My blueberry nights de Wong Kar-Waï

« My blueberry nights », le nouveau film de Wong Kar-Wai, est doux et sucré comme une tarte à la myrtille. C’est autour d’une de ces tartes que se retrouvent nos deux personnages principaux : Elisabeth (Norah Jones) et Jeremy (Jude Law). Lizzie vient dans le bar tenu par Jeremy pour y chercher l’homme qu’elle aime et savoir si celui-ci l’a déjà remplacée. C’est effectivement le cas et Lizzie trouve en Jeremy une oreille compatissante. Elle vient donc tous les soirs vider son cœur autour d’une tarte à la myrtille. Jeremy tombe amoureux de cette jeune femme fragile et tente avec philosophie de lui faire tourner la page. C’est amusant comme les barmen sont souvent philosophes dans les films américains, celui-ci garde un bocal de clefs ayant appartenu à des clients afin que leurs histoires ne soient pas closes.

La tendresse de Jeremy ne console pas Lizzie qui quitte New York pour parcourir les Etats-Unis. Ce voyage initiatique lui permet de rencontrer d’autres personnages aux cœurs brisés, ce qui lui fera oublier ou au moins relativiser sa propre peine. Elle se retrouve à son tour serveuse et se met à l’écoute de ses clients. Elle croise un flic jaloux et alcoolique (David Strathaim) n’arrivant pas à imaginer que sa femme (Rachel Weisz) puisse le quitter. Puis une joueuse de poker maladive (Natalie Portman) qui emmène Lizzie jusqu’à Las Vegas où son père agonise. En parallèle à ces histoires, on continue à suivre Jeremy à qui Lizzie envoie des cartes postales. Lui aussi a été déçu en amour, il s’est installé dans son bar afin que la femme qu’il a aimée puisse le retrouver. C’est le cas puisqu’un soir elle vient lui rendre visite, le personnage est joué par la chanteuse Chan Marshall et les inconditionnels de Catpower apprécieront ce joli passage.

Elisabeth finit par rentrer à New York où elle retrouve Jeremy. Elle a pansé ses blessures et peut commencer une nouvelle histoire. On peut souligner la très belle scène du baiser entre les deux personnages : Lizzie s’endort sur le comptoir, de la glace aux lèvres, Jeremy s’avance vers elle pour l’embrasser dans son sommeil. On assiste à deux baisers de ce type au début et à la fin, bien entendu ils ne seront pas reçus de la même manière par l’héroïne.

On retrouve dans ce film tout ce qui fait l’esthétique de Wong Kar-Waï : les ralentis, le flou, les plans contemplatifs. Il me semble d’ailleurs que WKW abuse de ces tics esthétiques qui ne sont pas toujours justifiés. On voit par exemple Jude Law trop souvent à travers la vitre de son bar, de son présentoir à gâteaux ou de sa camera de surveillance. Elisabeth est un personnage typique du cinéaste, elle est très contemplative, presque trop passive. Les acteurs sont tous à l’aise dans leurs rôles respectifs avec une préférence pour le numéro très réussi de Natalie Portman.

« My blueberry nights » est un film mineur du cinéaste hongkongais mais il reste très agréable à regarder surtout quand le temps vire au gris !

Personne n'est parfait de Donald Westlake

Ce livre met en scène un des personnages récurrents de Donald Westlake : John Dortmunder. Il s’agit d’un voleur d’une redoutable intelligence mais poursuivi par la malchance. Les cambriolages montés avec brio par Dortmunder sont toujours parsemés d’embûches ce qui entraîne chez lui une grande lassitude, une désillusion permanente.

L’histoire commence avec un Dortmunder en bien mauvaise posture. Il est pris en flagrant délit de vol à l’arrière d’un magasin d’audiovisuel par des policiers. Il est difficile de trouver situation plus critique ! Un avocat célèbre vient à sa rescousse et le tire d’affaire grâce à une démonstration abracadabrante. Cet avocat est venu de lui-même aider notre héros désabusé. Bien évidemment cet avocat n’est pas là par hasard, il a choisi Dortmunder afin que ce dernier aide un certain Arnold Chauncey. Celui-ci a bien entendu un travail à proposer à notre cambrioleur. John Dortmunder doit voler une peinture dans l’appartement de Chauncey pour qu’il puisse toucher la prime d’assurance. Le travail semble simple puisque le propriétaire est dans le coup et que Dortmunder peut étudier tranquillement les lieux. Il y a pourtant dès le départ quelques hic. Le premier problème est que Chauncey a déjà fait réaliser deux cambriolages bidons pour arnaquer son assurance. Le deuxième problème est qu’il a engagé un tueur à gages pour que Dortmunder n’ait pas l’idée de partir avec le tableau dérobé.

Dortmunder réunit son équipe composée de personnages déjà croisés dans d’autres romans car notre héros est très fidèle en amitié (parfois malgré lui d’ailleurs…). On retrouve au bar et grill O.J. Tiny Bulcher un mastodonte inquiétant, Stan March le driveur obsédé par ses itinéraires et leurs minutages, et enfin Roger Chefwick le roi des crocheteurs amoureux des chemins de fer. Ils sont tous totalement loufoques et décalés. Pourtant il manque un membre de l’équipe qui va s’incruster malgré le désaccord de Dortmunder : Andy Kelp, l’enthousiaste permanent qui fatigue tout le monde par ses bavardages.

Le cambriolage se passe sans encombres, le tableau est subtilisé ainsi qu’un grand nombre de bijoux. Mais Dortmunder se trouve dans l’incapacité de suivre ses amis qui sont livrés à eux-mêmes, ce qui n’est pas bon signe…S’ensuivent de rocambolesques aventures où la toile de maître va souvent changer de mains. A signaler un final étourdissant en Ecosse avec une bagarre mémorable et inattendue entre Dortmunder et Kelp.

La caractéristique majeure de cette série de polars est l’humour, les aventures de notre héros sont toujours décrites avec beaucoup d’ironie. Dortmunder est un personnage extrêmement attachant, c’est un loser sympathique, malchanceux mais prenant les choses avec circonspection. Chaque livre le mettant en scène est un véritable régal et met toujours de très bonne humeur.

Ferdinaud Céline de Pierre Siniac

L’émission Bouillon de lecture, animée par Gros-Sourcils, reçoit Dochin et Gastinel qui viennent de co-signer un roman sur la période de l’Occupation à Paris. C’est un énorme succès de librairie. La critique, quasi-unanime, est dithyrambique. A l’issue de l’émission, on apprend que Gastinel n’a pas participé à la rédaction du livre, qu’il a fait chanter Dochin pour que leurs deux noms apparaissent sur la couverture. Dochin alors se souvient comment il en est arrivé là. Quatre ans auparavant, lui le galérien, le marginal, quasi-SDF, de retour de vendanges vers Paris, cherche un gîte dans un village de Corrèze. Refoulé de plusieurs hôtels, vu sa dégaine, on le dirige vers une ferme-château, perdue dans la campagne, une sorte de motel qui accueille volontiers tous les marginaux, les laissés-pour-compte, les estropiés, les mal foutus, que n’acceptent pas les hôtels respectables de la région. Il y est reçu par la patronne, Céline Ferdinaud, vieille dame de soixante-treize ans, ancienne libraire férue de littérature. Dochin a toujours voulu devenir écrivain. Il a écrit deux polars dont l’un, L’assassin guette aux Minguettes, a été publié mais est passé totalement inaperçu. Dochin n’a aucun talent, le sait, mais il s’obstine. Il a commencé un roman sur l’Occupation, dont il sait qu’il n’a aucune valeur littéraire. Céline Ferdinaud en lit des passages et…est emballée ! Elle crie au génie, compare Dochin à Céline (Louis-Ferdinand) et prédit au livre un grand succès. Elle l’encourage à continuer et l’invite même à s’installer dans l’auberge pour qu’il puisse travailler tranquillement à son roman.

Voilà comment tout commence. Dochin est perplexe, et nous avec lui : lui qui, malgré sa bonne volonté et un travail acharné, n’arrive pas à aligner deux phrases correctes et trouve sa prose lamentable, comment a-t-il pu faire publier son livre et de surcroît s’attirer les louanges de la critique ? Comment se fait-il que Céline Ferdinaud, pourtant grande connaisseuse de la littérature (et de la bonne !), trouve tant de qualités à son texte ? Et puis, qui est vraiment Céline Ferdinaud ?

Le lecteur découvre peu à peu les dessous de cette histoire machiavélique menée avec un grand sens du récit. On y parle de littérature bien sûr, mais aussi du monde de l’édition, de la critique littéraire, de la collaboration pendant la guerre, des services spéciaux. Il y est aussi question de destin, de fatalité, même si les évènements qui jalonnent le récit ne sont pas que le fruit du hasard. Dochin en sait quelque chose : s’il avait su, il ne se serait pas tant acharné à le finir, ce livre.

Le style de Ferdinaud Céline est vert, enlevé, direct. Le livre est jalonné de noms d’écrivains, dont beaucoup que j’admire, ce qui m’a fait plaisir (j’ai aussi adoré ces quelques lignes pastichant Louis-Ferdinand Céline), et d’autres que je n’ai pas lus, ce qui m’a donné envie de le faire. Roman noir sur la littérature blanche, je vois Ferdinaud Céline comme un cri d’amour de Pierre Siniac à la littérature tout court. Avec un grand L. Un livre magistral.

P.S. : pour une mini-bio de Pierre Siniac (et de beaucoup d’autres auteurs), à noter l’excellent site A l’ombre du polar dont le lien se trouve sur ce blog.

La dynamique du capitalisme de Fernand Braudel

Encore un petit livre (120 pages) bien passionnant. Il s’agit en fait de la présentation dans ses grandes lignes d’un livre beaucoup plus imposant : Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècles. On a ainsi accès à une sorte de fiche de lecture, de synthèse, par l’auteur lui-même en plus, ce qui dispense, du moins dans l’immédiat, de s’attaquer à l’ouvrage principal.

Ce petit livre est intéressant à plus d’un titre. D’abord bien sûr parce qu’il fait le résumé de l’histoire économique du monde (en particulier de l’Europe) sur une période (1400 – 1800) qui va connaître, de ce point de vue, de grands bouleversements. Mais surtout parce qu’il permet d’interroger notre époque. En effet, nombre des faits décrits ici, en particulier concernant la naissance du capitalisme et la façon dont il s’est imposé, sont toujours pertinents de nos jours si l’on veut analyser ce système économique. 

On a tendance à penser l’histoire économique selon cette succession : esclavage, puis servage, puis capitalisme. Dès le XVe siècle existent des régions économiques – Fernand Braudel les appelle des économies-monde – distinctes, délimitées, avec chacune son centre (une ville en général) et, autour, des zones successives et des marges, de plus en plus dépendantes et de moins en moins favorisées à mesure qu’on s’éloigne du centre. Parlant de l’économie-monde « Europe » au XVIIe siècle dont le centre est alors Amsterdam, il dit : « L’économie-monde européenne, en 1650, c’est la juxtaposition, la coexistence de sociétés qui vont de la société déjà capitaliste, la hollandaise, aux sociétés serviles et esclavagistes, tout au bas de l’échelle […] En fait le capitalisme vit de cet étagement régulier : les zones externes nourrissent les zones médianes, et surtout les centrales ». A l’heure de l’économie mondialisée, il semble bien que cette juxtaposition de zones riches et de zones en marge, dépendantes plus que participantes, soit toujours d’actualité.

Autre fait du passé qui éclaire notre époque : le capitalisme est le « privilège du petit nombre ». Il naît lorsque des marchands décident de se faire intermédiaires entre producteurs et consommateurs, pour vendre les marchandises dans les grandes ou les ports exportateurs, dégageant ainsi de gros bénéfices et accumulant les capitaux qui s’investiront ailleurs.   Très tôt, la bourgeoisie « pour asseoir sa fortune et sa puissance, s’appuie successivement ou simultanément sur le commerce, sur l’usure, sur le commerce au loin, sur l’ « office » administratif et sur la terre ». Reprenant le modèle des grandes familles seigneuriales – qu’elle va d’ailleurs parasiter puis dominer -, avec leur lignage, leur histoire, la bourgeoisie accumule progressivement le capital et se le transmet. La bourgeoisie est ainsi « porteuse du processus capitaliste ». Mais le capitalisme ne finit de s’imposer qu’avec la complaisance, du moins la neutralité, de l’Etat : « le capitalisme ne triomphe que lorsqu’il s’identifie avec l’Etat, qu’il est l’Etat ». C’est bel et bien toujours cette classe dominante (n’en déplaise à ceux que ce vocabulaire marxisant rebute, à leurs yeux sans doute pas assez « moderne »), la bourgeoisie, qui détient le capital, le transmet à l’intérieur de son groupe, occupe les postes-clés de la politique et de l’économie (les deux de plus en plus mêlés), assure (ou tente d’assurer) une stabilité et hiérarchisation sociales absolument nécessaires à ses intérêts et s’organise au niveau mondial pour que cela continue ainsi jusqu’à la consommation des siècles. Je renvoie à ce sujet à l’excellent livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie.

Je finirai par la distinction qu’opère Fernand Braudel entre économie de marché et capitalisme, termes que l’on pense souvent synonymes. La première existait bien avant le capitalisme, il s’agit de cette économie d’échange qui fait le lien directement entre la production et la consommation, et qui est le fait des paysans, des artisans qui vendent, dans leur boutiques, sur les marchés ou les foires, ce qu’ils ont eux-mêmes produit. Le capitalisme survient, on l’a vu, lorsque apparaît cette classe de gros marchands, avec de gros capitaux, se posant en intermédiaires et prenant le contrôle du marché. Il s’agit donc bien de deux choses différentes : le capitalisme dérive de l’économie de marché. Autrement dit : économie de marché et capitalisme ont longtemps coexisté. C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui, le capitalisme n’ayant pas envahi tout l’espace économique et social. Fort heureusement.

Je n’aime pas l’histoire pour l’histoire, pour la simple évocation de temps révolus. Je l’aime lorsqu’elle jette un pont entre passé et présent, qu’elle donne du recul sur notre temps et lève un coin du voile sur l’époque contemporaine. Comme ce livre par exemple.

La nuit nous appartient de James Gray

La nuit nous appartient est seulement le troisième film de James Gray. Il avait réalisé en 1994 « Little Odessa », puis en 2000 « The Yards ». Ce nouveau film reprend les thèmes de prédilection du réalisateur : la famille, la mafia, le destin et le choix qui nous est offert de le changer.

L’intrigue se déroule en 1988 à New York (à souligner la très bonne reconstitution de l’ambiance des années 80 et la très bonne bande originale). Bobby Green (Joaquin Phoenix) est gérant d’une immense boîte de nuit, il est dans la fête permanente, le clinquant. Sa petite amie portoricaine (Eva Mendès) travaille comme entraîneuse dans la même boîte nommée El Caribe. Ce lieu appartient à un russe qui traite Bobby comme son propre fils.

La véritable famille de Bobby Green est tout autre. Son père, Burt Grusinsky (Robert Duvall), est un commandant reconnu et apprécié de la police new yorkaise. Son deuxième fils, Joseph (Mark Wahlberg) est lui aussi policier et il vient d’obtenir une promotion. Il suit les traces de son père. On découvre les Grusinsky lors de la fête organisée en l’honneur de Joseph par la police. L’opposition entre la famille d’adoption de Bobby et sa vraie famille est déjà marquante. D’un côté, on découvre une fête gigantesque avec alcool, drogue et filles à volonté et de l’autre, une fête pépère avec valses ! Le choix du nom de famille de Bobby (il s’agit du nom de jeune fille de sa mère décédée) nous indique clairement sa préférence entre ses deux familles.

Bobby va devoir faire un choix entre elles et cela va changer sa vie. Le neveu du propriétaire russe d’El Caribe est un gros trafiquant de drogue et Joseph Grusinsky cherche à le coincer rapidement. Pas le temps donc d’envoyer un agent en infiltration. Son frère Bobby est déjà dans la place et personne ne connaît ses liens avec la police. Il est tout d’abord réticent car il respecte son patron qui lui offre de nouvelles responsabilités. Ce sont des incidents tragiques qui vont le faire réagir et changer sa destinée.

Ce film est une superbe tragédie shakespearienne où les destins s’entrechoquent, où il est question de loyauté, de trahison et de renoncement. Bobby avait choisi d’être un homme indépendant, loin des désirs de son père. Joseph a pris cette place, celle que son père a choisie pour lui. Le cours de l’histoire va bousculer, intervertir les rôles des deux frères. Chaque personnage devra faire un sacrifice : celui de la femme que l’on aime, celui de la position de héros, celui de la vie.

On retrouve dans le film de James Gray des thématiques communes au dernier film de David Cronenberg. Le film implique de nouveau la mafia russe et son sens élargi de la famille. Les apparences sont également trompeuses, les bons pères de famille peuvent se révéler de redoutables manipulateurs.

L’histoire se déroule dans une atmosphère oppressante. A l’image de « The yards », de nombreuses scènes se passent la nuit. Mais même en plein jour, les personnages manquent de visibilité comme dans la scène de la course-poursuite en voiture ou la scène de traque du trafiquant de drogue dans un champ de blé.

Ce film est de facture classique, le déroulement de l’histoire est linéaire. Le scénario extrêmement bien structuré et rythmé est servi par de grands acteurs. Joaquin Phoenix et Marc Wahlberg avaient déjà travaillé avec James Gray dans « The Yards ». Ils sont tous les deux parfaits : le premier dans la passion, la fougue puis le renoncement, le second dans l’effacement, le respect et l’abnégation. On a plaisir à revoir Robert Duvall, il incarne un père représentant la loi, l’ordre et qui s’assouplit envers Bobby pour enfin le respecter. Robert Duvall fait pour moi le lien antre le cinéma de James Gray et celui de Francis Ford Coppola. James Gray me semble le digne héritier de Coppola. Ses films ont le même classicisme dans la forme, le même souffle dramaturgique et on aimerait que la filmographie de James Gray soit aussi longue que celle de son aîné.

Pnine de Vladimir Nabokov

Timofeï Pavlovitch Pnine, la cinquantaine, est un savant russe qui enseigne dans une université aux Etats-Unis. Il a immigré en 1940, après un long séjour à Paris où il avait trouvé refuge après la révolution bolchevique. Ce n’est pas pour ses talents de pédagogue qu’il est employé par cette université (il y donne des cours de russe, alors qu’il est titulaire d’un doctorat de sociologie et économie politique), mais plutôt pour son excentricité qui détonne dans le milieu universitaire : « Pnine, cependant, en dépit de ses lacunes très réelles, gardait un charme dont le Dr Hagen son défenseur convaincu, affirmait aux membres du Conseil d’Administration de l’université de Waindell qu’il constituait un de ces précieux articles d’importation pour quoi il valait la peine de payer le prix en devises fortes ». On se moque de lui, on ne le prend pas au sérieux, mais on l’aime, en particulier ses étudiants, « en raison de ses digressions », de ses « bagatelles autobiographiques », de ses « vagabondages nostalgiques en anglais balbutié » . Car Pnine ne maîtrise pas très bien l’anglais non plus.

De plus, il est affublé d’un physique difficile : « Idéalement chauve, bronzé par le soleil et rasé de frais, il commençait de façon plutôt impressionnante par ce vaste dôme brun, ces grosses lunettes à monture d’écaille […], cette lèvre supérieure simiesque, ce cou massif et ce torse d’athlète[…], mais pour se terminer de façon un peu décevante par une paire de jambes maigres… » Si l’on ajoute à cela des attitudes comiques et une tendance certaine à la distraction et à la maladresse, un personnage lunaire et comique prend forme sous nos yeux.

Cependant, Pnine n’est pas qu’un personnage ridicule. Il sait faire preuve de beaucoup de grandeur d’âme. En particulier lorsqu’il accepte d’ « adopter » le fils de son ex-femme, qu’elle a eu juste après l’avoir quitté et lui avoir joué un bon tour. Car c’est avant tout un homme bon et sensible, nostalgique de son passé, alors même que la vie ne l’a pas épargné. Erudit et humble, rêveur, débonnaire, déraciné, Pnine est un perpétuel inadapté et un éternel exilé dont la vie semble vouée à l’échec. C’est le genre de type dont on dirait de nos jours, avec ironie, « il est gentil ». Il l’est effectivement, dans la meilleure acception du mot, ce qui le rend, à mes yeux, attachant.

J’ai beaucoup aimé ces pages douce-amères où peu à peu la mélancolie l’emporte. La scène finale est d’ailleurs très émouvante. Même s’il ne s’agit pas, à mon avis, du meilleur livre de Nabokov, j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver son style unique, à la fois érudit et léger.

Faut que ça danse de Noémie Lvovsky

« Faut que ça danse » est une comédie pétillante sur la vieillesse et l’approche de mort. Noémie Lvovsky met en scène la famille Bellinsky, composée de personnages joliment fous et excentriques. Il y a tout d’abord le père, Salomon (Jean-Pierre Marielle), autour duquel gravitent les autres membres de la tribu. Salomon est un septuagénaire qui cherche à repousser l’idée de la mort. La société cherche pourtant à lui rappeler son âge par tous les moyens : la banque lui annonce que sa demande d’assurance vie est refusée parce qu’il est trop vieux, des prospectus pour obsèques sont glissés sous sa porte. Pour lutter contre ceux qui le voient déjà six pieds sous terre, Salomon réagit. Il prend des cours de claquettes qu’il répète chez lui devant les films de Fred Astaire. Ou bien il passe une petite annonce dans un journal pour rencontrer une femme. Il s’y décrit comme un « homme jeune ». Lorsqu’on lui demande s’il ne faudra pas préciser l’âge de la femme recherchée, il explique qu’il faut qu’elle soit blonde ! Salomon rencontre ainsi plusieurs femmes plus ou moins surprises par cet homme d’âge mûr. L’une d’elle, Violette (Sabine Azéma), professeur d’histoire-géo, cherche un amour romantique. Leur histoire donne lieu à des scènes très touchantes. Leur premier baiser est délicieux de délicatesse et d’élégance. Ils ne désirent pas se marier, ne peuvent plus avoir d’enfants, alors ils décident de partager un caveau pour laisser une trace de leur histoire d’amour. Ils parcourent le Père-Lachaise à la recherche d’une place disponible, comme d’autres couples choisiraient un nouvel appartement.

Dans la famille Bellinsky, il y a aussi la femme de Salomon, Geneviève (Bulle Ogier), atteinte d’une maladie inconnue et qui perd totalement la tête. Elle est infantile et son âge-gardien (Bakary Sangare) doit constamment l’aider et tout lui expliquer. Geneviève semble vivre dans un monde à part, loin de la réalité.

Salomon et Geneviève ont une fille, Sarah (Valeria Bruni-Tedeschi), la narratrice du film. Elle est coincée entre un père qu’elle idolâtre et une mère qui ne se souvient pas toujours d’elle. Sarah apprend qu’elle est enceinte et est passablement perturbée par l’idée de créer à son tour une famille. La naissance de l’enfant est d’ailleurs une des scènes cocasses du film : Sarah accouche dans la bibliothèque de l’hôpital psychiatrique où séjourne sa mère et est aidée par un psychiatre totalement dépassé par les évènements. Le lien entre Sarah et son père est très fort, très tendre. Mais elle est également agacée par son père si léger, si déroutant.

Cette comédie aux dialogues ciselés est également mélancolique. La Shoah est un fil rouge dans l’histoire de la famille. Sarah cherche des réponses auprès de son père, mais Salomon ne parle pas de la disparition des siens dans les camps. Ou alors il tourne les choses en dérision : il joue sa pension d’orphelin de la déportation aux machines à sous. Il raconte à Sarah-enfant comment il a tué Hitler dans sa chambre : cette scène nous montre Hitler dans une pièce recouverte de croix gammées et qui enfile un pyjama rose à croix gammées !

Le casting du film est vraiment très réussi. Jean-Pierre Marielle est extraordinaire dans ce rôle, il est charmeur, drôle et d’une grande élégance. Rien que de le voir faire des claquettes dans son salon justifie le film ! Comment se fait-il que le cinéma n’a pas plus exploité le talent de Marielle ?

Sabine Azéma est parfaite dans son rôle de femme éperdument romantique et avec un grain de folie. Elle met en scène son suicide pour reconquérir Salomon mais ne réusiit qu’à lui faire avoir un malaise.

Enfin Valeria Bruni-Tedeschi complète ce casting de doux dingues. Elle est tout à fait à son aise dans ce rôle de fille à côté de ses pompes, n’arrivant plus à gérer ses parents et ne sachant comment fonder sa propre famille. Son personnage évolue peu à peu pour finir par une belle scène où elle danse et semble enfin heureuse.

Ce film témoigne de la belle amitié de Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky qui ont déjà partagé plusieurs films comme « Oublie-moi », « Petites » ou « Il est plus facile pour un chameau » en s’échangeant les rôles : réalisatrice, actrice, scénariste. Cette comédie est une réussite qui aborde joyeusement et légèrement un thème rarement traité : la vieillesse.

 

L'Homme au marteau de Jean Meckert

Augustin Marcadet, trente ans, travaille au Trésor public, à Paris. Nous sommes à la fin des années 30, temps de crise. C’est un employé de bureau comme il en existe tant d’autres, luttant pour nourrir sa famille (Emilienne, sa femme, et Monique, sa fille) et, comme on dit, échapper un jour à sa condition. Comme si cela ne suffisait pas, Augustin est aux prises avec son chef, un homme irascible qui fait régner la terreur sur ses subordonnés. En proie à cette morne existence, englué dans la quotidienne répétition des mêmes gestes sans joie, perdant sa vie à la gagner, Augustin végète et en a conscience. Il aspire à autre chose, à la vraie vie, sans savoir exactement comment y parvenir. Un jour, son chef dépasse les bornes. Augustin se rebiffe violemment. Il est alors persuadé d’être viré mais n’en a cure. Bien au contraire, il se sent revivre. Le chômage ne lui fait pas peur, il sait que ça ne durera pas, il est à l’aube d’une vie nouvelle …

La scène d’ouverture est extraordinaire de réalisme et trouve un écho en quiconque, comme les auteurs de ce blog et des millions d’autres personnes, doit subir le train-train (c’est le cas de le dire) quotidien de la vie du salarié lambda : Augustin prend le métro en rentrant du bureau, avec le reste du troupeau, et…mais quelques citations en diront plus qu’un long discours : « Chaque soir, répétition. Cabas d’une main, journal de l’autre. Eternité maussade dans les trépidations. Ça durait depuis toujours. C’était la vie, la vie de tous les jours, ce supplice chinois, un effet de cloche qui sonne, régulière, éternelle » ; « Augustin faisait semblant. Semblant de vivre » ; « Il marchait, la tête un peu penchée, quelconque et mou , un peu flottant. Autour de lui aussi, on était mou et quelconque » ; « Il avait trente ans. Il était un vieux, un petit vieux de trente ans. Il était lucide et intelligent. Il avait le cafard »… Je m’arrête, mais je pourrais continuer encore longtemps.

Le style est simple et direct. Il va droit au cœur et aux tripes. Peut-être parce que Jean Meckert sait de quoi il parle : il a été employé à la mairie du vingtième arrondissement. Il décrit parfaitement la vie de bureau avec ses rivalités, son hypocrisie, ses mesquineries, les collègues qu’on doit supporter à longueur de journée, les humiliations qu’infligent les petits chefs. Pas de solidarité ici, la solution pour Augustin ne peut être qu’individuelle. Au moins s’il pouvait compter sur le soutien de sa femme.

Les relations d’Augustin avec Emilienne sont également au cœur du roman et, en ce qui me concerne, un de ses aspects les plus émouvants. L’incompréhension règne au sein du ménage, usé par huit années de cohabitation. Augustin confie ses peines, ses frustrations à Emilienne. Elle l’écoute, mais il sent qu’elle ne l’entend pas. Elle voudrait qu’il se résigne, pour elle, pour la petite. Elle en appelle à ses responsabilités. Il finira par lui dire qu’il a envoyé valdinguer son travail. Elle ne l’entend pas de cette oreille, creusant toujours plus le fossé entre eux. Mais, dans sa quête quotidienne d’un nouveau travail, Augustin rencontre Odette, une jeune chômeuse. Ils se revoient. Augustin, là encore, se sent renaître…

« L’homme au marteau » est un roman noir, réaliste, poignant. Désespérant. La littérature doit-elle être pure évasion du quotidien, ou bien son évocation fidèle ? Elle peut être l’une ou l’autre. Peu importe. L’essentiel est qu’elle nous touche. Ce livre y a largement réussi. Ce livre est un chef-d’oeuvre.

L'épouvantail de Jerry Schatzberg

 

Deux hommes se rencontrent sur le bord d’une route dans l’ouest américain. Max (Gene Hackman) sort de six années de prison à St Quentin et se rend à Pittsburgh. Il va chercher l’argent qu’il a économisé. Francis, surnommé Lion (Al Pacino), a passé cinq ans en mer. Il va à Detroit apporter un cadeau à son enfant qu’il n’a jamais vu. Il ne sait même pas si c’est une fille ou un garçon. Max se méfie de tout le monde, n’aime personne. Lion le fait rire et lui offre sa dernière allumette. Alors Max, d’abord hostile, adopte Lion. Et puis il a besoin d’un associé pour monter une affaire de lavage de voitures à Pittsburgh. La scène d’ouverture où les deux personnages s’apprivoisent est d’une grande drôlerie : chacun fait du stop de part et d’autre de la route en reculant ou avançant selon les mouvements de l’autre. C’est le début d’un road-movie d’ouest en est, en passant par Denver, à pied, en camionnette, en train de marchandises, de deux paumés. On suit les deux comparses dans leur périple fait de rencontres, de beuveries, de bagarres et aussi de prison. Malgré la volonté de Max et de Lion de s’en sortir, de se réintégrer, leurs rêves respectifs ne pourront se concrétiser.

« L’épouvantail » est une tragi-comédie qui oppose deux personnes aux caractères bien définis. Max est un homme bourru, devenu asocial en prison et qui ne connaît qu’un seul moyen de communiquer avec son prochain : la castagne ! Il ne rate d’ailleurs jamais une occasion de se battre : un mot de travers, un regard déplacé suffisent à le mettre en rogne. Face à lui, Lion est un innocent, un enfant qui n’a pas réussi à grandir malgré les cinq années passées dans la marine. Sa technique pour faire face aux épreuves est celle de l’épouvantail : pour lui , l’épouvantail n’effraie pas les oiseaux, il les fait rire et les désarme ; alors, face à l’adversité, Lion fait le pitre. Cette manière de régler les problèmes insupporte Max au début. Mais, comme dans tous les films où deux caractères s’affrontent, nos deux amis vont peu à peu apprendre à se supporter, à se connaître et à s’aimer. On peut juger de cette progression des sentiments à l’aune de deux scènes. Celle d’ouverture dont on a déjà parlé où les deux personnages s’évitent, et celle de clôture, déchirante, où ils sont forcés de se quitter. Max semble alors totalement perdu, ne pouvant imaginer de continuer son chemin sans Lion.

Ce film de Jerry Schatzberg a reçu la Palme d’Or à Cannes en 1973 et il ressort aujourd’hui dans une version restaurée. On ne peut que féliciter les cinémas, comme le Grand Action, de remettre à l’affiche ce chef-d’œuvre méconnu. Al Pacino et Gene Hackman sont remarquables tous les deux. Ils incarnent Max et Lion avec une grande justesse et de manière bouleversante. « L’épouvantail » est également une critique de la société américaine. Max et Lion sont pleins d’espoir, de projets mais l’Amérique ne laisse pas de place aux rêves des indésirables.

Les promesses de l'ombre de David Cronenberg

Le dernier film de David Cronenberg commence brutalement : deux morts et une naissance. Le premier mort est un russe dont on tranche la gorge chez le coiffeur. On apprendra plus tard que cet homme a été tué car il lançait des rumeurs sur le fils, Kirill (Vincent Cassel), du patriarche (Armin Mueller-Stahl) d’un clan de maffieux russes. La deuxième mort est celle d’une adolescente qui meurt en couches. Sa sage-femme, Anna (Naomi Watts), s’attendrit sur le nouveau-né orphelin. Anna trouve un carnet dans les affaires de la jeune mère décédée pour y chercher des traces de la famille du bébé. Ce carnet écrit en russe mène Anna vers un restaurant géré par le patriarche maffieux Semyon, son fils Kirill et son chauffeur-homme à tout faire Nikolaï (Viggo Mortensen). La candide Anna se lance alors dans une enquête qui lui permettra de découvrir les raisons de la mort de la jeune fille.

Cela va l’entraîner dans un milieu d’une noirceur incommensurable où le meurtre et la trahison sont rois. Le mal et le bien s’affronte une nouvelle fois chez Cronenberg mais, comme dans son précédent film « A history of violence », les apparences peuvent être trompeuses. Semyon semble un homme aimable, accueillant, attaché à sa famille. Il s’avère être en fait un monstre froid, machiavélique, prêt à tout pour protéger les siens et les apparences. Nikolaï, lui, paraît un homme sanguinaire (on le découvre en nettoyeur, coupant les doigts, arrachant les doigts d’un cadavre), brutal et sans remords. Il se révélera tout autre, cédant à la douceur et l’innocence d’Anna.

Le corps est très présent dans « Les promesses de l’ombre », comme dans la plupart des films de David Cronenberg. Chez le réalisateur canadien, le corps est dans tous ces états : tranché, découpé, noyé, tatoué. Le tatouage a un rôle essentiel dans ce milieu maffieux : il raconte l’histoire de celui qui le porte et donne aussi son grade, sa position dans le clan. Le corps de Nikolaï est au centre de cette thématique, sculptural, couvert de tatouages, notamment d’étoiles, signes de son entrée dans l’élite des maffieux. Ces étoiles sont au cœur d’une trahison qui se soldera par une scène de bagarre inouïe dans un hammam.

Les acteurs sont tous extraordinaires. Armin Mueller-Stahl joue l’ambiguïté du patriarche de manière magistrale. Vincent Cassel incarne avec excès un fils alcoolique, instable, dépravé, psychotique, mais finalement humain. Naomi Watts est comme toujours parfaite, pleine d’innocence dans ce monde brutal, obstinée, ne lâchant rien pour ce bébé orphelin qu’elle refuse d’abandonner. Viggo Mortensen, dont c’est le deuxième film avec Cronenberg (et on espère que ce duo se retrouvera de nouveau), est un acteur immense. Son visage de sphinx réussit à faire passer les émotions les plus opposées. On s’attache à ce personnage brutal, violent mais au fond tellement humain, tellement seul.

Ce film à la facture classique est un grand Cronenberg qui détourne les codes du thriller au profit de ses thèmes de prédilection. Le film se clôt par une scène bouleversante où Nikolaï et Anna se trouvent enfin. Le bien et le mal se rejoignent pour un court instant de sublime tendresse, mais pour mieux se séparer.