Il était une fois en Amérique de Harry Grey

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« Et puis merde, le monde est une jungle, c’est chacun pour soi. Le meilleur qui gagne, la loi du plus fort, tout ça. Et on est forts – OK, notre audace et notre énergie excessive pourraient trouver des voies plus nobles pour s’exprimer, mais qui a la patience ? On veut atteindre le sommet de l’échelle le plus vite possible. On a notre claque de cette pauvreté. » Noodles, Max, Cockeye, Dominik et Patsy grandissent dans le Lower East Side dans les années 20. Gamins des rues qui tentent de gagner leur subsistance par de petits larcins, ils vont en grandissant intégrer la mafia et devenir de vrais caïds. Leur milieu social ne leur donne pas d’autres choix et le New York de la prohibition est le royaume des gangs. L’argent, l’alcool et les jolies filles sont à portée de main pour des gamins aussi débrouillards et intelligents que Noodles et Max.

Avant cette publication par les éditions Sonatine, je ne savais pas que le grand film de Sergio Leone était tiré d’un livre. Harry Grey l’a écrit à Sing Sing et il est largement autobiographique. Ce roman fleuve nous plonge dans les bas-fonds de New York, les speakeasies où l’alcool coule à flot et où les couteaux et les flingues surgissent à la moindre anicroche. Harry Grey détaille avec beaucoup de précision le cadre dans lequel s’inscrit l’histoire des amis d’enfance. Leur cohésion, leur fidélité font d’eux une équipe redoutable appelée à remettre de l’ordre dans un casino ou à braquer une compagnie d’assurance. Bien-sûr, toutes ces opérations ne se font pas sans faire couler beaucoup de sang, la bande de Noodles et Max est d’ailleurs spécialisée dans la disparation des cadavres gênants. Excessifs, grandiloquents, sûrs d’eux, Noodles et ses amis sont des personnages « bigger than life » qui méritaient d’être immortalisés dans les pages d’un livre et sur grand écran.

Si vous aimez les ambiances des films de Martin Scorsese et si bien-sûr vous avez aimé l’adaptation de Sergio Leone, vous ne serez pas déçus par la lecture du roman de Harry Grey qui vous transportera dans l’Amérique des années 20 et 30, celle de la prohibition et de la montée en puissance de la mafia.

Traduction Caroline Nicolas

Bilan livresque et cinéma de mars

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Le mois de mars était placé sous le signe de la découverte avec uniquement des auteurs que je n’avais jamais lus jusqu’à présent :

-Léna Ghar et son très original « Tumeur ou tutu » qui évoque une enfance maltraitée ;

-Marcia Burnier dont le premier roman, « Les orageuses » dormait dans ma pal depuis sa sortie… j’ai profité de la venue de l’autrice en Vleel pour enchaîner avec son deuxième roman ;

-Florent Marchet et son dernier roman « Tout ce qui manque » qui a reçu le prix Vleel cette année ;

-Harry Grey dont le livre largement autobiographique, « Il était une fois en Amérique »,  a inspiré Sergio Leone pour son dernier film ;

-Gillian McAllister et son étonnant thriller « Après minuit » qui plonge son héroïne dans un voyage dans le temps pour résoudre un meurtre ;

-Jérôme Moreau et sa colorée et écologiste bande-dessinée « Les Pizzlys ».

Côté cinéma, voici mes films préférés :

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Des vols ont eu lieu dans une école. Un jeune élève d’origine turque a rapidement été soupçonné. Son enseignante principale, Carla Nowak, n’a pas apprécié la façon dont le garçon a été accusé et elle décide de mener sa propre enquête. Le vol ayant eu lieu dans la salle des profs, elle y laisse son ordinateur pour qu’il filme ce qui s’y passe. La découverte de l’identité du pickpocket va déclencher une véritable tempête dans le collège.

« La salle des profs » est un formidable thriller, haletant et tendu. Le film se déroule en huis-clos et Carla Nowak est de plus en plus acculée. Ses bonnes intentions se transforment en véritable cauchemar. D’ailleurs, la vérité reste, durant tout le film, soumise à diverses interprétations et n’est pas aussi claire qu’il n’y parait au départ. Beaucoup de sujets sont évoqués dans le film autour du monde scolaire, des relations avec les parents d’élèves, les apparences trompeuses. Le cœur du film reste néanmoins le thriller qui est parfaitement mené.

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Après la mort de son frère au front, l’écrivain Siegfried Sassoon (1886-1967) refuse d’y retourner et l’exprime fermement devant une commission d’officiers. Il échappe de justesse à la peine de mort et il est envoyé dans un hôpital militaire en Écosse où il est soigné pour neurasthénie. Par la suite, il réussira à survivre à son retour au front contrairement à beaucoup de ses connaissances. Durant l’entre-deux-guerres, sa liberté et son charisme feront de lui la coqueluche des milieux littéraires et de la haute société.

Le dernier films de Terence Davies, décédé en octobre 2023, n’est pas un biopic classique, il se développe sous forme de réminiscences du passé. Le parcours de Siegfried Sassoon, son cheminement sont retracés par petites touches, par des aller-retours dans le temps (Jack Lowden puis Peter Capaldi interprètent le personnage). Homosexuel assumé dans le milieu mondain qu’il côtoie, il va pourtant épouser une femme, avoir un fils et se convertir au catholicisme. Les textes de l’auteur sont lus à de nombreux reprises en voix off, des images d’archives enrichissent également le film. Le travail de Terence Davies rend hommage à Sassoon, à la complexité de sa personnalité, ses choix, sa solitude et son pacifisme. Élégant, raffiné, « Les carnets de Siegfried » est un très beau film testamentaire.

Et sinon :

  • « La vie de ma mère » de Julien Carpentier : Pierre, trentenaire, est fleuriste. Son élégante boutique est prospère. A part sa difficulté à s’engager avec sa petite amie, tout semble aller pour le mieux dans la vie du jeune homme. Un matin où il est à Rungis avec son employé Ibou, un coup de téléphone va bouleverser son paisible quotidien. Sa mère Judith, bipolaire, vient de s’échapper de sa clinique. Après deux ans à avoir construit sa vie loin d’elle, Pierre doit à nouveau s’en occuper et doit la ramener à la clinique. « La vie de ma mère » est un film d’une délicatesse et d’une tendresse infinies. Pierre et sa mère partent pour un court voyage qui sera riche en émotions fortes. Petit à petit, on comprend le ressentiment, la lassitude de Pierre qui a du prendre en charge sa mère dès son plus jeune âge et gérer ses changements d’humeur. Derrière les excès de Judith, on entraperçoit la douleur d’être internée dans une clinique où son fils ne vient jamais la voir. On sent aussi, entre les deux personnages, un amour très profond et contrarié. Pour que le film soit touchant et loin de toute mièvrerie, il fallait deux acteurs au sommet de leur art et c’est le cas avec Agnès Jaoui et William Lebghil en parfaite symbiose.
  • « Scandaleusement vôtre » de Thea Sharrock : Littlehampton, une petite ville côtière du sud de l’Angleterre dans les années 20, est le théâtre d’un retentissant scandale. La très pieuse et coincée Edith Swan reçoit des lettres anonymes particulièrement ordurières et pleine d’insanités. Les soupçons se portent rapidement sur la voisine d’Edith, Rose Gooding, une irlandaise très libre et effrontée. Une policière, Gladys Moss, est persuadée de l’innocence de Rose et va mener son enquête avec un groupe de villageoises. Cette comédie réjouissante s’inspire de faits réels. Elle nous montre une Angleterre de l’entre-deux-guerres où le puritanisme et le patriarcat dominent la société. Le personnage d’Edith, superbement interprété par Olivia Colman, en est la victime. Elle est assez pitoyable, rongée par les frustrations et par la colère. La reconstitution historique est de qualité, tout comme le sont les dialogues. La satire aurait pu être encore plus cruelle pour être encore plus délectable. La force du film est son casting impeccable jusqu’aux seconds rôles. Le duo Olivia Colman/Jessie Buckley, qui incarne Rose, est parfait et elles nous offrent deux beaux numéros d’actrices.
  • « The sweet east » de Sean Price Williams : Lilian, une lycéenne de la côte est, est en voyage scolaire à Washington. Elle semble vaguement s’ennuyer. Durant une alerte terroriste dans un bar, où la classe est réunie, Lilian en profite pour s’échapper en suivant un jeune punk qui connait un passage secret vers l’extérieur. Le jeune fille va vivre quelques jours dans le squat où il vit avec d’autres activistes. Mais son voyage ne fait que commencer. « The sweet east » est une sorte d’Alice au pays des merveilles. Lilian va croiser la route de personnages très différents, souvent inquiétants mais comme Alice, rien de grave ne va lui arriver. Le réalisateur nous montre une Amérique extrêmement contrastée (un universitaire réactionnaire aux activités louches, des afro-américains intellos et engagés, une secte masculiniste installée dans le Vermont). Des courants de pensées totalement irréconciliables qui soulignent bien l’antagonisme fort qui scinde le pays. « The sweet east » est aussi un éloge de la fuite puisque son héroïne semble apprécier son étrange voyage. Le film est intéressant, plutôt plaisant malgré une certaine langueur.

Les pizzlys de Jérémie Moreau

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Nathan, un jeune parisien, est chauffeur Uber et il s’épuise au volant pour subvenir aux besoins de sa famille. Il élève seul sa sœur Zoé et son frère Étienne suite au décès soudain de leur mère. Un jour, il prend en charge Annie, une vieille femme qui se rend à l’aéroport pour rejoindre sa terre natale, l’Alaska. Voilà quarante ans qu’elle l’a quittée pour vivre à Paris. Nathan s’endort au volant pendant sa course et provoque un accident. Personne n’est heureusement blessé mais la voiture est inutilisable. Le jeune homme n’avait même pas fini de la payer. Il sombre dans le désespoir et son avenir semble sans issue. Annie lui propose une porte de sortie surprenante : la fratrie va venir avec elle en Alaska le temps que Nathan remette sa vie et ses idées en place. Entre les jeux vidéos et leurs téléphones, Zoé et Étienne ne sont pas emballés par l’idée d’être coupés du monde au fin fond de l’Alaska.

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Jérôme Moreau nous donne à lire avec « Les Pizzlys » une fable écologique où les mythes et légendes sont très présents. Nathan, Zoé et Étienne se reconnectent à la nature, aux animaux notamment par le biais de leurs rêves. Le fantastique habite cette terre ancestrale. Mais l’Alaska n’est pas qu’une terre rêvée, elle est frappée par le changement climatique. Annie ne retrouve pas le village où elle a grandi. Les hommes ont déserté le lieu. La fonte des glaces modifie les paysages, les oiseaux migrateurs partent deux mois en avance, les grizzlys et les ours polaires s’accouplent pour donner des pizzlys.

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Ce qui fait la force et l’originalité de cette bande-dessinée est son travail sur la couleur. Rose, vert, violet dominent l’ensemble, des couleurs d’aurore boréale qui renforcent le côté onirique de l’intrigue. Cela donne des pages plastiquement magnifiques qui captivent le regard.

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« Votre « homme » a marché sur la lune, mais il ne sait plus habiter la terre« , c’est ce que Jérémie Moreau veut nous montrer dans sa bande-dessinée où il aborde le thème de l’écologie, d’un retour à la nature. Son travail graphique, surtout le choix des couleurs, m’a totalement séduite.

Les Tyson de May Sinclair

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Après une vie passée à l’étranger, Nevill Tyson, 36 ans, revient en Angleterre pour hériter de la vaste propriété de son oncle à Drayton Parva, une petite ville proche de Londres. Ce fils de tailleur ne doit sa réussite à personne d’autre qu’à lui-même et son héritage lui permet d’assouvir pleinement son ambition sociale. Rapidement, Nevill épouse Molly qui a 19 ans et une beauté renversante. « Mme Nevill Tyson ! Elle était une illusion et une distraction de la tête aux pieds ; sa beauté était pour vos sens une promesse que son intellect ne pouvait tenir. » Dans une petite ville comme Drayton Parva, les commérages vont bon train et les Tyson font un sujet idéal pour les habitants. Le couple n’est pas très bien assorti et Molly sait pertinemment que l’affection de son mari repose sur sa beauté (l’intérêt de leurs voisins également). Que se passera-t-il lorsque sa beauté se fanera ?

Après le fabuleux « Vie et mort de Harriett Frean » et l’excellent « Les trois sœurs », je retrouve avec grand plaisir May Sinclair et j’ai à nouveau été séduite par ce roman publié en 1898. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la romancière ne fait pas de cadeau à ses personnages (c’était déjà le cas avec Harriett Frean). La pauvre Molly est cruellement dépeinte comme une très belle potiche sans cervelle, très décorative et fascinante à regarder. Ce qu’elle désire réellement n’a que peu d’importance. Nevill est très versatile dans son amour pour Molly ; il fluctue tout au long du roman. May Sinclair, qui était suffragette, interroge bien évidemment la place de la femme, mais également l’institution du mariage. Pour des questions de respectabilité, Nevill se sent obligé de se marier. Dans cette histoire, Nevill, même s’il est peu aimable, est également à plaindre. Il voulait s’élever, quitter son milieu social d’origine, mais il comprendra, dans la douleur, que l’argent n’achète pas tout. Ses origines modestes restent un frein et il ne sera jamais vraiment accepté à Drayton Parva.

Comme dans ses autres romans, May Sinclair analyse finement et de manière poussée la psychologie de ses personnages. Ils ont une véritable épaisseur et leurs destinées, forcément tragiques, ne peuvent laisser le lecteur indifférent.

Après mes deux premières lectures de May Sinclair, j’espérais que d’autres traductions suivraient. La publication des « Tyson » m’a donc ravie : l’acuité du regard de May Sinclair, sa critique de la société patriarcale, son traitement sans concession des personnages sont à nouveau au rendez-vous dans ce roman.

Traduction Leslie De Bont

Le vent léger de Jean-François Beauchemin

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Dans les années 70, la famille Couston est composée de six enfants pour qui la beauté des êtres et des choses est une source de joie. En dehors de l’école, de la lecture de livres ramenés par leur père de son travail chez un primeur, les occupations favorites des enfants sont les suivantes : « (…) observation du ciel, imitation des oiseaux navigant aux instruments, promenades dans les collines, discussions avec papa dans l’atelier, visites chez le fermier Bertin, développement d’un certain art de la fainéantise. » L’équilibre harmonieux de la famille va être bientôt bouleversé par le cancer de la mère et son inéluctable fin. Le chagrin profond privera-t-il la famille de toute lumière ?

« Presque toute notre pensée s’expliquait par la joie. La malchance, les éraflures aux genoux, les effondrements, certains ciels de catastrophe, les portes refermées sur la nuit noire, rien de tout ça ne venait à bout de notre émerveillement devant le spectacle d’un renard croisant notre chemin dans le sentier, de la courbe harmonieuse d’une colline ou d’une étoile placée à la verticale de la maison. »  Cette phrase me semble merveilleusement bien définir le travail littéraire de Jean-François Beauchemin. Dans « Le roitelet », qui fait partie de mes livres préférés de 2023, et dans « Le vent léger », l’auteur québecois aborde des thèmes difficiles et à priori plombants. Mais l’impression donnée par ses livres est la lumière, la joie face à la beauté de la nature et aux petites choses du quotidien. « Le vent léger » m’a fait penser au livre de Mathieu Persan, « Il ne doit plus jamais rien m’arriver ». Les deux textes évoquent la disparition d’une mère mais tous les deux se révèlent tendres et capables de trouver la lumière dans le deuil et le chagrin. Le chaos du monde s’entremêle chez Jean-François Beauchemin à celui de la famille Couston, les grands et les petits malheurs se mélangent sans que l’avenir ne semble s’assombrir. Cela pourrait être mièvre, un trop plein de sentiments pourrait noyer le lecteur. Mais, ce serait sans compter sur la beauté, la poésie infinie de l’écriture de l’auteur qui m’a absolument enchantée.

En commençant la lecture du « Vent léger », je craignais que la magie du « Roitelet » n’opère plus. Mais Jean-François Beauchemin est un écrivain formidablement talentueux et ses textes sont touchés par la grâce.

Histoire d’une enfant de Vienne de Ferdinand von Saar

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Au printemps 1870, le narrateur, un écrivain reconnu, assiste à un mariage dans sa ville de Dobling. La jolie Elise Schebesta, qu’il courtisa lorsqu’il était jeune, épouse un jeune homme ayant une entreprise de bois prospère . Le couple vécut quelques années heureux, du moins vu de l’extérieur. Car Elise Schebesta finit par abandonner son mari et ses deux enfants pour fuir avec son amant Leo Röber. Le narrateur aura des nouvelles de la jeune femme au fil des années de façon directe ou indirecte. Il sut ainsi que sa situation passa de la pauvreté à l’opulence grâce aux talents de spéculateur de son nouveau compagnon. Il apprit également qu’Elise, devenue Elsa, s’était lancée dans une carrière littéraire. Sa situation semble florissante, mais cela ne semble pas la rendre heureuse.

Après avoir publié “Le Lieutenant Burda”, les Editions Bartillat poursuivent la réédition de l’œuvre de Ferdinand von Sarr avec “Histoire d’une enfant de Vienne”. Comme dans le précédent roman, l’histoire d’Elise-Elsa nous est racontée par un tiers, ici un écrivain qui est le double de l’auteur. Le thème d’un monde qui touche à sa fin, qui change irrémédiablement, est au cœur de cette nouvelle. Elise en est le symbole. Elle a quitté une situation stable, bourgeoise pour suivre son amant. Elle est vue dans le roman comme une femme moderne, indépendante (dans une certaine mesure), qui abandonne le modèle traditionnel de la famille et se moque des conventions. Son livre, très autobiographique, se révèle très intime, très scandaleux. Le narrateur apprécie peu la modernité, l’attitude trop désinvolte, frivole d’Elise et la vulgarité de son texte. Il aurait aimé la protéger contre les dangers de cette modernité qu’il voit s’emparer de Vienne. La ville est en pleine rénovation urbaine (Dobling va devenir un arrondissement de la capitale autrichienne) ; le pouvoir de l’argent et des spéculateurs grandit depuis le krach boursier de 1873. Une mutation qui sera cruelle pour certains.

La monarchie autrichienne agonisante a permis à Ferdinand von Saar d’écrire des nouvelles saisissantes, sombres et aux personnages tourmentés que j’ai pris grand plaisir à découvrir.

Traduction Jacques Le Rider

Cinq heures vingt-cinq

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A Sittaford House, dans la région du Dartmoor, Mrs. Willett et sa fille Violet reçoivent quelques invités. Tous sont des voisins car les environs sont recouverts d’une épaisse couche de neige. Pour passer le temps, les hôtesses, installées depuis peu dans la région, proposent une séance de spiritisme. A 5h25, un terrible message venu de l’au-delà va plonger tout le monde dans l’effroi : le capitaine Trevelyan, propriétaire de Stafford House, serait mort. Le meilleur ami de celui-ci, le major Burnaby, se précipite dehors pour prendre des nouvelles du capitaine et le retrouve mort dans son bureau. L’inspecteur Narracott va mener l’enquête et il découvre immédiatement que Trevelyan a été assassiné. Il possédait une fortune colossale et l’un de ses neveux, James Pearson, est soupçonné. Sa fiancée, Emily Trefusis, refuse de le croire coupable et va enquêter en parallèle de l’inspecteur Narracott.

Il n’y a pas de personnage récurrent dans ce roman d’Agatha Christie et pourtant il a été adapté pour la télévision pour la série des Miss Marple. Ce n’est pas tellement étonnant car l’intrigue se déroule dans une toute petite communauté rurale où les commérages vont bon train. L’ouverture du roman m’a beaucoup fait penser à « Meurtre à l’anglaise » de Cyril Hare où les personnages étaient coincés dans un manoir en raison de la neige. Agatha Christie n’a pas choisi le huis-clos pour son intrigue mais la difficulté de se déplacer a bien évidemment son importance. Le rythme de « Cinq heures vingt-cinq » est un peu lent (peut-être également un effet de la neige) et son charme tient beaucoup au personnage d’Emily Trefusis. La jeune femme est très volontaire, dynamique et audacieuse. Un peu l’inverse de son fiancé qui semble beaucoup plus fataliste. Son enquête nous permet de découvrir une belle galerie de personnages qui bien sûr ont tous quelque chose à cacher !

« Cinq heures vingt-cinq » n’est pas le plus palpitant et le plus réussi des romans d’Agatha Christie. Mais ses personnages et l’atmosphère enneigée lui donnent beaucoup de charme et en font une lecture très plaisante.

Traduction Elisabeth Luc

Le Lieutenant Burda

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Le Lieutenant Burda approchait de la trentaine, il était un officier respecté, digne, un peu austère et très à cheval sur la question de l’honneur. Son allure était tout particulièrement soignée. « Le soin raffiné et en quelque sorte caché qu’il prenait de sa présentation, cela va s’en dire, était en dernier ressort étroitement lié à son souci d’impressionner l’autre sexe le plus favorablement possible et de ce point de vue, cela va également de soi, Burda se considérait comme irrésistible. Non qu’il fît de quelque manière étalage de cette conviction, ou qu’il se vantât de ses conquêtes comme certains parmi nous ne manquaient de le faire, il observait plutôt la plus grande discrétion en la matière et seuls quelques symptômes pouvaient le laisser entendre. » Le Lieutenant Burda, malgré son origine petite-bourgeoise, ne regardait que les femmes de l’aristocratie. C’est ainsi qu’il s’éprit d’une princesse de la haute société, une passion impossible.

Je découvre, avec cette nouvelle, la plume de Ferdinand von Saar (1833-1906) qui est souvent comparé à Maupassant. L’intrigue nous est racontée par un tiers, un autre officier qui partagea l’appartement de Burda à Vienne. Celui-ci voit peu à peu son ami perdre pied avec la réalité. Burda croit à la réciprocité de son amour, il en perçoit des signes partout. Le personnage s’aveugle, plonge dans la paranoïa et le délire de persécution.

« Le Lieutenant Burda » se déroule dans la première moitié des années 1850, dans une société viennoise engoncée dans ses traditions et dans une hiérarchie rigide. Les militaires, qui ont précédemment sauvé le pays, sont peu considérés, leurs soldes sont modestes. Il n’y a donc aucune chance pour qu’une princesse aussi prestigieuse puisse s’intéresser à notre pauvre lieutenant. La monarchie autrichienne, qui arrive bientôt à sa fin, s’accroche à ses principes comme l’explique parfaitement bien Jacques Le Rider, également traducteur du texte, dans sa riche postface.

Malheureusement méconnu en France, Ferdinand von Saar mérite d’être lu. On peut saluer le travail des Editions Bartillat qui nous permettent de découvrir l’écriture élégante, le pessimisme profond et le réalisme de cet auteur autrichien.

Traduction Jacques Le Rider

De rien ni de personne de Dario Levantino

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Rosario, 15 ans, habite Brancaccio, un quartier populaire de Palerme. Ses parents l’envoient dans un lycée d’un quartier huppé. Étant donné son origine sociale, il ne s’y fait aucun ami. Fils unique, solitaire, Rosario s’intéresse essentiellement à la littérature et à la mythologie. L’adolescent se découvre des talents comme gardien de but, comme son grand-père dont il porte le prénom. C’est dans le club de son quartier, le Virtus Brancaccio, qu’il va pratiquer le football. Mais ses dons vont lui attirer la colère de ses coéquipiers qui n’hésiteront pas à la brutaliser. Le fait de séduire la petite amie de l’autre gardien de but ne va pas améliorer sa côte de popularité.

« De rien ni de personne » est le premier roman de Dario Levantino, le deuxième tome de sa trilogie vient d’être publié en français. Ce roman d’apprentissage montre un passage à l’âge adulte difficile et douloureux. Ses relations avec ses camarades sont compliquées, Rosario n’est accepté nulle part. Il est également confronté aux mensonges de son père qui tient un magasin de sport où il vend des produits dopants. Il rentre tard, délaisse son épouse. Rosario ne semble jamais pouvoir rendre fière son père. Il a en revanche une magnifique relation avec sa mère faite de compréhension et de tendresse. Même ses premiers émois se passent dans la douleur.

Dario Levantino décrit avec beaucoup de réalisme la ville de Palerme, loin des clichés, entre splendeur et misère. « Brancaccio. Un avortement urbain, un non-lieu. Que venez-vous faire ici, stupides touristes ? Moi, qui y ai grandi en revanche, je marche avec assurance, je ne regarde pas les rues, je m’oriente à l’instinct. Des effluves de graisse, de poussière, d’oignon frit. Une odeur subtile, qui ronge, qui me connaît, celle de la mer. »

« De rien ni de personne » est un très beau premier roman réaliste dont le personnage principal, Rosario, est touchant et attachant.

Traduction Lise Caillat

Bilan livresque et cinéma de février

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Février a tiré sa révérence, il est donc temps de faire mon bilan ! Sept livres et une bande-dessinée ont été lus durant ce mois. Je vous ai déjà parlé des « Voleurs d’innocence » de Sarai Walker à l’atmosphère gothique. J’ai eu le plaisir de retrouver des auteurs que j’apprécie tout particulièrement : Jean-François Beauchemin, May Sinclair, Agatha Christie et Malika Ferdjoukh. Grâce aux éditions Bartillat, j’ai découvert l’auteur autrichien Ferdinand von Saar dont je vous reparle très vite. Et je me suis enfin décidée à lire la série des Paul de Michel Rabagliati. Mieux vaut tard que jamais !

Côté cinéma, j’ai pu voir cinq films dont voici mes deux préférés :

Daaaaaali !

Le dernier film de Quentin Dupieux n’est bien entendu pas un biopic ordinaire. Le choix de Dali n’est pas un hasard, il est même plutôt évident tant l’univers fantasmagorique de l’artiste colle parfaitement à la folle imagination du réalisateur. Le film tourne autour de la possible interview (avec ou sans caméra!) du grand maitre dont l’égo est démesuré. Quentin Dupieux s’amuse avec des boucles temporelles, des rêves, des couloirs d’hôtel qui n’en finissent pas. L’évocation de Salvador Dali est parfaite, on se croirait dans l’un de ses tableaux. La fantaisie débridée de la mise en scène s’étend aux comédiens. Il n’y pas un mais six interprètes pour incarner Dali. Certains apparaissent peu dans le film et deux crèvent l’écran. Édouard Baer et Jonathan Cohen sont absolument incroyables et d’une drôlerie irrésistible. « Daaaaaali ! » c’est du Quentin Dupieux au carré : décalé, barré, onirique, drôle, ludique, absurde. Un régal en somme.

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Pour son travail de scénariste, Adam se replonge dans les souvenirs de son enfance et retrouve des photos de la maison de ses parents. Ils sont morts tragiquement dans un accident de voiture lorsque Adam était enfant. Il y a tant de choses qu’ils n’auront jamais su sur lui. Adam retourne voir la maison de son enfance où ses parents l’accueillent à bras ouverts… A son retour, il fait la connaissance de Harry qui habite dans le même immeuble que lui. Une relation amoureuse se noue entre les deux hommes.

« Sans jamais nous connaître » est un film bouleversant sur l’impossibilité du deuil. La solitude profonde d’Adam frappe d’emblée. Sa difficulté à créer des liens vient de la perte de ses parents, de la peur de perdre à nouveau des êtres chers. Son besoin de consolation est immense et à ce titre les scènes avec ses parents sont fortes et touchantes. Pouvoir leur dire qu’il est homosexuel, qu’ils l’acceptent ainsi fait partie de la réparation du personnage. Chez Harry aussi, la différence a créé un fossé avec sa famille. Deux solitudes, deux écorchés vif se trouvent et s’aiment. C’est déchirant, plein de tendresse et de délicatesse. Les quatre acteurs principaux sont fabuleux : Andrew Scott, Paul Mescal, Claire Foy et Jamie Bell. La tristesse, la mélancolie imprègnent le film mais son message est celui d’un partage encore possible, d’une ouverture à l’autre indispensable pour continuer à vivre.

Et sinon :

  • « A man » de Kei Ishikawa : Rie tient une papeterie avec sa mère. Son premier mari est parti après la mort de leur deuxième enfant. Elle rencontre Daisuke, un bûcheron qui vient d’arriver dans la région. Ils marient et ont ensemble une petite fille. Cinq plus tard, Daisuke meurt dans un accident. C’est lors de ses funérailles que Rie apprend que son deuxième époux vivait sous une identité d’emprunt. La veuve charge son avocat, Akira Kido, de faire la lumière sur cette affaire. « A man » est un thriller maîtrisé qui interroge profondément l’identité. Plusieurs personnages cherchent à échapper à la dureté de la société japonaise, à ses préjugés (Akira est sans cesse ramené à ses origines coréennes) et à son besoin de performance. Une autre vie, une autre identité pour se réinventer et pour enfin être soi-même. Les sentiments ont bien du mal à percer la carapace de la bienséance sociale. Ce qu’exprime Kei Ishikawa sur la société japonaise est passionnant et sa critique est fine. L’intrigue n’est pas laissée de côté au profit de cette critique et de nombreux rebondissements rendent ce film très réussi.
  • « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer : Jouxtant le mur du camp d’Auschwitz, se trouve la maison du commandant en charge de ce lieu, Rudolf Höss. Il y vit avec sa famille : sa femme Hedwig et leurs enfants parfaitement blonds. La maison est grande, elle possède un jardin verdoyant et une piscine. Un endroit de rêve que Hedwig ne voudrait quitter pour rien au monde ! La fumée se dégageant des cheminées du camp ou les miradors ne semblent pas la gêner le moins du monde. Dans son film, Jonathan Glazer a choisi de ne pas montrer ce qui se déroule de l’autre côté du mur. Les atrocités restent hors-champ et pourtant elle ne cesse de s’imposer à nous. Le réalisateur a fait un gros travail sur le son : ordres hurlés, claquements, chiens qui aboient, tirs. Le quotidien de la famille Höss, qui est filmé de loin comme pour une étude d’entomologiste, est émaillé de rappels de la Shoah ; les vêtements récupérés, une bague trouvée dans un tube de dentifrice, un enfant qui joue avec des dents. C’est la banalité du mal que choisit de nous montrer Jonathan Glazer. « La zone d’intérêt » comporte quelques défauts (les scènes en caméra thermique n’apportent pas grand chose) mais le résultat est saisissant et surtout parfaitement glaçant.
  • « La bête » de Bertand Bonello : 2044, Gabrielle passe un entretien d’embauche pour obtenir un poste avec plus de responsabilités. Mais elle vit dans un monde où l’intelligence artificielle a pris le pouvoir et où les affects doivent être éliminés. Pour ce faire, la jeune femme doit subir un traitement de purification. Durant cette opération, elle va revivre les moments forts de ses vies antérieures. Bertrand Bonello nous fait voyager entre trois époques : 1910, 2014 et 2044 avec comme fil rouge l’histoire d’amour de Gabrielle et Louis. les époques s’entrelacent de façon très fluide et les genres cinématographiques également : film historique, thriller, SF, l’ombre de David Lynch plane sur plusieurs scènes. Inspiré de la nouvelle d’Henry James « La bête dans la jungle », le film de Bertrand Bonello porte sur les émotions et la peur que l’on peut ressentir à l’idée d’en éprouver de trop fortes. Léa Seydoux est exceptionnelle dans ce rôle et elle est bien accompagnée par George MacKay qui est captivant. Un peu long, un peu froid, « La bête » n’en reste pas moins un film ambitieux aussi bien au niveau narratif qu’esthétique.