Sweeney Todd de Tim Burton

 

Une comédie musicale gothique, cela semble antinomique mais c’est ce qu’a réalisé Tim Burton avec « Sweeney Todd ». Le chant et le sang se mélangent dans ce film adapté d’un musical à succès de la fin des années 70 aux Etats-Unis et en Angleterre.

Le film s’ouvre sur l’arrivée d’un bateau sortant du brouillard dans le port de Londres. Deux hommes en descendent : un jeune homme et Sweeney Todd (Johnny Deep). Ce dernier revient dans sa ville pour accomplir sa vengeance. Jeune homme, il était barbier, avait une femme et une fille, était heureux en somme. Malheureusement, un homme, le juge Turpin (Alan Rickman), convoitait sa femme et il envoya Sweeney Todd au bagne pour la lui voler. Le passé du héros est évoqué par de courts flashbacks lumineux, respirant le bonheur et où le visage du héros est bien différent de celui découvert au début du film. On le retrouve dans des ruelles sombres, pauvres, sales, dignes de Jack l’Eventreur. Sweeney a un visage blafard, un costume sombre, une chevelure noire avec une mèche que la douleur a sans doute rendue blanche. Sweeney Todd a un physique typiquement burtonien, un croisement entre Edward aux mains d’argent et Mr Jack.

Il regagne son ancienne demeure et y trouve Mrs Lovette (Helena Bonham Carter) tenant une pâtisserie et qui vend les pires tourtes de Londres. Elle lui apprend que sa femme est morte et que le juge Turpin a adopté sa fille. Sweeney Todd ne pense plus alors qu’à sa vengeance, il imagine un plan macabre pour se débarrasser du juge Turpin aidé de la pâtissière. Ils vont s’entraîner sur des passants : lui tranche la gorge, elle les transforme en tourtes.

Dans le même temps, le jeune homme arrivé à Londres avec Sweeney tombe amoureux de sa fille qu’il va tout faire pour sauver. Les scènes entre les deux jeunes gens éclairent le film, nous éloignent de la noirceur de l’histoire. Sweeney Todd pourrait lui aussi goûter à un bonheur retrouvé avec Mrs Lovette qui se consume d’amour pour lui mais ce dernier n’a que son noir dessein en tête. Sweeney Todd ne sera comblé que lorsque le sang du juge Turpin aura coulé mais sa vengeance va l’emmener trop loin.

On retrouve l’ambiance désespérée chère à Tim Burton, Londres est une ville glauque, noyée dans le brouillard et les fumées de cheminées. Très peu d’espoir existe dans les bas-fond et l’esthétique utilisée est proche de l’expressionnisme.

Johnny Deep prête son visage lunaire au barbier de Fleet Street. Son visage passe de la démence à la mélancolie, on prend pitié de ce personnage à qui on a arraché sa vie. Johnny Deep est parfait dans ce rôle et il adhère totalement à l’esprit burtonien. Les collaborations entre Deep et Burton (« Edward aux mains d’argent », « Ed Wood », « Sleepy Hollow ») sont toujours un régal.

Helena Bonham Carter joue également une partition sur mesure, un personnage ambigu, peut-être encore plus fou et noir que celui de Sweeney Todd. A noter les seconds rôles : Alan Rickman ambigu et pervers à souhait, Sacha Baron Cohen campe un barbier italien haut en couleurs et plus vrai que nature.

Les chansons sont de Stephen Sondheim qui est à l’origine du spectacle datant de 1979 et ont été retravaillées par Tim Burton. Les chansons se collent assez bien dans la narration et on a droit à de beaux duos entre Johnny Deep et Helena Bonham Carter.

Après des expériences moins réussies comme « Big Fish », on retrouve l’univers de Tim Burton composé de freaks désespérés, marginaux et que la noirceur de la vie n’épargne pas.

 

Gone baby gone de Ben Affleck

 

 Les atmosphères poisseuses et les intrigues complexes des romans de Denis Lehane vous plaisent ? Vous retrouverez tout cela dans le premier film en tant que réalisateur de Ben Affleck. Et pour cause puisque ce film est adapté de Lehane où l’on croise ces héros récurrents Patrick Kenzie (Casey Affleck) et Angie Gennaro (Michelle Monaghan).

Le début de l’histoire semble clair : Kenzie et Gennarop, détectives privés, sont embauchés par une famille pour retrouver une petite fille disparue. L’intrigue se déroule à Boston, la ville de naissance des frères Affleck, on sent le regard amoureux de Ben pour sa ville à travers sa camera. La famille de la petite fille est confrontée à un déferlement médiatique et à une police qui semble dépassée. La famille compte sur Kenzie et Gennaro pour réactiver l’enquête grâcee à leur connaissance des réseaux souterrains de Boston. Kenzie et Gennaro découvrent que la mère de l’enfant a caché beaucoup de choses à la police. Elle est droguée et a subtilisé de l’argent à son dealer. Aidés par un policier Remy Bressant (Ed Harris), Kenzie et Gennaro se lancent à la recherche de ce dealer qui semble avoir une bonne raison d’avoir kidnappé l’enfant. Cette poursuite se conclura par une scène incroyable dans un parc de nuit où l’échange argent/enfant doit se faire. Camera à l’épaule, Ben Affleck suit la course des personnages dans le parc, on ne voit rien, on entend des coups de feu, le bruit d’un objet tombant dans l’eau et à l’image des détectives il nous est impossible de savoir ce qui s’est arrivé. La poupée de l’enfant de l’enfant est retrouvée dans l’eau et tous supposent que la petite fille s’y est noyée. L’enquête a échoué, le capitaine de la police (Morgan Freeman) démissionne. Patrick Kenzie, éprouvé par la mort de l’enfant, poursuit son travail et découvre que la réalité de cette enquête n’est pas celle à laquelle on a voulu lui faire croire.

L’intrigue est bien entendu très bien ficelée et réserve des rebondissements. Ben Affleck traduit parfaitement l’atmosphère des polars de Denis Lehane. Les personnages naviguent dans des endroits glauques, angoissants au milieu des dealers, des petites frappes, des pédophiles. Casey Affleck est formidable dans le rôle de Patrick Kenzie. Un personnage qui semble tout en retenue mais qui laisse transparaître une fêlure, une douleur, un malaise profond face au monde qu’il côtoie. Ed Harris campe un policier ambigu, adaptant ses principes aux situations rencontrées.

Le premier film de Ben Affleck est prometteur, il confirme le talent de son frère Casey et nous attendons la suite !

 

Into the wild

 

Au début des années 90, Christopher McCandless (Emile Hirsch) est un jeune diplômé avec un avenir tout tracé par ses parents : de longues études brillantes, une vie bourgeoise et respectable dans une banlieue suburbaine américaine. Mais le jour où son père (William Hurt) lui propose de lui offrir une nouvelle voiture pour le féliciter de sa réussite aux examens, Chris prend la décision de changer radicalement sa vie. Il refuse ce cadeau inutile à ses yeux et par le même coup la vie capitaliste qui va avec. Il largue les amarres de son ancienne vie pour partir à l’aventure, son but ultime : atteindre l’Alaska.

Le dernier film de Sean Penn est inspiré du livre de Jon Krakauer qui relate le véritable périple de Chris à travers l’Amérique. Il quitte sa Virginie natale, abandonne sa voiture, brûle ses derniers dollars et part chercher sa vérité. Il traverse de nombreux états américains : le Dakota, le Colorado, le Texas, l’Arizona, etc…Ce voyage utopique se fait seul, à pieds mais Chris croise le chemin de nombreux personnages qui s’attachent à lui. Un couple hippie, qu’il rencontre par deux fois sur sa route, dont la femme (Catherine Keener) voit en lui son propre fils parti lui aussi sans donner de nouvelles. Un ouvrier agricole (Vince Vaugh) libre et fantasque qui embauche Chris pour lui permettre de poursuivre son voyage. Un vieil homme qui reprend goût à la vie à son contact et souhaite l’adopter. Mais rien ni personne ne peut détourner Chris de sa quête d’absolu. Il lit et vénère Thoreau, Emerson et London. Son refus de notre société de consommation et son repli vers la nature se rapprochent des idéaux de ces écrivains et surtout de ceux de Thoreau vivant en ermite dans une cabane en bois. Le retour à la nature de Chris n’est pas qu’idéaliste, il est aussi dû à des problèmes familiaux. Le père de Chris a eu en effet un autre fils avec une première femme qu’il a tous deux abandonnés. Chris découvre ce secret et veut s’éloigner des mensonges de sa famille sans laisser de traces. Il parvient ainsi en Alaska et réussit à y vivre plus de cent jours. Mais la malnutrition, la méconnaissance du terrain auront raison de lui.

Les idéaux portés par Christopher McCandless sont évidemment proches de ceux de Sean Penn, « Into the wild » en devient politique. Le réalisateur y sacralise la liberté, le refus du gaspillage de nos sociétés modernes, le rapprochement de la nature, la poursuite de ses rêves mais aussi les rapports humains. Chris se rend compte une fois seul en Alaska que le seul bonheur réel est celui que l’on partage. Ces idées humanistes sont servies par un acteur exceptionnel : Emile Hirsch que l’on découvre. Il habite totalement le rôle, se donne passionnément.

« Into the wild » est un film lumineux au service d’un personnage plein d’humanité, de sensibilité, déterminé à poursuivre son rêve jusqu’au bout.

 

Actrices de Valeria Bruni-Tedeschi


« Actrices» est la nouvelle collaboration cinématographique de Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky. Elles ont écrit ensemble le scénario et c’est Valeria Bruni-Tedeschi qui passe derrière la camera pour raconter une expérience douloureuse en tant qu’actrice. Marcelline (Valeria Bruni-Tedeschi) est engagée pour jouer Natalia Petrovna dans « Un mois à la campagne » de Tourgueniev au théâtre des Amandiers de Nanterre. Les premières répétitions se passent plutôt bien, Marcelline retrouve d’anciens amis dont Nathalie (Noémie Lvovsky) l’assistante du metteur en scène qui n’a pas réussi à percer en tant d’actrice. Rapidement les répétitions tournent au cauchemar pour Marcelline en raison de ses caprices (son corps refuse de porter une robe verte, elle n’arrive pas à ouvrir une porte en scène) et des extravagances du metteur en scène (Matthieu Amalric). Celui-ci par exemple marcher ses acteurs au rythme du métronome car il faut trouver la démarche du personnage pour que le reste suive, il ne veut d’ailleurs pas de sentiments mais uniquement des corps. Marcelline se perd en Natalia Petrovna, les sentiments se mélangent entre fiction et réalité ; Marcelline ne sait plus si elle est amoureuse du jeune acteur qui joue le précepteur dans la pièce (Louis Garrel) ou si seule Natalia Petrovna l’aime.

Mais « Actrices » n’est pas qu’un film sur le métier d’acteur, Valeria Bruni-Tedeschi nous parle aussi du temps qui passe. Marcelline a 40 ans, est célibataire et vit encore avec sa mère (Marisa Borini). Cette mère est odieuse avec sa fille, elle ne lui épargne aucune critique et lui dit qu’elle est « une vieille petite fille stupide » ! Marcelline sait que le temps est compté, sa gynécologue lui explique que si elle veut un enfant c’est presque trop tard. Elle cherche du coup à tout prix un père pour son enfant et va même jusqu’à proposer à un prêtre de coucher avec elle. Marcelline est poursuivie par son passé, par des relations non ou mal achevées. Elle voit des fantômes : celui de son père trop aimé (Maurice Garrel), celui de son premier amour mort trop jeune (Robinson Stevenin). Elle finit même par voir Natalia Petrovna (Valeria Golino) qui la poursuit dans les rues de Paris.

Marcelline est à la dérive, elle s’enfonce dans la crise aussi bien personnelle que professionnelle à un moment de la vie où l’on fait des bilans. Valeria Bruni-Tedeschi n’épargne rien à son personnage, Marcellin en prend plein la figure pendant tout le film. La réalisatrice tire sa comédie vers le burlesque à la manière de Woody Allen : Marcelline prie la Vierge d’avoir un enfant mais éteint le cierge en parlant, elle se casse la figure sur scène en se prenant les pieds dans le tapis, enfin elle se fait entarter lors d’un repas.

Le casting est à l’unisson du grain de folie de Marcelline, tous les acteurs incarnent des personnages décalés, proches eux aussi du pétage de plomb. Matthieu Amalric-le metteur en scène hurle ses idées ; Nathalie-Noémie Lvovsky tombe amoureuse du metteur en scène et est prête à l’attacher pour obtenir un baiser ; Marisa Borini-la mère est tyrannique avec sa famille et drague son jeune professeur d’anglais. On vous conseille donc le deuxième film de Valeria Bruni-Tedeschi, beaucoup plus drôle que le premier, une comédie rythmée par l’énergie du désespoir de Marcelline.

La graine et le mulet de Abdellatif Kechiche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La graine et le mulet » s’ouvre sur une scène qui se révèlera décisive pour la destinée du personnage principal du film Slimane (Habib Boufares). Nous sommes à Sète, sur un bateau qui fait visiter le port aux touristes. Le jeune guide d’origine maghrébine descend au niveau inférieur pour retrouver sa maîtresse. Ce jeune homme est le fils de Slimane que nous découvrons ensuite sur un chantier de retape de bateaux. Slimane se fait réprimander pour sa lenteur et son patron lui explique qu’il serait bon qu’il prenne sa retraite. Tout le monde voudrait que Slimane renonce à sa vie actuelle, ses fils lui disent même qu’il devrait penser à rentrer au bled étant donné son âge. Mais Slimane refuse de baisser les bras, il rachète un vieux bateau et veut en faire un restaurant. C’est un moyen pour lui de continuer à exister et de laisser quelque chose à ses nombreux enfants : ceux qu’il a eus avec sa première femme Souad et Rym (Hafsia Hersi) la fille de sa nouvelle compagne. C’est cette dernière qui va accompagner Slimane dans les arcanes de l’administration française. Slimane est un homme qui parle peu, qui n’a pas appris à se défendre, à s’imposer. Rym est une jeune fille au sang chaud, au verbe fougueux et toujours sur la défensive. Elle croit dès le départ au projet de Slimane contrairement aux autres enfants de celui-ci. Elle est d’ailleurs la seule à y croire, les autorités et les banquiers ont du mal à visualiser un restaurant de couscous dans la carcasse acquise par Slimane. Le restaurant n’a d’ailleurs qu’un seul plat au menu : l’extraordinaire couscous de poisson de Souad, l’ex-femme de Slimane. Ce couscous nous donne une des plus belles scènes du film. Souad invite toute la famille à venir partager un couscous chez elle et tous se doivent d’être présents malgré les tensions qui existent dans les couples. Le couscous créée le lien entre les différents membres de la tribu et même avec l’absent, Slimane, pour qui Souad garde toujours une grande assiette. La scène est longue, semble improvisée tellement on touche à la vérité des personnages, c’est une véritable famille qui nous accueille chez elle et nous fait partager ce moment de communion.

Slimane organise, une fois le bateau rafraîchi, une grande soirée pour convaincre les réticents que son projet de restaurant est viable. Toute la famille de Slimane est réunie pour l’aider à mener à bien la soirée. C’est là que le drame va se nouer. Le suspens s’amplifie à la fin du film avec une alternance de scènes, s’entrecroisent à un rythme de plus en plus rapide la danse du ventre de Rym et la course folle de Slimane pour sauver son restaurant.

Ce film est magnifique, c’est une extraordinaire réussite. On est au cœur du quotidien de cette famille, qui semble banal mais les personnages ont une immense force de caractère. Les acteurs y sont bien évidemment pour beaucoup, la jeune Hafsia Hersi illumine l’écran de ses apparitions, elle imprime l’écran de sa présence. Habib Boufares, malgré son mutisme, nous fait sentir la détermination implacable de Slimane, son envie de changer son destin. Mention spéciale à Bruno Lochet, seul français de souche dans la tribu, toujours juste, toujours un peu clown triste, il mériterait d’être plus présent dans notre cinéma.

Abdellatif Kechiche nous parle de la famille au sens large, celle que l’on a enfantée, celle aussi que l’on s’est choisie (aussi bien la nouvelle compagne que la troupe d’amis). L’entraide est la notion la plus importante, elle permet de franchir tous les obstacles, de réaliser tous les projets et d’alléger le poids de la vie.

Kechiche nous montre également une intégration réussie malheureusement pas pour le meilleur ici ! Le patron de l’atelier de rénovation des bateaux dans le port de Sète remplace de nombreux employés, il ne veut plus embaucher de français qui lui coûtent trop chers mais uniquement des immigrés. Slimane fait partie de ces français éjectés du monde du travail.

« La graine et le mulet » est un grand film tout en spontanéité, en vérité et servi par une troupe d’acteurs exceptionnels.

Last exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr

 

 

 

 

 

 

 

Ami lecteur si tu apprécies le travail d’Anna Gavalda, de Marc Levy ou de Paolo Coelho, passe ton chemin, le livre dont nous allons parler n’est pas pour toi.

« Last exit to Brooklyn » est le premier livre écrit par Hubert Selby Jr (1928-2004) en 1964. Cet ouvrage est composé de six nouvelles sur la vie quotidienne trash d’habitants de Brooklyn. La violence domine ce quartier urbain de New York et contamine tous les êtres humains, même la cellule familiale est gangrenée. La vision que nous propose Selby est véritablement cauchemardesque. Les personnages de ce quartier se croisent dans les nouvelles et sont tous à l’origine de leur malheur, on ne ressent pas de pitié pour eux. Trois nouvelles sont plus marquantes que les autres. « La reine est morte » nous narre l’histoire de Georgette, un travesti amoureux d’un ex-taulard. Elle fait des pieds²et des mains pour plaire à Vinnie qui n’a bien sûr qu’une idée en tête : lui arracher du fric ou de la drogue. Georgette est une midinette sous benzédrine, incapable d’affronter la réalité et prête à tout pour avoir cet homme qui ne lui répond que par des coups.

« Tralala » est l’histoire d’une déchéance, d’un délabrement progressif. Tralala a couché avec un homme pour la première fois à 15 ans et elle en fait petit à petit son métier. Les hommes l’entretiennent u début, elle leur dérobe leur argent puis se fait payer. Elle boit de plus en plus et sa tenue se transforme en vieilles fripes. Elle finit battue à mort dans une décharge, étendue nue et totalement humiliée par une bande d’hommes croisée dans un bar.

La plus volumineuse nouvelle est « la grève ». Harry Black est un syndicaliste redouté par sa hiérarchie, toujours à l’affût de la moindre infraction au règlement de l’usine. Harry le fait d’ailleurs plus pour ennuyer les patrons que par véritable solidarité avec les autres ouvriers. Il profite de quelques semaines de grève pour prendre du bon temps dans le local loué par le syndicat. Il y picole beaucoup, y invite ses amis et y a une révélation sur sa vie sexuelle : il préfère les travestis à sa femme qu’il dédaigne et méprise chaque jour. Cette découverte l’entraîne dans un désir sexuel de plus en plus irrépressible que les travestis rencontrés n’arrivent pas à combler. Harry Black finit lui aussi roué de coups dans une décharge après avoir poussé sa perversité trop loin.

La dernière nouvelle est quant à elle un enchevêtrement d’histoires qui sont celles des habitants d’un même immeuble. S’y concentrent toute la noirceur, la violence, la misère domestique, la cruauté décrites par Selby dans les autres nouvelles.

Hubert Selby Jr nous entraîne dans un monde infernal, servi par une écriture crue, sans concessions et sans arrondis. Le style est glacial, sec pour nous présenter un monde sans amour, sans humanité, un monde uniquement capable de violence et d’humiliation de l’autre. Selby nous montre une autre Amérique, celle qu’il connaît et qui reste dans l’ombre. Tous les personnages sont des êtres perdus, noyés dans leur quotidien sordide et à qui rien ne peut sourire. Dans ce quartier, rien ne semble pouvoir changer, aucun personnages ne peut s’extirper de la gangue de violence, le rêve américain n’est pas pour eux.

American gangster de Ridley Scott

C’est tout d’abord l’histoire d’une formidable réussite commerciale. A la mort de son mentor en 1968, un caïd de Harlem, Frank Lucas (Denzel Washington) reprend le flambeau, mais va dépasser son maître. Son coup de génie : grâce au mari d’une cousine, soldat au Vietnam, il s’approvisionne en héroïne pure et se charge de l’acheminer aux Etats-Unis avec la complicité de l’armée. Directement du producteur au consommateur. Se passant d’intermédiaires, il peut inonder les rues de New York d’une came excellente et bon marché, la Blue Magic. Il oblige par la force et la négociation ses concurrents à se plier à ses conditions. Les affaires deviennent vite florissantes. Frank fait alors venir sa famille, nombreuse et pauvre, du sud, et la regroupe dans une superbe villa qu’il achetée pour sa mère. L’entreprise devient familiale quand il fait de ses frères ses associés et ses hommes de main. Bon fils, bon mari, gangster craint, respecté et prospère, tout va pour le mieux.

C’est sans compter sans Ritchie Roberts (Russel Crowe) dont on suit parallèlement l’itinéraire. Flic des stups, on le charge de diriger une équipe spécialement créée pour éradiquer le trafic d’héroïne qui ravage New York au début des années 70. Roberts est un type foncièrement honnête, à tel point qu’il a ramené un jour au commissariat plusieurs millions de dollars sur lesquels il aurait pu faire main basse en toute impunité. Depuis il est l’objet des sarcasmes et du mépris de ses collègues. Pour mener à bien sa mission, Roberts devra donc lutter contre les trafiquants, bien sûr, mais aussi contre des flics locaux très corrompus.

« Pour vivre heureux, vivons cachés ». Telle pourrait être la morale de ce film. Alors qu’il se rend à un combat de boxe de Mohammed Ali, Frank est habillé d’un manteau et d’un chapeau de fourrure que lui a offerts sa femme. Attifé de la sorte, de plus placé dans les premiers rangs et en conversation avec un caïd italien surveillé par la police, Frank attire l’attention de Roberts. Ce sera le début de la chute de Frank Lucas, lâché peu à peu par sa femme et sa mère. « On n’est jamais trahi que par les siens » : autre morale de cette histoire.

Voilà un très bon Ridley Scott, réalisateur qui alterne le bon (Blade Runner, Thelma et Louise), le moins bon (Gladiator), voire le médiocre (1492 : Christophe Colomb, Kingdom of heaven). Un peu lent au démarrage, ce film, inspiré par l’histoire vraie de l’ascension et la chute d’un trafiquant de New York entre 1968 et 1973, m’a progressivement captivé. D’une durée de près de 2h40, le rythme soutenu de la mise en scène, le jeu impeccable des acteurs, la montée en puissance dramatique et la reconstitution seventies de New York, ont fait que jamais mon attention ne s’est relâchée

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee

« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » est le seul et unique livre publié de Nell Harper Lee. Sorti en 1960, il obtient le Prix Pulitzer en 1961 et il est considéré comme un livre-culte aux Etats-Unis.

Jean Louise Finch surnommée Scout nous raconte une partie de son enfance à Maycomb, Alabama. L’histoire se déroule durant la Grande Dépression et notre héroïne a alors 10 ans. Elle est entourée de son grand frère Jem et de son père avocat Atticus. La mère est morte et Atticus élève ses enfants avec l’aide de Calpurnia, la femme à tout faire noire. Scout est un garçon manqué, un casse-cou qui suit son frère partout. Les enfants sont assez libres et nous font penser aux aventures de Tom Sawyer. Avec leur ami Dill, ils passent leur temps à espionner la maison voisine, celle de Boo Radley. Celui-ci aurait agressé son père et ce dernier ne voulant pas que son fils aille à l’asile l’aurait gardé reclus dans la maison. Plus personne n’a revu Boo depuis 15 ans, voilà un mystère passionnant pour nos trois enfants qui se lancent dans des expéditions trépidantes autour de la maison.

Scout découvre également l’école mais elle supporte mal les contraintes et les brimades. Elle qui sait déjà lire grâce à son père, ne comprend pas que la maîtresse s’emporte contre elle à ce propos. Jem est lui aussi différent à l’école, il prend ses distances avec elle. Scout a du mal à voir son frère grandir et elle n’est pas pressée de devenir adulte. Des évènements vont l’y aider.

Atticus est en effet commis d’office dans un procès, un homme noir est accusé d’avoir violé une femme blanche. Contre l’avis de ses amis, il accepte de défendre cet homme car Atticus est un idéaliste, droit et intègre. Les enfants suivent le procès et découvrent un monde cruel, plein de racisme et de préjugés. Atticus fait d’ailleurs plus que défendre l’accusé, il prouve son innocence mais cela n’aura pas l’effet escompté dans ce Sud si violent. Ce procès pour Jem et Scout est aussi l’occasion de mieux connaître leur père qui fait preuve d’un courage exemplaire. Il étonne aussi ses enfants quand il réussit à abattre de loin un chien enragé, alors qu’ils le pensaient trop vieux pour une quelconque activité physique.

Ce magnifique roman initiatique cumule plusieurs thématiques : l’enfance joyeuse et libre, la découverte du monde des adultes avec ses contraintes et celle du racisme, des préjugés. La fin de l’innocence pour Scout nous est racontée avec une grande intelligence et beaucoup d’humour. Harper Lee nous conte cette histoire sans melo, sans pathos, et il n’y a pas de fin moralisatrice. Scout apprend les nuances, rien ni personne n’est jamais totalement mauvais ou totalement bon et on ne peut juger personne à la va vite. Boo Radley est au centre pour Scout de cette nouvelle vision du:monde. Ce livre se passe dans les années trente en Alabama mais il traite d’idées universelles, ce qui explique sans doute son succès. Truman Capote, ami d’enfance de Harper Lee, se vanta même d’être l’auteur d’une grande partie de l’ouvrage : la cabotin semblait jaloux d’une telle réussite !

A souligner, car c’est assez rare, l’excellente adaptation réalisée par Robet Mulligan en 1962 et intitulée « Du silence et des ombres ». Gregory Peck remporta l’oscar du meilleur acteur pour son interprétation d’Atticus. Scout Finch nous offre deux chefs-d’œuvre, pas si mal pour une fillette de 10 ans !

L'héritage d'Esther de Sandor Marai

Sandor Marai est un écrivain hongrois, né en 1900 à Kassa et qui se donna la mort en 1989 à San Diego. Il fut contraint de quitter son pays en 1948 sous la pression du régime communiste. « L’héritage d’Esther » est un court roman publié en 1939 et qui condense les thématiques et le style de Marai.

Esther vit à l’écart du monde dans une maison menaçant de tomber en ruines. Son univers se réduit à quelques personnes : Nounou qui vit avec elle et est entré dans la famille d’Esther très jeune, Laci le frère, Endre et Tibor les amis qui l’ont tous deux demandée en mariage sans succès. Toute cette petite troupe se retrouve tous les dimanches dans la vieille maison et la vie d’Esther est rythmée par les habitudes. Mais l’annonce d’une visite va tout bouleverser, il s’agit du retour de Lajos parti depuis de longues années. Il fut camarade d’université de Laci, fit la cour à Esther avant d’épouser sa sœur, Selma. Lajos est voleur et un menteur, il doit de l’argent, a fait des promesses à tout le monde. Il a totalement dépouillé Esther de son argent, de son amour, de sa vie. Et le voilà de retour comme si tout était oublié. Chacun se remémore les travers de Lajos mais une fois celui-ci arrivé, tous sont de nouveau hypnotisés par son charisme, sa prestance. Esther est comme les autres, elle ne résiste pas à Lajos. Pire, elle se retrouve accusée par lui et par sa fille de les avoir abandonnés à la mort de Selma. Esther ne se défend pas, elle est comme une somnambule face aux accusations. Lajos est venu pour une bonne raison : prendre à Esther la seule chose qui lui reste, sa maison. Et ce qui semble impensable arrive, Esther renonce à tout pour cet homme qui a ruiné sa vie, car ce qui a été commencé doit être achevé.

Le personnage d’Esther semble frappé par la fatalité, élément toujours si présent chez les romanciers d’Europe de l’Est. Elle a abdiqué son droit à la vie au profit de celui de Lajos.

Le monde étroit et austère d’Esther nous est rendu par l’écriture sèche de Sandor Marai. La psychologie de chaque personnage est nette et rapidement dessinée. Le drame qui se joue dans ce presque huit-clos est inéluctable et l’atmosphère est lourde dès le départ. L’auteur excelle dans les face-à-face où les personnages confrontent leur vision du passé. Esther est une victime et accepte de le rester jusqu’au bout. Ce petit livre est un beau diamant, mais un diamant noir où le malheur semble la seule manière de vivre.

Un baiser s'il vous plaît d'Emmanuel Mouret

« Un baiser s’il vous plait » est un film joliment atypique, presque suranné. C’est un film léger sur les baisers et leurs conséquences.

Emilie (Julie Gayet) et Gabriel (Michaël Cohen) se rencontrent à Nantes et décident de passer la soirée ensemble. A la fin de celle-ci, Gabriel cherche à embrasser Emilie qui refuse en arguant que l’on ne connaît pas toujours les conséquences d’un baiser. Elle se lance alors dans le récit d’une histoire expliquant son refus.

Cette histoire est celle de Julie (Virginie Ledoyen) et Nicolas (Emmanuel Mouret) qui sont amis de longue date et partagent tout. Julie est mariée à Claudio (Stefano Accorsi) tandis que Nicolas n’arrive pas à trouver l’amour. Ce qui lui pose bien entendu problème car en attendant le grand amour, il est en manque de tendresse et de contacts physiques. Nicolas propose à Julie de le soulager, de coucher avec lui juste pour assouvir son besoin d’affection. Elle accepte mais ce qui ne devait pas avoir de conséquences va en avoir beaucoup. En effet, les deux amis ne peuvent plus se passer l’un de l’autre et ils se rendent vite compte qu’ils sont tombés amoureux. Julie culpabilise et ne souhaite pas rendre malheureux son mari. Elle imagine avec Nicolas un stratagème pour que Claudio tombe amoureux d’une autre jeune femme (Frédérique Bel). Les sentiments ne se commandant pas, les choses ne se dérouleront pas comme Nicolas et Julie l’avaient imaginé.

Ce film fait bien sûr penser à ceux d’Eric Rohmer, Mouret partage avec lui l’amour des dialogues ciselés et l’expression des sentiments. On pourra trouver l’œuvre de Mouret trop bavarde, les personnages expliquant perpétuellement les actes qu’ils ont ou vont accomplir. Mais c’est aussi ce qui donne au film son charme suranné et irréel. Personne dans la réalité ne glose à ce point sur l’amour et ses conséquences !

C’est aussi un film lumineux, les situations ne sont jamais vraiment dramatiques et plutôt prises avec légèreté. Le décor traduit cela avec des couleurs claires, du mobilier épuré. Le casting est parfait : Emmanuel Mouret est tout dans la timidité et la maldresse, Virginie Ledoyen dans le déni de ses sentiments, Frédérique bel dans la naïveté, Julie Gayet et Michaël Cohen forment un joli couple tout en pudeur.

Les différentes histoires d’amour s’entrecroisent et pour finir personne ne se retrouve seul. C’est un film qui dédramatise les jeux de l’amour et du hasard.