Point de fuite d’Elizabeth Brundage

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C’est en rentrant de son travail que Julian Ladd apprend dans le journal la disparition de Rye Adler, un célèbre photographe. Tous deux furent étudiants du célèbre atelier Brodsky, école réservée à des photographes prometteurs, vingt ans plus tôt. Julian et Rye étaient colocataires mais leur relation n’était pas des plus amicales. A la rivalité artistique s’ajoutait la jalousie. Les deux jeunes jeunes hommes étaient amoureux de Magda, leur condisciple et les sentiments de cette dernière penchaient clairement vers le brillant Rye. Pourtant, c’est avec Julian qu’elle décide de se marier. Leur passé commun va resurgir avec la disparition de Rye et leur montrer à quel point leurs destinées sont entremêlées.

Après avoir adoré « Dans les angles morts », j’étais ravie de retrouver Elizabeth Brundage. « Point de fuite » n’a pas l’intensité, ni le souffle romanesque de son prédécesseur mais il se lit avec plaisir. Elizabeth Brundage multiplie les points de vue pour construire sa narration et on accompagne les personnages durant vingt ans. La psychologie de chacun est fouillée, détaillée pour leur donner de l’épaisseur et de la complexité. Elizabeth Brundage utilise la photographie pour parler de notre rapport aux images et pour évoquer une certaine déliquescence du monde. Je ne suis pas certaine que ces éléments de réflexion apportent quelque chose à l’intrigue qui se tourne progressivement vers le thriller.

La tension de « Point de fuite » n’est pas aussi prenante que dans « Dans les angles morts » mais le travail sur la psychologie des personnages reste l’un des points forts d’Elizabeth Brundage. Le roman reste néanmoins très plaisant et intéressant.

Une passion mélancolique selon Frida Kahlo de christine Frérot

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« Le 13 juillet 1954 fut le jour le plus tragique de ma vie. Frida s’est envolée. Comme elle le voulait, pour toujours. Et c’est avec une dernière pirouette – j’espère que la sortie sera joyeuse et j’espère ne jamais revenir – qu’elle a refermé son journal intime. » Christine Frérot a choisi de donner la parole à Diego Rivera pour nous parler de « L’étreinte d’amour de l’univers, la terre (Mexique), moi, Diego et monsieur Xolotl », ainsi que de la vie de son autrice, Frida Kahlo. Le choix du tableau est intéressant puisqu’il montre bien la complexité, la dualité et les nombreuses influences de l’artiste. C’est une œuvre riche de symboles qui exprime la personnalité de Frida. Les premiers chapitres du livre explique le tableau et la manière dont il s’inscrit dans la vie du couple Kahlo/Rivera.

La suite du livre est une biographie plus classique de ce couple hors-norme pour qui l’art et la politique étaient au centre de tout. Leur histoire flamboyante est celle d’un amour, certes tourmenté, mais surtout absolu. L’éléphant et la colombe restent des personnages fascinants, qui éclipsent parfois leur travail respectif.

Christine Frérot s’appuie sur une bibliographie solide et des citations dont elle parsème son texte. « Une passion mélancolique selon Frida Kahlo » est un bon point de départ pour ceux qui voudrait découvrir l’artiste et sa vie tumultueuse et passionnée.

La petite menteuse de Pascale Robert-Diard

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Alice Keridreux a la cinquantaine, elle est avocate, un travail qui l’habite. Un soir, une jeune femme se présente à son cabinet. Lisa Charvet a 20 ans et elle a été victime d’un viol six ans plus tôt. Après un premier procès, l’accusé a fait appel et c’est pour la représenter lors de ce deuxième procès que Lisa a besoin d’Alice. Contre l’avis de ses parents, la jeune femme souhaite changer d’avocat, elle a besoin d’un regard féminin sur son dossier, de quelqu’un qui la comprenne et la protège. Car Lisa a de terribles aveux à faire : six ans plus tôt, elle a menti.

« Vous avez senti comme la conviction est une chose fragile ? » Voilà ce qu’exprime avec beaucoup de sobriété, le premier roman de Pascale Robert-Diard. Chroniqueuse judiciaire au journal le Monde, l’autrice dépeint avec beaucoup de véracité les rouages de la justice, les confrontations entre avocats, l’écriture d’une plaidoirie. Le cas de Lisa interroge, questionne l’intime conviction. Elle semble autant broyée par le système que l’accusé, elle a été happée par un engrenage qu’elle n’a pas su arrêter à temps. Les adultes, bienveillants, ont laissé leurs affects remplacer leur jugement et leur capacité de recul sur une situation complexe et douloureuse. Les souffrances de Lisa adolescente étaient bien réelles et son récit est poignant. Tous les personnages sont d’ailleurs parfaitement construits, jamais manichéens. Les zones d’ombre, l’ambiguïté de l’âme humaine sont au cœur du roman de Pascale Robert-Diard.

Réaliste, captivant, « La petite menteuse » nous livre avec justesse et empathie le récit d’une erreur judiciaire et du parcours d’une jeune femme perturbée mais courageuse. 

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie

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2038, le Grand Dépérissement est à l’origine d’une vague d’épidémies fongiques et d’une invasion d’insectes qui ont ravagé les forêts du monde entier. Mais au large de la Colombie-Britannique, une île boisée a été préservée. Celle-ci est visitée par de riches touristes. Jacinda Greenwood est dendrologue et elle travaille sur l’île comme guide. Même si cette vie ne lui convient pas, la liste de ses dettes ne lui laisse guère le choix. Son destin pourrait basculer lorsqu’un ancien petit ami vient lui rendre visite pour lui annoncer qu’elle serait l’héritière de Harris Greenwood, un magnat du bois. Jacinda ignore tout de la famille de son père mort trop tôt. Sa lignée remonte à 1908 et débute par un accident ferroviaire.

Michael Christie nous plonge avec beaucoup de talent dans l’histoire de la famille Greenwood, dans leurs secrets les plus profonds. Sa saga familiale se déroule sur 130 ans et la narration est formidablement bien trouvée. C’est en regardant la structure d’un tronc d’arbre coupé que l’auteur canadien l’a trouvée. Comme avec les cernes de croissance de l’arbre, nous partons de l’époque la plus récente pour atteindre le centre du tronc en 1908 et ensuite repartir vers l’extérieur en retraversant les époques : 1934, 1974, 2008 et 2038. L’histoire des Greenwood se déploie ainsi de manière symétrique nous permettant ainsi d’approfondir chacune des périodes et ses protagonistes. La finesse et la profondeur des portraits des personnages sont un autre atout du premier roman de Michael Christie (Everett reste le personnage auquel je me suis le plus attaché). Magnat du bois, bûcheron, activiste écologique, charpentier, dendrologue, tous sont liés intimement au bois. A travers eux, c’est notre rapport à la nature qui est questionné ici et notre capacité à la détruire comme à la préserver.

« Lorsque le dernier arbre » est un roman foisonnant, une saga familiale qui traverse l’Histoire des Etats-Unis et qui nous happe du début à la fin. Michael Christie nous offre presque 600 pages de pur romanesque à la construction atypique. Ce fut un régal de se plonger dans les ramifications de l’arbre généalogique des Greenwood.

Traduction Sarah Gurcel

Bass rock

Bass rock

Dans l’Ecosse du XVIIIème siècle, Sarah, 14 ans, est accusée de sorcellerie. Le pasteur du village la sauve mais il est obligé de fuir avec sa famille.

Ruth épouse un veuf, vétéran de la seconde guerre mondiale. Ils s’installent, avec les deux fils de ce dernier, en Ecosse, près de la côte. Son mari est très pris par son travail et laisse souvent son épouse seule.

Dans les années 2000, Viviane, quadragénaire perdue depuis la mort de son père, se charge de faire l’inventaire de la maison de son aïeule Mme Hamilton.

J’ai été séduite par l’atmosphère du dernier roman d’Evie Wyld, dont je découvre le travail à cette occasion. Elle a un petit côté gothique, ensorcelant avec un fantôme de jeune femme, un renard qui apparaît mystérieusement. Les paysages sauvages de la côté écossaise ne font que renforcer cet aspect du roman.

L’autrice construit habilement son roman en entrelaçant les époques et les destins des trois femmes. La vie de Viviane éclaire tout particulièrement celle de Ruth. Evie Wyld choisit des femmes fragilisées, tourmentées, cherchant leur place alors qu’elles ne peuvent correspondre aux attentes de la société, de leurs proches (mariage, maternité, féminité). A travers leurs histoires, l’autrice nous propose une variation sur les violences faites aux femmes, sur les féminicides. A travers les époques, les désirs des hommes, leur volonté de soumettre les femmes sont malheureusement une constante. Ruth et Viviane sont deux personnages particulièrement émouvants qui ne seront pas que des victimes du patriarcat, elles incarneront également la solidarité entre femmes.

« Bass rock » fut une belle découverte, l’intrigue et l’écriture subtile d’Evie Wyld m’ont conquise.

Traduction Mireille Vignol

La ligne de nage de Julie Otsuka

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La piscine, en sous-sol, a ses habitués. Ils viennent pour enchaîner les longueurs, pour fuir le quotidien et leurs problèmes, pour lâcher prise. Quelque soit leur milieu social, les nageurs respectent les mêmes règles, les mêmes rituels. Mais un jour, une fissure apparaît au fond du bassin. Elle sera suivie d’autres fissures inexpliquées qui déclencheront la fermeture de la piscine. Le monde harmonieux des nageurs n’existe plus ce qui perturbe énormément l’un d’eux : Alice, atteinte de démence sénile, qui perd encore un peu plus ses repères.

« La ligne de nage » de Julie Otsuka s’ouvre sur le récit du quotidien des nageurs à la première personne du pluriel. Ce « nous » rappelle celui de « Certaines n’avaient jamais vu la mer », le précédent roman de l’autrice que je vous recommande fortement, et crée ainsi un lien entre ces deux textes. Le « nous » incarne une communauté, un groupe dans un univers ritualisé qui va se fissurer. Ce qui se déroule au fond de la piscine est une métaphore de ce qui arrive à l’esprit d’Alice qui plonge petit à petit dans la maladie.

La deuxième partie du roman, qui s’ouvre sur « Diem perdidi » à l’origine une nouvelle, passe à une narration à la troisième personne du singulier. Julie Otsuka s’amuse à modifier son mode narratif. Le nous reviendra pour décrire les conditions de vie dans l’EHPAD qui accueillera Alice, le nous est alors celui de l’entreprise qui impose des règles drastiques à ses clients. L’autrice décrit cet univers glaçant avec beaucoup d’ironie.

Enfin, le texte passe à la deuxième personne du singulier pour décrire la relation d’Alice et de sa fille, faite de culpabilité et de regrets. Julie Otsuka s’est inspirée de l’histoire de sa mère, de ses souvenirs (l’enfance au Japon, l’arrivée aux Etats-Unis, les camps d’internement durant la seconde guerre mondiale, son mari, etc..) pour créer Alice. La relation mère-fille est très touchante et décrite avec beaucoup de pudeur.

Dans « La ligne de nage », Julie Otsuka nous offre une narration très originale, alternant les pronoms personnels et coupant son texte en deux parties très distinctes, ce qui peut surprendre le lecteur. Mais l’ensemble est extrêmement cohérent et m’a totalement séduite.

Traduction Carine Chichereau

Mary Toft ou la reine des lapins de Dexter Palmer

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1726, John Howard est le médecin et chirurgien de la petite ville de Godalming. Son jeune apprenti, Zachary Walsh, est le fils du pasteur et il lui enseigne les vertus de la science et de l’étude. Un matin, Joshua Toft vient chercher le médecin car sa femme, Mary, est sur le point d’accoucher. Le problème, c’est qu’elle a fait une fausse couche six mois auparavant. John se rend au domicile des Toft et découvre une Mary se tordant de douleur. Elle accouche effectivement mais c’est un lapin en morceaux qui sort de son corps. Le médecin, qui prône la rationalité, est totalement perplexe et il le sera encore plus lorsque l’évènement va se répéter régulièrement. Le pasteur non plus ne sait pas quoi penser, est-ce un miracle ou une punition divine ? John Howard décide d’écrire à d’éminents médecins de Londres pour leur exposer ce cas extraordinaire. Bientôt, trois d’entre eux arrivent à Godalming et vont bouleverser la vie des protagonistes de cette histoire.

Aussi étonnante que cette histoire puisse paraître, Dexter Palmer s’est bel et bien inspiré d’un fait divers pour écrire son roman. Il en a tiré un conte moral et philosophique, un roman d’apprentissage pour le jeune Zachary Walsh mais son texte est également un miroir tourné vers notre époque. Le 18ème siècle est une époque où la rationalité gagne du terrain. C’est sans doute pour cette raison que le surnaturel et les miracles sont encore très présents. Savoir et croyances s’affrontent, comme John Howard et le pasteur Walsh. La vérité est sans cesse questionner. « Qui parmi nous ne recèle pas en lui-même un démon qui lui chuchote non pas la vérité mais ce que nous souhaitons croire, par naïveté, par cupidité ou pour cent autres raison ? Il faut toujours se méfier de ce démon et veiller à ce que son chant ne nous charme pas (…). » A l’époque des fake news, la leçon est bonne à prendre. Et Dexter Palmer nous l’enseigne avec énormément de talent, d’humour et d’ironie. Il restitue à merveille l’époque et son contexte, la noirceur comme la lumière qui la constituent.

« Mary Toft ou la reine des lapins » est un roman  historique au thème original, aux personnages attachants (mention spéciale à Alice Howard, la femme du médecin à la lucidité exemplaire). Dexter Palmer, dont la plume est fluide et alerte, nous offre ici une réjouissante lecture.

Traduction Anne-Sylvie Homassel

De notre monde emporté de Christian Astolfi

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« Nul parmi nous n’esquisse le moindre mouvement de repli. Tous nous restons de marbre. Yeux secs. Lèvres muettes. Mains dans les poches ou sur l’anse des sacs à main. Rien de ce que nous ressentons ou pensons ne se voit ni s’ébruite. Nulle voix ne s’élève. Nul souffle ne s’échappe. Nous sommes là parce que nous attendons…Nous attendons l’arrêt de la chambre criminelle de la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire de ce pays, sur le pourvoi que nous avons formé pour homicides et blessures volontaires dans le scandale sanitaire qui nous frappe. Le malheur qui a jeté sur nos vies depuis plus de vingt années un voile de malheur. Le scandale pour lequel nous réclamons à nouveau qu’on nous fasse réparation. Le scandale de l’amiante. » Le narrateur, Narval, fait le récit de ces vies sacrifiées, grignotées par l’amiante. Des vies d’ouvriers qui se sont déroulées sur les chantiers navals de la Seyne-sur-Mer où l’amitié permet de tenir le coup face à la dureté des tâches. Des ouvriers liés par les luttes : contre la fermeture des chantiers, contre l’amiante.

« De notre monde emporté » est un roman juste et digne sur le monde ouvrier, à l’instar de « A la ligne » de Joseph Ponthus. Christian Astolfi nous raconte le délitement d’un monde, l’effondrement du centre économique de la Seyne-sur-Mer. Ce que montre parfaitement l’auteur, c’est la fierté des ouvriers, leur dignité et le fort sentiment d’appartenance à une communauté, à un lieu. Ce n’est pas seulement leur travail que Narval et ses camarades perdent à la fermeture des chantiers navals, c’est également une précieuse fraternité.

Christian Astolfi inscrit son roman dans l’histoire politique de la France des années 70-80. La gauche arrive au pouvoir et fait naitre un immense espoir notamment dans la classe ouvrière. « De notre monde emporté » est également le récit d’une déception face aux promesses non tenues de la gauche, les enfants des soixante-huitards sont à leur tour floués. Le chagrin, mais aussi la nostalgie des années de chantier, innervent le récit de Narval qui voit sa vie et celles de ses camarades se disloquer. La solitude prend la place de la communauté, les souvenirs prennent celle d’un possible avenir.

« De notre monde emporté » est un roman poignant, sans esbrouffe sur la disparition du monde ouvrier, sur la désillusion et le désenchantement. Mais l’écriture, celle de Christian Astolfi et celle de Narval, permet de faire revivre les amitiés, les solidarités perdues.