L'abbé Jules d'Octave Mirbeau

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L’Abbé Jules n’est pas un ecclésiastique comme les autres. Son caractère difficile se manifeste dès son enfance : « Jamais on n’avait vu un enfant comme était Jules : sournois, tracassier, cruel, il ne se plaisait que dans les méchants tours. Son frère et sa sœur avaient beaucoup souffert de lui, et sa mère se désespérait, car elle avait beau supplier ou punir, réprimandes et prières ne faisaient que surexciter son indomptable nature. » Quelle n’est pas la surprise de cette dernière lorsque Jules lui annonce qu’il veut entrer dans les ordres : « Je veux me faire prêtre, nom de Dieu ! …Prêtre, sacré nom de Dieu ! » Sa mère croit alors avoir donné naissance à l’Antéchrist.

Jules blasphème, ment, manipule, par ambition et par zèle pour la religion. Il méprise ses condisciples, souvent des fils de paysans ayant choisi cette carrière pour avoir une vie facile, et qu’il voit comme des lourdauds paresseux et ignorants. Il se révolte contre un clergé prêt à toutes les compromissions pour garder ses privilèges dans cette France républicaine de la fin du XIXème siècle. Emporté par sa fougue, il provoque le scandale à l’évêché où il était secrétaire, et est contraint d’accepter une cure dans un village. C’est le début de sa chute et du repli sur lui-même. « Ce qu’il me faut ?…Le sais-je ?…Autre chose, voilà tout !…Je sens qu’il y a en moi des choses…des choses…des choses refoulées et qui m’étouffent, et qui ne peuvent sortir dans l’absurde existence de curé de village, à laquelle je suis éternellement condamné…Enfin, j’ai un cerveau, j’ai un cœur !…j’ai des pensées, des aspirations qui ne demandent qu’à prendre des ailes, et à s’envoler, loin, loin…Me battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne…je ne sais pas…mais curé de village !… »

L’Abbé Jules est un personnage en révolte contre la société étriquée de son temps et contre lui-même. Tiraillé entre des idéaux d’ascète et une chair faible, libidineuse, il doit sans cesse combattre sa nature volcanique, ses « instincts mauvais ». Epuisé et vaincu par cette lutte, il finira sa vie en reclus, fuyant la société de ses semblables, ne croyant plus en Dieu, se réfugiant dans l’amour de la nature et prônant un « anarchisme vague et sentimental ».

Ce roman est donc le portrait drôle, féroce et émouvant d’une personnalité extrême et complexe, qui demeure sa vie durant une énigme pour les autres, et pour Jules lui-même. Il nous est narré par un jeune garçon d’une dizaine d’années, son neveu, d’abord effrayé puis intrigué, qui porte un regard dénué du moindre jugement sur cet oncle singulier et mystérieux.

Mais c’est aussi bien sûr à une violente charge anticléricale que se livre ici Octave Mirbeau (1848-1917), journaliste et écrivain, anti-capitaliste, pacifiste et proche des anarchistes. Il dessine le tableau sans complaisance d’une bourgeoisie provinciale étroite d’esprit, conformiste et toute imprégnée de sa respectabilité. Il est par ailleurs l’auteur, dans le même esprit, du Journal d’une femme de chambre, adapté au cinéma par Luis Buñuel. Un auteur et une œuvre injustement méconnus !

Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald

« La balancelle grince sur la galerie extérieure de la demeure d’Austin ; une luciole phosphorescente tourne férocement autour des clématites ; un essaim de phalènes se presse vers l’holocauste doré de la lampe du vestibule ; des ombres effleurent la nuit du Sud, comme de lourds chiffons mouillés gonflés de la capacité d’oubli qu’elle puise de son côté à même la chaleur noire. Des plantes grimpantes se traînent mélancoliquement, tampons d’ouate sombre sur des treillis de fil de fer. » C’est dans ce Sud des Etats-Unis que vit la famille Beggs. Millie et Austin Beggs ont trois filles : Dixie, Joan et la benjamine Alabama qui est l’héroïne du roman. Austin est juge, il est droit, solitaire et laisse ses filles vivre comme elles le souhaitent. Pour Alabama, la vie ne doit être que moments légers et joyeux. La guerre pourrait gâcher la douceur de cette vie mais bien au contraire elle va l’accentuer. Alabama voit défiler les uniformes à sa porte pour flirter. C’est ainsi qu’elle rencontre et tombe amoureuse du lieutenant David Knight. Une fois la guerre finie, ils se marient et partent vivre à New York où David ambitionne de devenir un artiste reconnu. C’est dans l’élégante New York que les Knight commencent à profiter de la vitalité, de l’ivresse des années folles.

Suivant la mode, ils partent en France et choisissent la Riviera pour l’été malgré les avis contraires. « Leurs amis s’attendaient qu’ils soient piqués à mort par les moustiques français et qu’ils ne trouvent rien d’autre à manger que de la chèvre. Ils leur dirent qu’ils ne devaient pas s’attendre à trouver le tout-à-l’égout sur la Méditerranée et leur rappelèrent même qu’il serait bon d’emmener une malle de boîtes de conserve. » Ils s’installent à St Raphaël où leur vie festive ne fait que continuer. « Une poignée de gens gaspillaient leur temps à être heureux et gaspillaient leur bonheur à être du temps incarné, à côté des palmiers cuits et des vignes séchées qui s’agrippaient de leurs griffes aux terrasses argileuse. » Laisser le temps s’écouler en buvant de l’alcool ne suffit pas à Alabama, elle s’ennuie. Elle se met à flirter et l’image du couple parfait se fendille.

Les Knight quitte le Sud pour rejoindre Paris. Dans la capitale, les années folles semblent battre plus fort. De nombreux américains s’y trouvent et y boivent sans fin. David écume les fêtes, rencontre les personnes qui comptent et qui peuvent acheter ses toiles. Alabama se sent de plus en plus seule et décide de devenir danseuse. Elle ne peut plus se contenter d’être la femme de David. A force de travail, de douleur, elle est embauchée comme ballerine à Naples. Malheureusement son rêve est de courte durée, blessée à la jambe elle doit rejoindre les Etats-Unis avec sa famille.

« Accordez-moi cette valse » est l’unique roman de Zelda Fitzgerald (1900-1948), l’épouse de Francis Scott Fitzgerald. Le couple est resté le symbole des années folles, « Gatsby le magnifique » le roman phare de ces années 20. Le livre de Zelda est largement autobiographique. Son père était membre de la cour suprême de justice et un avocat reconnu. Comme son personnage, l’enfance de Zelda fut insouciante et gâtée. Elle aussi rencontra son mari pendant la guerre. Mais Alabama-Zelda ne trouve pas chez son mari la même attention que celle de son entourage. Il cherche la gloire, l’argent, la reconnaissance. Zelda éprouva aussi le besoin de s’exprimer, de rivaliser avec la célébrité de son mari. Elle ne pouvait se contenter de l’ombre, Zelda s’est essayé à la peinture, la danse et l’écriture. Son roman évoque tout cela en évitant de parler de sa maladie. Zelda commença à sombrer vers 1925, on pense qu’elle était schizophrène ou bipolaire. Elle fit de nombreux séjours en hôpitaux psychiatriques, c’est dans l’un d’eux qu’elle meurt à la suite d’un incendie. F.S Fitzgerald nous parle de son couple dans « Tendre est la nuit », « Accordez-moi cette valse » est la réponse de Zelda, un être de lumière que l’on a trop souvent réduit à ses échecs. La réédition de son livre nous permet de découvrir que dans la famille Fitzgerald, Francis Scott n’était pas le seul à avoir du talent.

Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry

« Soyez sympa, rembobinez » était la prescription inscrite sur les VHS des vidéoclubs, c’est dorénavant le titre du quatrième long-métrage de Michel Gondry.

A Passaic, dans le New Jersey, M. Fletcher (Danny Glover) tient un petit vidéoclub de quartier, le seul probablement de tous les Etats-Unis à avoir encore des VHS ! L’immeuble vétuste est amené à être démoli par la municipalité et le vidéoclub n’est plus assez rentable. M. Fletcher veut éviter cela à tout prix et part étudier en cachette la concurrence des vidéoclubs louant des DVD. Il laisse son commerce à son jeune employé Mike (Mos Def) en l’exhortant de ne pas y laisser entrer Jerry (Jack Black), le meilleur ami du jeune homme. Cette demande de M. Fletcher donne lieu à des scènes très cocasses. Il écrit son message sur la vitre d’un train, à l’envers pour Mike qui ne le comprend pas. Mike cherchera un moment la signification de ce message jusqu’à ce que celui-ci lui apparaisse physiquement. L’ingéniosité de Michel Gondry est manifeste dans ce type de scène.

Mais pourquoi M. Fletcher interdit-il l’entrée de son magasin à Mike ? On le comprend très vite car Mike est personnage plus que farfelu. Il vit dans une caravane à côté d’une centrale électrique et dort avec une passoire sur la tête pour éviter les mauvaises ondes. Il veut d’ailleurs saboter la centrale et entraîne Mike une nuit dans ce but. La scène est très drôle, les deux hommes se sont camouflés à la manière du grillage qui entoure la centrale. Le sabotage échoue et Jerry prend une décharge électrique. Le lendemain, il passe au vidéoclub et son corps devenu magnétique efface toutes les bandes VHS ! C’est la panique d’autant plus quand une amie de M. Fletcher, Mme Kimberley (Mia Farrow), vient chercher « Ghostsbusters » ! Les deux hommes sont heureusement plein d’imagination et ils vont suéder le film. Suéder un film, terme inventé pour l’occasion, c’est le retourner avec tout ce que l’on peut avoir sous la main. On a donc droit à un remake fantaisiste du film dans une bibliothèque municipale avec sacs plastiques faisant office de fantômes, guirlandes de noël pour les exterminer,etc…On se dit bien entendu que la supercherie sera vite démasquée mais en fait la version suédée plaît. Les clients redemandent des films suédés. Mike et Jerry tournent tout ce qui leur est demandé : « Rush hour 2 » (Jack Black en Jackie Chan est à se tordre de rire), « Robocop », « King Kong » et même « Le roi lion » ! Devant la demande exponentielle, les deux copains font de plus en plus appel aux gens du quartier qui évidemment sont ravis d’emprunter les films dans lesquels ils ont tournés.

M. Fletcher est assez étonné à son retour de voir la queue devant son vidéoclub. Il adhère aux films suédés et y participe dans un remake de « Miss Daisy et son chauffeur ». Miss Daisy est interprété par Mia Farrow qui nous évoque « La rose pourpre du Caire » de Woody Allen où une jeune femme passait littéralement de l’autre côté de l’écran de cinéma.

Malheureusement, l’ensemble des films suédés est détruit à cause des droits d’auteurs et la municipalité arrive avec les pelleteuses. La petite communauté décide de tourner un dernier film original cette fois. Le film raconte la vie d’un jazzman, Fats Waller, qui serait né dans l’immeuble où se situe le vidéoclub. Fats Waller est très présent dans le film et la vie de M. Fletcher qui fait vivre sa légende. Tous les habitants du quartier tourne dans le film dont les images apparaissent dès l’ouverture de « Soyez sympas, rembobinez ». Michel Gondry clôt son œuvre par le visionnage joyeux de ce film dans le film.

« Soyez sympas, rembobinez » est un film particulièrement réjouissant, les films suédés se tournent dans la bonne humeur et soudent les habitants de Passaic. Michel Gondry, grand bricoleur dans l’âme, nous montre que l’invention est toujours payante. La créativité dont font preuve Mike et Jerry plaît plus que les films hollywoodiens d’origine. Les films amateurs sont plus inventifs que les blockbusters formatés. « Soyez sympas, rembobinez » est un film militant pour le cinéma amateur, pour le bricolage qui oblige à plus d’imagination, à plus de liberté.

Monsieur Zéro de Jim Thompson

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Clinton Brown est un petit reporter dans un journal local de Pacific City, en Californie. Il est sarcastique, méprisant, agressif, en un mot imbuvable avec son entourage, en particulier avec son rédacteur en chef, Dave Randall, qui fut également son supérieur pendant la seconde guerre mondiale, voilà dix ans de cela. Mais pourquoi est-il si méchant ? Parce que…Brownie a perdu sa virilité en sautant sur une mine pendant la guerre, par la faute de Randall. Depuis, perclus de remords, ce dernier se sent tenu de venir en aide à Brownie, en le faisant embaucher dans les journaux où il travaille, et en supportant tant bien que mal ses sarcasmes. Pour comble de malchance, Brownie est beau gosse. Il attire les femmes, alors qu’il ne peut leur offrir ce qu’elles attendent de lui. Sa femme Ellen, avec qui il a rompu depuis son « accident », ne cesse de le relancer pour reprendre la vie commune, mettant Brownie au supplice. Ignorant tout de son infirmité, qu’il cherche à tout prix à dissimuler à tous, elle ne comprend pas pourquoi il la rejette, et est d’autant plus acharnée à le reconquérir.

Lem Stukey, chef  de la police locale, veut l’appui de Brownie dans sa candidature au poste de juge du comté. Stukey se veut l’ami de Brownie, mais celui-ci le méprise car Stukey est un flic véreux et corrompu. Il apprend à Brownie qu’Ellen est de nouveau en ville. Brownie soupçonne Stukey de l’avoir fait venir pour faire pression sur lui. Acculé, il n’a pas le choix : après une discussion orageuse, il assomme Ellen avec une bouteille, l’asperge de whisky et y met le feu. Ellen est retrouvée morte, et Brownie est persuadé de l’avoir tuée. Mais est-il capable de tuer ? Et, au fond, le veut-il vraiment ?

Clinton Brown cherche à se venger de son impuissance sur les autres en les manipulant, en cherchant à les dominer. Jim Thompson excelle dans ces personnages de loosers, frustrés, blessés, inadaptés, dont son œuvre est remplie. Personnages en proie à des démons intérieurs qui les poussent aux pires actions. Pris dans les mailles de leurs angoisses, leur perversité n’est souvent qu’un exutoire à leur enfermement intérieur.

Pas de message social cependant chez Jim Thompson. Ses antihéros débarquent avec leur passé douloureux, leurs tares et leurs faiblesses qui les entraînent presque malgré eux, au gré des circonstances,  dans des situations dont l’issue ne peut être, bien souvent, que la mort ou la folie. Mais Jim Thompson n’excuse pas, ni ne justifie. Il raconte, point barre.

L’atmosphère sombre est tempérée par un humour féroce, cruel. A noter à ce sujet dans Monsieur Zéro cette scène du dîner chez Dave et Kay Randall, où Brownie et Kay, qui se détestent cordialement, rivalisent de fiel. Une scène d’anthologie.

Bref, on ne saurait trop recommander la lecture des romans de Jim Thompson, en particulier Des cliques et des cloaques (adapté au cinéma avec Série noire d’Alain Corneau) et 1275 âmes (également adapté au cinéma avec Coup de torchon de Bertrand Tavernier).

Juno de Jason Reitman

 

Juno McGuff (Ellen Page) est une adolescente de 16 ans ordinaire : l’école, une meilleure amie à qui elle confie tout, un petit copain. Le seul hic : le ventre de Juno qui s’arrondit au fil des mois, des saisons qui découpent le film. Après des litres de jus d’orange et plusieurs tests de grossesse, Juno en est sûre, elle est bien enceinte de son petit ami Paulie Bleeker (Michael Cera). Elle en parle immédiatement à sa meilleure amie qui ne trouve rien de mieux que de lui demander : »Mais comment as-tu fait pour boire assez pour trois tests de grossesse ? » La réaction de la copine donne le ton du film qui se veut décalé. Après réflexion, Juno décide de garder l’enfant afin de le faire adopter par un couple stérile. Pas de charge contre ou pour l’avortement, Juno n’explique pas vraiment son choix, elle fait jouer son libre-arbitre. Le film ne se veut en rien politique ou polémiste.

Juno et sa copine Leah (Olivia Thirlby) finissent par trouver le couple d’adoptants idéal dans les petites annonces du journal où ils posent unis et tout sourire. Juno rencontrent Mark (Jason Bateman) et Vanessa (Jennifer Garner) Loring dans leur somptueuse maison décorée avec goût. La vie du couple a l’air tout aussi parfaite et harmonieuse que leur maison. L’arrivée de Juno et du futur bébé mettent à jour les failles du couple. Juno passe du temps avec le mari qui partage avec elle son goût pour le rock et les films d’horreur de Dario Argento. Mark rencontre toujours Juno quand Vanessa est absente car elle ne supporte pas les goûts d’adolescent attardé de son époux. Vanessa est une working girl, austère, voulant à tout prix fonder une famille. Mark se rend compte que ses envies diffèrent fortement de celles de sa femme. Il prend donc la décision de divorcer ce qui perturbe l’adoption du bébé de Juno. Heureusement nous sommes dans un film américain et nous aurons droit à un happy end.

« Juno » est une comédie sur l’adolescence réussie en comparaison des habituelles farces vulgaires du type « American pie ». Les adolescents n’y sont pas caricaturés. Le personnage de Juno est une Zazie moderne et américaine. Ses réparties sont toujours pleines d’humour, d’ironie. Elle possède une gouaille, une tchatche extraordinaires. La force du personnage tient beaucoup à la prestation d’Ellen Page qui est d’un naturel confondant. Juno prend  avec beaucoup de recul, de maturité sa grossesse mais elle reste une enfant qui appelle sa copine sur un téléphone hamburger ! Paulie Bleeker, joué par Michael Cera, incarne un petit ami sportif mais aussi rêveur, lunaire et amoureux. Le regard porté sur eux est tendre et compréhensif.

On peut toutefois regretter le peu de cas qui est fait du choix de Juno. On ne connaît à aucun moment les raisons qui motivent  son choix d’adoption. Juno passe au planning familial, la secrétaire semble l’effrayer et elle repart. C’est un peu court pour justifier un choix si lourd.

Malgré tout, Juno est une comédie très agréable, un film sur l’adolescence pas niais, ne boudons pas notre plaisir !

There will be blood de Paul Thomas Anderson

« There will be blood » s’ouvre sur une musique stridente, angoissante. Cette musique, très présente tout le long du film, plante tout de suite l’atmosphère sombre, désespérée (elle a été composée par Jonny Greenwood membre du grand Radiohead).

Le film de Paul Thomas Anderson est adapté de « Pétrole ! » d’Upton Sinclair et nous narre la saga de Daniel Plainview (Daniel Day Lewis) de 1898 à 1927. Modeste chercheur d’or noir au début du film, Daniel Plainview va devenir foreur de pétrole et construire sa fortune grâce à cela. Sa technique est simple : il rachète à des paysans leurs terres pour une bouchée de pain et extirpe le pétrole du sous-sol. Le film est centré sur la période où Daniel Plainview rachète les terrains à Little Boston jusqu’à l’océan pour forer et construire un pipeline. Les habitants pauvres de la région cèdent facilement à Plainview qui présente son affaire comme étant familiale. Il est toujours accompagné de son fils adoptif ce qui crédibilise ses propos. Daniel Plainview sait se rendre sympathique auprès de ces gens mais au fond il les déteste. Daniel est un homme foncièrement misanthrope, les autres ne l’intéressent pas. Sa recherche de pétrole, de fortune n’a qu’un but : celui d’être seul, de se couper du monde extérieur.

Paul Thomas Anderson compile les fondements de l’Amérique : le pétrole, l’argent, le self-made man, la religion, la famille mais pour les détourner, nous montrer leur versant noir. Comme on l’a déjà dit le pétrole et l’argent ne servent qu’à assouvir un besoin de solitude, de haine d’autrui.

La religion est très présente dans le film par la voix de Eli (Paul Dano) qui construit une église à Little Boston. Eli et Daniel se confrontent, s’affrontent même à plusieurs reprises. Eli est un prédicateur virulent, un exorciste de sa communauté. Daniel bien entendu ne croit en rien et surtout pas en une transcendance. Eli veut à tout prix convertir Daniel, ce qu’il réussira à faire en contrepartie du fameux pipeline. Mais le jeune prophète aime aussi l’argent. Il profite de l’argent du pétrole pour bâtir son église, sa notoriété. A la fin du film, Eli se voit obliger de reconnaître qu’il est un faux prophète, que Dieu n’est qu’illusion pour tenter de renflouer ses caisses. La religion est pervertit par l’argent du pétrole.

La valeur famille est également passée au filtre noir de Paul Thomas Anderson. Le fils adoptif, qui semble aimé par Daniel, lui sert à amadouer les paysans et est rejeté violemment quand il devient handicapé. Daniel Plainview fait la rencontre de son frère qu’il ne connaissait pas. Etonnamment Daniel accepte son frère, se confie à lui et veut le faire participer à ses affaires. Ce seul moment de partage pour Daniel est éphémère puisqu’il apprendra rapidement que l’identité de son frère a été usurpée.

Daniel Plainview est le typique self-made man américain, un conquérant des grands espaces. Il est parti de rien et bâtit sa réussite, sa fortune à la force du poignet. Mais cela ne mènera à rien. Daniel Plainview a une fin pathétique, grotesque. Il est enfin seul, est alcoolique et la violence l’entraînera au fond du trou.

La performance de Daniel Day Lewis est hallucinante, il est totalement habité par son personnage, quasiment en transe. Face à lui, Paul Dano ne fait pas pâle figure, il est extraordinaire dans son rôle de prêcheur avide. Un grand talent à suivre.

« There will be blood » sape les fondements de l’Amérique et donne un éclairage sombre sur le capitalisme forcené de ce pays.

La route de Cormac McCarthy

 

La terre est dévastée, entièrement recouverte de cendre. On ne sait pas exactement quel est le cataclysme qui a réduit notre monde à néant. Cormac McCarthy l’évoque par un éclair de lumière et des chocs sourds. Dans ce monde chaotique nous suivons un homme et son fils, dont nous ne connaissons pas les noms, dans leur périple vers le sud, vers une chaleur clémente. L’enfant n’a pas connu le monde d’avant, il est né peu avant la catastrophe. Le père se souvient par bribes de la vie qu’il avait mais le temps n’existe plus, ni l’avenir, ni le passé. Les jours se suivent, passent sans qu’on sache depuis combien de temps le père et le fils marchent. Ils avancent sur ce « (…) noir ruban du macadam menant de ténèbres en ténèbres. » Les deux personnages marchent, traversent des villes saccagées, pillées, incendiées. La nature a repris ses droits, elle est très présente mais il s’agit toujours de paysages dévastés où la végétation est morte. Les animaux ont totalement disparu de la surface de la terre, plus de vaches, plus d’oiseaux.

Le père et le fils survivent douloureusement, ils traînent un caddie qui contient leurs quelques possessions : des couvertures, un réchaud à gaz, du thé, une bâche pour se couvrir quand le temps tourne à la pluie. Ils sont perpétuellement à la recherche de nourriture qui se fait plus que rare. Ils visitent pour cela des maisons délaissées qui ont souvent été pillées avant leur arrivée. Car l’homme et le fils ne sont pas seuls. Ils croisent peu de gens sur la route mais ce nouveau monde est celui de la peur, de la traque, il faut se cacher des autres, éviter de les rencontrer. Le père l’explique à plusieurs reprises à l’enfant : il y a les gentils et il y a les méchants. On se rend compte rapidement que les gentils ne sont pas légion. Le monde de Cormac McCarthy est barbare, hostile et il semble que la civilisation n’a jamais existé. Les méchants sont de véritables monstres, sans aucune humanité. Le père et le fils tombent un jour sur un sous-sol où s’entassent des êtres humains amochés, amputés qui servent d’aliments aux méchants. Le père et l’enfant voient également un corps de bébé embroché comme un rôti sur une plage.

Comment tenir dans ce monde inhumain ? Il y a de nombreuses références à la religion, de nombreux appels à Dieu mais la foi a disparu, la torture ne permet pas l’espoir. Les hommes n’ont plus rien d’humain. D’ailleurs le fait que nos deux personnages centraux n’aient pas de nom, renforce ce manque d’humanité, comme si l’identité avait disparu. Cormac McCarthy nous place au-delà du désespoir, seule compte la survie pour laquelle on est prêt à tout, le moment présent est la seule unité de temps. « Les gens passaient leur temps à faire des préparatifs pour le lendemain. Moi je n’ai jamais cru à ça. Le lendemain ne faisait pas de préparatifs pour eux. Le lendemain ne savait même pas qu’ils existaient. » Voilà la grande différence avec le monde d’avant où l’on faisait sans cesse des projets. Le monde dévasté n’offre aucun rêve, aucune possibilité d’évasion. Rester en vie est la seule chose qui importe.

Cormac McCarthy adopte une écriture sèche, pleine de noirceur pour décrire ce nouveau monde. Pas de fioriture, pas de douceur dans son écriture mais de la violence, de la froideur dont il se sert pour nous présenter le road-movie déchirant de ce père et de son fils.

Pourtant « La route » n’est pas dénuée d’espoir. L’enfant est un rempart à la barbarie, à la déshumanisation. Son père est souvent tenté de basculer dans la violence, d’abandonner ses semblables à leur triste sort. L’enfant réfrène ses instincts bestiaux, grâce à lui le père garde son humanité.

Roman désespéré, « La route » est un plaidoyer pour l’humanité qui nous montre ce que l’on pourrait devenir sans elle. Magistral.

Didine de Vincent Dietschy

Voici un film charmant et délicieux à l’instar de son personnage principal : Didine (la gracieuse Géraldine Pailhas). Alexandrine Langlois a 35 ans, est célibataire, crée des motifs pour l’impression textile et ne se fait appeler que par son surnom : Didine. Elle est LA bonne copine, celle qui écoute tout le monde, celle qui est toujours disponible pour les autres. Quand sa meilleure amie (Julie Ferrier extraordinaire) se sépare de son petit ami François (Benjamin Biolay), elle passe du temps avec l’un comme avec l’autre. Didine semble totalement détachée de sa propre vie, ce qui probablement lui permet cette si bonne écoute des autres. Elle est célibataire mais n’y voit que des avantages. Elle découvre dans un magasin de vêtements haut de gamme un de ses motifs vendu une bouchée de pain mais semble s’en moquer. Décidément Didine n’a aucune ambition, ni professionnelle, ni personnelle, elle se tient à l’écart, ne sait que choisir pour sa vie et ne choisit rien.

Cela va changer quand elle franchit par hasard la porte d’une association d’aide aux personnes âgées. Elle participe à l’association comme malgré elle, elle rend visite à des femmes âgées chez elles. C’est là qu’elle fait la connaissance de Mme Mirepoix (Edith Scob), vieille femme acariâtre et dont les sentiments semblent rabougris. L’histoire de cette femme marque Didine, elle fut libre, bien en vie et loin des conventions de sa famille bourgeoise. Mais elle finit malgré tout sa vie seule, triste et fanée. Didine ne veut pas en arriver là, elle rencontre le neveu de Mme Mirepoix (Christopher Thompson) qui devient son but à atteindre. Grâce à lui elle redeviendra Alexandrine.

Face aux autres personnages (la meilleure amie PDG cynique, carriériste et suicidaire ; François l’ado trentenaire en pleine crise sentimentale ; une jeune femme de l’association gérontophile et hystérique), Géraldine Pailhas incarne une Didine toute en légèreté, glissant dans la vie sans prendre de décision. Didine la délicieuse indécise semble souvent ailleurs, est maladroite mais elle finit par avoir ce qu’elle veut, contrairement aux autres personnages empêtrés dans leurs vies compliquées.

Vincent Dietschy réalise une jolie comédie chorale, un souffle de vent léger et chaud. « Didine » est une comédie romantique mais pas tarte, pleine de fraîcheur et ce grâce à des personnages bien trempés et des acteurs que l’on découvre (Julie Ferrier, Benjamin Biolay) ou que l’on voit peu (Géraldine Pailhas, Christopher Thompson). On passe un agréable moment en compagnie de Didine et comment ne pas apprécier un film qui met en avant la désinvolture ?

It's a free world de Ken Loach

Voilà un film qui apporte un autre éclairage sur la situation économique et sociale en Grande-Bretagne. Loin de l’image de réussite que nous renvoient habituellement médias et politiciens, Ken Loach nous donne à voir l’envers du décor du libéralisme triomphant, à savoir la triste réalité pour des millions de travailleurs déracinés, exploités…et pauvres.

Angela (Kierston Wareing), « Ange » comme on l’appelle, travaille dans une agence qui recrute dans les pays d’Europe de l’est des candidats à l’exil, pour un travail et une vie meilleure en Angleterre. Au début du film, elle est en Pologne et fait passer des entretiens à des hommes, des femmes, jeunes et moins jeunes, à la chaîne, aidée d’une traductrice. Les affaires marchent, Ange s’investit.

Pourtant, à son retour, elle apprend qu’elle est virée, en fait parce qu’elle a violemment refusé de se laisser tripoter par son chef. 35 ans, mère célibataire – elle a laissé son fils de 11 ans à la garde de ses parents -, et désormais sans travail, Ange est également débrouillarde, ambitieuse, déterminée. Elle décide de créer avec son amie et colocataire, Rose (Juliet Ellis), sa propre agence d’intérim,  recrutant pour le compte d’entreprises des travailleurs étrangers pour des tâches à la semaine, au jour, à l’heure. Ses bureaux : l’arrière-cour d’un pub, où se rassemble chaque matin la foule pressante des immigrés postulants au turbin à l’agressivité desquels elle doit parfois faire face.

On ne peut être qu’admiratif pour cette jeune femme qui à force de courage parvient à améliorer sa situation. Son envie, son but , est de gagner suffisamment pour récupérer la garde de son fils, gamin révolté et violent avec ses camarades à l’école. L’énergie d’Ange transperce l’écran. Mais, pressée par l’envie, et par la nécessité aussi de faire face à ses dépenses et ses obligations, comme entraînée dans une spirale, elle ira jusqu’à l’ignominie, prête aux pires bassesses pour sauver son gagne-pain. Pas de manichéisme cependant dans ce personnage. Par exemple, Ange refuse de franchir une certaine limite : elle ne fait pas travailler de sans-papiers (peut-être aussi par peur de la loi). On la voit à un autre moment prendre des risques pour aider une famille de clandestins. Malgré tout, à l’heure décisive, elle n’hésite pas à sacrifier la morale et l’amitié à la réalisation de ses objectifs.

Alors, ange ou démon ? Pas si simple. On ressent pourtant une sorte de joie mauvaise, de sentiment de justice, lorsque dans cette scène d’une grande tension, trois de ses « employés » viennent chez elle la menacer pour récupérer l’argent qu’ils lui réclament en vain depuis des jours. A ce moment, Ange croit avoir perdu son fils. On croit l’expérience rédemptrice. Aura-t-elle retenu la leçon ?

Au final, pas plus de morale à cette histoire qu’il n’y en a dans une assemblée de gros actionnaires décidant d’une délocalisation pour accroître les profits. Ou peut-être une, si, mais « naturaliste » : chacun doit lutter pour sa survie, les plus forts mangent les plus faibles, c’est la règle. Ken Loach réalise là une magnifique illustration de l’inhumanité de ce système qui produit bourreaux et victimes, chacun pouvant être l’un et l’autre, au gré des aléas de la vie et des fluctuations économiques. Alors, l’Angleterre, paradis libéral ?

La visite de la fanfare d'Eran Kolirin

La fanfare de la police d’Alexandrie est invitée par le centre culturel arabe d’une ville d’Israël pour un concert. Les musiciens ne trouvent personne pour les accueillir à leur arrivée à l’aéroport. Ils prennent alors un car qui les lâche dans un village, face à un restaurant. Ils demandent le chemin du  centre culturel à la patronne du restaurant, l’avenante Dina (Ronit Elkabetz). Pas de centre culturel dans ce village : ils ne sont pas au bon endroit. Le prochain car est le lendemain matin et, pour comble de malchance, pas un hôtel à l’horizon. Mais Dina leur propose alors de les héberger, chez elle et chez d’autres habitants.

Le film nous raconte la soirée et la nuit de la petite troupe dans ce village perdu au milieu de nulle part, de quelques personnages en particulier : Toufik (Sasson Gabai), la cinquantaine, digne et rigide chef de la fanfare ; le jeune Khaled (Saleh Bakri), dragueur invétéré et qui remet parfois en cause l’autorité de Toufik ; Simon (Khalifa Natour), au regard mélancolique et compositeur à ses heures perdues ; et bien sûr la belle Dina, qui semble particulièrement ravie de l’arrivée de ces hôtes inattendus.

Le conflit israélo-arabe n’est pas évoqué une seule fois. Pas d’hostilité dans les relations entre les Israéliens et leurs « invités », plutôt de la gêne. Tout du moins au début, car de la complicité, sinon une certaine compréhension, surviendra à l’occasion de cette nuit. Même le pudique et austère Toufik, gagné par la chaleur et la jovialité de Dina, se laissera aller à quelques confidences émouvantes sur son passé, révélant un homme blessé.

Cependant, l’atmosphère du film est plutôt légère. Par exemple lors du dîner dans une famille israélienne, avec Simon et deux autres membres de la fanfare. L’ambiance tendue est aggravée par les piques que se lancent les membres de la famille. Mais tout finira par se calmer lorsque les convives parleront musique. Autre scène, hilarante celle-là : Khaled apprend à un jeune israélien puceau, Papi (Schlomi Avraham), à emballer une fille, et pour cela fait sur Pappi les gestes que ce dernier reproduit sur la jeune fille.

Au matin, c’est le moment de se séparer. Des relations se sont nouées et, même éphémères, on peut penser qu’elles marqueront les protagonistes. Le temps d’une nuit, les deux communautés ont appris à se connaître un peu mieux et ont pu, au-delà de leurs dissensions, prendre conscience de ce qui les rapproche : l’amour, la tendresse, la famille, les enfants, la chaleur humaine, la musique…en bref, leur humanité. Finalement, le film ne concerne pas seulement les relations entre Arabes et Israéliens, sa portée est bien plus universelle.

Tout cela est tourné avec beaucoup de finesse, sans jamais tomber dans l’angélisme ou la mièvrerie. Un film drôle, subtil, touchant, mélancolique…à voir en somme.