les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro

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Mr Stevens est majordome au domaine de Darlington Hall. A l’occasion de son premier voyage sur la côte anglaise, il se remémore sa vie de serviteur de luxe. Le voyage se situe en 1956 mais la majeure partie des souvenirs se situe entre les deux guerres mondiales. Mr Stevens part à la rencontre de l’ancienne intendante du domaine, Miss Kenton, avec l’intention de lui proposer du travail.

Mr Stevens a une haute opinion de son métier de majordome et des qualités nécessaires pour faire un excellent serviteur. Il explique que la principale qualité à avoir est la dignité mais on comprend rapidement qu’il s’agit ici d’un effacement total. Le majordome doit effacer sa personnalité et être entièrement dévoué à son employeur. Stevens était effectivement fier de servir Lord Darlington et ses hôtes prestigieux. Lord Darlington tenta de jouer un rôle important après guerre. Il trouvait le traité de Versailles trop drastique et craignait que celui-ci ne soit la cause d’un nouveau conflit européen. A partir de ce constat juste, Lord Darlington va finir par se fourvoyer à force de compromis. C’est le cas quand il décide de renvoyer deux femmes de chambre juives. Miss Kenton est scandalisée par cette idée alors que Stevens lui répond : « Miss Kenton, je suis étonnée de vous voir réagir de cette manière. Je ne devrais pas avoir à vous rappeler que professionnellement, nous ne devons pas nous soumettre à nos penchants et à nos sentiments, mais aux vœux de notre employeur. » Lord Darlington est par ailleurs traîné dans la boue après guerre pour ses amitiés troubles sans que Stevens ne change jamais d’avis sur son honneur.

Darlington Hall a depuis changé de propriétaire, il s’agit désormais d’un riche américain à la recherche des coutumes aristocratiques anglaises. Stevens doit s’habituer à de nouvelles mœurs et notamment à l’humour américain. Stevens, coincé dans son costume rigide, ne sait y répondre et se force à apprendre l’art de la boutade !

Stevens, entièrement dévoué à ses divers employeurs, est passé à côté de sa vie personnelle. Il l’a sacrifiée à sa haute opinion de son devoir professionnel. Son père,majordome lui-aussi, était venu finir sa carrière à Darlington Hall. Il s’éteint même dans l’auguste demeure sans que cela ne perturbe le travail de son fils. Ce soir-là a lieu une réunion importante et Stevens prend à peine le temps de monter voir son père à l’agonie. Quand celui-ci meurt, on assiste à ce dialogue entre Miss Kenton et Stevens : « -Voulez-vous monter le voir ? – Je suis très occupé pour le moment, Miss Kenton. Dans un petit moment peut-être. – Dans ce cas, Mr Stevens, me permettez-vous de lui fermer les yeux ? – Je vous en serais très reconnaissant, Miss Kenton. »

Il en est de même pour sa relation avec Miss Kenton qui est amoureuse de Stevens sans que celui-ci ne s’en rende compte. Stevens n’a privilégié que son travail, sa distance respectueuse face aux autres et se pense heureux ainsi. Pour lui un majordome doit « (…) habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après. »

Son voyage vers Miss Kenton est l’occasion pour lui de revenir sur cette vie dépourvue de sentiments et d’émotions. Mr Stevens se rend compte de ce qu’il a manqué, de cette vie qu’il n’a pas su saisir. Ses retrouvailles avec Miss Kenton est pleine de regrets non formulés. « Les vestiges du jour » est un roman emprunt de tristesse. C’est le récit d’un gâchis, celui de la vie de Stevens emprisonné dans la tour d’ivoire de ses principes.

Ce roman sensible a été adapté au cinéma par James Ivory en 1993 avec dans les rôles titres Anthony Hopkins et Emma Thompson tous deux bouleversants.

La société des vagabonds de Harry Martinson

La figure du vagabond en littérature traîne avec elle tout un imaginaire poétique et romantique. Si la poésie est bien présente dans le livre de Harry Martinson (1904-1978), ce n’est pas par romantisme que les vagabonds qu’il met en scène ont pris la route. Nous sommes à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, en Suède. Les transformations économiques et sociales induites par la percée du capitalisme industriel forcent à l’émigration vers l’Amérique un million de Suédois, et jettent sur les routes des dizaines de milliers d’autres. Certains resteront vagabonds, préférant mendier leur nourriture et un abri pour la nuit plutôt que de grossir les rangs des forçats du travail obligatoire. Leurs motivations ne sont pas précises, ils se sentent poussés par une sorte d’instinct à mener cette existence marginale et à refuser la vie des « honnêtes gens » : Dans tous les pays il existe des milliers de gens qui ne veulent pas de la réalité de la majorité. Ils n’y voient qu’enfer et damnation. Et ils prennent la route, quoique ce soit également un enfer de crainte et de blâmes. Mais ils le font quand même. Ils partent malgré tout. Par malice et par esprit de rébellion, à défaut d’autres motifs.

La vie sur le trimard n’est pas de tout repos. Le vagabond est un être instable et inquiet. Ses joies sont éphémères et sa liberté est toute relative. Il doit subir les reproches et les humiliations de la société pour prix de sa mendicité. Il risque les travaux forcés lorsqu’il est pris plusieurs fois à vagabonder par les policiers. Mais son plus grand problème c’est la peur, cette peur qu’il inspire au sédentaire et qui le force à se détourner des gens lorsqu’il en croise sur sa route, cette « peur exagérée que les gens aient exagérément peur de lui ». Malgré tout il lui arrive parfois, rarement, de rencontrer au détour du chemin des âmes accueillantes et compréhensives, surtout parmi les vieux, les malades, les isolés, autres marginaux comme lui.

Ce livre n’est pas un roman, plutôt une succession de tableaux sur la vie des vagabonds. On y croise entre autres Bolle l’ancien ouvrier cigarier, Sandemar le globe-trotter intellectuel, Poussière des Chemins le fataliste, Axne le vagabond malgré lui. Ils ont en commun de rejeter l’hypocrisie de la société bourgeoise et de fuir le travail vécu comme une torture. Ils sont paresseux non par désir de jouissance mais par défi, « par malaise », « par impuissance », « ils bravent le travail en le refusant ». De l’apathie comme révolte.

Harry Martinson sait de quoi il parle. Fils de petits commerçants, abandonné par sa mère veuve alors qu’il avait six ans, il s’embarque à l’âge de seize ans et parcourt toutes les mers pour gagner sa vie. Il va exercer toutes sortes de boulots sur mer comme sur terre, avant de commencer à publier des poèmes dans les journaux. Son œuvre poétique et en prose se nourrira de cette vie d’errance et de travail. Rattaché à la génération des écrivains prolétariens, Martinson a reçu le prix Nobel de littérature en 1974.

Discours de la servitude volontaire d'Etienne de La Boétie

Lorsqu’il écrit le Discours de la servitude humaine, Etienne de la Boétie (1530-1563) étudie le droit à l’université d’Orléans, l’une des plus réputées d’Europe à l’époque. Montaigne, son grand ami, nous dit dans ses Essais qu’il n’avait alors pas encore 18 ans. Des controverses ont éclaté à ce sujet : le Discours n’a pu être écrit par un si jeune homme. Partant, soit il l’a écrit à un âge plus mûr, soit c’est Montaigne lui-même – qui voulait l’inclure dans l’une des éditons de ses Essais – qui en l’auteur. Il est admis de nos jours que c’est bien La Boétie qui a rédigé le Discours, et ce dans sa « prime jeunesse » (même s’il est possible qu’il l’ait retouché plus tard, ou que Montaigne y ait apporté des corrections ou des ajouts). On se trouve donc face à un texte révélant un esprit brillant et d’une grande précocité. Certains commentateurs n’y voient qu’un classique exercice de rhétorique, tel qu’en pratiquaient les étudiants d’alors. C’est cela et beaucoup plus : un essai de philosophie et de psychologie politiques.

Pour La Boétie, il est dans la nature de l’homme d’être libre et raisonnable. Pourtant , il observe que les hommes subissent souvent le joug d’autres hommes, quand ce n’est pas d’un seul. Ainsi soumis, ils semblent préférer souffrir et servir leur tyran, plutôt que de rechercher la liberté à laquelle leur nature aspire. La Boétie voit plusieurs causes à cette soumission : les hommes, naissant dans le servage, sont éduqués à obéir ; ils sont abêtis par les divertissements et les quelques faveurs que leur prodigue le tyran ; enfin, le despote se fait aider par quelques vassaux qui eux-mêmes en soumettent d’autres, ainsi de suite jusqu’à former une longue chaîne de soumission.

Cependant, plus qu’à une dénonciation de la tyrannie, c’est à celle de la passivité du peuple que s’attache La Boétie. En effet, sans la résignation, voire l’approbation du peuple, pas de tyrannie possible. Par quelle perversion de leur nature les hommes se laissent-ils mettre le joug, alors même que cela ne leur apporte que peines et malheurs ? Car il ne leur suffirait que de vouloir se libérer pour que cesse toute servitude : Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.

Le Discours a inspiré nombre de révolutionnaires des époques ultérieures, en particulier aux XVIIIème et XIXème siècles. Cependant, pas d’appel à la sédition et au désordre public chez La Boétie. Il était trop soucieux de paix sociale pour cela, horrifié qu’il était par les guerres de religion qui ensanglantaient le pays à son époque. On était encore loin également de notions telles que souveraineté du peuple et démocratie. En revanche, il nous disait ceci : l’homme ne peut se laisser dominer sans se renier lui-même. Il est responsable de sa condition et il n’appartient qu’à lui de la changer. La leçon vaut en tout temps et en tout lieu, y compris ici et maintenant où la servitude, qu’elle soit politique ou économique, ou les deux à la fois, est bien d’actualité.

Personnages désespérés de Paula Fox


Sophie et Otto Bentwood vivent à New York dans un appartement cossu. Sophie ne travaille pas, Otto est avocat, ils ont la quarantaine et n’ont pas d’enfants. En week-end, leur vie bascule, leur monde protégé s’écroule.

Tout commence un soir, lorsque Sophie se fait mordre par un chat errant à qui elle donnait à manger. Cet événement anodin va déclencher une prise de conscience chez Sophie. Elle se rend compte que sa vie n’est pas si idyllique que qu’elle n’y paraît. Sophie semble découvrir les défauts de son mari. Otto est froid, distant, il pense avoir toujours raison et ne laisse jamais de place au moindre doute. Sophie pense qu’il « (…) était incapable d’exprimer ce qu’il avait en tête. » La réalité du caractère de son mari fait remonter en elle les souvenirs d’une liaison passée. Elle avait fréquenté un client d’Otto en instance de divorce. Elle se remémore les moments vécus avec cet homme à regret et pense à ce qu’aurait été sa vie avec lui. Au matin « (…) elle prit soudain conscience de son propre malaise, elle avait la bouche pâteuse, le corps épuisé et l’esprit corrompu par la réminiscence. Elle s’était endormie en se berçant des souvenirs de Francis Early, comme une petite vieille qui serre contre elle un chiffon en guise de bébé. »

Cela ne calme pas sa colère envers Otto qu’elle considère comme injuste avec les autres. Ce jugement hâtif se tourne le plus souvent vers les plus pauvres qui entourent leur quartier. C’est ce que lui reproche son associé, Charlie, qui quitte le cabinet d’Otto car il souhaite défendre les plus démunis. Otto voit lui aussi son monde changé et le malaise le gagne aussi. « Otto ressentit une colère obscure contre la force inéluctable de l’habitude ».

La crise du couple est amplifiée par la morsure du chat. Sophie refuse de voir un médecin, d’aller à l’hôpital mais ne cesse de se plaindre de la douleur. Otto juge son comportement totalement absurde. Celle-ci semble en fait ne pas vouloir savoir si elle est malade : peur des piqûres, de la rage, d’affronter la réalité. « Mon Dieu, si j’ai la rage, je suis semblable au monde qui m’entoure. »

Ce monde reflète le malaise diffus du couple : une pierre fracasse la vitre d’un ami, le téléphone sans personne au bout du fil, les détritus jonchent les trottoirs. Le couple semble sortir de sa bulle et découvrir un monde extérieur hostile. « Mais il y avait aussi une grande cathédrale baroque espagnole dont l’entrée était fermée par des grilles de fer. Elle se dressait au milieu de cette décrépitude urbaine suppurante et rampante comme une grande éminence glacée, à moitié morte d’arrogance. » Le monde leur apparaît particulièrement violent lorsqu’ils découvrent leur maison de campagne pillée, saccagée. Leur vie protégée n’existe plus.

Paula Fox, née en 1923, a écrit « Personnages désespérés » en 1970. Cette écrivaine américaine fut redécouverte à la fin des années 80 notamment grâce à Jonathan Franzen. Elle nous montre, dans ce roman, un couple dans une bulle sociale et sentimentale et les confronte brutalement à la réalité du monde. Ce couple bourgeois s’ennuie ; Sophie et Otto imbus d’eux-mêmes et de leur réussite sociale se découvrent las. Le monde qui les entoure se désagrège et après la morsure ils participent pleinement à ce délitement. Paula Fox s’intéresse et se focalise sur la psychologie de ses personnages. Elle explore l’âme par des dialogues poussés. Les descriptions sont détaillées, froides, presque cliniques. Paula Fox est un écrivain passionnant, disséquant notre triste modernité et Sophie ne peut que s’exclamer : « Mais la vie est vraiment désespérée. »

 

 

J'ai toujours rêvé d'être un gangster de Samuel Benchétrit

Le deuxième long-métrage de Samuel Benchétrit est composé de quatre sketchs et un épilogue. Le film s’ouvre sur une cafétéria de la banlieue parisienne que l’on retrouvera dans chacun des tableaux. Samuel Benchétrit a choisi le noir et blanc, à l’ancienne pour nous narrer les aventures de ses gangsters ratés.

Le premier sketch nous présente un braqueur (Edouard Baer) qui tente de se faire la caisse de la fameuse cafétéria. On le découvre sortant de sa mini-austin avec un bas sur le visage et se cognant la tête sur un poteau ! Le casse commence très mal et se poursuivra dans le même esprit. Le braqueur n’a pas de flingue et n’impressionne pas du tout la serveuse (Anna Mouglalis). Avant de se faire embaucher, elle était venue à la cafétéria pour y faire la même chose.

Le deuxième sketch parle du kidnapping d’une adolescente dont le père richissime devra payer une rançon. Les deux kidnappeurs (Bouli Lanners et Serge Larivière) ne sont pas des professionnels et cela se sent tout de suite. Ils ont le plus grand mal à descendre la jeune femme par une fenêtre et doivent laisser plusieurs messages au père pour lui expliquer ce qu’ils veulent. On découvre en fait deux braves hommes paumés et avec de gros soucis financiers. Ils couvent l’adolescente kidnappée qui a des tendances suicidaires. Bien entendu, le père n’apportera pas de rançon sur le parking de la cafétéria.

Le troisième sketch est directement inspiré du film « Coffee and cigarettes » de Jim Jarmusch. Le cinéaste américain avait également composé son film de plusieurs sketchs dont l’un d’eux voyait s’affronter Tom Waits et Iggy Pop. Benchétrit a en quelque sorte traduit Jarmusch en opposant Alain Bashung et Arno. Les deux chanteurs en tournée font un arrêt dans la cafétéria et prennent un café ensemble. Ils en profitent pour régler de vieux comptes puisque Arno explique que Bashung lui a piqué « Oh Gaby » et Bashung que Arno était à l’époque parti avec sa femme. Une fois l’ardoise effacée, les deux chanteurs parlent du présent en se vantant de vendre plus de disques, de remplir plus de salles de concert que l’autre.

Le quatrième sketch fait se retrouver une bande de casseurs du 3ème âge (Jean Rochefort, Jean-Pierre Kalfon, Laurent Terzieff, Venantino Venantini et Roger Dumas). L’un d’eux est à l’hôpital et les autres viennent le chercher pour lui éviter d’y mourir. Heureusement il se réveille dans la voiture et explique aux autres qu’il ne souffre que de calculs rénaux. Les cinq truands décident de retourner à leur planque pour évoquer le passé mais le monde a bien changé : la planque est devenue notre cafétéria ! Ils s’y arrêtent et se rendent vite compte que chacun s’ennuie dans son coin. Ils sont tous en manque de casse et décident de braquer leur banque fétiche. La banque n’est plus là et a laissé sa place à un Mac Donald. Mais un McDo ça se braque…

« J’ai toujours rêvé d’être un gangster » est rempli des références cinéphiliques de Samuel Benchétrit. On a déjà évoqué Jarmusch, mais on pense aussi à « Pulp Fiction » pour la construction du film, à Aki Kaurismäki pour le côté dépressif des personnages ou au cinéma muet dans une séquence. Ce sont tous des losers sympathiques pour qui ne rien ne marche jamais.

L’humour est très présent dans le film. C’est à la fois un comique de situation : le braqueur du premier sketch enferme ses clefs à l’intérieur de sa voiture ou poursuit un cuisinier avec sa voiture. Les dialogues sont également très drôles. Dans le sketch du kidnapping, l’un des deux hommes explique que son chien s’appelait Marley (le kidnappeur en question est fan de Bob Marley) et qu’il avait été renversé par une voiture. Le deuxième lui dit que s’il lui avait mis une laisse, ça ne serait pas arrivé et l’autre lui répond « Je ne lui ai pas donné le nom d’un homme libre pour lui mettre une laisse ! »

Les différents sketchs sont tous réussis notamment grâce aux exceptionnelles performances des acteurs. « J’ai toujours rêvé d’être un gangster » est tout simplement un régal.

I love my blender, 36 rue du Temple, Paris

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Christophe Persouyre a ouvert en août une librairie dans le Marais se nommant « I love my blender ». Cette librairie est consacrée aux auteurs anglophones en VF et VO. Mais vous pouvez également y trouver des livres pour enfant, de l’encens japonais, du thé, des carnets. Outre l’excellent choix de livres, l’accueil est extrêmement sympathique. Christophe Persouyre est un libraire passionné et passionnant. Il a de très bons conseils de lecture et on ne quitte jamais sa boutique les mains vides!

 

Les hommes qui n'aimaient pas les femmes de Stieg Larsson

Un vieil homme de 82 ans reçoit tous les ans pour son anniversaire une fleur qui semble lui rappeler un évènement douloureux. Le début de « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » est très mystérieux, il attise notre curiosité d’autant plus que nous ne retrouverons le vieil homme que beaucoup plus tard dans le roman. Entre temps, l’auteur nous présente les personnages principaux : Mikaël Blomkvist, journaliste économique et Lisbeth Salander, hackeuse travaillant pour une société de sécurité. Ces deux-là mettent également un certain temps à se rencontrer et à travailler ensemble. Stieg Larsson a l’art de prolonger son entrée en matière sans ennuyer son lecteur.

Mikaël Blomkvist a fondé un journal économique « Millenium » (qui donne son titre à la trilogie) et est en mauvaise posture. Il a écrit un article contre un industriel qui s’est retourné contre lui. Le tribunal condamne Blomkvist qui ne veut pas donner ses sources. Notre journaliste intègre quitte la rédaction de Millenium mais se voit offrir un travail très particulier. Notre vieil homme du début se nomme Henrik Vanger et il souhaite engager Blomkvist pour découvrir ce qu’il est arrivé à sa nièce Harriet disparue dans les années 60. Celle-ci a en effet disparu un jour de fête et Henrik est persuadé qu’elle a été assassinée par un membre de la famille. Blomkvist accepte pour s’éloigner de ses problèmes et aussi parce que Henrik Vanger doit l’aider à prendre sa revanche contre l’industriel véreux. Blomkvist reprend l’enquête sans grande conviction au départ, il relit tous les documents collectés par Henrik durant toutes ces années. Il fait également connaissance avec les autres membres de la famille Vanger qui sont pour le moins étranges à tendance extrême droite.

Mikaël Blomkvist réussit néanmoins à trouver de nouveaux indices et fait appel à Lisbeth Salander pour l’épauler. Cette dernière est spécialisée dans les enquêtes pointues sur des personnes et elle avait été engagée par Henrik Vanger pour en faire une sur Mikaël Blomkvist. Lisbeth est une personne asociale, maigre, tatouée, toujours en noire, sous tutelle et sous la menace d’un enfermement. Mais elle est aussi un génie de l’informatique capable de pénétrer dans n’importe qu’elle disque dur.

Notre duo atypique va mener l’enquête jusqu’au bout et va découvrir un monde d’une perversion et d’une noirceur inouïes.

« Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » est le premier tome de la trilogie Millenium écrite par le suédois Stieg Larsson. Le duo Salander/Blomkvist devait connaître d’autres aventures mais Larsson est décédé après avoir remis ses manuscrits à son éditeur. Il n’aura malheureusement pas connu le succès mondial de ses livres. Les éditions Actes Sud, qui les publient en France, ont même créé une collection spécifiquement pour cela : Actes Noirs. Les raisons du succès sont compréhensibles. L’écriture de Larsson est d’une grande simplicité, pas de fioritures inutiles, pas de tournures alambiquées, il va droit au but. Stieg Larsson est également très réaliste grâce à des descriptions précises et très fournies. Il nous ancre très clairement dans le quotidien de nos héros. Il agit de même avec les personnages, aucun n’est laissé de côté. Ils sont tous l’objet de descriptions fouillées aussi bien physiques que psychologiques qui nous les rendent proches.

Le roman est aussi fortement suédois : les problèmes de l’extrême droite (Larsson était rédacteur en chef d’une revue luttant contre l’extrême droite), l’assassinat du 1er ministre Olof Palme et Fifi Brindacier. Fifi reste le personnage préféré des suédois, elle a des qualités surhumaines et prône la désobéissance à l’instar de Lisbeth. Mikaël Blomkvist est surnommé Super Blomkvist qui est un autre personnage de Fifi, un gamin détective.

Les presque six cent pages de « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » se lisent d’un trait, on est happé par l’intrigue et on a hâte de retrouver Salander et Blomkvist dans le tome 2.

A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson

Bill Murray est assis à l’arrière d’un taxi indien, il est malmené par la conduite du chauffeur mais semble pressé. Il arrive en effet à une gare, il court sur le quai pour attraper son train déjà en marche. Il ne montera pas dans ce train, il est dépassé dans sa course par Peter (Adrien Brody) qui saute à l’arrière du train. Cette apparition de Bill Murray nous replonge immédiatement dans l’univers de Wes Anderson dont il est l’acteur fétiche.

Peter rejoint dans le Darjeeling Limited ses deux frères : Francis (Owen Wilson) et Jack (Jason Schwartzman). C’est Francis qui a organisé ce voyage, pour renouer les liens de la fratrie. Les trois frères ne se sont pas revus depuis l’enterrement de leur père. Francis veut entraîner ses frères dans un voyage spirituel, il veut profiter de chaque arrêt du train pour visiter des temples. Jack et Peter sont très sceptiques quant à l’intérêt de ce rapprochement familial. Néanmoins ils tentent de faire plaisir à leur frère aîné qui a le visage couvert de pansements suite à un accident de la circulation.

Le voyage se passe plutôt bien à part quelques accrochages entre les frères : Francis confisque les passeports de ses frères pour les empêcher de partir, Francis ne supporte pas que Peter porte des affaires ayant appartenu à leur père. Les motivations de Francis ne sont pas tout fait celles annoncées au départ et ses frères le découvrent rapidement. Le voyage doit les amener tous les trois dans un monastère où se trouve leur mère dont ils n’ont plus de nouvelles. Disons plutôt qu’elle ne leur donne plus de nouvelles : elle a choisi de vivre loin des siens. Après avoir été expulsés du Darjeeling Limited (Peter transportait un serpent dont le venin est mortel…), les trois frères vont poursuivre leurs péripéties à pieds, à moto, en bus à travers l’Inde.

Wes Anderson nous présente de nouveau une famille décomposée et névrosée à l’instar de celles de « La famille Tanenbaum » ou de « La vie aquatique ». Les trois frères sont quasiment orphelins et chacun a son lot d’angoisse. Francis n’a pas eu d’accident mais a tenté de se suicider. Peter va bientôt être père, mais cela l’effraie et il préfère se trouver à des millions de kilomètres de sa femme. Jack vit une rupture difficile avec une jeune femme (Natalie Portman qui n’est pas dans le film mais dans le court-métrage « Hôtel Chevallier » présenté avant le film) qu’il a dû fuir jusqu’à Paris. Les trois frères passent d’ailleurs leur temps à ingurgiter des médicaments indiens et autres sirops douteux.

Le voyage ne doit pas seulement les réconcilier entre eux, ils doivent aussi le faire avec eux-mêmes. Ils y réussiront après la mort d’un jeune indien qui va les faire réfléchir et leur apporter la sérénité. Ils en viendront même à jeter l’ensemble des bagages qui leur venaient de leur père.

On retrouve bien entendu dans « A bord du Darjeeling Limited » la fantaisie, la loufoquerie chères à Wes Anderson. Jack marche pieds nus tout au long du film sans que cela ne semble poser problème à personne. Peter porte les lunettes de soleil de son père qui étaient à sa vue alors que Peter n’a pas besoin de correction. Le train se perd et comme le dit Jack : « Comment un train peut-il se perdre alors qu’il est sur des rails ? ». L’humour de Wes Anderson est toujours décalé comme le sont les trois frères en costumes sombres dans ce train aux couleurs vives, kitsch.

Les trois acteurs sont formidables, Jason Schwartzman et Owen Wilson sont des habitués des œuvres de Wes Anderson. On salue l’arrivée dans la bande d’Adrien Brody qui lui aussi pourrait être un digne descendant de Bill Murray.

La bande originale est également à souligner puiqu’elle arrive à mélanger brillamment The Kinks, Joe Dassin et la musique indienne. « Where do you go to » de Peter Sarstedt fait le lien entre le court-métrage et le long.

« A bord du Darjeeling Limited » est un film drôle, mélancolique, décalé et élégant comme son auteur.

Le nouveau protocole de Thomas Vincent

Raoul Kraft (Clovis Cornillac), alors qu’il travaille sur son exploitation forestière, apprend la mort de son fils de 18 ans dans un accident de voiture. Sur le lieu de l’accident, sur une route de montagne, une jeune altermondialiste, Diane (Marie-Josée Croze), lui dit que son fils suivait un protocole d’essais cliniques pour un médicament dont les effets secondaires pourraient avoir provoqué l’accident mortel. Elle lui demande de lui remettre le médicament à des fins d’analyses. Elle le prévient aussi que le laboratoire pharmaceutique pourrait tenter de le récupérer pour masquer sa responsabilité. Bouleversé, Raoul ne veut pas en entendre parler et l’envoie promener. Mais il se rend compte que son fils n’a pu être victime d’un simple accident : il ne pouvait pas quitter la route à cet endroit, et la voiture n’avait aucun problème. D’autre part, en rentrant chez lui un soir, il constate que son armoire à pharmacie a été fouillée. Il décide alors de monter à Paris et de retrouver Diane.

Tout en enquêtant sur la mort de son fils, Raoul va peu à peu pénétrer les arcanes de l’industrie pharmaceutique, que Diane combat de toutes ses forces. Parfois à la limite de la rupture, elle n’hésite pas à harceler publiquement et en privé les patrons de laboratoires, pour révéler leurs agissements, et à manipuler Raoul, pour l’amener à servir sa cause. Marie-Josée Croze incarne avec brio un personnage douloureux et ambigu. Clovis Cornillac est lui aussi excellent dans le rôle de ce père amené par sa quête désespérée de justice à apprendre la cruelle vérité sur son fils et à ouvrir les yeux sur la réalité du monde qui l’entoure.

Les films français qui allient divertissement et réflexion politique ne sont pas si fréquents. Pour le divertissement, tous les ingrédients d’un bon thriller : un scénario bien ficelé avec scènes d’action et courses-poursuites, révélations et rebondissements, suspense et émotion. Côté réflexion : la puissance du lobby pharmaceutique qui transforme les plus pauvres en cobayes pour tester les nouveaux médicaments qui soigneront les maux des plus riches, et surtout accroîtront ses profits. Les scènes d’ouverture et de clôture, en guise d’illustration, font d’ailleurs froid dans le dos.

Le drame personnel qui se joue pour Raoul Kraft est aussi l’occasion d’une prise de conscience qui transcende sa propre expérience, comme en témoigne son geste à la fin. Geste de colère et de révolte, il sonne aussi comme une tentative désespérée d’attirer l’attention sur une entreprise inhumaine. Au début du film, lors de la conférence de presse d’une patronne de labo pharmaceutique, Diane, folle de rage, hurle que lors de la peste au Moyen-Age, si un vaccin avait existé, on l’aurait donné, pas vendu, simplement pour enrayer l’épidémie. On pense bien sûr aux ravages du sida en Afrique. Non, décidément, la santé n’est pas une marchandise.

Augustus Carp de Sir Henry H. Bashford

Nous sommes à Londres, certainement au tout début du XXe siècle. Augustus Carp est le digne fils de son père. Comme lui, il s’appelle Augustus. Comme lui, il a une certaine tendance à l’embonpoint et le teint vif. Et surtout, comme lui, c’est un personnage parfaitement ridicule. Ils sont tous deux l’incarnation du petit-bourgeois anglais puritain, étroit d’esprit et imbu de lui-même. Ils se font un devoir de pourfendre le péché sous quelque forme qu’il se manifeste, et certes les occasions ne leur manquent pas.

La page de titre du livre s’intitule : Augustus Carp Esq. par lui-même ou l’autobiographie d’un authentique honnête homme. Il s’agit en effet des mémoires d’Augustus fils (qui a alors 47 ans) dans le but d’édifier le lecteur. Il commence d’ailleurs ainsi : « Dans un âge où toutes les règles de la bienséance sont soit bafouées, soit menacées de destruction, […] c’est à l’évidence une tâche indispensable que d’offrir au monde quelque exemple d’élévation. » Toute occasion de plaisir ou de divertissement sont proscrits, il rejette tabac, alcool, sexe, théâtre et danse. Or, tout en combattant le « vice » chez les autres, Augustus père et fils se révèlent eux-mêmes mesquins, hypocrites, vaniteux, avares, bêtes et méchants, et se comportent en parasites. Ils n’hésitent pas user de la délation et du chantage, et pour des broutilles se lancent dans des procédures judiciaires longues et compliquées. Ils sont incapables de la moindre compassion et, pour couronner le tout, ils traitent leur épouse et mère comme une domestique. Ils accomplissent leurs méfaits en toute bonne conscience, convaincus qu’ils sont de la justesse de leurs actions. Cela ne va pas bien sûr sans quelques mésaventures. Et s’il arrive que les victimes de leur zèle moralisateur se rebiffent ou se vengent, ils n’y voient qu’ingratitude ou malveillance.

Cette tartufferie étalée de bonne foi est du plus grand effet comique. Tout comme le style ampoulé, pédant, adopté par le narrateur/mémorialiste. Augustus use et abuse de tournures de phrases alambiquées pour exprimer ce qui pourrait l’être en quelques mots. Ou de l’art de couper les cheveux en quatre, révélant la pudibonderie excessive d’Augustus. L’humour survient aussi lorsqu’il rapporte des propos ou des attitudes ironiques, voire franchement moqueurs à son endroit, mais que, dans son insondable bêtise, il ne perçoit pas comme tels.

La préface nous apprend que ce type d’humour « se situe dans la tradition nationale du flegme et de l’humour pince-sans-rire, la deadpan comedy (ou « comédie de marbre »). Son auteur, Sir Henry H. Bashford (1880-1961), était entre autres médecin du roi George VI. On peut supposer qu’il a eu maintes fois l’occasion de rencontrer ce type de personnages, parangons de vertu « à la Augustus Carp ». Le livre a été publié anonymement en 1924 et ignoré par la critique, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir de nombreux admirateurs dans tout le monde anglo-saxon. Alors merci aux éditions Phébus de nous permettre de découvrir ce petit chef-d’œuvre d’humour, so british.