Spécimens sensibles de Fanny Chiarello

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Les éditions Cambourakis et le musée des Confluences ont proposé à Fanny Chiarello de participer à leur collection « Récits d’objets ». Elle choisit l’objet qui sera le point de départ de son texte dans l’exposition « Espèces, la maille du vivant ». Il s’agit d’un canard colvert naturalisé, à défaut d’avoir trouvé son animal fétiche le sanglier. « Les visiteurs et visiteuses de tous âges se pressent autour de l’ours polaire superstar, frémissent sous le lion perché, béent face à l’immense autruche, mais personne ne s’attarde sur le colvert en position d’atterrissage au-dessus de cette dernière. On ne voit pas davantage le matricule 41008132 à l’inventaire du musée qu’on ne voit les centaines de milliers de ses congénères sur les canaux, les étangs, les rivières, les mares et les marais de France, tant ils sont nombreux. Si nombreux que génériques. Pas assez exotiques. » Elle le constate également lorsqu’elle tente de sauver sept canetons nés dans un bassin de rétention près d’un supermarché. Personne, pas même des associations pour la protection des animaux, ne veut se déplacer pour ces malheureux poussins.

Analysant le sens de la taxidermie et de certaines œuvres d’art qui s’en inspirent de façon douteuse, Fanny Chiarello interroge le rapport de l’homme avec les autres espèces. Antispéciste, elle dénonce la domination, le sentiment de supériorité d’homo sapiens mais également son hypocrisie face au sort des autres espèces. Et ce même s’il sait que beaucoup d’entre elles sont dorénavant menacées.

Ce court texte souligne la sensibilité de Fanny Chiarello à toutes formes de vivant, sans être moralisatrice, elle espère une meilleure cohabitation entre les espèces et nous permet de nous questionner sur notre rapport aux autres habitants de notre planète.

Pour mourir, le monde de Yan Lespoux

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« Fernando Teixeira n’avait pas de chance. Ni aux dès -c’est pourquoi il s’abstenait pour sa part de jouer – ni, à son avis, en quoique ce soit. Toujours au mauvais endroit au mauvais moment depuis qu’il avait vu le jour. » Le mois de janvier 1627 allait confirmer la malchance de Fernando, soldat de l’armée portugaise renégat et voleur, puisque la caraque São Bartolomeu, où il se trouve, va s’échouer sur la côte du Médoc. Il en est à son deuxième naufrage depuis qu’il s’est engagé en 1616 pour renforcer les garnisons de Goa et d’Inde. Des dunes du Médoc surgissent les pilleurs d’épave et une jeune femme, Marie, au tempérament bien trempée, qui vit cachée chez son oncle. Venant de São Salvador de Bahia, Diogo et son ami Ignacio s’échouent sur la même plage que Fernando. Le destin de ces quatre personnages vont se lier de manière inextricable.

Avec « Presqu’îles », Yan Lespoux nous avait offert un recueil de nouvelles, enracinées dans le Médoc, au ton noir et aux chutes particulièrement réussies. Des pépites de concision qui ne nous laissait pas prévoir ce que l’auteur mijotait. « Pour mourir, le monde » est une fresque historique, épique que n’aurait pas renier R.L. Stevenson. Un pur plaisir de lecture qui nous entraine du Portugal à l’Inde, en passant par le Brésil et s’achevant dans le Médoc cher à l’auteur. Après un premier chapitre saisissant sur le naufrage de plusieurs navires portugais, il développe les destins de ses personnages à rebours et nous montre comment ils vont finir par se croiser sur les côtes françaises. Yan Lespoux s’appuie sur des évènements historiques et un vocabulaire maritime très précis pour ancrer sa formidable fiction dans la réalité. Le reste n’est qu’une flamboyante et rocambolesque aventure qui passionne le lecteur durant 400 pages.

« Pour mourir, le monde » est un roman haletant, riche en rebondissements, en personnages marquants (Dom Manuel de Méneses, capitaine engoncé perpétuellement dans son manteau noir est l’un d’entre eux) et à l’écriture fluide. Qu’attendez-vous pour embarquer aux côtés de Fernando Teixeira ?

Le portrait de mariage de Maggie O’Farrell

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1561, Alphonse II d’Este, duc de Ferrare, emmène sa jeune épouse dans sa Forteresse de Bondeno. Lucrèce de Médicis, fille du grand duc Cosme Ier et d’Éléonore de Tolède, lui a été promise lorsqu’elle avait douze ans. Elle a du prendre la place de sa sœur aînée Maria, décédée soudainement. Sa nourrice a réussi à retarder le mariage, Alphonse avait en effet 23 ans à cette époque. Mais à 15 ans, Lucrèce ne peut plus échapper à son mariage, elle va devoir quitter Florence pour la première fois de sa vie. Lucrèce n’a pas été préparée à la vie de couple, surtout avec un homme aux humeurs si changeantes et aux nombreuses absences. Lucrèce développe une crainte, une inquiétude à l’endroit de son mari qu’elle ne peut apaiser que par le dessin et la peinture. Lorsque le couple s’installe à Bondeno, elle est persuadée qu’Alphonse l’a emmenée là pour la tuer.

Décidément le roman historique réussit bien à Maggie O’Farrell. Après un extraordinaire et touchant « Hamnet », elle nous entraine dans le XVIème siècle italien avec brio. Pour avoir étudié cette période, j’ai adoré m’y replonger. D’autant plus que l’autrice rend parfaitement compte de l’atmosphère (ses descriptions de la cour, des vêtements, des palais sont somptueuses), des rivalités entre duchés, des alliances que l’on solidifiait par des mariages. Lucrèce est un moyen à disposition de son père pour sa diplomatie. Pour Alphonse, elle est un moyen d’asseoir son pouvoir sur Ferrare en lui donnant un héritier.

En réalité, on sait très peu de choses sur Lucrèce de Médicis qui est morte très jeune. Cela permet à Maggie O’Farrell d’imaginer une jeune femme atypique, intelligente, un peu sauvage (la scène où elle rencontre la tigresse de son père est incroyable) et rétive aux contraintes. Elle constate la différence qui existe entre son éducation et celle de ses frères qui ont été élevés  pour régner. L’autrice fait de Lucrèce une figure farouche, avide d’indépendance et de connaissance. A travers une construction où les époques s’alternent, on s’attache à la jeune fille et on espère un dénouement autre que celui qui l’attend.

Formidable reconstitution du XVIème siècle italien, portrait d’une jeune femme sensible, construction maitrisée, le dernier roman de Maggie O’Farrell est une splendeur d’écriture et d’imagination.

Traduction Sarah Tardy

Bilan livresque et cinéma de septembre

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Et voilà revenue la rentrée et son temps contraint, cela se sent sur mes lectures avec seulement cinq ouvrages à mon actif. J’ai déjà pu vous parler de la splendide bande-dessinée sur Anne Brontë de Paulina Spucches, de la plongée dans le monde des sorcières de « Laura Willowes et du délicieux roman « Père » de Elizabeth Von Arnim. J’ai également adoré « Pour mourir, le monde » de Yan Lespoux dont le recueil de nouvelles m’avait énormément plu. Je vous parle très rapidement de mon immersion dans le monde des caraques portugaises. En revanche, je n’ai pas été captivée par « Pantelleria » de Giosué Calaciura qui doit beaucoup plus s’apprécier lorsque l’on connaît la typologie des lieux.

Du côté du cinéma, j’ai pu voir six films dont mes préférés sont les suivants :

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Ansa et Holappa se croisent dans un bar karaoké, un échange de regards appuyé qui ne va pas plus loin. Le hasard faisant bien les choses, ils finissent par se revoir. Mais Holoppa perd le numéro de téléphone d’Ansa. Cette dernière repart dans son morne quotidien d’employée de supermarché tandis que Holoppa plonge de plus en plus dans l’alcool. La noirceur et la solitude les cernent et rien ne semble pouvoir éclairer leur vie.

Après plusieurs années d’absence, Aki Kaurismaki est de retour avec son univers vintage et mélancolique. Son humour pince-sans-rire n’a pas non plus disparu. D’habitude, ses intérieurs colorés et épurés ne s’inscrivent dans aucune époque précise. Cette fois, l’actualité s’invite chez le réalisateur finlandais. La radio donne à plusieurs reprises des nouvelles de la guerre en Ukraine à qui Kaurismaki donne son soutien par ce biais. Mais l’histoire d’Ansa et Holappa est moins désespérée qu’il n’y parait au départ. Les amoureux se perdent plusieurs fois de vue pour mieux se retrouver ensuite. L’espoir ne semble jamais perdu malgré les difficultés. Leur histoire m’a beaucoup fait penser à « Elle et lui » de Leo McCarey. D’ailleurs, Aki Kaurismaki fait de nombreux clins d’œil à de grands noms du cinéma : David Lean, Jean-Luc Godard, Chaplin, etc… Un bel et discret hommage au septième art pour une histoire d’amour touchante.

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Inès, qui vit avec son fils adolescent, est menacée d’expulsion. Cherchant un emploi stable, elle se présente chez Anti-squat, une société qui protège des immeubles des squatteurs en y logeant temporairement des résidents. Ceux-ci devront respectés des règles strictes : pas d’enfants, pas d’animaux, pas plus de deux visiteurs et interdiction de manger dans les chambres. Les locataires devront également entretenir l’immeuble. A la moindre erreur, ils seront renvoyés du bâtiment. Inès devra recruter les futurs résidents et surveiller ce qui se déroule dans l’immeuble. Elle sera soumise aux mêmes règles que les autres.

Une loi autorise ce type d’occupation de bâtiments vides et montre, s’il en était besoin, tout le cynisme du néolibéralisme. Inès va rapidement se retrouver prise au piège de ce nouveau boulot et devra se montrer inhumaine pour le garder. Nicolas Silhol avait déjà montré les ravages du monde du travail dans « Corporate ». Il nous offre ici un thriller social tendu, anxiogène qui se déroule quasiment en huis-clos. Louise Bourgoin est formidable, comme toujours, son comportement oscille entre la culpabilité et la peur de perdre son emploi. La fin du film est glaçante.

  • « Reality » de Tina Satter : En 2017, Reality Winner trouve, en rentrant chez elle, deux agents du FBI. Vétérane de l’US Air Force et traductrice pour la NSA, la jeune femme ne semble pas surprise par leur présence. Mais peu à peu, les questions se font plus pressantes et d’autres agents arrivent au domicile de Reality pour le perquisitionner. La jeune femme est en fait soupçonnée d’avoir fait fuiter un document classifié, révélant une tentative de piratage russe du système de vote électronique lors de l’élection de Donald Trump. Ce qui est très original dans le film, c’est que la réalisatrice a choisi d’utiliser mot pour mot la retranscription de l’interrogatoire de Reality par le FBI. La manière dont cela se passe est surprenant. Le ton est au départ badin, anecdotique pour être de plus en plus menaçant. Reality n’est prévenue que très tardivement de la raison de leur présence et elle se retrouve seule à affronter les questions des agents du FBI. Et tout se déroule dans sa maison. La situation parait irréelle et c’est ce qui est fascinant dans le film où l’on voit la lanceuse d’alerte petit à petit prise au piège.  Reality a du purger cinq ans de prison.
  • « Le livre des solutions » de Michel Gondry : Marc, cinéaste connu, voit son dernier film être refusé par ses investisseurs et son producteur habituel ne le défend même pas. Marc n’a pas d’autres choix : il s’enfuit de la réunion en emportant les images déjà tournées de son film. Il met en place le plan B : le terminer dans les Cévennes chez sa tante Denise avec sa monteuse et sa directrice de production. Arrivé là-bas, il déborde d’idées fantasques mais aucune pour achever son film. Son incapacité à se concentrer, à vouloir visionner les images montées tapent sur le système de ses collaboratrices. « Le livre des solutions » est largement autobiographique. Michel Gondry aborde avec humour et autodérision ses caprices d’enfant gâté, ses colères, ses moments dépressifs. J’ai retrouvé ce qui me plaît chez le réalisateur : sa fantaisie débridée, ses trouvailles visuelles. Marc est aussi attachant qu’insupportable. Il est interprété par un Pierre Niney survolté et qui se coule à merveille dans les sautes d’humeur de Marc. Malgré tout, le film n’est pas complètement à la hauteur de mes espérances, peut-être en raison d’un manque de rythme ou de la répétition des pétages de câble du personnage.
  • « Acide » de Just Philippot : Michal porte un bracelet électronique en raison des violences qu’il a commises lors de la prise d’otage du patron de son usine. Il est divorcé et voit régulièrement sa fille de 15 ans, Selma. Lorsque des pluies acides menacent la France, Michal est prêt à tout pour éloigner sa fille et son ex-femme. Bientôt le chaos règne sur le pays. « La nuée », le premier film de Just Philippot, était impressionnant de tension et d’anxiété. La question écologique est encore au cœur de son nouveau film. Je l’ai trouvé un peu moins réussi que le précédent, le suspens n’est pas aussi fort malgré la fuite des personnages à travers la France. Peut-être que ceux-ci sont trop monolithiques, trop désagréables pour que l’on soit totalement en empathie avec eux. Il n’en reste pas moins que Just Philippot nous offre des images d’apocalypse très fortes et saisissantes. Le cinéma de genre n’est décidément pas l’exclusivité du cinéma américain.
  • « Le mystère à Venise » de Kenneth Branagh : Hercule Poirot a pris sa retraite à Venise où il vit en ermite. C’est là que le retrouve Ariadne Oliver, son amie autrice de romans policiers. Elle lui propose de participer à une séance de spiritisme pour démasquer ou non la voyante. Poirot se prend au jeu malgré son envie de tranquillité. Le crime va, comme toujours, le rattraper. « Mystère à Venise » est la troisième adaptation d’Agatha Christie pour Kenneth Branagh. Cette fois, il prend beaucoup de liberté avec le texte d’origine. Et cela se sent, il faut toujours faire confiance au talent d’Agatha pour trousser une bonne intrigue. Le film reste néanmoins divertissant avec un casting international de qualité (Kelly Reilly, Camille Cotin, Jamie Dornan, Michelle Yeoh, Ricardo Scamarcio). Venise est magnifiquement filmée : son mystère , la brume qui envahit ses nombreuses ruelles sont le cadre idéal pour une enquête policière.

Père d’Elizabeth Von Arnim

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A la mort de sa mère, Jennifer Dodge a promis qu’elle n’abandonnerait jamais son père. Elle devient donc sa secrétaire, il est écrivain, et son souffre-douleur. Pendant douze ans, Jen va se dévouer à ce tyran domestique et vivre une vie morne et sans joie. A 65 ans, Père apprend à sa fille qu’il vient de se marier avec une jeune femme. Remise de sa surprise, Jen envisage son avenir avec espoir, son père n’aura plus besoin d’elle. « La liberté, la liberté de sa personne, le droit d’être seule, voilà ce à quoi elle aspirait et qui lui était miraculeusement donné, la possibilité d’agir avec naturel, d’arranger les choses comme elle l’entendait, de décider (cela semblait un détail, mais faisait elle en était sûre, toute la différence entre vivre et s’étioler) ce qu’on ferait ensuite. » Mais Père n’a pas l’intention de la laisser partir. Durant sa lune de miel, Jen va devoir préparer sa fuite.

« Père » d’Elizabeth Von Arnim est un roman plein de charme, de légèreté et d’humour. De nombreuses scènes sont très cocasses, basées sur des malentendus, des situations incongrues. Le talent d’Elizabeth Von Arnim fait merveille dans ces moments comiques qui rendent la lecture particulièrement agréable et plaisante.

Mais le ton amusant et optimiste du roman n’empêche pas l’autrice de nous montrer la réalité des femmes célibataires dans les années 30. En raison de la première guerre mondiale, on image que les jeunes femmes avaient peu de prétendants et que les vieilles filles devaient être nombreuses. Leur situation financière était bien entendu compliquée. Jen n’a que cent livres de rente annuelle grâce à sa mère. Elle est un peu inexpérimentée et la faible somme ne semble pas l’inquiéter outre mesure. Alice, la sœur du pasteur du village où Jen va louer un cottage, est un personnage détestable et odieux avec son frère. Elle veut à tout prix qu’il reste célibataire car elle dépend totalement de lui économiquement. Alice est prisonnière de son frère comme Jen l’est de son père et leur position de célibataire les affaiblit. L’argent reste  le nerf de la guerre lorsque l’on veut conquérir sa liberté. Et Jen n’en apparait que plus courageuse dans sa volonté d’enfin prendre son destin en main, de vivre seule pour la première fois de sa vie.

Je me suis régalée à la lecture « Père », l’ironie, les charmantes descriptions de la campagne anglaise, les personnages bien incarnés et attachants en font un roman réussi et réjouissant.

Traduction Marguerite Glotz

Laura Willowes de Sylvia Townsend Warner

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Laura Willowes a presque 30 ans lorsque son père décède l’obligeant à quitter le Somerset pour habiter à Londres avec l’un de ses frères. La jeune femme n’avait jamais eu envie de briller en société et n’appréciait guère les réceptions : « Elle n’aimait pas les simagrées et ne voyait pas pourquoi elle aurait feint  de s’amuser. Le manque de coquetterie la rendait indifférente au devoir qu’à toute jeune fille à marier de se montrer charmante, que son charme soit destiné à une personne précise ou, à défaut, qu’il s’exprime plus largement au travers d’un amour désintéressé pour l’humanité. » Sans époux, Laura doit passer de la tutelle de son père à celle de son frère aîné. C’est ainsi que pendant des années, elle resta dans l’ombre et devint tante Lolly. Vingt ans plus tard, ses neveux et nièces devenus grands, Laura décide de déménager pour habiter seule à la campagne, dans le Buckinghamshire à Great Mop. La famille Willowes est stupéfaite devant une telle excentricité mais Laura ne semble pas prête à revenir sur sa décision.

« Laura Willowes » est le premier roman de Sylvia Townsend Warner, publié en 1926. Je souhaitais le lire depuis des années et je suis enchantée de l’avoir enfin découvert. Ce roman est original, singulier et étonnamment moderne. Il se compose de trois parties qui pourraient presque être des histoires indépendantes. La première partie nous raconte la jeunesse de Laura, ignorée par ses frères mais choyée par son père. Elle n’est déjà pas prête à se fondre dans le moule, à se plier au destin que la société assigne aux femmes. Néanmoins docile, elle accepte de vivre chez son frère à Londres. La deuxième partie du roman voit Laura s’émanciper à 47 ans et s’installer à la campagne où elle peut goûter à la liberté pour la première fois de sa vie. La troisième partie est extrêmement surprenante et féministe. Elle a un petit côté « Le maître et Marguerite » puisque Laura devient une sorcière ! Atypique, imprévisible, indépendante, farouchement libre, tout ce qui caractérise Laura s’incarne dans cette figure surnaturelle. Elle explique ainsi son envie de devenir sorcière : « C’est au contraire pour échapper à tout cela – pour mener sa propre vie, et non plus une existence parcimonieusement accordée par les autres, pour ne plus se contenter du trop plein charitable de leurs pensées, tant de tranches de vie rassise par jour, tout comme le régime des asiles de pauvres qui est scientifiquement calculé pour maintenir la vie. » Une vieille fille qui vit seule dans un cottage à la campagne, voilà une transgression très moderne pour ce début de 20ème siècle et qui m’a ravie.

Avec une écriture élégante, Sylvia Townsend Warner met en scène une héroïne attachante qui fait fi des conventions sociales pour gagner son indépendance. Un roman surprenant et malicieux.

Traduction Florence Lévy-Paoloni

L’invitée d’Emma Cline

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L’été s’achève à Long Island où Alex, 22 ans, vit depuis peu. Elle habite chez Simon, la cinquantaine, rencontré dans un bar new-yorkais. Et cela tombait bien car Alex devait à tout prix quitter la ville. Elle n’arrivait plus à payer son loyer et un de ses ex était à ses trousses. Malheureusement, Alex se comporte mal lors d’une soirée mondaine chez des amis de Simon. Il lui demande alors de partir et lui paye son billet retour pour la ville. Adieu les luxueux cadeaux, les cocktails et la piscine personnelle. Sans aucune ressource, Alex décide de rester à Long Island et elle espère reconquérir Simon lors de la fête qu’il organise pour Labor day, cinq jours plus tard. Cinq jours à tenir où Alex devra faire preuve de ruse, d’obséquiosité pour survivre. Après tout, c’est ce qui lui a permis de vivre aux crochets des autres jusqu’à présent.

Le nouveau roman d’Emma Cline est le récit d’une errance, celle d’Alex qui passe de piscine en piscine, essayant d’amadouer ceux qui ont la gentillesse de l’écouter. Comme toujours chez l’autrice américaine, Alex est un personnage trouble et troublant. Elle vient perturber le calme idyllique des riches de Long Island durant la saison estivale. Elle les manipule (même les enfants ne sont pas épargnés), les vole (mais pas trop pour que cela ne se remarque pas), elle est un véritable parasite qui semble sans remords ni regret. Un personnage détestable mais qui éveille d’autres sentiments lorsqu’elle souhaite « (…) quitter tranquillement la réalité. » Elle n’est pas à sa place dans ce monde parfaitement propre et lisse. Elle y évolue comme un fantôme, dans une brume cotonneuse  due aux antalgiques qu’elle absorbe régulièrement.

Encore une fois, le talent d’Emma Cline fait des merveilles. Elle a l’art de créer une atmosphère oppressante de malaise et de profonde tristesse. La tension, créée par le compte-à-rebours jusqu’à la fête de Lador day, est remarquablement bien menée. Alex est persuadée que Simon sera heureux de la retrouver mais n’essaie-t-elle pas simplement de se convaincre que tout va s’arranger ?

« L’invitée » est pour moi à la hauteur de « Girls », l’extraordinaire premier roman d’Emma Cline. Elle a l’art de créer des atmosphères malaisantes, étranges  et totalement envoûtantes.

Traduction Jean Esch

Brontëana de Paulina Spucches

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Après nous avoir offert une formidable bande dessinée sur Vivian Maier, Paulina Spucches a choisi de se pencher sur les sœurs Brontë après un voyage à Haworth. « Brontëana » s’intéresse plus particulièrement à Anne dont les deux romans, « Agnès Grey » et « La recluse de Widfell Hall », sont malheureusement méconnus. Emily et Charlotte font de l’ombre à leur cadette qui mérite pourtant d’être lue. Dans les premières pages de sa bande dessinée, Paulina Spucches nous rappelle à quel point « La recluse de Widfell Hall » avait fait scandale lors de sa publication (la perversité de son auteur, la mauvaise influence que le roman pourrait avoir sur les femmes). Pour redorer le blason de sa sœur, Charlotte la présenta après sa mort comme très lisse et vertueuse et sans doute participa-t-elle à son invisibilisation.

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Paulina Spucches redonne vie à Anne Brontë entre les pages de sa bande dessinée. Elle montre à quel point son imaginaire n’avait rien à envier à celui de ses aînées. On la voit chercher à s’affirmer face aux fortes personnalités de ses frère et sœurs et vouloir devenir indépendante économiquement. Derrière les splendides dessins à la gouache, on sent une documentation très poussée et très solide. Mais c’est bien une vision personnelle de la famille Brontë que nous propose la dessinatrice. Les landes sont ici flamboyantes, elles sont une explosion de couleurs vives loin de la noirceur des romans gothiques. J’ai particulièrement aimé le rapprochement entre Anne et un corbeau, loin de son image fragile, qui nous offre une magnifique illustration d’Anne dans une robe violette et rouge recouverte de plumes sombres. Le découpage des pages est également très réussi et très original.

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Avec sa deuxième bande dessinée, Paulina Spucches s’impose comme une illustratrice de talent, à l’univers singulier et éclatant. Je salue son choix de remettre en lumière à travers son travail deux artistes qui restèrent longtemps dans l’ombre. Sa vision des sœurs Brontë m’a totalement séduite et je ne peux que vous encourager à lire les deux romans d’Anne Brontë si ce n’est pas déjà fait.

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Les liaisons dangereuses selon Fragonard d’Anne de Marnhac

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Lorsque Louis Gabriel de Véri décida de donner un pendant à « L’adoration des bergers », peint quelques années auparavant par Jean-Honoré Fragonard, il eut la folle audace de choisir « Le verrou » parmi les dessins proposés par le peintre. Une œuvre licencieuse, profane pour compléter une œuvre sacrée, pleine de la tendresse de Marie pour son enfant, voilà qui a de quoi surprendre mais le commandaitaire voit dans chacun des tableaux  une émotion puissante. « Le verrou » est effectivement plus qu’une scène de séduction. « Il y a quelque chose de très puissant, une énergie, une force. Une ambiguïté aussi : quelle est la part de consentement, de ravissement, de fausse résistance, de feinte, d’abandon ? Que raconte cette scène qui hésite entre le jeu et la joute ? »

Fragonard a 45 ans lorsqu’il peint « Le verrou », un chef-d’œuvre de mouvement qui saisit un instant fugitif et indécis. Anne de Marnhac remet le tableau dans son contexte historique et culturel. La carrière de Fragonard est intimement lié au règne de Louis XV. Même si elle débuta de façon académique dans les ateliers de Chardin, de Boucher puis se poursuivit avec le Grand Prix de l’Académie Royale, l’Académie de France à Rome et l’Académie royale à Paris, les œuvres du peintre sont immanquablement associées au libertinage. La mort de Louis XV a entraîné un changement de mœurs et balayé la légèreté et les polissonneries. L’amour pur est dorénavant glorifié comme le montre « La nouvelle Héloïse » de Rousseau.

Anne de Marnhac nous raconte également la postérité de l’œuvre après le décès de son propriétaire, son succès sous forme de gravure malgré l’austérité grandissante et comment Fragonard fut protégé par David durant la période de la Révolution qui ne goûtait guère les mœurs corrompues de l’Ancien Régime. Ce qui est touchant dans l’histoire du Verrou, c’est que, malgré les soubresauts de l’Histoire et des mœurs, il a retrouvé son pendant sur les murs du musée du Louvre.

« Quatre ans avant la publication des « Liaisons dangereuses », le tableau de Fragonard avait donc déjà incarné cela : la puissance de l’élan spontané contre la volonté rationalisante, l’impétuosité du désir contre le calcul cynique, le moment de vertige, l’incertitude sur ce qui advient. Fragonard l’avait exprimé dans un merveilleux mouvement d’envol et d’étreinte des personnages, dans la subtile chorégraphie des corps, dans la beauté de visages saisis par le ravissement. » On ne saurait mieux décrire le tableau de Jean-Honoré Fragonard.

Bien sous tous rapports de Louise Candlish

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Lowland Way est une rue londonienne calme, paisible et très cossue. Les habitants ont été félicités par la mairie pour l’organisation de « Dimanche on joue dehors » qui permet aux enfants de jouer dans la rue, la circulation étant bloquée d’un commun accord. Cette tranquillité va être perturbée après la mort de la grand-mère vivant au n°1. N’ayant pas d’héritier, elle laisse sa maison à son neveu Darren Booth. Celui-ci ne cadre pas vraiment avec ce quartier familial et bourgeois. Il écoute du hardrock à fond toute la journée, picole beaucoup et répare illégalement des voitures d’occasion. Les véhicules sont garés partout dans Lowland Way et le jardin du n°1 ressemble rapidement à une décharge. De quoi gâcher l’existence des autres habitants, les relations avec le nouveau voisin s’enveniment rapidement jusqu’au drame.

J’avais beaucoup aimé « Chez nous », le premier roman de Louise Candlish qui portait également sur la thématique de la maison et utilisait différents types de narration. L’intrigue est ici également très travaillée et maîtrisée. Elle se développe au départ comme un compte-à-rebours vers un évènement tragique. Celui-ci est connu dès le départ puisque chaque chapitre débute par un extrait de la déposition à la police de l’un des habitants du quartier. Après ce moment fatidique, l’histoire ne faiblit pas et reste haletante avec de nombreux rebondissements. Chaque chapitre est consacré à l’un des personnages permettant ainsi de parfaitement déployer la psychologie de chacun. « Bien sous tous rapports » est une confrontation de classes sociales. Les à-priori sont légion malgré la bienveillance et la bienpensance des habitants. L’arrivée de Darren Booth et de sa femme, d’extraction populaire, va être un révélateur et un catalyseur de violence. Le vernis des bonnes manières se craquèle et ce qui est dessous n’est pas beau à voir : mesquineries, mensonges, coups bas, jalousie. Louise Candlish joue avec les apparences et nous montre qu’elles sont souvent trompeuses.

« Bien sous tous rapports » est un thriller implacable qui égratigne la bourgeoisie londonienne et dont les rebondissements nous empêchent de le lâcher !

Traduction Caroline Nicolas