Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier

 On s’intéressera aussi sur ce blog à des essais dans différents domaines : philosophie, politique, économie…et bien sûr les arts. Allez, on commence par Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier.

Ce petit livre est sous-titré « Sur les théories économiques du chômage ». Lesdites théories sont en fait celles qui ont cours depuis 30 à 40 ans et qui découlent de la théorie économique néo-classique. Il vous suffit de lire les journaux (si vous en avez le courage) ou tout simplement d’écouter le journal télévisé (si vous n’avez rien de mieux à  faire) pour vous apercevoir que ce sont celles qui inspirent le discours dominant sur le chômage actuellement.

Alors qu’en est-il d’après cette théorie ? Pour aller vite : le marché du travail est un marché comme les autres ; s’y échangent des quantités de travail (entre offreurs et demandeurs de travail, les salariés et les patrons), ce qui détermine un prix d’équilibre (le salaire) ; à ce prix d’équilibre, le plein emploi est assuré…normalement.

Or, que constate-t-on ? Il y a du chômage. Serait-ce dû à une déficience du marché ? En tout cas pas du marché en lui-même, qu’ « on ne saurait blâmer ». Non, le problème (c’est toujours la théorie néo-classique qui parle), c’est qu’on ne le laisse pas fonctionner librement , qu’il est entravé par toute une série de dispositifs sensés protéger le salarié mais qui au final le desservent : le SMIC , les dispositifs d’assurance et d’assistance, les réglementations du travail, les syndicats… De plus, l’attitude même des travailleurs sur le marché du travail est cause de leurs malheurs.

Maniant parfaitement l’ironie, l’auteur nous montre le génie de cette théorie : « renverser l’ordre des choses ». Ce qui était conséquence du chômage devient sa cause : ce que l’on croyait destiné à préserver le travailleur des affres résultant des aléas économiques et des temps de disette devient ainsi, grâce à la perspicacité de l’homme de science, le responsable même des malheurs qui s’abattent sur les miséreux, nous dit-il.

Une autre question apparaît également à la lecture de cet essai : l’économie est un outil de domination intellectuelle d’autant plus redoutable qu’elle emprunte un raisonnement logique et un langage mathématique qui la font furieusement ressembler à une science exacte. Seulement, tout peut être exact, sans que rien ne soit vrai. « Drapée ainsi dans les apparences du discours scientifique », il ne reste plus qu’à l’utiliser à des fins politiques et idéologiques. Ceci amène d’ailleurs une autre question : au final, à qui cela profite-t-il ?

D’un abord pas toujours évident, surtout pour qui, comme moi, n’est pas très à l’aise avec l’économie, ce court essai mérite qu’on s’accroche. Publié en 2000, il est plus que jamais d’actualité. A noter au passage la qualité de la maison d’édition : Raisons d’agir.

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano

« Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue »

« Dans le café de la jeunesse perdue » est bien l’histoire d’une fuite, l’histoire de quelqu’un qui s’efface de la vie des autres. Louki est l’héroïne du dernier roman de Patrick Modiano, c’est elle qui laisse une empreinte fugace dans la vie de ceux qu’elle croise. Le personnage nous est d’ailleurs présenté par des personnes différentes, des points de vue différents.

La vie de Louki nous est ainsi donnée à voir par fragments, comme un puzzle que l’on complète au fur et à mesure des témoignages. Le premier à la décrire est un jeune homme de l’Ecole Supérieure des Mines qui fréquente le Condé, un bar de l’Odéon où l’on fait la connaissance d’une jeune femme surnommée Louki. Le deuxième est celui d’un détective embauché par le mari de Louki qui a déserté son foyer. Le témoignage central est celui de Louki elle-même, elle nous parle de son enfance vagabonde du côté du Moulin Rouge où travaillait sa mère.Les deux derniers chapitres laissent la parole à Roland, l’amant de Louki rencontré chez un mystique.

Patrick Modiano nous présente à travers ces fragments une jeune femme perdue, ayant fui son enfance et qui n’arrive pas à se satisfaire de son présent. Ce portrait est d’une grande délicatesse et d’une immense poésie comme toujours chez Modiano. Le thème récurrent des romans de Patrick Modiano est décidemment l’absence, les fantômes qui ont peuplé le Paris des années 50-60, les années de l’enfance de l’auteur. Louki est ce fantôme que personne n’arrive à retenir, dont le prénom même -Jacqueline- est oublié par tous. Louki et Roland vivent d’ailleurs rue d’Argentine où se côtoient des « absents », des personnes ayant abandonné leur domicile, leur vie et se cachant dans des hôtels meublés. Que dire du Paris de Modiano ? C’est une ville disparue sous les boutiques en tout genre, une ville qui n’existe plus que pour les personnages de l’écrivain. L’absence, toujours l’absence mais avec une extraordinaire élégance du style, une tendresse infinie pour ces personnages fragiles, en devenir ou déjà perdus.

Suite française d'Irène Nemirovsky

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La saison des prix littéraires vient de démarrer, on sait à quel point ces prix sont factices et fruits de négociation entre maisons d’édition. Néanmoins, il ne faut pas nécessairement négliger le résultat de ces prix, j’en veux pour preuve le prix Renaudot 2004 : « Suite française » d’Irène Nemirovsky. Le jury du Renaudot a permis de mettre en lumière un auteur oublié de notre histoire littéraire.

Cet ouvrage, commencé en 1941-42, est inachevé et il nous reste aujourd’hui les deux premiers volumes intitulés « Tempête de juin » et « Dolce ». Le premier volume parle de l’exode de juin 1940 pour plusieurs familles ou personnes. Irène Nemirovsky nous fait sentir le chaos qui surgit dans les vies de ces personnages alors même que leur quotidien et leur environnement ne semblent pas déjà avoir été affectés par la guerre. Le second volume nous présente l’occupation à travers le prisme des habitants dans un petit village de province. La vie du village de Bussy semble à peine perturbée par l’arrivée d’un contingent de l’armée allemande. Les deux parties sont totalement indépendantes l’une de l’autre malgré des passerelles qui se font par l’évocation de quelques personnages du premier volume dans le second.

Irène Nemirovsky fait preuve d’un grand sens de l’atmosphère, du climat qu’elle établit en quelques phrases. La psychologie des personnages est également très profonde et se complète d’une fine analyse des classes sociales et de leurs différences qui s’exacerbent en temps de crise. Ce livre est bouleversant mais Irène Nemirovsky ne tombe jamais dans le pathos. C’est toujours avec une grande lucidité qu’elle témoigne de cette époque particulièrement troublée. Nous ne pouvons que regretter qu’elle n’ait pu terminer ce livre édifiant sur l’âme humaine durant la guerre.

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Grand Hôtel de Vicki Baum

Pour le premier article de ce blog, honneur aux dames !

Tout d’abord, le décor : un hôtel de luxe à Berlin, à la fin des années 20. Puis, les personnages : un gentleman escroc, insouciant et charmeur, tirant le diable par la queue et sur le point de réaliser un « coup » ; une danseuse russe sur le déclin, lucide et amère, ayant autrefois connu la gloire et donnant à Berlin des représentations devant un maigre public ; un employé de province, condamné par la maladie, ayant récemment hérité de son père et venu profiter pleinement de ses derniers instants, décidé à prendre sa revanche sur une existence terne ; le patron de ce dernier, bourgeois parvenu et hautain, anxieux avant d’entamer des négociations vitales pour ses affaires et, partant, sa situation ; une jeune, modeste et mignonne dactylographe, à l’occasion modèle nue pour des photographes, et ne dédaignant pas parfois d’ « accompagner » en voyage des messieurs fortunés, puisqu’il faut bien vivre.

Etrange, dit l’auteur, ce qui arrive aux hôtes du Grand Hôtel : aucun d’eux n’en ressort exactement tel qu’il était entré. En effet, dans ce quasi huis-clos – hormis quelques scènes dans un théâtre, et en d’autres endroits de Berlin lors d’une virée mémorable pour le petit employé de province, toute l’action se déroule dans l’hôtel -, les trajectoires des protagonistes vont se croiser, se frôler, se rencontrer ou se heurter. En quelques jours, la vie de chacun d’eux en sera bouleversée. Certains y gagneront (l’amour, la dignité), d’autres y perdront (l’honneur, ou pire encore).

L’ambiance est luxueuse et feutrée, avec le jazz pour arrière-fond musical (très présent). On y danse, on y fait des affaires, on y cherche l’aventure. Mais pour servir ce petit monde, les employés de l’hôtel, ces prolétaires, s’activent. Ainsi, par petites touches, l’auteur nous donne également à voir la violence des rapports sociaux et la lutte de chacun pour sa survie. Bref, l’hôtel, cette « grande boîte », comme image de la vie en général.

Tableau plutôt sombre donc, où, malgré l’effervescence, un grand sentiment de solitude domine. Il est incarné par le personnage émouvant d’un médecin, gueule cassée de la Grande Guerre et morphinomane, qui passe le plus clair de son temps dans le hall. Il y observe l’agitation et, en philosophe pessimiste, n’y voit que mirage et néant. Laissons-lui le mot de la fin : C’est affreux, se dit-il. Toujours la même chose. Il ne se passe rien. On est affreusement seul. Le monde est un astre qui ne réchauffe plus […] Si encore, dans cette grande boîte, il se passait quelque chose qui valût la peine. Mais non…rien ! […] On entre…on sort, on entre…on sort, on entre…on sort…

Un très beau roman.