Les Tyson de May Sinclair

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Après une vie passée à l’étranger, Nevill Tyson, 36 ans, revient en Angleterre pour hériter de la vaste propriété de son oncle à Drayton Parva, une petite ville proche de Londres. Ce fils de tailleur ne doit sa réussite à personne d’autre qu’à lui-même et son héritage lui permet d’assouvir pleinement son ambition sociale. Rapidement, Nevill épouse Molly qui a 19 ans et une beauté renversante. « Mme Nevill Tyson ! Elle était une illusion et une distraction de la tête aux pieds ; sa beauté était pour vos sens une promesse que son intellect ne pouvait tenir. » Dans une petite ville comme Drayton Parva, les commérages vont bon train et les Tyson font un sujet idéal pour les habitants. Le couple n’est pas très bien assorti et Molly sait pertinemment que l’affection de son mari repose sur sa beauté (l’intérêt de leurs voisins également). Que se passera-t-il lorsque sa beauté se fanera ?

Après le fabuleux « Vie et mort de Harriett Frean » et l’excellent « Les trois sœurs », je retrouve avec grand plaisir May Sinclair et j’ai à nouveau été séduite par ce roman publié en 1898. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la romancière ne fait pas de cadeau à ses personnages (c’était déjà le cas avec Harriett Frean). La pauvre Molly est cruellement dépeinte comme une très belle potiche sans cervelle, très décorative et fascinante à regarder. Ce qu’elle désire réellement n’a que peu d’importance. Nevill est très versatile dans son amour pour Molly ; il fluctue tout au long du roman. May Sinclair, qui était suffragette, interroge bien évidemment la place de la femme, mais également l’institution du mariage. Pour des questions de respectabilité, Nevill se sent obligé de se marier. Dans cette histoire, Nevill, même s’il est peu aimable, est également à plaindre. Il voulait s’élever, quitter son milieu social d’origine, mais il comprendra, dans la douleur, que l’argent n’achète pas tout. Ses origines modestes restent un frein et il ne sera jamais vraiment accepté à Drayton Parva.

Comme dans ses autres romans, May Sinclair analyse finement et de manière poussée la psychologie de ses personnages. Ils ont une véritable épaisseur et leurs destinées, forcément tragiques, ne peuvent laisser le lecteur indifférent.

Après mes deux premières lectures de May Sinclair, j’espérais que d’autres traductions suivraient. La publication des « Tyson » m’a donc ravie : l’acuité du regard de May Sinclair, sa critique de la société patriarcale, son traitement sans concession des personnages sont à nouveau au rendez-vous dans ce roman.

Traduction Leslie De Bont

Le vent léger de Jean-François Beauchemin

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Dans les années 70, la famille Couston est composée de six enfants pour qui la beauté des êtres et des choses est une source de joie. En dehors de l’école, de la lecture de livres ramenés par leur père de son travail chez un primeur, les occupations favorites des enfants sont les suivantes : « (…) observation du ciel, imitation des oiseaux navigant aux instruments, promenades dans les collines, discussions avec papa dans l’atelier, visites chez le fermier Bertin, développement d’un certain art de la fainéantise. » L’équilibre harmonieux de la famille va être bientôt bouleversé par le cancer de la mère et son inéluctable fin. Le chagrin profond privera-t-il la famille de toute lumière ?

« Presque toute notre pensée s’expliquait par la joie. La malchance, les éraflures aux genoux, les effondrements, certains ciels de catastrophe, les portes refermées sur la nuit noire, rien de tout ça ne venait à bout de notre émerveillement devant le spectacle d’un renard croisant notre chemin dans le sentier, de la courbe harmonieuse d’une colline ou d’une étoile placée à la verticale de la maison. »  Cette phrase me semble merveilleusement bien définir le travail littéraire de Jean-François Beauchemin. Dans « Le roitelet », qui fait partie de mes livres préférés de 2023, et dans « Le vent léger », l’auteur québecois aborde des thèmes difficiles et à priori plombants. Mais l’impression donnée par ses livres est la lumière, la joie face à la beauté de la nature et aux petites choses du quotidien. « Le vent léger » m’a fait penser au livre de Mathieu Persan, « Il ne doit plus jamais rien m’arriver ». Les deux textes évoquent la disparition d’une mère mais tous les deux se révèlent tendres et capables de trouver la lumière dans le deuil et le chagrin. Le chaos du monde s’entremêle chez Jean-François Beauchemin à celui de la famille Couston, les grands et les petits malheurs se mélangent sans que l’avenir ne semble s’assombrir. Cela pourrait être mièvre, un trop plein de sentiments pourrait noyer le lecteur. Mais, ce serait sans compter sur la beauté, la poésie infinie de l’écriture de l’auteur qui m’a absolument enchantée.

En commençant la lecture du « Vent léger », je craignais que la magie du « Roitelet » n’opère plus. Mais Jean-François Beauchemin est un écrivain formidablement talentueux et ses textes sont touchés par la grâce.

Histoire d’une enfant de Vienne de Ferdinand von Saar

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Au printemps 1870, le narrateur, un écrivain reconnu, assiste à un mariage dans sa ville de Dobling. La jolie Elise Schebesta, qu’il courtisa lorsqu’il était jeune, épouse un jeune homme ayant une entreprise de bois prospère . Le couple vécut quelques années heureux, du moins vu de l’extérieur. Car Elise Schebesta finit par abandonner son mari et ses deux enfants pour fuir avec son amant Leo Röber. Le narrateur aura des nouvelles de la jeune femme au fil des années de façon directe ou indirecte. Il sut ainsi que sa situation passa de la pauvreté à l’opulence grâce aux talents de spéculateur de son nouveau compagnon. Il apprit également qu’Elise, devenue Elsa, s’était lancée dans une carrière littéraire. Sa situation semble florissante, mais cela ne semble pas la rendre heureuse.

Après avoir publié “Le Lieutenant Burda”, les Editions Bartillat poursuivent la réédition de l’œuvre de Ferdinand von Sarr avec “Histoire d’une enfant de Vienne”. Comme dans le précédent roman, l’histoire d’Elise-Elsa nous est racontée par un tiers, ici un écrivain qui est le double de l’auteur. Le thème d’un monde qui touche à sa fin, qui change irrémédiablement, est au cœur de cette nouvelle. Elise en est le symbole. Elle a quitté une situation stable, bourgeoise pour suivre son amant. Elle est vue dans le roman comme une femme moderne, indépendante (dans une certaine mesure), qui abandonne le modèle traditionnel de la famille et se moque des conventions. Son livre, très autobiographique, se révèle très intime, très scandaleux. Le narrateur apprécie peu la modernité, l’attitude trop désinvolte, frivole d’Elise et la vulgarité de son texte. Il aurait aimé la protéger contre les dangers de cette modernité qu’il voit s’emparer de Vienne. La ville est en pleine rénovation urbaine (Dobling va devenir un arrondissement de la capitale autrichienne) ; le pouvoir de l’argent et des spéculateurs grandit depuis le krach boursier de 1873. Une mutation qui sera cruelle pour certains.

La monarchie autrichienne agonisante a permis à Ferdinand von Saar d’écrire des nouvelles saisissantes, sombres et aux personnages tourmentés que j’ai pris grand plaisir à découvrir.

Traduction Jacques Le Rider

Cinq heures vingt-cinq

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A Sittaford House, dans la région du Dartmoor, Mrs. Willett et sa fille Violet reçoivent quelques invités. Tous sont des voisins car les environs sont recouverts d’une épaisse couche de neige. Pour passer le temps, les hôtesses, installées depuis peu dans la région, proposent une séance de spiritisme. A 5h25, un terrible message venu de l’au-delà va plonger tout le monde dans l’effroi : le capitaine Trevelyan, propriétaire de Stafford House, serait mort. Le meilleur ami de celui-ci, le major Burnaby, se précipite dehors pour prendre des nouvelles du capitaine et le retrouve mort dans son bureau. L’inspecteur Narracott va mener l’enquête et il découvre immédiatement que Trevelyan a été assassiné. Il possédait une fortune colossale et l’un de ses neveux, James Pearson, est soupçonné. Sa fiancée, Emily Trefusis, refuse de le croire coupable et va enquêter en parallèle de l’inspecteur Narracott.

Il n’y a pas de personnage récurrent dans ce roman d’Agatha Christie et pourtant il a été adapté pour la télévision pour la série des Miss Marple. Ce n’est pas tellement étonnant car l’intrigue se déroule dans une toute petite communauté rurale où les commérages vont bon train. L’ouverture du roman m’a beaucoup fait penser à « Meurtre à l’anglaise » de Cyril Hare où les personnages étaient coincés dans un manoir en raison de la neige. Agatha Christie n’a pas choisi le huis-clos pour son intrigue mais la difficulté de se déplacer a bien évidemment son importance. Le rythme de « Cinq heures vingt-cinq » est un peu lent (peut-être également un effet de la neige) et son charme tient beaucoup au personnage d’Emily Trefusis. La jeune femme est très volontaire, dynamique et audacieuse. Un peu l’inverse de son fiancé qui semble beaucoup plus fataliste. Son enquête nous permet de découvrir une belle galerie de personnages qui bien sûr ont tous quelque chose à cacher !

« Cinq heures vingt-cinq » n’est pas le plus palpitant et le plus réussi des romans d’Agatha Christie. Mais ses personnages et l’atmosphère enneigée lui donnent beaucoup de charme et en font une lecture très plaisante.

Traduction Elisabeth Luc

Le Lieutenant Burda

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Le Lieutenant Burda approchait de la trentaine, il était un officier respecté, digne, un peu austère et très à cheval sur la question de l’honneur. Son allure était tout particulièrement soignée. « Le soin raffiné et en quelque sorte caché qu’il prenait de sa présentation, cela va s’en dire, était en dernier ressort étroitement lié à son souci d’impressionner l’autre sexe le plus favorablement possible et de ce point de vue, cela va également de soi, Burda se considérait comme irrésistible. Non qu’il fît de quelque manière étalage de cette conviction, ou qu’il se vantât de ses conquêtes comme certains parmi nous ne manquaient de le faire, il observait plutôt la plus grande discrétion en la matière et seuls quelques symptômes pouvaient le laisser entendre. » Le Lieutenant Burda, malgré son origine petite-bourgeoise, ne regardait que les femmes de l’aristocratie. C’est ainsi qu’il s’éprit d’une princesse de la haute société, une passion impossible.

Je découvre, avec cette nouvelle, la plume de Ferdinand von Saar (1833-1906) qui est souvent comparé à Maupassant. L’intrigue nous est racontée par un tiers, un autre officier qui partagea l’appartement de Burda à Vienne. Celui-ci voit peu à peu son ami perdre pied avec la réalité. Burda croit à la réciprocité de son amour, il en perçoit des signes partout. Le personnage s’aveugle, plonge dans la paranoïa et le délire de persécution.

« Le Lieutenant Burda » se déroule dans la première moitié des années 1850, dans une société viennoise engoncée dans ses traditions et dans une hiérarchie rigide. Les militaires, qui ont précédemment sauvé le pays, sont peu considérés, leurs soldes sont modestes. Il n’y a donc aucune chance pour qu’une princesse aussi prestigieuse puisse s’intéresser à notre pauvre lieutenant. La monarchie autrichienne, qui arrive bientôt à sa fin, s’accroche à ses principes comme l’explique parfaitement bien Jacques Le Rider, également traducteur du texte, dans sa riche postface.

Malheureusement méconnu en France, Ferdinand von Saar mérite d’être lu. On peut saluer le travail des Editions Bartillat qui nous permettent de découvrir l’écriture élégante, le pessimisme profond et le réalisme de cet auteur autrichien.

Traduction Jacques Le Rider

De rien ni de personne de Dario Levantino

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Rosario, 15 ans, habite Brancaccio, un quartier populaire de Palerme. Ses parents l’envoient dans un lycée d’un quartier huppé. Étant donné son origine sociale, il ne s’y fait aucun ami. Fils unique, solitaire, Rosario s’intéresse essentiellement à la littérature et à la mythologie. L’adolescent se découvre des talents comme gardien de but, comme son grand-père dont il porte le prénom. C’est dans le club de son quartier, le Virtus Brancaccio, qu’il va pratiquer le football. Mais ses dons vont lui attirer la colère de ses coéquipiers qui n’hésiteront pas à la brutaliser. Le fait de séduire la petite amie de l’autre gardien de but ne va pas améliorer sa côte de popularité.

« De rien ni de personne » est le premier roman de Dario Levantino, le deuxième tome de sa trilogie vient d’être publié en français. Ce roman d’apprentissage montre un passage à l’âge adulte difficile et douloureux. Ses relations avec ses camarades sont compliquées, Rosario n’est accepté nulle part. Il est également confronté aux mensonges de son père qui tient un magasin de sport où il vend des produits dopants. Il rentre tard, délaisse son épouse. Rosario ne semble jamais pouvoir rendre fière son père. Il a en revanche une magnifique relation avec sa mère faite de compréhension et de tendresse. Même ses premiers émois se passent dans la douleur.

Dario Levantino décrit avec beaucoup de réalisme la ville de Palerme, loin des clichés, entre splendeur et misère. « Brancaccio. Un avortement urbain, un non-lieu. Que venez-vous faire ici, stupides touristes ? Moi, qui y ai grandi en revanche, je marche avec assurance, je ne regarde pas les rues, je m’oriente à l’instinct. Des effluves de graisse, de poussière, d’oignon frit. Une odeur subtile, qui ronge, qui me connaît, celle de la mer. »

« De rien ni de personne » est un très beau premier roman réaliste dont le personnage principal, Rosario, est touchant et attachant.

Traduction Lise Caillat

Bilan livresque et cinéma de février

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Février a tiré sa révérence, il est donc temps de faire mon bilan ! Sept livres et une bande-dessinée ont été lus durant ce mois. Je vous ai déjà parlé des « Voleurs d’innocence » de Sarai Walker à l’atmosphère gothique. J’ai eu le plaisir de retrouver des auteurs que j’apprécie tout particulièrement : Jean-François Beauchemin, May Sinclair, Agatha Christie et Malika Ferdjoukh. Grâce aux éditions Bartillat, j’ai découvert l’auteur autrichien Ferdinand von Saar dont je vous reparle très vite. Et je me suis enfin décidée à lire la série des Paul de Michel Rabagliati. Mieux vaut tard que jamais !

Côté cinéma, j’ai pu voir cinq films dont voici mes deux préférés :

Daaaaaali !

Le dernier film de Quentin Dupieux n’est bien entendu pas un biopic ordinaire. Le choix de Dali n’est pas un hasard, il est même plutôt évident tant l’univers fantasmagorique de l’artiste colle parfaitement à la folle imagination du réalisateur. Le film tourne autour de la possible interview (avec ou sans caméra!) du grand maitre dont l’égo est démesuré. Quentin Dupieux s’amuse avec des boucles temporelles, des rêves, des couloirs d’hôtel qui n’en finissent pas. L’évocation de Salvador Dali est parfaite, on se croirait dans l’un de ses tableaux. La fantaisie débridée de la mise en scène s’étend aux comédiens. Il n’y pas un mais six interprètes pour incarner Dali. Certains apparaissent peu dans le film et deux crèvent l’écran. Édouard Baer et Jonathan Cohen sont absolument incroyables et d’une drôlerie irrésistible. « Daaaaaali ! » c’est du Quentin Dupieux au carré : décalé, barré, onirique, drôle, ludique, absurde. Un régal en somme.

sans jamais

Pour son travail de scénariste, Adam se replonge dans les souvenirs de son enfance et retrouve des photos de la maison de ses parents. Ils sont morts tragiquement dans un accident de voiture lorsque Adam était enfant. Il y a tant de choses qu’ils n’auront jamais su sur lui. Adam retourne voir la maison de son enfance où ses parents l’accueillent à bras ouverts… A son retour, il fait la connaissance de Harry qui habite dans le même immeuble que lui. Une relation amoureuse se noue entre les deux hommes.

« Sans jamais nous connaître » est un film bouleversant sur l’impossibilité du deuil. La solitude profonde d’Adam frappe d’emblée. Sa difficulté à créer des liens vient de la perte de ses parents, de la peur de perdre à nouveau des êtres chers. Son besoin de consolation est immense et à ce titre les scènes avec ses parents sont fortes et touchantes. Pouvoir leur dire qu’il est homosexuel, qu’ils l’acceptent ainsi fait partie de la réparation du personnage. Chez Harry aussi, la différence a créé un fossé avec sa famille. Deux solitudes, deux écorchés vif se trouvent et s’aiment. C’est déchirant, plein de tendresse et de délicatesse. Les quatre acteurs principaux sont fabuleux : Andrew Scott, Paul Mescal, Claire Foy et Jamie Bell. La tristesse, la mélancolie imprègnent le film mais son message est celui d’un partage encore possible, d’une ouverture à l’autre indispensable pour continuer à vivre.

Et sinon :

  • « A man » de Kei Ishikawa : Rie tient une papeterie avec sa mère. Son premier mari est parti après la mort de leur deuxième enfant. Elle rencontre Daisuke, un bûcheron qui vient d’arriver dans la région. Ils marient et ont ensemble une petite fille. Cinq plus tard, Daisuke meurt dans un accident. C’est lors de ses funérailles que Rie apprend que son deuxième époux vivait sous une identité d’emprunt. La veuve charge son avocat, Akira Kido, de faire la lumière sur cette affaire. « A man » est un thriller maîtrisé qui interroge profondément l’identité. Plusieurs personnages cherchent à échapper à la dureté de la société japonaise, à ses préjugés (Akira est sans cesse ramené à ses origines coréennes) et à son besoin de performance. Une autre vie, une autre identité pour se réinventer et pour enfin être soi-même. Les sentiments ont bien du mal à percer la carapace de la bienséance sociale. Ce qu’exprime Kei Ishikawa sur la société japonaise est passionnant et sa critique est fine. L’intrigue n’est pas laissée de côté au profit de cette critique et de nombreux rebondissements rendent ce film très réussi.
  • « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer : Jouxtant le mur du camp d’Auschwitz, se trouve la maison du commandant en charge de ce lieu, Rudolf Höss. Il y vit avec sa famille : sa femme Hedwig et leurs enfants parfaitement blonds. La maison est grande, elle possède un jardin verdoyant et une piscine. Un endroit de rêve que Hedwig ne voudrait quitter pour rien au monde ! La fumée se dégageant des cheminées du camp ou les miradors ne semblent pas la gêner le moins du monde. Dans son film, Jonathan Glazer a choisi de ne pas montrer ce qui se déroule de l’autre côté du mur. Les atrocités restent hors-champ et pourtant elle ne cesse de s’imposer à nous. Le réalisateur a fait un gros travail sur le son : ordres hurlés, claquements, chiens qui aboient, tirs. Le quotidien de la famille Höss, qui est filmé de loin comme pour une étude d’entomologiste, est émaillé de rappels de la Shoah ; les vêtements récupérés, une bague trouvée dans un tube de dentifrice, un enfant qui joue avec des dents. C’est la banalité du mal que choisit de nous montrer Jonathan Glazer. « La zone d’intérêt » comporte quelques défauts (les scènes en caméra thermique n’apportent pas grand chose) mais le résultat est saisissant et surtout parfaitement glaçant.
  • « La bête » de Bertand Bonello : 2044, Gabrielle passe un entretien d’embauche pour obtenir un poste avec plus de responsabilités. Mais elle vit dans un monde où l’intelligence artificielle a pris le pouvoir et où les affects doivent être éliminés. Pour ce faire, la jeune femme doit subir un traitement de purification. Durant cette opération, elle va revivre les moments forts de ses vies antérieures. Bertrand Bonello nous fait voyager entre trois époques : 1910, 2014 et 2044 avec comme fil rouge l’histoire d’amour de Gabrielle et Louis. les époques s’entrelacent de façon très fluide et les genres cinématographiques également : film historique, thriller, SF, l’ombre de David Lynch plane sur plusieurs scènes. Inspiré de la nouvelle d’Henry James « La bête dans la jungle », le film de Bertrand Bonello porte sur les émotions et la peur que l’on peut ressentir à l’idée d’en éprouver de trop fortes. Léa Seydoux est exceptionnelle dans ce rôle et elle est bien accompagnée par George MacKay qui est captivant. Un peu long, un peu froid, « La bête » n’en reste pas moins un film ambitieux aussi bien au niveau narratif qu’esthétique.

Un espion à Canaan de David Park

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Michaël Miller, ancien diplomate, passe sa retraite paisiblement sur la côte Est des États-Unis. Un jour, il reçoit un DVD par la poste qui va le replonger quarante ans en arrière. En 1973, après la fin de ses études, il se retrouve en poste à Saïgon. Il est principalement employé pour des traductions, il reste loin du terrain et profite des réceptions données par ses compatriotes. Mais la situation est en train de basculer, la ville va bientôt tomber aux mains du Viêt-Cong et sombrer dans le chaos. Dans cette période troublée, Michaël croise la route d’Ignatius Donovan qui le recrute pour des missions de la CIA. Le jeune homme timide va devoir se confronter à la dure réalité de la guerre ce qui sera source de regret et de culpabilité pour le reste de ses jours.

« Voyage en territoire inconnu », le premier roman traduit en français de David Park, m’avait séduite et émue. « Un espion en Canaan » nous propose un univers très différent, nous sommes ici plutôt du côté de Graham Greene et d’un roman d’espionnage mélancolique. Au cœur du livre est la confrontation entre deux hommes aux caractères et expériences opposés. Michaël arrive sans expérience à Saïgon, il ne possède que le savoir appris dans les livres. Ses idéaux vont se heurter violemment à l’attitude de Donovan, plus brutal et rude (une scène d’interrogatoire, extrêmement réussie, souligne parfaitement l’opposition des deux hommes). Mais où placer la morale en temps de guerre ? Donovan n’était-il pas plus réaliste dans sa manière d’agir ? « Un espion en Canaan » interroge la notion de culpabilité, de rédemption que cherchera Michaël toute sa vie. « Toutes nos vies devraient peut-être s’accompagner d’une ultime repentance – repentance pour les choses qu’on regrette, pour toutes les fois où on n’a pas été à la hauteur. Pour avoir été trop souvent timoré et avoir vécu sous la férule d’autrui. Pour les fois où on a mal agi, même si on continue de se trouve des excuses pour ces manques. »

« Un espion à Canaan » est le portrait subtil de deux âmes prises dans la tourmente de l’Histoire et la culpabilité qui découle d’une telle période. C’est également celui de la chute de Saïgon, de son délitement parfaitement décrit par David Park.

Traduction Cécile Arnaud

Les voleurs d’innocence de Sarai Walker

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2017, Nouveau Mexique, la célèbre artiste peintre Sylvia Wren coule des jours paisibles, retirée du monde, auprès de sa compagne Lola. Sa tranquillité va être perturbée par la lettre d’une journaliste qui veut à tout prix l’interviewer. Sylvia ne parle pas aux journalistes, n’est jamais prise en photo, ses œuvres lui semblent se suffire à elles-mêmes. Mais la journaliste se fait insistante. Elle dit connaître le secret de Sylvia, à savoir qu’elle aurait changé d’identité. Son véritable nom serait Iris Chapel. Cette dernière faisait partie d’une riche famille et d’une fratrie de six filles. Elle se serait échappée d’un asile psychiatrique dans les années 50.

« Les voleurs d’innocence » de Sarai Walker avait vraiment tout pour me plaire à commencer par son atmosphère gothique. La grande demeure des Chapel m’a beaucoup fait penser au Manderley de « Rebecca » de Daphné du Murier, le passage entre les deux périodes temporelles du roman (2017-1950) fait évidemment penser aux « Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë. J’ai également apprécié les nombreuses références artistiques : Jane Austen, Edgar Allan Poe, Christina Rossetti, Emily Dickinson, Julia Margaret Cameron.

« Les voleurs d’innocence » est une ample fresque familiale qui questionne la place des femmes dans la société et la famille. Le père des sœurs Chapel ne voit, par exemple, pas la nécessité d’envoyer ses filles à l’université puisqu’elles n’ont pas besoin de travailler pour vivre. Le personnage de la mère est très intéressant. Elle est issue d’une lignée de femmes mortes en couches et a été contrainte au mariage. Elle est depuis plongée dans un monde de fantômes, de pressentiments ce qui la rend anormale aux yeux des autres. Une terrible malédiction semble frapper les femmes de la famille Chapel, ce qui rajoute un degré de noirceur à l’ambiance gothique dont je parlais au début.

« Les voleurs d’innocence », bien qu’un peu long, m’a captivée dès les premières pages, j’ai tout particulièrement apprécié son inspiration gothique, le féminisme de son propos et le questionnement sur la folie.

Traduction Janique Jouin-de Laurens

La vie nouvelle de Tom Crewe

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Londres, été 1894, John Addington, 49 ans, est un grand bourgeois, marié et ayant trois filles majeures. Sous le vernis de la bienséance, John fait des rêves érotiques homosexuels et va se balader à Hyde Park durant les deux heures de bain autorisées pour les hommes afin de les admirer. C’est lors d’une de ces promenades qu’il rencontre Frank, un typographe de 28 ans, qui le séduit immédiatement.

Henry Ellis a fait des études de médecine, mais il a choisi de se consacrer à l’écriture d’essais littéraires et scientifiques. Il vient d’épouser Edith qu’il a rencontrée grâce au mouvement progressiste « La Vie Nouvelle« . Après le mariage, chacun conserve son propre logement et sa liberté. John et Henry partagent une grande admiration pour Whitman et le poète est le point de départ de leur correspondance. Celle-ci aboutira à la rédaction d’un texte à visée scientifique sur l’homosexualité : « Sexual inversion« .

« La vie nouvelle » est le premier roman de Tom Crewe qui est historien et qui s’est inspiré de personnages réels pour John et Henry. L’auteur souligne que le combat pour abolir la loi sur la pénalisation de l’homosexualité était frémissant à l’époque victorienne. Un mouvement plus global de libération des mœurs, d’émancipation sexuelle et sociale émergeait en cette fin de règne. Malheureusement, le procès d’Oscar Wilde mit un frein à ces velléités de modernité. Tom Crewe montre bien à quel point ce moment fut charnière et à quel point il aura divisé. Certains homosexuels refusaient d’être assimilés aux frasques de l’écrivain alors que d’autres y voyaient une opportunité de défendre leur cause. Henry et John incarnent parfaitement ces deux courants, les difficultés et les risques à publier un tel ouvrage. Les doutes, le courage, la peur pour soi et ses proches, la honte, tous ces sentiments sont présents dans le roman montrant toute la complexité de la situation.

Tom Crewe nous propose avec « La vie nouvelle » un premier roman ambitieux, parfaitement construit et documenté. Un texte emprunt de sensibilité, d’intelligence et de beaucoup de sensualité.

Traduction Etienne Gomez