bouillonne d’artistes modernes et originaux. Le graphisme de la bande-dessinée, un peu vintage, les gammes chromatiques réduites m’ont beaucoup plu.

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« Brancusi contre États-Unis » est une BD réussie qui permet de découvrir un moment important dans l’histoire de l’art et la reconnaissance de l’abstraction. Et si vous vous demandez si « Oiseau dans l’espace » est bien une œuvre d’art, je vous invite à découvrir l’exposition consacrée à Brancusi au Centre Pompidou.

Un amour de poisson rouge de Kanoko Okamoto

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Après des études dans un institut d’ichtyologie, Kukuichi revient à Tokyo pour reprendre le vivier à poissons rouges de ses parents adoptifs. Il y retrouve Masako, sa voisine depuis l’enfance. Issue d’une famille aisée, c’est son père qui a financé les études de Fukuichi. Après avoir longtemps moqué sa voisine, notre jeune héros en est tombé amoureux. La beauté de Masako le fascine mais lorsqu’il rentre à Tokyo, elle est déjà mariée et a une petite fille. Elle possède un bassin à poissons rouges et elle demande de Fukuichi de créer un poisson incroyablement beau qui fera tout oublier à celui qui le contemple. Rapidement, cette quête du poisson parfait devient obsessionnelle et l’animal va devenir pour Fukuichi une évocation de la beauté de Masako.

« Un amour de poisson rouge » a été publié en 1937 par Kanoko Okamoto (1889-1939), poétesse et nouvelliste japonaise. Ce court texte est le récit, dont une partie est en flash-back, d’un amour contrarié entre Masako et Fukuichi. Leur amour reste à jamais platonique et il sera l’objet d’une cristallisation stendhalienne de la part de Fukuichi. Il sublimera son amour à travers ses recherches du poisson d’ornement parfait. La différence de classe est l’un des obstacles à la réalisation de cet amour mais la personnalité du héros y est également pour beaucoup (Fukuichi est misanthrope, froid et obsessionnel). Kanoko Okamoto décrit parfaitement la complexité psychologique de son personnage.

Finalement, il ne se passe pas grand chose dans ce roman, la relation ténue entre les deux protagonistes est aussi l’occasion pour l’autrice de déployer une atmosphère, des impressions écrites dans une langue luxuriante, poétique, précieuse et riche d’images. La nature tient une place importante dans le roman : « Avant qu’il ne s’en rendit compte, les dernières chaleurs de la journée se dissipèrent dans l’air de plus en plus frais à mesure que la voûte céleste pâlissait, aussi claire et luisante que l’acier poli. Lorsque le ciel prit cette teinte de l’âme resplendissante, les boucles de nuages pourpres qui s’y éparpillaient comme des copeaux de bois se désagrégèrent en un blanc poudroiement de mica. »

Raffiné et subtil tant dans la forme que dans le fond, « Un amour de poisson rouge » m’a séduite et j’ai été ravie de découvrir la plume de Kanoko Okamoto.

 Traduction Lucien d’Azay

Utrillo, mon fils, mon désastre selon Suzanne Valadon de Corinne Samama

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1935, Suzanne Valadon est hospitalisée à l’hôpital américain après une crise d’angoisse. Elle vit un moment critique de sa vie : son mari, André Utter, l’a quittée pour une femme plus jeune et son fils, Maurice Utrillo, veut épouser la meilleure amie de sa mère. Suzanne va se retrouver seule dans son appartement-atelier de Montmartre. 

Corinne Samama prend ce moment comme point de départ à son livre, ainsi que le portrait de Maurice Utrillo peint par sa mère en 1921 et qui se trouve au musée Montmartre où son atelier a été conservé. « Utrillo, mon fils, mon désastre » est le récit du parcours de Suzanne Valadon et de la relation complexe qu’elle a eu avec son fils. Devenue mère à 18 ans, elle ne ressent aucun lien avec le bébé qu’on lui présente. Après avoir été modèle pour Renoir, Toulouse-Lautrec ou Puvis de Chavanne, Suzanne compte bien à son tour devenir une artiste et elle se forme auprès de ceux pour qui elle pose. Pas question de s’embarrasser d’un enfant qu’elle laisse à sa mère qui, elle aussi, a été fille-mère.

Et pourtant, Suzanne Valadon va aussi l’aimer profondément ce fils qui sera toujours tourmenté par les démons de l’alcool, ce qui le conduira à plusieurs reprises à l’asile. Elle initie son fils à la peinture, l’encourage à travailler sans cesse. Maurice Utrillo devient d’ailleurs plus célèbre que sa mère qui gère, avec son mari, son argent pour lui éviter de la ruine. 

Le roman de Corinne Samama souligne bien la modernité et la grande liberté de Suzanne Valadon vis-à-vis des conventions sociales de son époque. Elle eut une vie hors normes :  en s’affranchissant de ses maîtres pour affirmer son talent de peintre et en ayant une vie sentimentale mouvementée. Son œuvre originale et audacieuse est à l’image de sa vie. Un destin atypique qui sera également celui de son fils. 

« Utrillo, mon fils, mon désastre » nous replonge dans l’ambiance de la butte Montmartre à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle au cœur de la relation ambivalente de Suzanne Valadon avec son fils Maurice Utrillo. Leurs vies sont aussi passionnantes que leurs œuvres et je ne peux que vous conseiller de visiter l’atelier de Suzanne Valadon, aujourd’hui intégré au musée de Montmartre,  qui est un lieu habité. 

Janvier noir d’Alan Parks

Janvier noir

1er janvier 1973, l’inspecteur McCoy est appelé à la prison de Barlinnie à la demande d’un détenu. Ce dernier, dont le comportement très violent est bien connu, informe le policier que le lendemain une certaine Lorna va se faire assassiner. Le seul indice , dévoilé par le détenu, est que la jeune femme travaille dans un restaurant chic du centre de Glasgow. McCoy peine à croire à cette histoire mais il enquête néanmoins le lendemain. Il finit par identifier la fameuse Lorna et l’attend à la gare routière où elle est supposée arriver pour aller travailler. C’est sous les yeux de l’inspecteur et de son adjoint Wattie que la jeune femme femme se fait abattre par un homme d’à peine vingt ans. Les policiers n’ont pas le temps de réagir avant qu’il retourne l’arme contre lui. Ces deux morts ne sont que le début d’une longue liste qui va donner son nom de Janvier noir à ce premier mois de l’année 1973.

Je découvre enfin la série d’Alan Parks qui porte sur les années 70 à Glasgow et dont cinq volumes ont déjà été publiés aux éditions Rivages. L’ambiance est âpre et l’auteur nous plonge dans les tréfonds de la ville de Glasgow. D’ailleurs, ce ne sont pas les quartiers les plus pauvres qui abritent les habitants les plus pervers et cyniques. Les descriptions de la ville, qui apparait plus noire que noire, sont très réussies. Le personnage de l’inspecteur McCoy l’est tout autant. Pessimiste, franc-tireur, McCoy a un très lourd passé qu’il essaie d’oublier dans l’alcool et la drogue. Entre ombre et lumière, il se révèle un policier acharné mais qui fait preuve de loyauté envers Cooper, l’un des pires malfrats de la ville. Son adjoint Wattie vient tout juste d’intégrer la police et il sera intéressant de voir comment il évolue au fil des différents volumes de la série.

Dans un style simple et incisif, Alan Parks nous offre un roman policier classique, extrêmement sombre et désespéré. De quoi donner envie de retourner rapidement dans le Glasgow des années 70.

Traduction Olivier Deparis

Le sang des innocents de S.A. Cosby

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« Violence et chaos, sang et larmes, amour et haine… Autant de pierres sur lesquelles s’était bâti le Sud, autant de fondations sur lesquelles se dressait désormais le comté de Charon. » C’est pourtant là que Titus Crown, après des années au FBI, a été élu shérif devenant ainsi le premier homme noir à occuper ce poste. Un an après son élection, un professeur du lycée, apprécié de tous, est abattu par un ancien élève noir. Malgré les tentatives de Titus pour le raisonner, le jeune homme refuse de déposer son arme et il est tué par les adjoints blancs du shérif. Un fait divers qui va réactiver les haines, les antagonismes à Charon. Titus n’avait pas besoin de ça, d’autant plus que la fusillade révèlera la présence dans le comté d’un tueur pervers particulièrement cruel.

« Le sang des innocents » est un roman palpitant, extrêmement efficace et sombre. Ce que va découvrir Titus est odieux et monstrueux. Un mal profond, violent habite les entrailles de Charon et semble resurgir. S.A. Cosby dresse dans son roman un portrait sans concession du Sud des États-Unis. La nostalgie de la Confédération est toujours très présente avec des groupuscules très actifs. Avoir un shérif noir est un affront pour eux. Charon, petite ville rurale, est gangrénée par la corruption et les opioïdes. De très nombreuses congrégations religieuses, plus ou moins extrémistes, s’affrontent également. Autant dire que le shérif n’a pas le temps de s’ennuyer.

En plus de ce contexte sociétal très précis, l’autre point fort du roman de S.A. Cosby est son personnage principal. Titus est très attachant, très humain et tourmenté par son passé (une affaire au FBI autant que le décès de sa mère). En tant que premier shérif noir, il veut être irréprochable moralement, il cherche la justice pour tous, y compris pour ceux qui le méprisent et il demande la même rigueur à ses adjoints. Un personnage impliqué, tenace, marqué par des traumatismes comme savent nous en offrir les meilleurs romans noirs.

Avec « Le sang des innocents », je découvrais enfin le talentueux S.A. Cosby et après cette lecture, il est évident que je vais lire ses deux autres romans.

Traduction Pierre Szczeciner

Copenhague de Pandolfo et Risbjerg

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Suite à un burn out, Nana Miller quitte Paris pour Copenhague. Elle pense y rester une semaine mais un corps a été retrouvé dans le port. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel corps puisque c’est une sirène qui s’est échouée. Le Danemark est en deuil et le pays est bouclé. L’heure est grave : « Quelque chose de précieux a été perdu, on a touché à un trésor national, à notre cœur, à notre poésie, à notre enfance à tous. » Nana ne peut plus rentrer chez elle où l’attend sa fille de 14 ans. Dans l’hôtel où elle réside, elle fait la connaissance du volubile et sympathique Thyge Thygesen. Il est accompagné d’un splendide caniche rose appelé Nom d’un chien. Pour pouvoir rentrer chez elle, Nana ne voit qu’une solution : résoudre le mystère de la mort de la sirène. Elle entraine dans son aventure Thyge et Nom d’un chien. Au travers des rues de Copenhague, ils vont poursuivre leurs recherches tambour battant croisant un club de propriétaires de caniches, une secte inquiétante, une fanfare dépressive et la reine.

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Quel régal de plonger dans les pages de la bande-dessinée de Pandolfo et Risbjerg ! J’ai eu plaisir à retrouver la capitale danoise que j’avais visitée l’année dernière, même si la sirène a un peu changé de position…je vous laisse la découvrir. L’enquête de Nana et Thyge est décalée, proche du conte et pleine de fantaisie. Le trait est vif, extrêmement dynamique comme le montre une incroyable et spectaculaire course-poursuite dans les jardins de Tivoli. Les personnages virevoltent d’une case à l’autre ! Ils sont d’ailleurs très attachants avec une mention spéciale pour Thyge au français approximatif et aux tenus colorées.

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Réjouissante, loufoque, drôle et tendre « Copenhague » m’a totalement conquise et j’ai passé un excellent moment aux côtés de Nana, Thyge et Nom d’un chien !

Katie de Michael McDowell

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1871, New Egypt, New Jersey, Philomena Drax vit avec sa mère, Mary, dans une grande pauvreté depuis la mort de son père. Sa mère se tue à la tâche pour essayer de subvenir à leurs besoins mais elle s’est considérablement endettée pour garder un toit sur leurs têtes. A un moment critique de leurs vies, Philomena reçoit une lettre de son grand-père qui avait coupé les ponts suite à la mésalliance de Mary. Le courrier est un appel au secours. Richard Parrock, riche propriétaire terrien, est en effet devenu invalide et il est tombé sous la coupe de la famille Slape qui veut l’extorquer. Philo quitte immédiatement New Egypt pour rejoindre son grand-père. Une fois sur place, elle va devoir affronter la terrible et cruelle Katie Slape, douée d’un don de voyance.

Après m’être régalée à lire « Blackwater » et « Les aiguilles d’or », j’étais enchantée de retrouver l’univers de Michael McDowell et j’ai dévoré « Katie ». C’est à nouveau un roman extrêmement divertissant, plein de rebondissements qui vous empêchent de le lâcher. On suit les Slape et Philo à travers les Etats-Unis dans une course-poursuite infernale. Même si la destinée de Philo est assez prévisible (le roman est très victorien en ce qui la concerne), sa lecture n’en est pas moins savoureuse. Et il ne vous aura pas échappé que Michael McDowell a choisi de nommer son roman « Katie » et non « Philomena ». Comme le disait Alfred Hitchcock, un film est réussi lorsque le méchant l’est aussi. Michael McDowell a ici créé un personnage totalement détestable, sanguinaire et d’une violence hallucinante. Encore un personnage féminin inoubliable comme nous en avons déjà rencontrées dans les pages des précédents romans de l’auteur.

« Katie » est un pur régal, un divertissement de grande qualité et totalement addictif !

Traduction Jean Szlamowicz

Bilan livresque et cinéma d’avril

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Le mois d’avril s’achève et il fut bien rempli avec sept livres et trois bandes dessinées. Je vous ai déjà parlé de ma déception concernant « La boule de neige » et de mon ravissement à la lecture de « Rose à l’île ». Même si je n’en ferai pas la chronique, je vous conseille la série des Paul de Michel Rabagliati et le charmant dernier album de Camille Jourdy « Pépin et Olivia ». J’ai eu un grand plaisir à lire « Qui a écrit Trixie ? » de William Caine, un roman satirique très réussi sur la société anglaise, « Janvier noir » le premier volet de la série très sombre d’Alan Parks, « Le sang des innocents » le dernier roman de S.A. Cosby que je souhaitais découvrir depuis longtemps, « Mon fils, mon désastre » sur la relation de Suzanne Valadon et de son fils Maurice Utrillo et « Katie » de Michael McDowell qui nous offre un nouveau roman réjouissant, populaire et sanguinolent ! 

Côté cinéma, voici mes films préférés du mois :

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Deuxième volet de la trilogie de Nicolas Philibert, « Averroès & Rosa Parks » s’intéresse à deux unités de l’hôpital Esquirol dans le Val-de-Marne. Nous assistons aux entretiens entre les patients et leurs psychiatres mais aussi à des séances de groupes où l’on peut discuter ensemble de sujets divers et de ce qui pourrait être amélioré à l’hôpital.  Certains patients nous sont connus puisque nous les avions croisés sur la péniche l’Adamant. Ici, les situations sont plus lourdes, plus violentes. L’Adamant est un lieu où la créativité peut s’exprimer, où l’on participe à des activités ludiques. A l’hôpital, on sent les situations plus désespérées comme cette femme âgée atteinte d’une psychose paranoïaque effrayante. Certains ont été enfermés toute leur vie, ont des moments de lucidité sur leur situation et celle de l’hôpital. Et c’est également cela que montre le film, une psychiatrie qui manque de moyens financiers et humains pour accompagner mieux les malades. Beaucoup aimerait plus de tendresse de la part des soignants qui sont bien entendu débordés. Les psychiatres, comme Nicolas Philibert, montrent de l’empathie, une infinie patience et une écoute infaillible. Le film dure 2h23 et on en redemande ! Admirable d’humanisme et de sens du partage, « Averroès & Rosa Parks » est un documentaire à ne pas rater ! 

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Surveillante de prison, Mélissa quitte la région parisienne pour la prison de Borgo, près de Bastia. Elle prend la prime insulaire pour repartir à zéro avec son mari Djibril et leurs deux enfants. En prison, Mélissa, surnommée rapidement Ibiza, sait se faire respecter tout en restant humaine et attentive aux besoins des prisonniers. En dehors, la vie quotidienne est difficile. Djibril galère à trouver du travail et il subit le racisme des voisins. Les retrouvailles de Mélissa avec un jeune détenu, Saveriu, vont bizarrement arranger tout. La jeune femme ne se rend pas compte qu’elle vient de mettre les doigts dans un terrible engrenage. 

Le nouveau film de Stéphane Demoustier est un formidable thriller, extrêmement tendu. Petit à petit, Mélissa est prise au piège des tentacules de la pieuvre mafieuse. Insidieusement, elle pénètre dans sa vie alors que la matonne pensait seulement rendre service. Le film est également très bien construit. En parallèle de la vie de Mélissa se déroule une enquête sur un double assassinat à l’aéroport dont on ne prendra la mesure  qu’à la fin. « Borgo » est porté par la talentueuse Hafsia Herzi qui rend son personnage troublant, ambigu, insaisissable au fur et à mesure que l’intrigue avance. 

Et sinon :

  • « La machine à écrire et autres sources de tracas » de Nicolas Philibert : Ce film clôt le triptyque documentaire de Nicolas Philibert sur le pôle psychiatrique de Paris-Centre. Après l’Adamant et l’hôpital Esquirol, nous pénétrons dans les chambres, les appartements des patients. Nicolas Philibert suit des soignants qui ne se contentent pas de soigner les âmes mais qui réparent les appareils électro-ménagers. Patrice a besoin de sa machine à écrire pour taper les poèmes qu’il compose chaque jour. Muriel fait réparer son lecteur CD, sans la musique les voix dans sa tête deviennent envahissantes. Ivan a besoin de faire réparer son imprimante et de comprendre comment fonctionne son lecteur Dvd. Tout en démontant les appareils, les soignants prennent le temps de discuter, de prendre un café  et de combler un peu la solitude des malades. Cas à part : Frédéric, artiste peintre qui ne jette rien et a besoin d’aide pour faire le tri pour pouvoir à nouveau circuler dans son logement ! Nous avions déjà croisé sur l’Adamant certains des malades et c’est un plaisir de les retrouver, de voir où et comment ils vivent. Comme dans les deux autres documentaires, l’humanisme et l’empathie de Nicolas Philibert rendent le film sensible et les malades touchants. Contrairement à « Averroès & Rosa Parks », il se permet d’intervenir, de participer à la convivialité de certaines scènes. 

 

  • « L’homme aux mille visages » de Sonia Kronlund : Sonia Kronlund, productrice de France Culture, avait réalisé en une émission en 2017 sur un mythomane latin-lover. Elle a ensuite enquêté pendant cinq ans sur cet homme qui a vécu plusieurs vies en même temps. Il était ingénieur chez Peugeot, chirurgien thoracique, pilote de ligne et se prénommait Ricardo, Alexander, Daniel. De France en Pologne, il a fait croire au grand amour à plusieurs femmes qui témoignent dans le documentaire. Charmeur, affable, sociable, notre latin lover plait à tout le monde avec une facilité déconcertante. L’argent, parfois les cadeaux, passent d’une femme à l’autre alimentant ainsi ses mensonges. Sonia Kronlund tente de comprendre  ce qui unit, ou non, ces victimes de la passion amoureuse. Y-a-t-il un profil type pour se laisser aveugler ? La réalisatrice retrouve à la fin le mythomane et se procure une petite vengeance que l’on sent jubilatoire chez elle même si elle est teintée d’amertume. 

 

  • « Le jeu de la reine » de Karim Aïnouz : Catherine Parr fut la sixième et dernière femme d’Henri VIII, la seule à lui survivre. Cultivée, ayant des sympathies pour le protestantisme, elle méritait bien que l’on s’intéresse à elle notamment parce qu’elle fut l’une des premières femmes à publier un livre. Elle s’occupa également des enfants qu’Henri VIII eut avec ses femmes précédentes, comme s’ils étaient les siens. Le film de Karim Aïnouz est une reconstitution minutieuse de l’Angleterre du XVIème siècle et des intrigues de la cour qui craignait son roi. Violent, paranoïaque, brutal, dévoré par la gangrène, Henri VIII a de quoi faire peur et Jude Law est ici méconnaissable et extraordinaire. Alicia Vikander interprète avec grâce et dignité Catherine Parr. Le film a choisi de créer un suspens autour de la possible exécution de la reine, c’est un peu artificiel et la fin est assez absurde et décevante. 

 

  • « Le mal n’existe pas » de Ryusuke Hamaguchi : Takumi est veuf, il vit seul avec sa fille au cœur de la nature. Il est homme à tout faire, il aide la communauté en puisant de l’eau pure qui sera utilisée pour la cuisine d’un restaurant, il coupe des bûches. Sa vie semble en parfaite harmonie avec l’environnement qui l’entoure. Un projet de camping de luxe dans la région va bouleverser la vie des villageois et surtout celle de Takumi. J’avais adoré « Drive my car » et j’ai retrouvé dans « Le mal n’existe pas » la contemplation, la parole rare et précieuse, la splendeur plastique des images. La nature, les paysages sont sublimés. Le projet de camping va rompre l’équilibre, les communicants vont abreuver de mots les habitants. Deux mondes, qui s’opposent, vont rentrer en collision et provoquer un drame. Jusqu’aux dix dernières minutes, le film de Ryusuke Hamaguchi est passionnant, intrigant par son jeu avec la musique et sa puissante mélancolie. La fin du film gâche un peu l’ensemble en étant opaque et incompréhensible.