Read-a-Thon

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Comme vous l’indique bien cette superbe affiche : je participe au Read-a-Thon !!! Dans une semaine, nous serons à deux jours du départ de ce marathon de lecture.  Je participe pour la première fois et, prudente, j’ai choisi de lire durant 12 heures. Et comme Les livres de George, j’ai déjà préparé ma PAL en essayant de suivre les conseils des anciennes participantes. Roulement de tambours, la voici :

138 pages

54 pages
258 pages

97 pages

286 pages
214 pages

Cela nous fait un total de 1047 pages, je pense que c’est raisonnable.  J’ai essayé de varier les longueurs et les styles littéraires afin de ne pas m’ennuyer et de ne pas m’endormir !! Du coup, je peux participer à trois mini-défis :

-le mini défi classique grâce à Balzac

-le mini défi adaptation car « La vie secrète de Walter Mitty » a été adapatée en 1947 par Norman Z. McLeod

-le mini défi détective grâce à mon cher Sherlock !

Il n’y a plus qu’à acheter des vivres et du thé pour se stimuler pendant la journée ! Je vous donne rendez-vous le 9 octobre à partir de 10 h !

Vos jours sont comptés de Miklos Banffy

« Oui, on mangeait davantage, on buvait davantage qu’ailleurs dans ces agapes savamment organisées, et tous y tenaient des propos plus vifs, plus joyeux, comme pour oublier une menace qui rôdait alentour dans le noir ». En 1904, sûre de sa puissance et de sa grandeur, l’aristocratie hongroise se dépense en fêtes et réceptions somptueuses. Bals, dîners, parties de chasse, courses hippiques, rien n’est trop beau pour montrer sa richesse, raffermir les liens sociaux, projeter de nouvelles alliances qui perpétueront la fortune et renforceront le prestige. Fascinée par sa propre représentation, la bonne société hongroise ne voit pas, ou ne veut pas voir, les signes annonciateurs de la déliquescence de l’empire austro-hongrois. 

Le pays est alors en proie à des soubresauts politiques. L’empire vit depuis 1867 sous le régime de la Double-Monarchie (Autriche et Hongrie). Au parlement hongrois, la lutte est âpre entre partisans de l’empire, autonomistes, gauchistes et représentants des minorités. Si la plupart des députés sont favorables à une autonomie accrue de la Hongrie, ils tiennent avant tout à conserver leurs privilèges d’aristocrates. Les subtilités des crises politiques qui agitent constamment le pays m’ont parfois échappé, mais elles ne constituent que l’arrière-plan de l’histoire, comme un révélateur du climat de l’époque. 

On suit particulièrement deux personnages, Balint Abady et Laszlo Gyeroffy, cousins et amis d’enfance, issus de cette noblesse de Transylvanie qui tente de faire oublier son statut de provinciale. Balint vient de se faire élire comme député indépendant. Il revient au pays, après deux ans passés à l’étranger comme attaché d’ambassade, pour administrer son domaine. Bien que progressiste, il dirige tout d’une main ferme, en grand seigneur. Laszlo, lui, est devenu orphelin très jeune. Il vient d’abandonner ses études de droit auxquelles le destinait son tuteur, pour étudier la musique et devenir un grand musicien. Il souffre d’un complexe vis-à-vis de sa famille qui le considère comme un membre de seconde zone. Leurs amours malheureuses avec Adrienne, amie de Balint, jeune femme mal mariée, et Klara, jeune fille idéaliste, constituent la trame principale de l’intrigue. 

«  (…) l’individu est mené par son psychisme et sa mentalité, par ses inclinations et ses manques, par ses actes et ses omissions. Le premier pas, en apparence indifférent, que nous faisons sur le sentier du destin nous conduit vers des conséquences inexorables, et nous ne pouvons plus nous arrêter, jusqu’au jour où le sort, qui nous attend au coin du bois, s’abat sur nous comme dans la tragédie grecque ». Splendeur aristocratique, passions contrariées, intrigues matrimoniales, luttes de pouvoir, dettes d’argent, affaires d’honneur, l’auteur mêle avec brio les éléments classiques du drame de la Belle Epoque. La corruption des puissants comme des faibles, la condition d’un peuple asservi à ses maîtres, l’alcool, le jeu complètent le tableau d’un empire courant à sa perte. 

Miklos Banffy (1873-1950) était lui-même issu d’une grande famille de Transylvanie, pays dont il nous offre des descriptions somptueuses. Son talent de conteur est indéniable. Il était appelé le « Tolstoï de Transylvanie ». Avec sa multitude de personnages secondaires et son sens du récit, « Vos jours sont comptés » possède en effet le souffle des grands romans. Publié en 1934, le livre fut oublié puis redécouvert en 1999. L’histoire se poursuit avec « Vous étiez trop légers » et « Que le vent vous emporte », les deux autres volets de sa « Trilogie transylvaine ». Une fresque éblouissante.

Jude l’obscur de Thomas Hardy


Jude Fawley, le héros du chef-d’œuvre de Thomas Hardy « Jude l’obscur », ne connaît qu’une vie d’erreurs, de renoncements et de malheurs. Enfant, il devient rapidement orphelin et doit déménager à Marygreen où une tante acariâtre se voit dans l’obligation de l’héberger. Le jeune Jude se doit de travailler pour aider sa tante, mais le garçon a déjà de plus hautes idées en tête. Un maître d’école lui a donné le goût des livres et du savoir. Jude souhaite intégrer un collège à Christminster, élever son esprit afin de changer sa vie. Il se donne beaucoup de mal, étudie sans relâche le latin et le grec, tout en apprenant le métier de tailleur de pierres. Sa volonté qui semblait sans faille se heurte vite à la réalité, à la nature profonde de l’homme. Jude est incapable de résister aux attraits de la belle Arabella et le mariage scelle son destin. Le rêve de savoir s’efface devant les besoins matériels. Le mariage ne dure pas, mais marque définitivement la vie de Jude. Le bonheur lui échappe sans cesse, même lorsqu’il croit l’avoir trouvé avec sa cousine Sue ; le sort ne fait que s’acharner contre lui. 

Thomas Hardy traite de sujets modernes et ses deux personnages principaux, Jude et Sue, ont des aspirations trop en avance pour leur époque. Jude ne pense qu’à étudier, il a soif de savoir et espère ainsi sortir de sa condition. Son envie de s’élever, de sortir de la pauvreté par l’école est une évidence pour nous aujourd’hui. Ce n’est bien entendu pas le cas à l’époque victorienne. Les ouvriers regardent Jude comme un illuminé et se moquent de ses aspirations. Vouloir sortir de leur monde est pris comme une lubie et ils méprisent Jude qui se pense plus intelligent. Les collèges de Christminster le rejettent également à sa demande d’admission ; il reçoit cette réponse : « Monsieur. J’ai lu votre lettre avec intérêt, et jugeant d’après votre propre description que vous êtes un ouvrier, je me permets de penser que vous aurez bien plus grande chance de réussir dans la vie en demeurant dans votre sphère et en restant fidèle à votre métier plutôt qu’en adoptant une nouvelle voie. C’est donc ce que je vous conseille. » Chacun doit rester à sa place dans cette société très hiérarchisée ; vouloir changer de milieu est impensable.

Sue est également en avance sur son temps, ses idées sur le couple sont à contre-courant. Elle refuse d’épouser Jude alors qu’ils vivent ensemble et ont des enfants. Elle revendique la liberté dans le couple et considère le mariage comme une prison. Sue ne veut appartenir à personne ; le mariage pour elle n’a rien à voir avec les sentiments. La tante de Sue et Jude l’explique bien : « Les Fawley ne sont pas faits pour le mariage : cela ne tourne jamais bien pour nous. Il y a quelque chose dans notre sang qui n’accepte pas d’être contraints à faire ce que nous subirions volontiers librement. » Mais, Sue aussi doit revenir sur ses idéaux.

Car Thomas Hardy était un grand pessimiste ; la fatalité frappe toujours ses personnages. Jude renonce à ses idéaux car il est impossible de s’extraire de sa classe, mais également à cause des femmes. Jude est un être très charnel, très sensuel qui ne peut résister à leur attrait. Avant d’arriver à Christminster, son rêve de collège est réduit à néant par son mariage avec Arabella. Il se voit ensuite devenir prêtre, mais l’amour de Sue est plus fort : « Il aurait beau jeûner et prier dans l’intervalle, l’humain était plus puissant en lui que le divin. » Jude devra d’ailleurs payer bien cher pour ses faiblesses trop humaines. La société victorienne ne peut supporter les aspirations du jeune couple. Le fait qu’ils ne soient pas mariés est rapidement connu et l’opprobre s’abat sur eux. Ils sont alors dans l’obligation de changer souvent de villes jusqu’au terrible et implacable drame.

Je le redis, « Jude l’obscur » est un chef-d’œuvre de la littérature anglaise. J’étais totalement en empathie avec Jude et Sue, si modernes, si humains. Le drame de Jude Fawley fait penser aux tragédies antiques. Son destin semble tout tracé ; la fatalité ne l’épargne pas. Le lecteur souffre avec lui de ce déterminisme terrible de l’ère victorienne. Ce livre montrant les déchirements de l’âme humaine est tout simplement magistral. 

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Les Golovlev de M. E. Saltykov-Chtchédrine

« A côté de ces familles favorisées par le sort, il en existe un grand nombre d’autres, aux représentants desquelles les pénates domestiques n’apportent dès le berceau qu’une éternelle infortune. Subitement, telle une invasion de poux, les désastres, les vices s’abattent sur cette famille et commencent à la dévorer de tous côtés. Ils répandent dans tout son organisme, pénètrent jusqu’à la moelle et rongent les générations, l’une après l’autre. (…) C’est une fatalité de cette sorte qui pesait sur la famille Golovlev. »

Arina Petrovna Golovlev, soixante ans, administre d’une main de fer la propriété de son mari, « homme frivole adonné à la boisson ». Elle est volontaire, sévère, inflexible, avare. Elle entretient des relations conflictuelles avec ses trois fils. L’aîné, Stépane, surnommé « Stepka le Nigaud », paresseux et frivole, incapable de garder un emploi, vit en parasite. Paul, le dernier, est falot, « apathique et morose, incapable d’agir ». Enfin Porphyre, le cadet, que Stepka appelle « Judas » ou « Sangsue » est un être retors, hypocrite et pinailleur, dont tous les actes et pensées sont tendus vers un seul but : faire main basse sur la fortune familiale. Il y avait également une fille, mariée sans le consentement de ses parents puis abandonnée par son mari, qui a laissé à sa mort deux jumelles, Anna et Liouba, désormais à la charge d’Arina.

Lorsque débute le roman, Stépane, tel le fils prodigue, revient au bercail après qu’il a lamentablement dilapidé l’avance sur son héritage que lui avait consentie sa mère, comme une aumône. Elle décide de réunir ses deux autres fils, pour décider de son sort. On assiste dès lors, mi-amusé mi-horrifié, à la chute sur une vingtaine d’années de la maison Golovlev, minée par l’avidité, l’égoïsme et la veulerie. Cette histoire ne serait que sinistre si l’auteur n’y avait introduit une bonne dose de bouffonnerie. Ainsi de Porphyre déversant sur ses interlocuteurs des flots de paroles oiseuses et stupides à bases de préceptes moraux et religieux qui finissent par briser la résistance des plus récalcitrants. « Les Golovlev » fait  penser aux « Ames mortes » de Gogol pour son sens du grotesque, et à cet autre chef-d’œuvre, « Oblomov » de Gontcharov, pour l’évocation d’une campagne russe suintant l’ennui et la léthargie.

Le récit se fait plus funeste à mesure qu’il approche du dénouement, les protagonistes sombrant peu à peu dans la folie. Ils symbolisent cette Russie des grands propriétaires décadente, engluée dans la nostalgie de sa splendeur passée. De profonds bouleversements sociaux, en particulier l’abolition du servage en 1861, ont changé la donne. Le constat est amer, mais les personnages sont réjouissants, outrageusement cupides et mesquins, se débattant en vain dans le vide qu’ils ont eux-mêmes créé. Il ressort de tout cela une impression de farce tragique, ou de tragédie bouffonne, c’est selon. Le plaisir du lecteur en tout cas ne faiblit jamais, et qu’en soient remerciées au passage les éditions Sillages, jeune maison spécialisée dans les textes épuisés ou inédits de grands noms de la littérature. Saltykov-Chtchédrine (1826-1889), auteur méconnu (ou oublié ?), méritait amplement cette redécouverte.  

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Les Dukay de Lajos Zilahy

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Istvan Dukay est le chef d’une famille de l’aristocratie hongroise. Sa femme, la comtesse Menti, est autrichienne et descend des Habsbourg. Leurs possessions sont immenses et au début du roman de Lajos Zilahy, la famille revient sur ses terres au château d’Ararat après la chute de la République. Cette immense résidence nous apparaît comme une demeure de rêve, de conte de fées : »En face de l’entrée principale, au milieu d’un bassin bordé de pierres de couleur, un jet d’eau s’élançait, dont les arabesques perlées et diaprées atteignaient la hauteur du deuxième étage. Un paon déroulait sa traîne somptueuse au bord du bassin tandis que des perroquets verts, perchés sur des balançoires de cuivre, entonnaient un choeur rauque et qu’un danois noir et fauve, les oreilles coupées, s’immobilisait, pétrifié à la vue des nouveaux arrivants (…). Devant le château, des massifs de fleurs flamboyaient au soleil de midi, et l’air était rempli de fragrances douces et lourdes. L’ensemble paraissait tellement étonnant, tellement irréel ! Avec ces trois étages, l’immense château, ramassé et massif émergeait fièrement dans l’éclatante lumière, et ses persiennes, d’un rouge pompéien fané, tranchaient sur la monotonie des murs jaune d’ocre. » Nous sommes juste après la première guerre mondiale, les Dukay vivent dans le luxe et leur richesse semble infinie. Lajos Zilahy nous raconte la saga de cette famille, ballottée par les soubresauts de l’histoire, jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale.

Cette aristocratie cosmopolite ne comprend pas que son monde est sur le déclin. Le comte Dukay pensait que la première guerre mondiale ne durerait que quatre ou cinq semaines. Son seul embarras était de ne pouvoir aller dans son appartement parisien pour pavoiser sur les Champs-Elysées avec ses nouveaux costumes. Les choses changent, évoluent sans que Istvan Dukay n’en ait conscience, son monde existait avant lui et doit se poursuivre après. La République hongroise a été un premier avertissement, le premier évènement à ébranler les bases de l’aristocratie. Le peuple commence à prendre conscience des siècles de servage subis pour le bien-être des aristocrates. Le monde de ces derniers se resserre, se rétrécit au fur et à mesure que l’Histoire avance. Lajos Zilahy nous annonce, comme un mauvais augure, l’avenir des Dukay et notamment du château d’Ararat qui sera saccagé pendant la seconde guerre mondiale. Le présent des Dukay est ainsi entâché par leur futur déclin. L’auteur laisse transparaître par moments la terrible décrépitude de cette famille, qui est celle d’une classe sociale mais aussi d’un empire que ne cesseront de regretter des écrivains comme Joseph Roth ou Sandor Marai.

Les enfants d’Istvan Dukay accompagnent les différents moments de l’Histoire. L’aînée des filles, Kristina, se sacrifie tout entière à la monarchie depuis qu’une voyante lui a dit : « Et un jour, vous tiendrez entre vos mains le coeur du roi. » Croyant au départ qu’elle épouserait l’héritier du trône de François-Joseph, elle finit en réalité par le suivre en exil à Madère. Kristina le suit jusqu’à sa mort en tant qu’infirmière. Mais c’est essentiellement à la deuxième fille du comte, Zia, que s’intéresse Lajos Zilahy. Elle représente l’avenir, l’avancée de l’Histoire. Zia est la seule à sentir le crépuscule de l’aristocratie. Sa gouvernante, la vivante et affectueuse Mme Couteaux, lui a expliqué ce qu’était la Révolution française et ses raisons. Zia comprend alors que toute la munificence des Dukay devra un jour se payer. Ouverte et intelligente, Zia rejoint les idées communistes par amour et par conviction. Elle symbolise concrètement la fin de l’Empire austro-hongrois. Le dernier enfant Dukay, Janos, ouvre la fin du roman vers un avenir sombre. N’ayant pas eu la chance d’être élevé par une Mme Couteaux, il devient nazi mais ce nouveau drame de l’Histoire fait sans doute l’objet du deuxième volume de la trilogie de Lajos Zilahy.

« Les Dukay » est le formidable récit d’une chute, d’un déclin annoncé. Lajos Zilahy choisit de nous raconter la fin de l’empire austro-hongrois par la saga de la famille. Ce sont les vies des enfants qui priment sur l’Histoire. Le ton du livre n’est pas mélancolique, comme chez Sandor Marai, tant la fin est inéluctable. Cette aristocratie au panache insensé ne pouvait que plier face au vent de l’Histoire. J’ai quitté néanmoins avec tristesse ces personnages si finement ciselés par Zilahy mais ce n’est que pour mieux les retrouver dans « L’ange de la colère ».

Les boucanières de Edith Wharton

« Les boucanières  » est le dernier roman de Edith Wharton, elle le laissa inachevé à sa mort en 1937. Il fut terminé par Marion Mainwaring, spécialiste de l’écrivain, grâce à un synopsis détaillé. Cette dernière oeuvre est une fresque se déroulant entre 1873 et 1877.

L’histoire s’ouvre à Saratoga, à l’hôtel Grand Union où séjournent les familles St George et Elmsworth. Les mères de ces deux familles pensent à l’avenir de leurs filles, à leur entrée dans le monde. Virginia St George, d’une beauté saisissante, Lizzy et Mabel Elmsworth ont hâte d’exposer leurs atours et de commencer leur vie de femmes. Nan St George est la plus jeune, elle s’inquiète plus de l’arrivée de sa nouvelle gouvernante que de ses toilettes. Miss Testvalley, la gouvernante, vient d’Angleterre et sa présence va modifier la vie des petites américaines. Grâce à elle, Conchita Closson, l’infréquentable amie de Nan car brésilienne et ayant une mère divorcée, épouse un lord : Sir Richard Marable. Les cinq filles partent alors dans l’ancien monde pour le conquérir et élever leur niveau social. Les cinq boucanières se serrent les coudes, se soutiennent face à un monde codifié et peu indulgent.

Suivant une thématique chère à son ami Henry James, Edith Wharton confronte l’ancien et le nouveau monde. C’était déjà le cas dans « Le temps de l’innocence » mais c’est le vieux continent, incarné par  la comtesse Olenska, qui venait s’installer dans le nouveau monde. Ici nos cinq boucanières viennent à Londres avec la ferme intention de se trouver des maris dans la haute société. Ce monde figé et corseté est assez surpris par l’attitude de ces jeunes femmes libres et pétillantes. Les vieilles ladies acceptent mal le peu de retenue des américaines. C’est le cas de la mère de Sir Richard Marable qui n’admet pas l’agitation de sa bru, Conchita. Une amie lui explique alors : « N’oubliez pas qu’il leur manque l’exemple que seule une cour royale peut donner. Mais certains d’entre eux apprennent très vite à se conduire. » Les cinq boucanières s’adapteront d’ailleurs plus ou moins à la rigidité de l’arictocratie anglaise. Conchita est la première à épouser un lord mais son mariage est rapidement catastrophique puisque son mari ne sait faire que des dettes. Virginia épouse le comte Seadow, futur marquis, et prend son rôle très à coeur. Son ambition sociale dévorante l’amènera à ignorer les souffrances de sa soeur. Lizzy Elmsworth se marie à un homme politique qui, grâce à l’intelligence de sa femme, est appelé à devenir premier ministre. Mabel Elsmworth est la seule à épouser un américain mais qui est multimilliardaire. Enfin, Nan épouse le duc de Tintagel mais le mariage ne dure pas. Il s’agit d’un malentendu, le duc épouse Nan car elle se moque de son titre, elle est fraîche et naïve. Nan se croit dans un poème du moyen-âge ou dans la légende du roi Arthur. Sa sensibilité exacerbée ne cadre pas avec la froideur, la rigidité des moeurs ducales. L’incompréhension entre les deux mondes est totale. Les hommes ne sont d’ailleurs pas à la hauteur dans ce roman et le duc de Tintagel ne fait pas exception. Séduits par la beauté, la vivacité et l’énergie des américaines, ils sont ensuite bien incapables de les comprendre.

Mais Edith Wharton est plus clémente avec Nan St George qu’avec Newland Archer dans « Le temps de l’innocence ». Ce dernier se pliait aux volontés de son monde, de son clan. Il épousait May Welland comme le souhaitait sa famille alors qu’il aimait la comtesse Olenska. Nan ne sacrifie pas sa vie pour faire plaisir à sa mère ou sa soeur. Son bonheur passe avant le rang social et elle n’hésite pas à demander le divorce au duc de Tintagel. Bien entendu, le geste n’est pas sans conséquence puisqu’elle doit quitter l’Angleterre et subir la désapprobation de sa famille. Mais Nan, la rêveuse, est prête à payer ce prix pour réussir sa vie personnelle. La vie de Edith Wharton n’est sans doute pas étrangère au dénouement « Des boucanières ». Après avoir épousé Edward Robin Wharton à l’âge de 23 ans, elle divorce en 1913 et trouve l’amour à Paris auprès du journaliste Morton Fullerton. A l’époque, elle est une des rares femmes à être libérée du joug du mariage. Il semble qu’elle ait eu envie de libérer également ses personnages !

« Les boucanières » est un roman sublime, le talent de Edith Wharton y est à son apogée. Son écriture délicate, subtile fait merveille. L’auteur jette un regard nostalgique et ironique sur l’ancien et le nouveau monde. C’est avec un immense plaisir que j’ai suivi les péripéties de nos cinq boucanières et admiré une nouvelle fois la richesse de l’univers de Mrs Wharton.

Merci aux Editions Points et à Jérôme.  points.jpg

Pour voir tous les articles du Challenge Edith Wharton, c’est ici :

 

 

 

Neige de Orhan Pamuk

Le thème du blogoclub était ce mois-ci les prix Nobel de littérature, j’ai choisi de lire « Neige » de Orhan Pamuk qui était dans ma PAL depuis des lustres. Jusque là, j’avais remis la lecture de ce roman que l’on m’avait chaudement recommandé et je n’avais pas tort d’attendre car je n’ai pas été emballée.

Le poète turc Ka revient dans la petite ville de Kars après plusieurs années d’exil en Allemagne. Le journal Cumhuriyet l’envoie dans cette ville afin qu’il rédige un reportage sur des jeunes femmes portant le foulard qui se sont suicidées récemment. Pour Ka, il s’agit d’un prétexte lui permettant de retrouver Ipek qu’il avait connue à la faculté. De nombreux évènements politiques et météorologiques vont perturber le retour au pays du poète.

L’aspect politique du roman m’a au départ séduite. On saisit bien la terrible ambivalence qui existe au sein de la nation turque. S’affrontent en permanence la République laïque symbolisée par la figure tutélaire d’Atatürk et le fanatisme religieux qui gagne du terrain. La réconciliation de ces deux courants semble impossible et inquiète quant à l’avenir du pays. Malheureusement mon manque de connaissance de l’histoire et de la culture turques a limité ma compréhension de la suite du roman. A la suite d’une pièce de théâtre et à cause de la neige qui bloque les communications, une sorte de coup d’état a lieu dans la ville de Kars. Je dois avouer ne pas avoir compris tous les tenants et les aboutissements de cet évènement complexe mêlant à la fois la troupe de théâtre et des militaires voulant se débarrasser de certains islamistes avant les élections. La violence est en tout cas le point commun entre les deux camps qui s’affrontent.

L’autre problème que j’ai rencontré avec le roman de Orhan Pamuk, c’est mon peu d’intérêt pour le personnage central : Ka. J’ai trouvé ce personnage trop indécis, trop flottant, ne sachant pas vraiment ce qu’il voulait et de quel côté il devait se ranger. Il m’a paru également extrêmement égoïste au milieu du chaos qui gagne petit à petit la ville. Seules comptent l’écriture de ses poèmes et sa volonté d’emmener Ipek en Allemagne. Peut-on uniquement se préoccuper de son propre bonheur lorsque autour de nous tout s’écroule ? C’est ce que choisit de faire Ka et je trouve cela assez déplaisant. Autant dire que l’empathie n’a pas fonctionné !

Je termine sur une note positive : l’écriture d’Orhan Pamuk est vraiment très belle et très évocatrice. Je l’ai bien ressenti à propos de la neige qui recouvre toute la ville et le roman : « La neige tombait lourdement à très gros flocons. Dans sa lenteur, dans sa plénitude et dans sa blancheur bien perceptible par cette lumière bleuâtre dont on ne savait pas précisément d’où elle venait dans la ville, il y avait une force rassurante, une grâce qui laissèrent Ka émerveillé. » Mon avis est donc fort mitigé et j’ai eu beaucoup de mal à arriver au bout de cette lecture.

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