La voleuse d'hommes de Margaret Atwood

Tony, Charis et Roz, qui se sont connues à l’université, se retrouvent pour déjeuner au restaurant le Toxique. « Toutes les trois déjeunent ensemble une fois par mois. Elles en sont arrivées à compter sur cette rencontre. Elles n’ont pas grand-chose en commun, excepté la catastrophe qui les a réunies, si l’on peut qualifier Zenia de catastrophe, mais avec le temps elles ont trouvé une solidarité, un esprit de corps. » Elles n’étaient effectivement pas amies lors de leurs études, elles étaient et restent extrêmement différentes. Tony, la garçonne, est professeure d’histoire à l’université avec une spécialité un peu particulière : les batailles, les guerres. Le plus grand plaisir de Tony est de reconstituer les grandes batailles dans son sous-sol à l’aide de clous de girofle, de haricots rouges pour visualiser les différents adversaires. Elle vit avec West, musicologue qu’elle fréquentait à l’université.

Charis est une adepte de l’ésotérisme, elle croit à la réincarnation, à la force de l’esprit. Elle travaille dans un magasin nommé « Radiances » qui vend des cristaux, de l’encens, des huiles essentielles, des cartes de tarot. Charis a une fille qui se nomme Augusta. *

Roz est chef d’entreprise, elle a pris la succession de son père. C’est une femme d’affaires avertie, solide et très fortunée. Elle reste néanmoins très féminine, elle prend grand soin de son allure. Elle est la mère de trois enfants : un fils et des jumelles.

Les trois amies ont commencé à se fréquenter lorsque la fameuse Zenia est entrée dans leurs vies. Zenia était dans la même université que les trois autres et elle faisait peur aux autres filles : « Brillante et terrifiante. Vorace, sauvage, inacceptable. » C’est Tony la première qui l’approche. Zenia est un être rusé qui sait profiter des faiblesses des autres pour s’insinuer dans leur vie et leur voler ce qu’ils ont de plus cher. Tony est petite, sans charisme à côté de Zenia et son anticonformisme l’éblouit. Mais « (…) cela coûte cher de défier l’ordre social, la liberté n’est pas gratuite, elle a un prix. » Zenia soutire de l’argent à Tony, la fait chanter et une fois obtenu ce qu’elle voulait elle disparaît en emportant West dans ses valises. Zenia refait son apparition dans la vie de la charitable Charis. Elle lui fait croire qu’elle est malade, Charis l’accueille les bras ouverts, s’occupe d’elle sans relâche. Zenia s’installe comme un coucou dans la maison de Charis et repart avec l’homme qui habite là, Billy le père d’Ausgusta.

Roz se fait également berner malgré les mésaventures de ses amies. Zenia semble connaître des choses sur le père de Roz qui est resté mystérieux sur ses années de guerre. Une nouvelle fois le coucou s’installe, Roz lui donne du travail dans un de ses magasines. Mais comme toujours Zenia disparaît après avoir volé de l’argent à Roz, et bien sûr avec son mari.

Les trois amies pensaient être débarrassées de Zenia, morte dans un attentat terroriste au Liban mais la voilà qui rentre au Toxique. Que revient-elle faire ici ? Que veut-elle encore soutirer à nos trois amies ?

Margaret Atwood nous livre un roman cinglant sur les rapports hommes/femmes. L’amour est vu de manière très lucide, sans aucun romantisme. « Elle a dû renoncer en partie à l’amour bien sûr, à son amour, illimité autrefois, pour son mari. On ne peut garder la tête froide quand on se noie dans l’amour. On s’agite trop, on crie et on s’épuise. » Les hommes n’ont pas le beau rôle, ils sont peu fiables et prêts à tout quitter dès qu’une aguicheuse les approche. Néanmoins nos trois amies ne sont pas tellement mieux servies. Malgré les avertissements, elles se font toutes prendre dans les filets de la maléfique Zenia. Chacune succombe lorsque l’on fait appel à ses bons sentiments, chacune, naïvement, veut se sentir utile.

« La voleuse d’hommes » est un roman sur l’amitié, celle qui se construit malgré les différences et qui reste un véritable soutien lorsque tout s’effondre. Margaret Atwood nous livre les portraits de trois femmes qui deviennent extrêmement attachantes pour leurs forces comme pour leurs faiblesses. « La voleuse d’hommes » se dévore, malgré ses 650 pages, tant le destin des trois héroïnes nous tient à cœur.

Le meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie

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On ne présente plus Agatha Christie. Auteur d’une œuvre considérable, elle a largement contribué à populariser un genre littéraire considéré – à tort – comme mineur : le roman policier. Il s’agit ici du polar au sens le plus strict, à savoir : un meurtre est commis, aux protagonistes (et le lecteur avec eux) de découvrir le(s) coupable(s). La résolution de l’énigme ne survient que dans les dernières pages, après une enquête minutieuse attachée aux moindres détails et des trésors de déduction logique qui laissent pantois d’admiration le lecteur et, souvent, le coupable lui-même.

Le narrateur du Meutre de Roger Ackroyd est le docteur Sheppard, paisible médecin de campagne du village de King’s Abbot, qui vit avec sa sœur Caroline, grande amatrice de potins qui n’a ni les yeux, ni les oreilles, ni la langue dans sa poche. Au tout début du livre, le docteur Sheppard vient de constater la mort de Mrs Ferrars, une riche veuve, suite à l’absorption d’une dose trop importante de véronal. Le soir même, il apprend de la bouche de son ami Roger Ackroyd, gentihomme campagnard et riche industriel, que ce dernier devait épouser Mrs Ferrars. Elle lui a avoué avoir tué son mari en l’empoisonnant et, depuis, quelqu’un la fait chanter. Roger Ackroyd reçoit une lettre postée peu avant sa mort par Mrs Ferrars, dans laquelle elle lui révèle le nom du maître chanteur. Dans la soirée, Roger Ackroyd est retrouvé assassiné.

Mrs Ferrars s’est-elle suicidée ? Y a-t-il un lien entre ces deux morts ? Qui a tué Roger Ackroyd ? La liste des suspects est longue : tous ceux qui étaient présents dans la maison le soir du meurtre ont un bon mobile, en particulier Ralph Paton, fils adoptif de Roger Ackroyd, qui reste introuvable depuis le meurtre. Pour aider la police à trouver l’assassin, on fait alors appel à un célèbre détective belge à la retraite qui vient justement (heureuse coïncidence !) de s’installer à King’s Abbot, j’ai nommé Hercule Poirot.

Personnage récurrent des romans d’Agatha Christie, Hercule Poirot est l’un des intérêts majeurs de ce livre. Sûr de lui jusqu’à l’arrogance, fin observateur et terriblement perspicace, parfois manipulateur, l’infaillible détective à la légendaire moustache sait faire marcher ses « petites cellules grises » pour déjouer les fausses pistes et faire éclater la vérité. Et inutile de lui cacher quoi que ce soit, car ce qu’on lui cache il finira tôt ou tard par le découvrir. Un esprit redoutable donc qui, sans avoir l’air d’y toucher, enserre peu à peu le coupable dans les mailles de son filet…sans pitié !

Le roman nous offre en outre une plongée dans la société anglaise bourgeoise et provinciale au début du XXème siècle, avec ses secrets de famille bien gardés, ses petites intrigues et le poids écrasant des convenances. Chacun y épie son voisin en espérant découvrir ses faiblesses. Hypocrisie, rancœur et cupidité entretiennent une atmosphère de meurtre. Quoi d’étonnant alors à ce que quelqu’un passe un jour à l’acte ? Mais attention, les coupables ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Alors, qui a tué Roger Ackroyd ?

Sur les traces du serpent de Mary Elizabeth Braddon

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Slopperton est une petite ville d’Angleterre où de bien sombres évènements vont se dérouler sous la plume de Mary Elizsabeth Braddon (1835-1915). Le bien et le mal vont s’affronter et s’incarner en deux personnages.

Le premier à nous être présenté est Jabez North. Il est orphelin et a été recueilli dans les eaux de la Sloshy par les habitants de Slopperton, il travaille beaucoup et au début de notre roman Jabez North est maître d’études à l’académie de Dr Tappenden. La population accorde amitié et respect à cet homme : « Ainsi chacun à Slopperton louait ce jeune homme modèle et l’on prophétisait souvent que l’enfant trouvé serait à l’avenir l’un des plus grands hommes de la plus grande des villes – Slopperton. » Ce personnage n’est pourtant pas si parfait, un professeur de phrénologie a déclaré à son propos qu’il était singulièrement dépourvu de morale. Le lecteur comprend rapidement que le mal arrivera par la main de Jabez North.

Le deuxième personnage est Richard Marwood qui revient auprès de sa mère après 7 ans d’absence. il a profité avec excès des plaisirs qu’offre la vie. Mais il est de retour avec la ferme intention de reprendre sa vie en main. Son oncle, Montague Harding, veut l’aider grâce à la grande fortune qu’il a acquise aux Indes. Il lui propose de partir à l’aube dès le lendemain matin avec de l’argent et une lettre de recommandation dans une ville voisine. Malheureusement ce départ hâtif est le début des ennuis pour Richard puisque ensuite son oncle est retrouvé la gorge tranchée. Tout porte à croire à la culpabilité de Richard : il quitte le domicile à l’aube avec l’argent de son oncle et il est pris à la gare. Bien entendu le narrateur omniscient n’a pas laissé son lecteur dans le doute. On sait que Richard est innocent et que Jabez North est l’auteur de ce crime infâme. On le découvre dans toute sa noirceur : il laisse mourir un de ses élèves qui l’avait vu sortir par la fenêtre la nuit du meurtre ; il se rit d’une jeune femme qu’il a mise enceinte et la pauvre se jette dans la Sloshy ; il ira même jusqu’à tuer son frère jumeau pour faire croire à son propre décès et disparaître de Slopperton.

Pendant ce temps, Richard Marwood est jugé et plaidant la folie il est interné. Fort heureusement Richard a de nombreux amis qui ne le laisseront pas dépérir dans son asile. Ils feront tout pour retrouver les traces du serpent Jabez North.

L’intrigue du roman de Mary Elizabeth Braddon est d’une grande inventivité. Les fils de l’histoire nous entrainent à Paris, à Londres ; les surprises et les retournements de situation sont légion mais jamais le lecteur n’est perdu grâce à une solide construction. « Sur les traces du serpent » mélange une detective story, genre qui naît à cette époque, et le roman gothique où les morts ressuscitent. Ce type d’oeuvre s’est beaucoup développé au XIXème en Angleterre avec E.A. Poe comme géniteur, on pense notamment à Wilkie Collins dont on a redécouvert les livres il y a peu.

S’ajoute à cette poursuite du démon un narrateur omniscient qui commente avec une grande ironie l’histoire que nous sommes en train de lire. Il nous parle par exemple de la société philanthropique de Slopperton et précise que « (…) le fondateur était un un excellent citoyen, qui battait sa femme et avait chassé du foyer leur fils aîné. » Plus loin dans le roman, un personnage a recueilli un enfant dont la mère s’est suicidée et voici ce que cela donne : « Bébé est fortement attaché à Kuppins, et manifeste son affection par des démonstrations aimables, comme celles de donner des coups de poing dans sa gorge, de se suspendre à son nez, d’enfoncer une pipe dans ses narines, et autres preuves également charmantes de tendresse enfantine. »

Mary Elizabeth Braddon a écrit « Sur les traces du serpent » à l’âge de 25 ans et son exceptionnel talent narratif lui offrit une très grande popularité. Inconnue en France de nos jours, Mary Elizabeth Braddon était admirée par de grands auteurs comme Robert Louis Stevenson ou Henry James. On ne peut que se féliciter de l’initiative des éditions Joëlle Losfeld de remettre à jour ce grand talent de l’époque victorienne.

La petite dame dans la grande maison de Jack London

Dick Forrest est un personnage à la forte personnalité, comme il en existe dans nombre de romans de Jack London. Orphelin après la mort de son père, dont il a hérité la grande fortune, il décide de se lancer dans l’agriculture. Une fois sa majorité atteinte et ses diplômes en poche, il plante là ses tuteurs et se lance dans l’aventure, parcourant le monde pendant neuf années. De retour sur ses terres, il s’attelle à la tâche et fait de son ranch le plus moderne de Californie, utilisant les dernières techniques de culture et d’élevage et administrant d’une main de maître son immense domaine. Pas plus brillant qu’un autre, Dick est avant tout un monstre d’énergie et de volonté, ainsi qu’un bourreau de travail.

Dick a également ramené de sa longue escapade sa femme, Paula, petit bout de femme casse-cou et enjoué, que Dick appelle son « garçon manqué ». Elle subjugue son entourage par sa beauté, son esprit et son dynamisme. La maison est d’ailleurs constamment emplie d’invités qui vont et viennent, et passent leur temps en excursions à cheval, baignade, repas, soirées, chants, jeux et farces. Il y règne une atmosphère de joie et d’agitation permanentes, auxquelles le couple d’hôtes participe activement.

L’un de ces invités est un homme que Dick a croisé lors de sa vie d’aventure : Evan Graham. Riche aventurier, il est désormais ruiné et compte profiter de son séjour pour travailler à un livre, récit d’un voyage à travers l’Amérique du sud. La première fois que Graham voit Paula, la « petite dame » tente de sortir un cheval fougueux d’un bassin d’eau dans lequel elle l’a amené, pour le sport. Il est d’emblée sous le charme. Graham et Paula se rapprochent et finissent par s’avouer leur amour, ce qui amène cette dernière à s’interroger sur la nature de ses sentiments pour Dick. Elle est alors face à un cruel dilemme : amoureuse des deux hommes, pour des raisons différentes, elle ne sait qui choisir. D’une nature très franche, elle se confie à son mari, homme d’une grande ouverture d’esprit et toujours amoureux fou de sa femme. La situation ne pourra se résoudre que dans le drame.

La quatrième de couverture parle de « ménage à trois », ce qui supposerait le consentement des deux hommes. Graham ne veut pas troubler la vie de son ami, mais son amour pour Paula est irrésistible. Dick, quant à lui, ayant tout deviné, souffre énormément, mais est trop amoureux de sa femme pour la contraindre à rester. Les deux hommes poussent Paula à choisir. C’est donc une histoire d’amour libre, surtout la liberté pour les femmes de choisir leur amour, au-delà des conventions sociales très prégnantes pour elles en ce début de XXème siècle.

On a tort de réduire Jack London à un écrivain de roman d’aventures. Même lorsqu’il en écrit, ce n’est pas pour l’aventure elle-même, mais l’aventure comme théâtre des passions humaines. C’est aussi dans l’action que l’homme se révèle à lui-même et aux autres. Mais il a également abordé dans son œuvre immense la politique, la société de classes, l’histoire, la psyché, le féminisme…et, avec cette « Petite dame dans la grande maison », l’amour. L’occasion – avec ce roman écrit dans un style très « XIXème siècle » pour un sujet très moderne, – de découvrir une nouvelle facette du talent de ce grand écrivain américain.

 

Avril enchanté d’Elizabeth Von Arnim

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Mrs Charlotte Wilkins est une jeune londonienne récemment mariée et qui s’ennuie. Son mari, avocat et pingre, ne considère sa femme que comme un accessoire de sa respectabilité. Charlotte ne rêve que de sortir de la grisaille londonienne et elle trouve sa possible évasion dans une petite annonce du Times : « A tous ceux qui aiment les glycines et le soleil. Italie. Mois d’avril. Particulier loue petit château médiéval meublé en bord de Méditérranée. Domesticité fournie. » Elle entraîne dans ce rêve Mrs Rose Arbuthnot, une autre mariée malheureuse. Rose est une femme pieuse dont le mari écrit des romans sur les grandes courtisanes et qui se désintéresse totalement d’elle.

Le problème qui se pose aux deux jeunes femmes est celui du prix de la location. Mrs Wilkins, fermement décidée à réaliser son rêve, trouve la solution : louer la demeure avec deux personnes supplémentaires. La première locataire est Mrs Fisher, une veuve vivant dans le passé. « Aux yeux de Mrs Fisher, il n’était rien au monde qui pût se comparer aux merveilles de l’univers dans lequel elle avait vécu autrefois. Autrefois, ce seul mot était à la fois magique et rassurant. » La deuxième locataire est Lady Caroline, une aristocrate fuyant son monde et les nombreux hommes lui faisant la cour.

Les quatre femmes finissent par partir pour l’Italie et Mrs Wilkins découvre, ravie, le paradis tant souhaité : « Toute la splendeur d’un avril italien semblait rassemblée à ses pieds. La mer bougeait à peine sous le soleil éclatant. De l’autre côté de la baie, de charmantes montagnes aux couleurs délicates paraissaient somnoler elles aussi dans l’éblouissante lumière. Sous la fenêtre, au pied de la pente herbue, fleurie, d’où s’élevait la muraille du château, on voyait un grand cyprès qui tranchait parmi le bleu, le violet et le rose tendre des montagnes et de la mer comme une immense épée noire. »

Ce lieu enchanteur va transformer nos visiteuses. La première à succomber à la perfection des lieux est Charlotte qui se met à rayonner de bonheur et veut que chacune bénéficie de l’harmonie de la propriété. Les trois autres ont plus de mal à se libérer. Lady Caroline cherche la solitude, la tranquilité et se met à l’écart. Mrs Fisher vit avec ses chers disparus, ses chers souvenirs de sa brillante vie passée avec l’élite intellectuelle londonienne. Rose Arbuthnot fait le point sur sa vie, se trouve ennuyeuse à mourir et elle est « (…)accablée par le contraste entre la beauté généreuse de la nature qui l’entourait et la solitude désolée de son coeur. » Charlotte Wilkins, instigatrice du voyage, cristallise peu à peu toutes les amitiés à force de bonne humeur et de naturel enjoué.

« Avril enchanté » d’Elizabeth Von Arnim porte fort bien son titre. Ce roman du début du XXème siècle est un concentré de légèreté et de joie simple. Les personnages sont tous attachants, bien campés par une écriture ciselée. Elizabeth Von Arnim nous conte une histoire merveilleuse dénuée de cynisme qui donne du baume au coeur.

C’est également un hymne à l’Italie, les descriptions de la villa, des paysages sont toutes enchanteresses et gorgées de soleil. « La suavité des parfums qui flottaient dans l’air de San Salvatore, chacun provenant d’une partie différente du château mais se fondant à la perfection dans une harmonie supérieure, aurait dû susciter, à son imitation, l’accord de toutes les âmes. » L’Italie est le pays de tous les possibles pour nos londoniennes engourdies dans leur quotidien si gris et monotone.

On se laisse totalement emporter par ce roman lumineux et à l’optimisme forcené. Un peu de douceur ne fait jamais de mal…

A noter les deux adaptations cinématographiques du roman d’Elizabeth Von Arnim : la 1ère date de 1935 et a été réalisée par Harry Beaumont; la seconde de 1992 est l’oeuvre de Mike Newell.

Eldorado de Bouli Lanners

Un soir qu’il rentre tard chez lui, Yvan (Bouli Lanners) découvre un cambrioleur en pleine action. Il cherche bien sûr à le faire sortir de sa maison mais le voleur se réfugie sous un lit en refusant de bouger. La scène burlesque s’étire jusqu’au lendemain matin. Yvan découvre alors Elie (Fabrice Adde), un jeune homme malingre et perdu. Dans un accès d’humanité (Yvan est le seul de son quartier à ne pas avoir de chien, ce qui témoigne de son bon fond), il décide de raccompagner Elie chez ses parents. Commence alors un road-movie sur les routes de Belgique à bord d’une Chevrolet. Les rencontres et les situations seront toutes plus farfelues les unes que les autres.

On peut citer la rencontre avec un collectionneur de vieilles voitures américaines, mais uniquement celles avec des impacts de corps! L’homme, extrêmement inquiétant, n’en aide pas moins nos deux compères en dépannant la Chevrolet.

Yvan et Elie rencontrent également Alain Delon mais un Alain Delon belge, nu et sortant d’un camping-car!

Une autre scène incongrue est celle où Elie explique à Yvan comment ne pas s’endormir au volant. La solution est simple : il suffit de s’attacher les cheveux au plafond de la voiture. Yvan, au début incrédule, se laisse néanmoins faire. On vous laisse découvrir l’efficacité de la méthode…

Bouli Lanners aurait pu se contenter de faire un film drolatique, à l’humour décalé mais « Eldorado » est bien plus que ça. C’est également un film à l’émotion à fleur de peau.

Elle naît tout d’abord avec l’amitié d’Yvan et Elie qui se noue au fil de la route. Ces deux-là n’étaient pas supposés s’entendre étant donné leur rencontre. Mais l’humanité d’Yvan et la fragilité d’Elie seront à l’origine de ce rapprochement. On assiste à une scène très émouvante lorsque Elie retrouve ses parents et surtout sa mère qui semble mangée par l’angoisse. Elle n’avait pas vu son fils depuis fort longtemps, le trouve changé, elle sait qu’il se drogue sans pour autant le lui reprocher. Yvan évoque la famille que l’on perd trop vite et dont on ne s’occupe pas assez lorsqu’elle est là.

La fin du film est bien triste elle aussi. Mais on ne va jamais dans le pathos excessif, on est plutôt dans la fatalité de la vie. L’amitié de nos deux voyageurs n’est pas assez forte face à la noirceur de notre monde.

Bouli Lanners nous montre la Belgique comme personne. Les paysages lumineux sont filmés en cinémascope, l’horizon semble s’étirer à l’infini. Les maisons du bord de la route sont montrées en contre-plongée pour leur donner un air majestueux. Cela change des clichés habituels sur la Belgique présentée souvent comme un pays gris et plat.

« Eldorado » est un très bon moment de cinéma mélangeant le rire aux larmes avec beaucoup de subtilité et d’élégance.

La société contre l'Etat de Pierre Clastres

Le plus grand danger de l’observateur des sociétés dites primitives est de les étudier d’après sa propre société. Il en va ainsi par exemple lorsqu’il s’agit d’étudier la notion de pouvoir. Pierre Clastres, s’appuyant sur les chroniques de voyageurs et les travaux de recherches relatifs aux sociétés indiennes d’Amérique latine (à l’exception des hautes cultures du Mexique et des Andes), constate qu’ils concluent très souvent à l’absence de pouvoir politique dans ces sociétés : toutes, […] ou presque, sont dirigées par des leaders, des chefs et […] aucun de ces caciques ne possède de « pouvoir ». En effet, rien ne semble plus étranger aux Indiens que l’idée de donner un ordre ou d’avoir à obéir. De là à conclure qu’ils vivent à un stade prépolitique, il n’y a qu’un pas.

Car la culture occidentale pense le pouvoir comme un rapport de coercition, une relation sociale de commandement-obéissance. De même, ne pouvant concevoir la société sans le pouvoir, les observateurs occidentaux ont eu tôt fait de considérer ces sociétés comme apolitiques, ce qui pour Pierre Clastres revient à les assimiler aux « sociétés animales régies par les relations naturelles de domination-soumission ». Or, pour l’auteur, « il n’y a pas de sociétés sans pouvoir », « le pouvoir politique est universel, immanent au social ». Seulement, selon les sociétés, il peut être coercitif (dans notre société occidentale par exemple), ou non coercitif (dans les sociétés amérindiennes). Et même lorsqu’il n’existe pas d’institution politique, « même là le politique est présent ». Son étude d’une chefferie indienne est riche d’enseignements : la seule fonction politique du chef est d’arbitrer les conflits, par sa parole et son prestige, mais sans aucun pouvoir décisoire ; il est d’autre part redevable au groupe de ses biens et d’un talent oratoire ; qu’il manque à ses devoirs et le groupe l’abandonnera pour un autre. Les indiens appréhendent le pouvoir comme la résurgence même de la nature, et ils ont pressenti le danger, pour leur société (la culture), d’un pouvoir séparé. Ils ont donc confié le pouvoir au chef, tout en l’empêchant de l’exercer autoritairement : « la même opération qui instaure la sphère politique lui interdit son déploiement » ; « le groupe révèle, ce faisant, son refus radical de l’autorité, une négation absolue du pouvoir ».

Ils manifestent ainsi également leur volonté de préserver leur ordre social intact. Qu’est-ce qui fait alors qu’est apparu dans l’histoire de l’humanité cet « instrument qui permet à la classe dominante d’exercer sa domination violente sur les classes dominées » : l’Etat ? Pierre Clastres ne répond pas à la question. La révolution néolithique n’offre pas d’explication satisfaisante. Sans doute est-elle plutôt à chercher du côté des bouleversements démographiques. Toujours est-il que l’apparition de l’Etat constitue pour l’auteur la véritable révolution dans l’histoire de l’humanité, et l’Etat est le critère distinctif entre les sociétés primitives et les sociétés non primitives. Pour que se constitue l’Etat, il faut que l’organisation sociale de la société primitive permette l’émergence d’un pouvoir politique séparé, que le « chef » substitue son intérêt personnel à l’intérêt collectif, que la tribu se mette au service du « chef ». La société primitive est organisée pour que cela n’arrive pas.

Les chapitres qui constituent La société contre l’Etat sont des articles qui avaient déjà paru dans diverses revues, et semblent sans lien apparent entre eux. Ils abordent différents aspects de la culture des sociétés primitives amérindiennes : la division des sexes, l’humour, l’importance de la parole du chef, la religion, la famille et le mariage, etc. Cependant, le chapitre final, éponyme et écrit pour l’ouvrage, réalise une synthèse en lien avec le sujet central. Mais son intérêt réside aussi dans sa dénonciation de l’ethnocentrisme dans les sciences sociales, et de son corollaire, l’évolutionnisme qui considère que toute société est doit nécessairement passer d’une économie de « subsistance » à une économie de marché, d’une organisation socio-politique sans Etat à une autre avec Etat, etc. L’étude des sociétés amérindiennes nous montre que bien au contraire l’histoire n’est pas à sens unique, et que toute société n’est pas pour l’Etat. Un ouvrage primordial.

Les enfants de l'empereur de Claire Messud

« Les enfants de l’empereur » de Claire Messud prend place à New York en 2001 et fait le portrait de trois trentenaires en quête d’identité.

Danielle Monkoff est documentariste, on la découvre en Australie où elle prépare un reportage sur les aborigènes. Elle est provinciale mais se sent « new yorkaise dans l’âme. » Elle possède un petit appartement, rempli de livres, qu’elle entretient avec maniaquerie car « la seule façon de ne pas devenir folle dans ce minuscule studio était de le maintenir parfaitement en ordre. » Danielle est également célibataire et elle rencontre en Australie Ludovic Seeley qui semble s’intéresser à elle. De retour à New York, elle doit revoir ses ambitions professionnelles à la baisse puisque son reportage sur les aborigènes est refusé. Elle doit le remplacer par un reportage sur la chirurgie esthétique, reportage qui se trouve être beaucoup plus symptomatique de notre société narcissique. Ses projets sentimentaux sont également modifiés avec l’arrivée de Ludovic Seeley à New York puisque celui-ci se détournera d’elle pour une autre conquête plus intéressante socialement. Danielle a conservé de ses années à l’université deux amis : Julius Clarke et Marina Twaite.

Julius Clarke se voudrait journaliste, il a connu quelques succès avec ses premiers articles. Mais depuis il est resté pigiste. Il a beaucoup profité de sa jeunesse : « Toujours est-il qu’entre 20 et 30 ans il avait mené une vie de débauche et d’insouciance digne d’Oscar Wilde. » Julius est d’ailleurs lui aussi gay et il passe d’aventures en aventures. Arrivé à l’âge de 30 ans, il aspire à plus de stabilité dans sa vie professionnelle et personnelle.

Marina Twaite se veut elle aussi journaliste ou écrivain. Elle tente depuis plusieurs années d’écrire un livre sur la mode enfantine sans en voir la fin. Après cinq ans, son petit ami Al la laisse tomber ce qui oblige Marina à retourner vivre chez ses parents.

Son père, Murray, est l’empereur du titre du roman. C’est un homme éminent, un journaliste engagé reconnu par l’intelligentsia new yorkaise. « Il prétendait se battre contre l’injustice, avoir consacré sa vie à ce qu’il appelait un « journalisme moral ». Il prétendait ne vivre que par et pour son indépendance d’esprit, ses talents d’écrivain. » Sa stature de commandeur s’élève au-dessus de ce petit monde.

Deux personnages vont troubler cet ordre établi, vont chercher à déboulonner la statue du commandeur. Ludovic Seeley arrive à New York pour lancer un nouveau journal censé révolutionner le monde. Ludovic est extrêmement ambitieux, il ne supporte pas l’influence intellectuelle de Murray Twaite. Pour s’en rapprocher, il séduit Marina, se marie avec elle et tente de lui montrer, ainsi qu’aux restes du monde, que Murray « (…) n’est pas une sorte de Dieu mythique, rien qu’un journaliste médiocre avec un ego incroyablement surdimensionné. »

Le deuxième personnage est le propre neveu de Murray, Bootie. Celui ambitionne également de devenir écrivain. Il vient à New York car il admire son oncle. Murray le prend comme secrétaire particulier. Bootie découvre alors certains secrets de son oncle. Murray s’est en effet entiché de Danielle qui devient sa maîtresse. Bootie, déçu de la fausseté de son oncle, écrit un article dévastateur sur Murray qui le chasse de chez lui.

Un évènement va confirmer le passage à l’âge adulte de ces personnages et va marquer la fin de l’innocence : les attentas du 11 septembre. Danielle assiste à toute la scène de son appartement : « (…) elle voyait toujours des gens hagards, couverts de poussière, certains en larmes, qui tous remontaient l’avenue, une foule immense, comme des réfugiés de guerre, se dit Danielle (…) ; à la télé derrière elle, on parlait des avions, imaginez leur taille, tout ça était trop énorme, trop inouï, elle n’avait qu’une envie à présent, éteindre la télé, tout éteindre. » Le 11 septembre va bouleverser les vies de Danielle, Julius et Marina pour les pousser à grandir, à voir le monde tel qu’il est.

Ce roman nous parle des travers de notre époque. Nous vivons dans un monde tourné vers l’intérieur uniquement, chacun se préoccupant avant tout de lui-même. Les personnages n’ont qu’un but dans la vie qui leur semble être la clef du bonheur : « Devenir soi-même, trouver son style : ces quêtes typiques de l’adolescence et du début de l’âge adulte se prolongeaient, dans une civilisation obsédée par la jeunesse, au moins jusqu’à la quarantaine. » Danielle, Julius et Marina vivent dans un monde doré, privilégié, sans s’en rendre compte, sans en être satisfaits. Chacun n’est préoccupé que de sa réussite professionnelle et personnelle. Ce monde égoïste devrait cesser avec le 11 septembre mais ce bouleversement ne déclenche pas de réelle prise de conscience chez les personnages. On ne voit aucun d’entre eux aller sur groundzero pour aider les secouristes comme Jay Mc Inerney le décrivait dans « La fin de tout » où il parlait également de l’impact du 11 septembre sur les New Yorkais. Les différents personnages ne s’inquiètent que d’eux-mêmes et de leurs proches. Il ne s’interrogent que sur leur avenir, que sur leurs vies post 11 septembre. Claire Messud décrit un monde narcissique et égoïste incapable de se remettre en cause, ce monde où l’individualisme forcené est la panacée. Ce monde, malheureusement, est le nôtre.

Un conte de Noël d'Arnaud Depleschin

 

« Un conte de noël »  d’Arnaud Depleschin est l’histoire d’une réunion de famille, d’un règlement de comptes entre proches.

Junon (Catherine Deneuve) et Abel (Jean-Paul Roussillon) sont les parents de la famille Vuillard aux prénoms plus que signifiants. Junon doit réunir ses trois enfants pour les fêtes de fin d’année car elle est atteinte d’un cancer du sang qui nécessite une greffe de mœlle.

Elisabeth (Anne Consigny) est l’aînée de la fratrie. Elle écrit des pièces de théâtre, est marié avec un metteur en scène à succès (Hippolyte Girardot). La vie d’Elisabeth devrait être harmonieuse mais, comme pour chaque Vuillard, elle est bancale. Son fils (Emile Berling) nommé Paul Dedalus (personnage central de « Comment je me suis disputé…ma vie sexuelle ») est schizophrène et passe quelques jours interné dans un hôpital psychiatrique. Quelques années auparavant, Elisabeth a banni son frère Henri (Mathieu Amalric) de sa vie et de la maison familiale sans que l’on sache réellement pourquoi. Elisabeth porte une haine irrationnelle à son frère, elle pense qu’il est le mal incarné.

Henri est un être trouble et excessif. On ne sait pas comment il gagne sa vie, on le voit au tribunal pour des problèmes d’argent. Il est plein de colère envers sa famille qui l’a exclu et se réjouit de cette réunion de famille qui lui permet de régler ses comptes. Il s’en réjouit d’autant plus qu’il est un des seuls à être compatible pour la greffe de Junon.

Le benjamin, Yvon (Melvil POupaud), semble le plus équilibré. Il est marié à Sylvia (Chiara Mastroianni) et ils ont ensemble trois enfants. Yvon se rapproche de son neveu Paul car au même âge lui aussi est devenu fou.

Les fondations de la famille Vuillard ne laissaient présager rien de bon. Junon et Abel ont eu un premier enfant, Joseph, atteint d’un cancer du sang lui aussi. Elisabeth n’étant pas compatible, Junon et Abel décidèrent de faire un autre enfant. Henri est né mais il n’était pas compatible avec son frère donc inutile. Joseph mourut à l’âge de sept ans et sa disparition plane sur l’ensemble de la famille.

Henri tient sa revanche, cette fois il est compatible pour la greffe. Il vient donc dire ses quatre vérités à sa famille. Il déverse sa méchanceté contre sa mère, froide et distante. Junon et Henri s’avouent qu’ils ne sont jamais aimés et qu’ils se sont livrés à une guerre totale l’un envers l’autre. Henri est également cruel avec sa sœur à qui il explique que sa vie est triste et que son fils est fou par sa faute. Henri n’est pas le seul à participer à ce jeu de massacre. Sylvia apprend que Henri, Yvon et leur cousin Simon (Laurent Capelluto) ont décidé de sa vie à sa place. Les trois garçons étaient amoureux d’elle mais Yvon étant fragile c’est lui qui a gagné le gros lot ! Sylvia règle donc son compte à Simon. Ce jeu de la vérité qui réduirait quiconque à néant, se fait dans une certaine bonne humeur. Il y a beaucoup d’humour dans les dialogues de Depleschin, beaucoup de cocasserie dans les situations. Tout cela dédramatise les tensions familiales.

Car c’est bien à une tragédie qu’on assiste. La mort rode, le sang de la famille Vuillard est mauvais. Junon a un choix cornélien à faire. La greffe peut la sauver mais elle peut aussi la tuer, la brûler de l’intérieur. La mort est prise comme une abstraction par les membres de la famille. Abel en fait une série d’équations complexes, transforme l’espérance de vie de Junon en mathématiques. Henri joue la vie de sa mère à pile ou face dans une chambre d’hôpital.

Arnaud Depleschin fait de la famille Vuillard un petit théâtre de la cruauté où chacun à un rôle bien défini à tenir. Il nous présente d’ailleurs le début de la saga avec un théâtre d’ombres chinoises. Elisabeth est triste, Henri se  fait détester par tous, Yvon est joyeux, Abel reste dans sa bulle , Junon froide et acariâtre, la petite amie d’Henri (Emmanuelle Devos) n’a plus qu’à se délecter du spectacle.

« Un conte de Noël » est un condensé de Depleschin avec des thématiques récurrentes comme la famille, la folie, des amours complexes. On retrouve la bande d’acteurs habituels que l’on prend grand plaisir à voir réunis. Tous sont plus que parfaits dans leurs personnages respectifs. Le nouveau film d’Arnaud Depleschin est un conte cruel, délectable, plein d’humour et de fantaisie.

This is England de Shane Meadows

Shaun a douze ans, et arbore une bonne bouille ronde et mélancolique. Il vit avec sa mère dans une ville industrielle et côtière du nord de l’Angleterre, au début des années 80. Son père, militaire, est mort pendant la guerre des Malouines. La vie n’est pas facile. Shaun (Thomas Turgoose) est un garçon triste et solitaire, houspillé par ses camarades à l’école. Au début du film, on le voit se faire chambrer parce qu’il porte un pantalon pattes d’éph’ d’une époque révolue ; le ton monte, les répliques fusent et dégénèrent en pugilat. Un jour il croise Woody (Joseph Gilgun) et sa bande de skinheads sous un tunnel, qui remarquent sa détresse. Il est peu à peu adopté, adoptant le look du parfait skinhead : crâne rasé, bretelles apparentes sur chemise Sherman et pantalon serré, retroussé sur chaussures Doc Martens (ou presque, sa mère n’ayant pas les moyens de lui acheter les vraies). La vie change du tout au tout pour le benjamin de la bande qui découvre les fêtes et la rigolade, l’alcool et la marijuana, les virées et la drague. Il se sent bien dans sa nouvelle famille qui rompt son isolement. Mais l’arrivée d’un nouveau personnage va tout bouleverser.

Woody et sa bande sont les héritiers du mouvement « historique » des skinheads, né à la fin des années 60 dans les usines et sur les chantiers navals du nord de l’Angleterre, où se côtoyaient ouvriers blancs et noirs. Mouvement festif et métissé, sur fond de musique, en particulier le ska, le reggae et la soul que les noirs, d’origine jamaïcaine, firent alors découvrir aux blancs. Mais au début des années 80, à la faveur des dures années de crise, il fut de plus en plus infiltré par les idées nationalistes et d’extrême droite, devenant ce mouvement raciste et fasciste absolument à l’opposé de ce qu’il était à l’origine. C’est ce renversement qu’incarne Combo (Stephen Graham), plus âgé que les autres et ayant appartenu aux « premiers skinheads ». Mais les années de prison l’ont changé, et à sa sortie il tente de gagner la petite bande à ses nouvelles idées. Woody refuse le bourrage de crâne et chacun doit choisir son camp. Shaun reste dans le giron de Combo, ce dernier ayant su jouer sur sa corde sensible : la mort de son père aux Malouines. De meetings nationalistes en agressions de Pakistanais, la vie de Shaun prend un nouveau tournant, moins amusant, et le drame semble proche.

Le réalisateur, Shane Meadows, a lui-même été skinhead dans les années 80. Il a donc parfaitement su rendre l’atmosphère de cette époque marquée par la crise et la montée des frustrations débouchant sur le racisme (comme en France d’ailleurs). Les années Thatcher, qui ont fait tant de mal au Royaume-Uni, ont inspiré nombre de réalisateurs. Le film appartient  à cette catégorie de films sociaux sur cette période, mais il  permet également de rétablir la vérité sur la culture skinhead. Les acteurs, non professionnels à l’exception de Stephen « Combo » Graham, sont tout simplement formidables, en particulier le jeune Thomas Turgoose capable de jouer sur plusieurs registres. Enfin, la bande originale contribue grandement à l’ambiance du film, surtout les morceaux ska-reggae, musique à la base de la culture skinhead. Un film excellent !