La mezzanine de Nicholson Baker

Le résumé de « La mezzanine » de Nicholson Baker est des plus simple : un homme casse un lacet de chaussure et décide d’en racheter un lors de sa pause déjeuner. Voilà tout, rien de plus que cette infime intrigue ne nous est raconté. Mais cet achat est l’occasion de multiples digressions sur le monde moderne qui entoure notre employé de bureau. Chaque objet est décrypté, rien n’est anodin et tout peut faire appel à des souvenirs, être source de questionnement.

Le lacet de chaussure cassé est par exemple le départ d’une longue analyse sur l’usure et les raisons de celle-ci. Notre narrateur tente de comprendre pourquoi ses deux lacets se sont cassés à deux jours d’intervalle. Cela le plonge dans la perplexité et le ramène à l’origine de la paire de souliers : « D’accord, il aurait lâché tôt ou tard : les lacets étaient d’origine et les chaussures celles-là mêmes que m’avaient achetées mon père deux ans auparavant quand j’étais entré dans cette boîte, pour y prendre mon premier boulot après mes études-cette rupture marquait donc une date sur le plan sentimental. »

Tout y passe dans cet inventaire à la Prévert des objets du quotidien : les escalators et leur nettoyage, les sacs en papier montrant que « (…) son possesseur mène une vie riche et active, emplie de courses urgentes. », les briques de lait qui remplacent malheureusement les bouteilles de lait livrées à domicile, etc, etc, etc…

La vie de notre employé de bureau n’est rythmé que par les objets qui l’entourent, les autres personnes ont peu de place dans son imaginaire. Les grandes étapes de sa vie défilent dans sa mémoire grâce aux objets et semblent être ses uniques repères temporels. Son passage à l’âge adulte est marqué par une découverte essentielle à l’homme moderne : comment mettre du déodorant alors que l’on est déjà habillé? La réponse est simple : il faut s’inspirer du portrait de Napoléon par Ingres et glisser sa main dans le bouton défait de sa chemise!

Nicholson Baker nous présente un monde moderne rendu absurde par la multiplication des objets supposés rendre nos vies plus simples. Le cerveau du narrateur ne cesse de réfléchir sur l’utilité de chaque chose. Son esprit, ses yeux sont mobilisés en permanence par des avancées technologiques, son paysage eest totalement rempli de choses parfaitement indispensables à son bien-être. « Je comptais sur la présence des appareils comme on compte sur une haie bien taillée à un certain carrefour, ou sur une affiche aux couleurs passées dans la vitrine de la teinturerie, une nourriture visuelle sur le chemin pour rentrer chez moi. » En fait de nourriture, cela ressemble plus à une pollution visuelle qui empêche notre narrateur de penser plus sérieusement ou même de lire pendant son heure de repas.

« La mezzanine » est une oeuvre réellement surprenante dans le fond et dans la forme. Nicholson Baker choisit de se moquer de notre monde moderne à travers cette énumération d’actes quotidiens qui peuvent sembler bien anodins. L’humour fait passer avec plus de légèreté les obsessions du héros. La forme peut également dérouter le lecteur. Nicholson Baker utilise les notes de bas de page avec excès. Il est capable pendant 2 pages 1/2 de nous démontrer la supériorité de la mug sur la tasse classique! Il nous explique son amour des notes de bas de page par d’autres auteurs qui « (…) savaient que la vérité ne s’obtient pas en naviguant tranquillement de paragraphe en paragraphe, mais qu’il lui faut son lit protecteur de citations, de guillemets, d’italiques et de langues étrangères (…). Ils connaissent le plaisir anticipé, après un coup d’oeil d’ensemble sur la double-page suivante, de ces lignes écrites en tous petits caractères qui leur dispenseraient d’autres exemples et un nouveau savoir. »

Vous l’aurez compris, l’absurde est le maître mot de ce roman, absurde qui envahit notre quotidien sans que l’on y prenne garde. « La mezzanine » est une charge drôlissime contre la modernité et qui nous sort de nos habitudes de lecteur. Ouvrez les yeux sur votre quotidien, il est plus foisonnant et délirant qu’il n’en a l’air!

La recluse de Wildfell Hall de Anne Brontë

« La recluse de Wildfell Hall » est le second roman de la cadette des soeurs Brontë, Anne. Le premier, « Agnès Grey », a été publié en 1847, celui-ci en 1848 sous le pseudonyme de Acton Bell. Les trois soeurs avaient en effet envoyé leurs manuscrits aux éditeurs sous des pseudonymes masculins pour avoir plus de chance d’être publiées.

L’histoire de « La recluse de Wildfell Hall » commence à l’automne 1827. Le narrateur est Gilbert Markham, un fermier de 24 ans. Dans le village, une nouvelle habitante vient de s’installer à Wildfell Hall. Elle se nomme Helen Graham, est veuve, mère d’un fils de cinq ans, reste très réservée et à l’écart de la vie sociale de la petite communauté. Son logement se prête d’ailleurs fort bien à l’isolement :  » Près du sommet de cette colline, à 2 miles environ de Linden-Car, se dressait Wildfell Hall, une vieille bâtisse de l’époque élisabétahaine, construite en sombres pierres grises, vénérable et pittoresque, mais sans aucun doute aussi froide que triste à habiter, avec ses épais meneaux de pierre, ses petites vitres treillissées, ses soupiraux rongés par le temps et son isolement. »

La nouvelle arrivée suscite immédiatement l’intérêt de tous. Gilbert Markham ne fait pas exception et son attention devient de plus en plus tendre. Mais il ne comprend pas l’attitude froide et distante d’Helen alors même qu’ils passent beaucoup de temps ensemble. Elle ne veut pas approfondir ses relations avec Gilbert : »(…) si vous ne pouvez vous contenter de me regarder comme une amie…une amie sincère, sans passion, maternelle ou fraternelle, je dois vous prier de me laisser seule à présent, et de me laisser seule désormais. » Cette solitude est rapidement l’objet des pires rumeurs sur la moralité d’Helen. Elle doit alors s’expliquer auprès de Gilbert.

Là s’ouvre un deuxième récit dont le narrateur est Helen elle-même. A travers son journal intime, elle nous raconte son mariage avec Arthur Huntingdon qui ne se déroula pas exactement comme la jeune fille romantique l’avait imaginé. « Il n’est pas non plus un mauvais mari; mais ses notions de devoir et de bonheur conjugal sont opposées aux miennes. Si l’on en juge par l’apparence, son idée est que la femme est faite pour aimer l’homme avec dévotion et pour rester à la maison. Elle doit attendre son mari, l’amuser, pourvoir à son confort de toutes les façons possibles, tant qu’il lui plaît de rester avec elle. Quand il est absent, elle doit veiller à ses intérêts domestiques et autres et patienter jusqu’à son retour. Peu importe ce qu’il fait pendant ce temps. »

« Le recluse de Wildfell Hall » est un des premiers romans féministes. Helen, déçue par son mariage, revendique sa liberté et défie son mari. Les femmes ne sont que secondaires dans le couple et doivent tout mettre en oeuvre pour être agréables aux hommes. Anne Brontë n’était bien entendu pas de cet avis, Helen en est la preuve mais également Esther qui ne cède pas à la pression sociale et attend l’amour véritable.

On trouve dans « La recluse de Wildfell Hall » des thématiques proches « Des hauts de Hurlevent » de Emily Brontë. Notamment celui de la violence sauvage des hommes (même le charmant Gilbert peut réagir de manière violente) et surtout l’alcoolisme qui les détruit. Branwell Brontë, le frère d’Anne, était lui-même alcoolique ce qui le mena à une déchéance physique mortelle.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture même si l’écriture de Anne est moins fluide que celle de ses deux soeurs. Les thématiques, le réalisme social en font une oeuvre tout à fait intéressante. Anne confirme l’extraordinaire créativité artistique de la famille Brontë.

Nous autres d'Eugène Zamiatine

Cela fait mille ans que la terre est soumise au pouvoir de l’Etat unique. Depuis la Guerre de Deux Cents ans, les hommes vivent dans des villes séparées par des « immensités vertes », chacune entourée du Mur Vert qui la préserve de la nature sauvage. Pour parvenir au bonheur, l’état de liberté a été supprimé. Chaque instant de la vie est planifié, programmé. Chaque activité humaine – travail, loisirs, éducation, repos, repas, sexualité, etc. – est organisée selon « un système d’éthique scientifique, basé sur les opérations d’arithmétique ». L’inattendu, l’imprévu ont été réduits au maximum. C’est le règne de la rationalité appliquée à l’organisation sociale, à laquelle chacun apporte « un sacrifice paisible, réfléchi et raisonnable ».

Les êtres humains sont les rouages d’une machine au bon fonctionnement de laquelle doivent tendre tous leurs actes et pensées. Ils « sont fondus en un seul corps aux millions de mains », – le total l’emporte sur l’unité. Ils ne sont plus désignés par un nom, mais par un numéro composé d’une lettre et d’un chiffre. Ils vivent dans des bâtiments de verre transparents, car ils ne doivent rien cacher de leur vie. Les Gardiens veillent par ailleurs à ce que cette harmonie perdure, sous l’égide du Bienfaiteur, « aussi sage et aussi cruel que le Jéhovah des anciens ». Le narrateur, D-503, est mathématicien et le constructeur de l’Intégral, engin « électrique en verre et crachant le feu », chargé de porter la bonne nouvelle du « bonheur mathématique et exact » aux habitants d’autres planètes, dans le but de les « soumettre au joug bienfaisant de la raison ». L’Intégral transportera des traités, poèmes et autres écrits « célébrant les beautés et la grandeur de l’Etat Unique ». « Nous autres » est la contribution de D-503, ensemble de notes où il consigne ce qu’il pense, ou plutôt, – ce qui revient au même -, ce que nous autres pensons. La vie de D-503 sera bouleversée par sa rencontre avec une femme, I-330, qui l’éveillera à des sentiments nouveaux et l’amènera à prendre conscience de son individualité, autant d’hérésies dans « la vie mathématiquement parfaite de l’Etat Unique ». 

« Nous autres » fut écrit par l’ingénieur, mathématicien et écrivain Eugène Zamiatine (1884-1937) en 1921 et interdit par la censure soviétique. En 1931 Zamiatine fut contraint à l’exil, à Paris, où il mourut. Le roman paraît pour la première fois en 1924 dans une édition en anglais. Il exerça une réelle influence sur d’autres contre-utopies écrites plus tard et beaucoup plus connues : « 1984 » de George Orwell, « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, ou encore « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury. Il fut ainsi l’un des pionniers d’un genre destiné à anticiper l’effroi du totalitarisme, qu’il soit inspiré par le socialisme, le fascisme, le scientisme ou le capitalisme. Désespérant et glaçant par bien des aspects, ce livre garde cependant foi en l’humanité et nous rappelle, comme l’écrivit Zamiatine dans un essai, que « seuls les hérétiques, rejetant le présent au nom de l’avenir, sont l’éternel ferment de la vie et assurent l’infini mouvement en avant de la vie ». A méditer en ces temps de capitalisme triomphant à l’échelle planétaire.

  

Becoming Jane de Julian Jarrold

« Becoming Jane » est une évocation de la vie de Jane Austen et surtout un hommage à son oeuvre.

La jeune Jane (Anne Hathaway) vit avec sa famille dans un presbytère et passe son temps à écrire. Ses parents sont peu fortunés et espèrent que leurs deux filles  feront de beaux mariages. La soeur de Jane est déjà fiancée et Jane semble promise à Tom Wislet, un riche héritier. Le problème c’est que Jane n’envisage pas le mariage sans amour et elle n’a aucun sentiment pour Tom Wislet. Sur ce Henry, l’un des frères de Jane, revient après des études à Oxford. Il ramène dans ses bagages l’un de ses amis : Tom Lefroy (James McAvoy). Tous deux menaient une vie de débauche à Londres et la vie à la campagne leur semble bien insipide. Jane trouve ce garçon bien arrogant et désagréable. Ils se chamaillent avant de se rendre compte qu’ils s’aiment. Malheureusement Tom est pauvre et son oncle, qui subvient à ses besoins, est contre ce mariage.

« Becoming Jane » est un film très plaisant, très agréable à regarder. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un biopic au sens strict du terme puisque l’on sait peu de choses de la vie intime de Jane Austen. Il y a quelques références bien réelles comme le fait que le père était révérend, que la famille n’était pas riche, que l’un des frères de Jane était handicapé, etc… Le reste du film m’a fait penser à l’oeuvre elle-même. Le couple Jane et Tom nous rappelle celui de « Pride and Prejudice » : Elizabeth Bennett et Mr Darcy. Les deux commencent par se détester avant de céder à l’amour. Elizabeth refuse également de se marier sans sentiment réciproque. On pense aussi à « Northanger Abbey » lorsque Tom emmène Jane chez Ann Radcliffe. Jane Austen a mis au coeur de son roman « Les mystères d’Udolphe » de Ann Radcliffe pour ridiculiser les jeunes femmes effrayées par les romans gothiques.

Ce qui est intéressant également c’est l’évocation de la vie d’une femme auteure au XIXème. Ann Radcliffe explique à Jane qu’il est difficile d’être épouse et auteure car ce métier donne une bien mauvaise réputation. Celle-ci écrit d’ailleurs des livres remplis de dangers, de terreurs bien loin de sa vie quotidienne. Jane Austen choisit la voie de la critique des moeurs de la bourgeoisie qu’elle côtoie, sans doute ce choix était plus osé pour son époque.

« Becoming Jane » est un divertissement réussi, avec de bons acteurs et l’esprit austinien y est respecté. C’est frais, léger, un bon moment à passer dans la campagne anglaise!

 

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L'instinct d'Inez de Carlos Fuentes (Blogoclub)

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« L’instinct d’Inez » de Carlos Fuentes traite de deux histoires d’amour en parallèle. La première est contemporaine et la seconde remonte à la nuit des temps.

1999, Salzbourg, Gabriel Atlan-Ferrara a 92 ans et va diriger pour la dernière fois le « Faust » de Berlioz. Au crépuscule de sa vie, le chef-d’orchestre réfléchit au temps qui a passé, à ce qu’a été sa vie. « Un sceau de cristal qui contenait peut-être tous les souvenirs de la vie, mais dont la matière était aussi fragile que ces souvenirs, était-il un objet dangereux? En le regardant, posé ainsi sur son trépied devant la fenêtre, entre la ville et lui, le vieil homme se demanda si la perte de ce talisman de verre signifierait aussi la perte de la mémoire. «  Le « Faust » n’est pas pour rien dans cette évocation de la mémoire, cette oeuvre est intimement liée à une cantatrice : Inez. C’est d’ailleurs cette dernière qui a offert le sceau de verre à Gabriel. Ils se sont rencontrés à trois reprises, à chaque fois lors d’une représentation de « Faust » en 1940, 1949 et 1967. Ils se sont aimés sans pouvoir rester ensemble, empêchés par les forces obscures du destin.

Parallèlement se développe une autre histoire, celle de a-nel et ne-il à une époque préhistorique. Une histoire d’amour qui se développe en des temps difficiles au milieu d’une société archaïque. a-nel et Inez semblent être la même personne, ou l’une est l’ancêtre de l’autre. Le cycle de la vie se rejoue sans cesse avec les mêmes êtres à des époques différentes. La mémoire est au centre de cett oeuvre de Carlos Fuentes, « L’instinct d’Inez » semble être une méditation mélancolique sur la vie et la mort. « Mais en son for intérieur, il se disait : Notre vie est un recoin transitoire dont le sens est de faire exister la mort. Nous sommes le prétexte à la vie de la mort. La mort rend présent tout ce que nous avions oublié de la vie. » Il faut souligner que Carlos Fuentes a dédié son livre à son fils mort en 1999.

Je dois avouer être restée totalement extérieure à cette histoire. J’ai notamment été totalement rebutée par les chapitres concernant le couple préhistorique. Ces passages sont très symbolistes et je n’en ai pas compris la signification. « C’est ce que lui dira son instinct. La « chose perdue » sera un ancien village qui sera toujours pour elle à venir, il n’a jamais déjà été, il sera déjà parce qu’elle y connaîtra le bonheur qu’elle n’a pas perdu, mais qu’elle y retrouvera.  » Ce type de phrases est pour moi absolument abscons, à la limite de l’ésotérisme. Ces chapitres coupent l’histoire de Gabriel et d’Inez qui me semblait nettement plus intéressante et se suffisant à elle-même.

Ma première (et dernière?) rencontre avec l’auteur mexicain n’a pas été une réussite. J’espérais découvrir grâce à ce livre un nouvel univers, un nouvel auteur, mais je n’y ai trouvé que de l’ennui.

Questionnaire lecture

Lou m’a taguée pour cet intéressant questionnaire sur la lecture. Ca fait toujours plaisir de parler de sa passion. Comme nous sommes deux auteurs sur ce blog, on trouvera d’abord mes réponses, puis celles de Lolo. Allez, première question :

Plutôt corne ou marque-page?

Titine : marque-page bien sûr, je n’aime pas corner les livres, d’autant plus que j’ai une collection de marque-pages qui augmente au fur et à mesure de mes visites dans les musées.

Lolo : marque-page, c’est plus rapide pour retrouver la page.

As-tu déjà reçu un livre en cadeau?

Titine : oui, souvent, ma famille ou mes amis m’offrent plutôt des livres d’art ou sur le cinéma car ils ne connaissent pas forcément tous les romans en ma possession. c’est mon chéri et co-blogueur qui m’offre des romans, il fait toujours les bons choix !

Lolo : oui, en ce moment seulement de la part de Titine, et c’est à chaque fois une grande joie car j’ai toujours d’excellentes surprises.

Lis-tu dans ton bain?

Titine : je lis uniquement des magazines parce que j’ai toujours peur de lâcher le livre dans l’eau.

Lolo : je ne prends jamais un bain sans un livre.

As-tu déjà pensé à écrire un livre?

Titine : enfant, je voulais être écrivain ! J’écrivais des nouvelles ou des débuts de roman. Ado, j’avais même participé à un concours de nouvelles, mais depuis j’ai laissé tomber face à mon peu de talent

Lolo : ado, après avoir lu « Les trois mousquetaires » (version Bibliothèque Verte) qui m’avait passionné, j’avais dit à ma soeur que j’allais écrire un livre. Je ne l’ai jamais commencé.

Que penses-tu des séries de plusieurs tomes?

Titine : j’en ai lu peu mais je ne suis pas contre. J’ai bien aimé la trilogie Millénium. Je suis actuellement lancée dans la série de Mervyn Peake.

Lolo : la seule que j’ai lue c’est justement la splendide trilogie de Gormenghast. Alors oui, pourquoi pas les séries ?

As-tu un livre culte?

Titine : j’en ai plusieurs, le premier est « Les Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë. Mais je mettrais aussi « Le temps de l’innocence » d’Edith Wharton, « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, « Oblomov » d’Ivan Gontcharov et « In cold blood » de Truman Capote.
Lolo :
s’il ne faut en retenir qu’un, je dirais « Mort à crédit  » de Louis-Ferdinand Céline. En fait, toute l’œuvre (publiable) de Céline est culte pour moi.

Aimes-tu relire?

Titine : je ne le fais quasiment jamais, j’ai envie de lire tellement de livres que je ne prends pas le temps de relire. C’est d’ailleurs fort dommage parce que la relecture permet de redécouvrir des oeuvres, d’y voir plus de thèmes, de profondeur. Là je vais devoir relire puisque je me suis inscrite au Jane Austen challenge et je suis impatiente de redécouvrir ses romans que j’ai lus il y a de nombreuses années.

Lolo : oui j’aime bien, et d’autant plus qu’on oublie certains livres, même ceux qu’on avait adorés à la première lecture. Et puis il y a des livres qu’on a lus trop jeune, qu’on apprécie davantage plus tard. Une relecture n’a jamais été une déception, bien au contraire.

Rencontrer ou ne pas rencontrer les auteurs de livres qu’on a aimés ?

Titine : ça ne m’est jamais arrivé et étant assez timide, je pense que ça ne serait pas très concluant !

Lolo : ceux que j’aurais aimé rencontrer sont morts. Mais même si c’était possible, je crois que je me sentirais incapable de leur parler de leur œuvre.

Aimes-tu parler de tes lectures ?

Titine : j’adore ça mais ce n’est pas toujours évident de trouver les bonnes personnes pour le faire. Lolo et moi avons créé ce blog parce que nous aimons parler de littérature et qu’il nous permet de communiquer avec des personnes ayant la même passion.

Lolo : oui j’aime beaucoup, mais il existe tellement peu de gens qui partagent cette passion dans mon entourage.

Comment choisis-tu tes livres ?

Titine : je lis des critiques de livres, j’en repère sur les blogs et je poursuis la lecture des oeuvres de mes auteurs favoris. Lolo : les critiques, le bouche à oreille, les quatrièmes de couverture, internet. Mais aussi lorsque des écrivains que j’aime parlent d’autres écrivains, j’ai tout de suite envie de les découvrir. Henry Miller, par exemple, a été une véritable mine pour moi.

Une lecture inavouable ?

Titine : « L’alchimiste » de Paulo Coelho qu’une amie m’avait offert. Je ne connaissais pas à l’époque, mais j’ai été vaccinée à vie.

Lolo : je vais rester dans la même ambiance que Titine, avec « Le prophète » de Khalil Gibran. Un cadeau aussi. Un mélange de spiritualité sirupeuse et de sagesse niaise, comme Coelho. En réalité, ces lectures ne sont pas tellement inavouables, puisque les livres en question sont considérés comme des chefs-d’œuvre universels (à notre grande stupéfaction!).

Des endroits préférés pour lire ?

Titine : dans mon canapé, avec une tasse de thé à portée de main et mon chat sur les genoux. En fait, je lis absolument partout, je suis capable de finir un chapitre dans les marches du métro !

Lolo : dans mon lit. Ou bien allongé sur le canapé ou sur un transat. Je m’aperçois que pour moi la position horizontale est la plus appropriée à la lecture.

Un livre idéal pour toi serait :

Titine : c’est difficile à définir, même si j’ai une préférence pour la littérature anglo-saxonne. Il ne faut pas se limiter, il faut être ouvert aux découvertes.

Lolo : un livre qui bouscule les codes, avec des personnages forts, excentriques, originaux, le tout avec style. J’aime quand la littérature allie humour, tragique et émotion, à l’image de la vie. Mais ces livres existent !

Lire par-dessus l’épaule ?

Titine : je le fais uniquement pour voir quel livre lisent les personnes autour de moi dans les transports en commun.

Lolo : j’ai le même vice que Titine, ce qui nécessite divers stratagèmes et une bonne souplesse oculaire.

Télé, jeux vidéos ou livre ?

Titine : je résiste à la présence de console de jeux chez moi, c’est un consommateur de temps et j’ai déjà bien assez d’internet et de la télé ! Je regarde beaucoup les séries télé que j’aime beaucoup (Desperate housewives, Dexter, Lost, Weeds…) et les films. Mais je passe de plus en plus de temps à lire.

Lolo : les jeux vidéos ne m’intéressent pas du tout, quant à la télé je la regarde de moins en moins. Le soir je préfère lire.

Lire et manger ?

Titine : je ne le fais qu’au petit-déjeuner où je n’ai pas à tenir couteau et fourchette. Mais ce n’est quand même pas très pratique.

Lolo : jamais.

Lecture en musique, en silence, peu importe…?

Titine : plutôt en silence ou avec de la musique classique qui me permet de mieux me concentrer.

Lolo : en silence, je ne peux pas me concentrer sur deux choses à la fois (je suis un garçon !).

Lire un livre électronique ?

Titine : jamais ! Je n’aime pas lire sur un écran et j’apprécie trop le fait de tourner les pages.

Lolo : non, ça ne va pas être possible. L’objet livre est irremplaçable, car je trouve qu’il y a aussi une dimension sensuelle à la lecture, pas seulement intellectuelle.

Livres empruntés ou livres achetés ?

Titine : malheureusement achetés parce que j’ai peu de place chez moi. Mon problème avec les bibliothèques c’est le timing : quand j’ai envie de lire une nouveauté (par exemple « La reine des lectrices » après laquelle je cours…), elle est toujours empruntée et il faut être chanceux pour tomber dessus au moment où le livre revient !

Lolo : achetés, car j’aime bien ensuite les avoir sous la main pour les prêter, les relire, les feuilleter… Et si je n’aime pas un livre que j’ai acheté, je le revends. Mais avec le temps ça arrive de moins en moins. Je ne vais jamais à la bibliothèque et les livres que j’emprunte sont ceux de Titine.

Un livre vous tombe des mains : aller jusqu’au bout ou pas ?

Titine : j’essaie d’aller jusqu’au bout en espérant que quelque chose va me plaire. Mais je n’ai pas toujours autant de volonté.

Lolo : souvent je me suis forcé, mais j’ai décidé de ne plus le faire : il y a trop de bons livres à découvrir, pas de temps à perdre !

Quel est le livre que tu lis actuellement et quel sera le prochain ?

Titine : « Titus d’Enfer » que j’adore. Et je pense que le prochain sera « La solitude des nombres premiers » que m’a gentiment prêté Keisha.

Lolo : « La vie et les opinions de Tristram Shandy » de Laurence Sterne, un grand classique anglais du 18ème siècle (il y aura prochainement un billet sur ce blog). Le prochain, je ne sais pas encore lequel, puisque ce sera l’un de ceux que m’offrira Titine pour mon anniversaire.

As-tu déjà abandonné la lecture d’un livre?

Titine : j’ai abandonné deux fois la lecture du « Château de ma mère » de Pagnol, rien à faire, je m’ennuyais. J’ai aussi abandonné pour la même raison « Ensemble, c’est tout » d’Anna Gavalda.

Lolo : « Vineland » de Thomas Pynchon, je suis totalement hermétique. Ca m’a guéri définitivement de cet auteur. Et j’ai aussi lâché la lecture d’ « Ulysse » de Joyce (deux fois). Mais là je recommencerai, car je soupçonne tout de même un grand livre. Il faudra juste que ce soit le bon moment.

Quel est le premier livre que vous avez adooooooré d’amour ?

Titine : le premier c’est les « Les hauts de Hurlevent » : la lande, la tempête, la passion contrariée, le fantôme de Cathie, la sauvagerie d’Heatcliff … tout pour me plaire ! Depuis je ne l’ai pas relu, je n’ose pas par peur de perdre mon beau souvenir.

Lolo : je ne parlerais pas d’amour, mais mon premier grand choc a été – on y revient – « Voyage au bout de la nuit » de Céline.

Votre bibliothèque est-elle bien organisée ou bien est-ce un véritable capharnaüm?

Titine : j’ai récemment rangé mes livres par pays et époque. Malheureusement ce bel ordonnancement ne va pas durer. J’ai peu de place et je vais finir par caser mes livres n’importe comment, en fonction des trous de ma bibliothèque !

Lolo : avec l’accumulation, j’ai dû les classer par nationalité et époque, mais pas dans l’ordre chronologique. En tout cas moi je m’y retrouve mieux.

La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao de Junot Diaz

Le premier roman de l’écrivain américain d’origine dominicaine Junot Diaz a reçu de nombreux prix littéraires aux Etats-Unis, dont le prestigieux prix Pulitzer 2008. On ne peut qu’approuver à la lecture de cette œuvre forte et originale.

C’est l’histoire d’une famille dominicaine noire qui semble poursuivie par une malédiction implacable, le fukù. Dans le New Jersey, non loin de New York, vivent Belicia et ses deux enfants, Lola et Oscar. Belicia, du temps de sa jeunesse en République dominicaine, était une « terrible beauté » au tempérament fougueux et rebelle, qui rêvait d’amour et de richesse. Orpheline, elle a été recueillie par une cousine de son père, La Inca, qui tente de la protéger contre le fukù et contre elle-même. Sa liaison avec « le Gangster », un homme de main du dictateur Trujillo, l’amènera finalement à quitter l’île pour les Etats-Unis. Sa fille Lola, elle aussi une affolante beauté, a également hérité du caractère tempétueux de sa mère devenue une femme malade et acariâtre. En lutte contre cette dernière, Lola est une adolescente fugueuse, tout comme sa mère ne songeait qu’à s’enfuir de « Santo Domingo ».

Enfin Oscar est au centre du roman et le personnage qui incarne le mieux la fatalité familiale. Adolescent obèse et boutonneux, introverti et asocial, fou de science-fiction, de jeux de rôle et de jeux vidéos, Oscar est un geek, rejeté par les garçons et, pire, par les filles. Car pour son malheur, en plus d’être un « tachon », il est « l’enamorado permanent qui [tombe] éperdument amoureux pour un oui ou pour un non ». L’aversion des filles pour lui, mêlée à son insatiable quête d’affection, sera le drame permanent de sa courte existence.

Le procédé narratif est intéressant : les épisodes de la vie d’Oscar, racontés de façon chronologique, sont entrecoupés des récits de l’adolescence de Lola (par elle-même), de la jeunesse de Belicia, et enfin des dernières années de la vie des parents de Belicia, qu’elle n’a pas connus. Cette construction permet de reconstituer à rebours l’histoire familiale et de remonter en quelque sorte à la source de la malédiction familiale qui trouve un aboutissement tragique en la personne d’Oscar. Le tout est narré par Yunior, d’origine dominicaine lui aussi, copain de chambrée d’Oscar à la fac, qui tente de l’aider à perdre sa virginité (jamais un Dominicain n’est mort puceau !).

Sur cette histoire plane l’ombre menaçante de Trujillo, tyran sanguinaire et libidineux qui régna par la terreur de 1930 à 1961. Directement ou par ricochet, chaque drame survenu dans cette famille est dû à son action néfaste. Il est l’instigateur du fukù, à moins qu’il ne soit le fukù lui-même. La saga familiale est donc indissociable de l’histoire de l’île et de sa culture empreinte de superstition et de religiosité, sur laquelle l’auteur porte souvent un regard tendre et ironique.

Junot Diaz jalonne le livre de références aux sous-cultures de la SF, de l’heroic-fantasy et des jeux vidéos, et de vocabulaire emprunté aux ghettos américains (ce qui donne en traduction française : verlan et argot des banlieues) mêlé à de nombreux mots et phrases en espagnol (un glossaire n’aurait peut-être pas été superflu), ce qui lui confère énergie et inventivité. Roman familial épique, drôle et émouvant, « La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao » est une incontestable réussite.

La fenêtre panoramique de Richard Yates

Autant le dire tout de suite, je considère « La fenêtre panoramique » comme un chef-d’oeuvre de la littérature américaine.

Nous sommes en 1955 dans la partie Ouest du Connecticut, April et Frank Wheeler vivent dans une banlieue bourgeoise. Ils ont tout juste 30 ans et deux enfants. Le couple est fragile, en difficulté à la moindre contrariété. Le livre s’ouvre sur une représentation de théâtre où April a le rôle principal. La pièce est un échec, April se rêvait actrice et vit cela comme une humiliation. Frank tente de la rassurer mais ne réussit qu’à faire exploser une dispute : « Alors le duel perdit toute mesure. Un appétit de querelle secoua de frissons leurs bras et leurs jambes, tordit de haine leurs deux visages, les précipita à l’assaut de leurs points faibles respectifs, leur découvrit des moyens astucieux pour échapper aux prises, pour feinter, pour riposter à toute vitesse. Et leur mémoire s’en fut aussitôt rechercher dans les années de vie commune les vieilles armes les plus aptes à arracher la croûte des vieilles plaies. La fièvre monta… »

Pourtant le jeune couple était plein d’idéaux lorsque Frank et April se sont rencontrés. Frank était promis à un avenir radieux et riche de possibilités. « On lui prédisait diverses carrières à succès; de l’avis unanime, son travail se situerait quelque part « dans les humanités », sinon plus précisément dans les arts (travail qui en tout cas exigerait une vocation durable et impérieuse) et impliquerait probablement qu’il se retirât sans tarder en Europe (…) » Leur premier enfant remisa les rêves à plus tard. Frank trouva un travail alimentaire, ils achetèrent leur maison route de la Révolution mais en continuant à se penser différents des voisins. Le mode de vie plan-plan et propret de leurs amis Campbell ne pouvait être pour eux. Frank et April étaient au-dessus du mode de vie petit bourgeois qui les empêchait de se réaliser. La dispute à la sortie du théâtre remet tout en cause et April a un éclair de lucidité : « Voilà comment tous les deux nous nous sommes   réfugiés dans cette erreur gigantesque (…), dans cette idée que les gens doivent démissionner de la vie réelle et « se ranger » quand ils ont une famille. C’est le grand mensonge sentimental de la banlieue, et je t’ai obligé d’y souscrire tout le temps. » April tente alors désespérément de sauver son couple.

Richard Yates se fait entomologiste du couple Wheeler. Son écriture ciselée détaille les affects de ses personnages jusqu’à la moelle. Les problèmes du couple sont liés à une totale incompréhension des motivations de chacun. April est restreinte dans ses activités par le rôle de la femme dans les années 50 qui consiste à être mère et femme d’intérieur. Elle ne rêve en réalité que d’action, de créativité et reporte sa frustration sur Frank. April veut qu’il se réalise mais ce dernier n’a pas la moindre idée de ce qu’il pourrait faire. Frank se complait dans cette vie bourgeoise, il a de l’affection pour son travail. April lui fait miroiter une autre vie possible et ce changement l’effraie littéralement. « En effet, il essayait de lui dissimuler, sinon de se le dissimuler à lui-même, que le plan l’avait instantanément effrayé. »  Cette impossibilité à décrypter les désirs de l’autre mène le couple au drame.

Le film de Sam Mendes, que j’avais présenté précédemment, se révèle être une très fidèle adaptation du roman. Mais Richard Yates va beaucoup plus loin dans la psychologie et la description de chaque personnage. On en apprend beaucoup plus sur les Campbell qui sont plus complexes que le film pouvait le laisser paraître. Le roman développe également l’extraordinaire personnage de John Givings, trop lucide pour accepter les codes de son monde et que l’on met à l’écart.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman tant il est riche et tant l’écriture de Richard Yates est un bonheur. Il faut de toute urgence lire cette oeuvre indispensable. Un chef-d’oeuvre, je vous dis, tout simplement un chef-d’oeuvre.

The Jane Austen Book Club de Robin Swicord

Ce film est l’adaptation du livre éponyme de Karen Joy Fowler que j’avais lu à sa sortie en France. Le film et le livre racontent la naissance d’un club de lecture consacré à Jane Austen.

On fait la connaissance au départ avec trois amies de longue date : Bernadette, Jocelyn et Sylvia. Les deux dernières ne sont pas au mieux : Jocelyn, éleveuse de chiens, vient de perdre son plus vieil animal et organise de véritables funérailles; Sylvia vient de découvrir que son mari a une maitresse et elle le quitte. Pour remonter le moral de ses amies, Bernadette décide de créer un club de lecture. Elle rencontre une jeune femme, Prudie, déçue par son mari peu romantique. Jocelyn invite également au club de lecture un jeune homme rencontré dans un bar, Grigg. Enfin, Alegra, la fille de Sylvia, se laisse convaincre de participer aux lectures.

Six romans de Jane Austen, six personnages, chacun devra présenter une oeuvre aux autres. Chacun choisit le roman qui lui correspond le mieux. Par exemple, Jocelyn choisit « Emma » car elle aussi est une entremetteuse. Elle avait présenté à Sylvia son futur mari et elle invite Grigg en espérant qu’il plaise à son amie. Sylvia choisit « Mansfield Park » où Fanny est une bonne épouse, fidèle et patiente. Quant à Bernadette, elle présente « Orgueil et préjugés » où il est beaucoup question de mariage car elle-même a eu de nombreux maris.

L’intérêt  du film c’est que la littérature est au coeur de l’intrigue et de la vie des personnages. Durant les réunions, on discute beaucoup des romans, des personnages de Jane Austen de manière passionnée et enthousiaste. Chacun trouve des échos de sa vie dans les livres et montre ainsi la grande modernité de l’auteur. Les romans servent de thérapie à chaque personnage en pleine tourmente dans sa vie. Les acteurs sont plutôt bons, notamment Jocelyn et Grigg qui jouent au chat et à la souris avant de se trouver pour de bon.

Je me souviens avoir passé un meilleur moment avec le livre qui me semblait plus délicat, avec plus d’esprit que le film. Les personnages y étaient plus consistants, plus attachants. Il reste un film agréable à regarder, léger et qui parle des romans de Jane Austen ce qui est tout de même un atout de poids!

 

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Planète sans visa de Jean Malaquais

Marseille, 1942, quelques mois avant l’invasion de la zone libre par les Allemands. L’occupant est loin, mais la ville n’en est pas moins sous la férule d’un despote, le régime collaborationniste de Vichy. Vers Marseille ont convergé des réfugiés des quatre coins de l’Europe, fuyant la tyrannie, l’oppression et la guerre, et espérant décrocher le visa de sortie qui leur permettra d’embarquer sur un de ces cargos en partance pour la liberté et la paix. Parmi eux, un révolutionnaire bolchevique de la première heure qui a connu les camps staliniens, un républicain espagnol, et surtout des juifs d’Europe de l’est, tous indésirables et en butte aux tracasseries et persécutions de la bureaucratie policière de Vichy.

Le roman fut publié en 1947 et ne fut pas beaucoup lu. Les Français voulaient oublier cette période récente de leur histoire. Ils ne voulaient pas se rappeler ces collaborateurs issus du peuple qui avaient profité de la situation pour prendre une revanche sociale. Ou ceux issus de la grande bourgeoisie, servant l’Etat français mais n’hésitant pas à trafiquer pour préserver leurs intérêts personnels. Ou encore ces policiers raflant les juifs sur ordre de la préfecture, avant la visite à Marseille du maréchal. Cet épisode, un des passages les plus saisissants du livre, se conclut sur ces lignes : « Les gens sur le trottoir regagnent un à un leur gîte, sentant peut-être qu’avec ce rapt une part d’eux-mêmes s’en va dans la nuit qui recouvre tant de terres hostiles, de fosses communes, de ravages innommables, et d’espoirs aussi, trop tenaces pour qu’aucune ignominie jamais n’en vienne à bout ».

L’espoir est représenté par ces anonymes luttant, chacun avec ses armes, contre le totalitarisme qui s’est abattu sur la France : intellectuels anti-fascistes, fabricants de faux papiers, arnaqueurs captant les capitaux destinés à la fuite vers l’étranger, passeurs, etc. Mais les motivations ne sont pas toujours pures, et la fin justifie des moyens parfois douteux : « Les grands salauds ont toujours leurs petites bontés, et les grands bonshommes ont toujours leurs petites saloperies du dimanche ». Les véritables héros sont rares dans la France de Vichy.

Jean Malaquais brosse un portrait sans concession de cette période trouble. Il met en scène une multitude de personnages dont les trajectoires se croisent. Il alterne descriptions réalistes, introspections psychologiques et évocations lyriques, utilisant tous les registres de la langue française qui vont du parler populaire à l’expression la plus précieuse, façon XVIIIe siècle. Une maîtrise sidérante chez cet écrivain, de son vrai nom Wladimir Malacki, Polonais, juif, qui n’apprit qu’à l’adolescence notre langue, alors qu’il était un jeune immigré. Cet autodidacte, acharné au travail, écrivit Planète sans visa de 1942 à 1947, au fil de sa fuite de Paris au Mexique, en passant par Marseille et l’Espagne, et le remania jusqu’à l’aube de sa mort en 1998, à l’âge de 90 ans. Un livre d’une lecture parfois difficile, mais d’une richesse incontestable. J’ai préféré pour ma part Les Javanais, prix Renaudot 1939, récit joyeux de la vie d’une colonie de métèques trimant dans une mine de Provence. Le meilleur moyen d’entrer dans l’œuvre de cet immense poète.