Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay

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« Les élèves du pensionnat de jeunes filles de Mrs Appleyard s’étaient levées à six heures et depuis lors n’avaient cessé d’inspecter le ciel limpide et lumineux. Elles voltigeaient maintenant dans leurs mousselines de dimanche, tel un essaim de papillons en délire. Non seulement c’était un samedi et le jour tant attendu du pique-nique annuel, mais c’était également le jour de la Saint Valentin (…). » Les jeunes filles, de ce pensionnat australien, s’égaient en attendant le départ du pique-nique qui les mènera à Hanging Rock. Elles reçoivent et échangent des cartes follement romantiques pour célébrer la Saint Valentin. L’heure du départ sonne enfin et les jeunes filles partent dans une voiture tirée par des chevaux. Après le repas, les pensionnaires et leurs deux enseignantes s’amusent, s’assoupissent dans la plaine en bas du massif volcanique de Hanging Rock. Quatre d’entre elles, parmi les plus âgées et les plus admirées, décident d’aller voir de  plus près l’étonnant et impressionnant massif. Après plusieurs heures, une seule de ces jeunes filles revient auprès des autres. Elle arrive en courant et en hurlant. Elle est absolument incapable de dire ce qui s’est passé et surtout où se trouvent les trois autres. On découvre alors qu’une des deux enseignantes a également disparu. Des recherches vont rapidement être lancées dans Hanging Rock et ses environs.

Ce roman a été écrit en 1967 à partir d’un fait divers réel et il remporta un vif succès en Australie au point d’être adapté en 1975 par Peter Weir (l’adaptation est d’ailleurs très réussie). Pas étonnant que ce roman de Joan Lindsay ait connu tant de réussite car il s’agit d’un véritable bijou. L’ambiance du livre est envoûtante, fascinante. Cela tient à l’histoire elle-même. Ces jeunes filles fraîches, joyeuses nous semblent trop prometteuses, trop pleine de vie pour disparaître brutalement. Aucune trace n’est retrouvée, le mystère est total. Elles deviennent le symbole de la fin d’une époque. L’histoire se déroule le 14 février 1900, la pension de Mrs Appleyard est sur le modèle victorien, les jeunes filles portent des corsets malgré la chaleur du bush australien. Les trois jeunes filles semblent s’être échappées des carcans, des corsets et règles trop strictes de Mrs Appleyard qui les privaient de liberté.

C’est d’ailleurs plutôt son impact que la disparition en elle-même qui intéresse Joan Lindsay. La disparition des jeunes filles intervient très tôt dans le livre et c’est l’écho de cet évènement sur les survivants, l’entourage des filles qui va occuper le reste du roman. L’auteur, qui s’adresse régulièrement à ses lecteurs, parle d’un motif commencé avec le pique-nique et qui peu à peu s’étend. L’impossibilité du deuil, la culpabilité, l’énigme pèsent sur tous ceux qui connurent les filles ou les croisèrent à un moment. L’ombre du rocher d’Hanging Rock, du monolithe qui attiraient tant les trois jeunes filles, plane sur les vies et les assombrit en l’absence de réponses. Ces disparitions vont précipiter, accélérer les destinées des autres personnages. C’est le cas notamment pour Mrs Appleyard, symbole de l’ancien monde qui se délite et s’effondre.

Le roman de Joan Lindsay fascine également grâce à une écriture élégiaque, poétique et très cinématographique. Les descriptions de la nature, du bush sont particulièrement marquantes. « Enfin, le soleil disparut derrière le parterre de dahlias flamboyantes ; les hortensias luisaient comme des saphirs dans le crépuscule ; les statues de l’escalier brandissaient leurs torches pâles vers la nuit chaude et bleue. Ainsi s’acheva cette lugubre seconde journée. » Toujours plane sur les descriptions de la nature luxuriante, un malaise indicible, une forte mélancolie. Et malgré cela, malgré le drame, l’auteur réussit à distiller de l’ironie dans son texte.

« Pique-nique à Hanging Rock » fût un véritable coup de cœur, c’est un roman à l’atmosphère ensorcelante, captivante que vous ne voudrez plus lâcher et qui vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

Guerre et paix – BBC 2015

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 En janvier, la BBC nous proposait une nouvelle adaptation du roman de L. Tolstoï « Guerre et paix ». Après avoir vu le charmant film de King Vidor, la très austère et russe fresque de S. Bondartchouk et la calamiteuse version de Mathilde et Luca Bernabei et Nicolas Traube, il me fallait voir ce que la BBC allait faire du chef-d’œuvre de Tolstoï.La chaîne anglaise s’est donnée les moyens de ses ambitions avec Andrew Davies au scénario (« La maison d’Apre-vent », « Orgueil et préjugés », « Docteur Jivago »), Tom Harper à la réalisation (« This is England ’86 », des épisodes de « Peaky blinders ») et Harvey Weinstein à la production. La série de six épisodes fut tournée en Russie pour donner plus d’authenticité et plonger la myriade d’acteurs dans l’ambiance du roman.

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L’adaptation est globalement très fidèle au roman de Tolstoï. Comme dans la version de Bondartchouk, la durée de la série permet de montrer l’ampleur du roman, de donner plus de places aux personnages secondaires. Ici, chacun trouve sa place, a de l’épaisseur, une présence qui est également due aux formidables acteurs choisis pour la série. Nous les découvrons d’ailleurs presque tous dans la scène d’ouverture (la même que dans le roman) : le salon d’Anna Pavlovna (Gillian Anderson). Chacun s’y affirme déjà : Pierre (Paul Dano) est maladroit et idéaliste, le prince Andreï (James Norton) est sombre et ténébreux, Anatole et Hélène Kouragine (Callum Turner et Tuppence Middleton) sont venimeux et pervers, la mère de Boris Drubetskoy est prête à toutes les bassesses pour placer son fils. Les autres personnages viendront par la suite : Marya Bolskonskya (Jessie Buckley) douce et humble et son tyrannique père (Jim Broadbent) puis la famille Rostov avec la juvénile et délicieuse Natsha (Lily James). Une très belle galerie de personnages qui souligne bien la complexité et le foisonnement du roman. Andrew Davies a magnifiquement su rendre ces aspects.

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Après le travail du scénario, il faut souligner la puissance, la beauté de la mise en scène de Tom Harper. La série BBC ne se contente pas de nous offrir un spectacle classique, elle a choisi un réalisateur capable de sublimer le travail de Tolstoï puis celui d’Andrew Davies. Les scènes de générique et d’ouverture de chaque épisode sont extrêmement travaillées. La première nous montre un paisible paysage de montagne dans la brume qui s’évapore petit à petit. Nous découvrons alors qu’il s’agit d’un champ de bataille surplombé par un homme de dos sur son cheval : Napoléon (Matthieu Kassovitz). La mise en scène de Tom Harper est splendide, efficace et élégante. Elle est très picturale, habitée d’un souffle épique pour rendre compte de la violence des champs de bataille (celle de Borodino est une réussite) et d’une subtile délicatesse pour les scènes plus intimes (je citerai en exemple la scène du bal et les différentes conversations entre Pierre et Andreï). La musique est un atout supplémentaire qui souligne, amplifie la réalisation tout en donnant un caractère traditionnel russe grâce à son thème principal entêtant.

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En plus des talents d’Andrew Davies et de Tom Harper, la BBC s’est offert un casting cinq étoiles avec des acteurs chevronnés (Gillian Anderson, Jim Broadbent, Stephen Rea ou Greta Scacchi) mais également avec la fine fleur des jeunes talents britanniques (Tom Burke avec un Dolokhov mémorable, Aneurin Barnard, Callum Turner ou Aisling Loftus). Mais le poids de la série repose surtout sur les épaules des trois acteurs principaux : Lily James, James Norton et Paul Dano qui sont exceptionnels. La première est un ravissement. Fraîche, exaltée, romantique, elle saura très bien également incarnée une Natasha fragilisée et plus adulte. James Norton est le meilleur Prince Andreï que j’ai pu voir. Contrairement aux versions précédentes, James Norton n’incarne pas un idéal mais un homme de chair et de sang, un être torturé, malheureux en amour mais avec un sens aigu du devoir. Malgré mon infinie admiration pour le jeu de James Norton, je dois avouer que celui qui m’a le plus impressionnée est Paul Dano. Le talent de cet acteur ne cesse de me surprendre et ce n’est pas exagéré de dire qu’il est un véritable caméléon. Je trouve qu’il ne joue pas Pierre, il est Pierre. Dès sa première apparition à l’écran (on le voit se diriger de dos vers la demeure d’Anna Pavlovna), il est complètement dans la peau du personnage. Il est maladroit, naïf, pataud, touchant, colérique. Le jeu de Paul Dano est d’une subtilité saisissante et il est pour moi le plus grand acteur américain de sa génération.

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Vous l’aurez compris, cette série BBC est une totale réussite. Je n’ai eu qu’un seul bémol : la scène de la mort du Prince Andreï, trop appuyée, trop clichée mais j’avais reproché la même chose à King Vidor et Sergueï Bondartchouk. Les acteurs, la réalisation la musique, tout contribue à faire de ce « Guerre et paix » un grand spectacle de haute tenue.

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Le billet d’Emjy qui fut également enthousiasmée par cette série.

Sourires de loup de Zadie Smith

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Archibald Jones et Samad Iqubal se sont rencontrés durant la seconde Guerre Mondiale et se sont liés d’une amitié indéfectible. Chacun est revenu de la guerre avec un handicap : Archie boite et Samad a perdu l’usage d’un bras. Le premier est un cockney, l’autre un indien du Bangladesh. Tous deux vivent dans le nord de Londres, Archie est employé dans une entreprise où il effectue de la mise sous plis, Samad est serveur dans un restaurant indien du quartier. Ils ont également tous les deux épousé une femme beaucoup plus jeune : Alsana, indienne et musulmane comme son mari et Clara une exubérante jamaïcaine. Les deux femmes tombent enceinte en même temps ce qui les rapproche. Alsana donne naissance à des jumeaux, Millat et Magid tandis que Clara met au monde une fille prénommée Irie. Les destinées des trois enfants, comme celles de leurs pères, vont être intimement liées.

« Sourires de loup » est le premier roman de Zadie Smith et pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Sur plus de 700 pages, elle nous raconte la saga des familles Jones et Iqubal de la seconde Guerre Mondiale à 1999. Son roman est truculent et dramatique à la fois, il foisonne d’anecdotes, de digressions, de retour en arrière sans que jamais le lecteur ne soit perdu.

Zadie Smith y aborde de nombreux sujets mais celui qui lui tient le plus à cœur est celui de la mixité puisqu’elle même est née d’un père britannique et d’une mère jamaïcaine. En découle, la question des racines et de la façon dont on peut conjuguer celles-ci à la vie occidentale. Samad a peur que ses fils perdent leur identité et oublient leurs origines. Lui même a du mal à s’intégrer et la société anglaise ne l’aide puisque tout le monde le traite de « paki » en se moquant bien de son véritable pays d’origine.  « Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon, on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a bientôt qu’une idée en tête : retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer ; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part. » Samad est déboussolé et ira jusqu’à séparer ses jumeaux pour « sauver » l’un d’eux en l’envoyant au Bangladesh. Mais le résultat ne sera pas forcément celui qu’il attendait.

Ce que montre également « Sourires de loup », c’est une société en pleine mutation, en plein changement où chacun a du mal à trouver sa place. Dans les années 80, les années Thatcher où un fort individualisme se met en place, plusieurs personnages se réfugient dans des groupes aux valeurs fortes et souvent radicales. Magid rejoint des musulmans radicaux ; Joshua, un ami d’Irie et de Magid, adhère à un groupe d’activistes écologistes ; la grand-mère d’Irie tente de la faire rentrer chez les témoins de Jéhovah ; Millat ne reconnaît que les bienfaits de la science et des modifications génétiques. Chacun se cherche une cause à défendre, un engagement lui donnant une identité, une utilité. Une crise identitaire et sociétale que l’on a d’ailleurs toujours pas régler et qui en a laissé beaucoup sur le bord de la route.

« Sourires de loup » est une fresque passionnante, remarquablement construite, au style fluide, aux personnages attachants que j’étais bien triste de quitter à la dernière page.

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Le principe de Jérôme Ferrari

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Un ancien étudiant en philosophie tente au travers de la vie du physicien allemand Werner Heisenberg de comprendre sa propre trajectoire et celle du monde contemporain. Le physicien allemand inventa le principe d’incertitude (« (…) la vitesse et la position d’une particule élémentaire sont liées de telle sorte que toute précision dans la mesure de l’une entraîne une indétermination, proportionnelle et parfaitement quantifiable, dans la mesure de l’autre. ») et obtint le prix Nobel de physique en 1932 à l’âge de 31 ans. Une jeunesse scientifique exaltante, bouillonnante puisque Heisenberg confronta ses théories aux plus grands comme Einstein. Jeunesse dorée qui fut rattrapée par l’Histoire, par la montée inexorable du nazisme. Heisenberg n’a pas su y faire face, n’a pas su prendre la mesure de l’horreur qui se mettait en place sous ses yeux. Qu’est-ce que l’indétermination, les failles d’un génie de la physique nous disent sur notre monde, sur nous-même ? En quoi la chute d’Heisenberg est un reflet de la nôtre ?

Beaucoup d’articles ont souligné la forme de ce roman. Il est vrai que la superbe langue de Jérôme Ferrari hypnotise son lecteur, l’envoûte par ses longues volutes de mots exigeants, sa poésie subtile, ses vérités nettes et douloureuses. Une langue qui est capable de rendre l’ineffable de la beauté comme de l’horreur. Le travail d’écriture de Jérôme Ferrari est absolument remarquable, il demande de la concentration à son lecteur mais la beauté de ce livre vaut que l’on se donne du mal.

Mais la splendeur de la langue ne doit pas faire oublier le fond. Le roman de Jérôme Ferrari est celui d’une chute, d’une faillite, celle de Werner Heisenberg, mais également celle du progrès. Le monde du physicien était celui de l’abstraction, de l’irréalité que le langage ne peut retranscrire que par la métaphore, la poésie. « Ils voulaient comprendre, regarder un instant par-dessus l’épaule de Dieu. La beauté de leur projet leur semblait la plus haute qu’on pût concevoir. Ils étaient arrivés là où le langage a ses limites, ils avaient exploré un domaine si radicalement étrange qu’on ne peut l’évoquer que par métaphores ou dans l’abstraction d’une parole mathématique qui n’est, au fond, elle aussi, qu’une métaphore. Ils devaient sans cesse réinventer ce que signifie « comprendre ». » Heisenberg évolue dans sa jeunesse dans un idéal de beauté, dans le rêve d’une Athènes scientifique mondiale. Une beauté, une naïveté qui lui servirent de refuge mais qui l’ont également aveuglé à l’heure où l’ignominie gagnait l’Europe. Jérôme Ferrari ne juge à aucun moment Werner Heisenberg, l’incertitude de son principe gagne ses propres actions et le génie semble incapable de comprendre le monde réel et le mal qui le ronge. Le 20ème siècle est celui du dévoiement des idéaux de la jeunesse d’Heisenberg, de la science. La bombe atomique les a pulvérisés. La perte de l’innocence est sans doute également ce qui caractérise les 20ème et 21ème siècles, ce qui pourrit notre civilisation, ce qui est le germe de notre soif absolue et aveuglante de progrès.

Comme il est difficile de parler d’un tel livre qui porte en lui tant de thèmes, tant de questions, tant de talent. Comme j’aimerais savoir mieux vous exprimer la beauté de la langue de Jérôme Ferrari. Ce roman est d’une exigence, d’une intelligence et d’une lucidité rares.

 

Le chasseur de Darwyn Cooke et Richard Stark

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John Dortmunder, créé par Donald Westlake, est un de mes personnages littéraires préférés. Cambrioleur brillant et ingénieux, il manque de chance et ses coups échouent souvent spectaculairement. Dans la bibliographie foisonnante de Donald Westlake existe le double sombre de Dortmunder : Parker. Voleur lui aussi, il est froid, brutal et d’une efficacité redoutable.

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Avant de me lancer dans la découverte de la série de romans consacrée à Parker (écrite sous le pseudonyme de Richard Stark), j’ai commencé par la bande-dessinée de Darwyn Cooke adaptée du premier volet : « Le chasseur » (merci aux éditions Dargaud d’avoir conservé le titre original « The hunter », qui a été traduit par « Comme une fleur » lors de sa publication chez Gallimard). Parker sort d’un séjour en prison après s’être fait doubler par sa femme et un partenaire engagé sur un gros casse. En sortant, il n’aura de cesse de se venger et de récupérer l’argent qui lui est dû.

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Le graphisme de cette bande-dessinée de Darwyn Cooke évoque le New York des années 60. Nous sommes plongés dans la belle époque du hard-boiled et du film noir hollywoodien. Les femmes ont la taille cintrée et le verre de whisky n’est jamais loin. Le style est épuré, il joue avec les ombres, la bichromie et rend parfaitement la noirceur des romans de Richard Stark. L’entrée en matière est absolument brillante : 13 pages quasiment muettes qui présentent le personnage de Parker, sa détermination, sa brutalité et son talent de cambrioleur. Le découpage des scènes est très cinématographique comme l’écriture de Donald Westlake (je suppose que cette caractéristique reste vraie chez Richard Stark).

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Cette adaptation du premier roman des aventures de Parker est une belle réussite grâce à un dessin sombre, contrasté qui rend bien l’ambiance des romans noirs et permet de découvrir un personnage de dur à cuire à l’ancienne, toujours prêt à jouer des poings pour s’imposer.

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L’île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

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Lorsque Lady MacRae s’aperçoit de la disparition de son diamant « l’Ananké », elle fait appel à John Shylock Holmes (« Bien qu’il portât le nom de l’illustre détective, John Shylock Holmes n’avait hérité  de cette lignée qu’un humour douteux et un sens aigu de l’expertise. »), enquêteur de sa compagnie d’assurances. Celui-ci est accompagné par son mystérieux majordome Grimod et il va chercher le soutien d’un vieil ami, Martial Canterel. Ce dernier est un dandy opiomane, ancien amant de Lady MacRae et surtout il possède un sens de la déduction imparable. Bien que titillé par la présence de son ancienne maîtresse, il en faut plus pour attiser la curiosité de Canterel. Mais l’affaire va au-delà du simple diamant. Dans les alentours du château écossais de Lady MacRae, ont été retrouvés trois pieds droits amputés, de tailles différentes mais portant tous une basket de la marque Ananké. Voilà une étrangeté qui ne peut que séduire Canterel et il se décide à aider Holmes et Grimod dans la quête du diamant.

Quel régal que ce roman de Jean-Marie Blas de Roblès ! C’est un véritable roman d’aventures qui convoque Dumas, Verne, Melville, Black et Mortimer et l’auteur pimente le tout avec une pointe d’érotisme. Accrochez votre ceinture, vous traverserez Biarritz, Paris, Londres, la Chine, l’Australie, la Nouvelle Zélande pour finir au Point Némo, l’endroit de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. Votre voyage se fera par terre, mer et ciel. Un vrai dépaysement, une vraie aventure rocambolesque et fantaisiste.

Mais « L’île du Point Némo » ne se limite pas à cette enquête haletante. En parallèle à celle-ci se développe une autre histoire, celle d’une ancienne manufacture de cigares dans le Périgord Noir aujourd’hui reconvertie en fabrique de liseuses numériques. Je vous laisse découvrir le lien entre les deux histoires. Cette partie permet à Blas de Roblès de mener une réflexion sur la place de la littérature, l’importance de l’imaginaire à l’heure du tout numérique. Il met également en lumière la vieille tradition des manufactures de cigares : la lecture à voix haute durant les heures de travail. Les célèbres cigares Montecristo tiennent leur nom de l’amour des ouvrières pour l’œuvre de Dumas.

C’est avec une écriture élégante, racée que Jean-Marie Blas de Roblès nous plonge dans les tourbillons de son imaginaire fantasque. Un roman que je vous recommande chaleureusement et dont l’entrée en matière auprès d’Alexandre le Grand m’a totalement éblouie et bluffée.

L’astragale de Albertine Sarrazin

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Anne saute du mur de la prison où elle est incarcérée pour un braquage dans une boutique de vêtements. En tombant, elle se fracture l’astragale, l’os du pied qui s’articule avec le péroné. Anne ne peut se relever et rampe jusqu’à la route. Un homme s’arrête, comprend d’où elle vient et refuse de l’emmener. Mais il arrête pour elle une autre voiture. Deux hommes sont à l’intérieur, celui qui en descend cache Anne dans les sous-bois et promet de venir la chercher. Anne l’attend dans l’herbe, la cheville douloureuse : « Je souriais, la bouche contre les racines de l’arbre ; maintenant j’étais complètement allongée, je trempais dans l’herbe, je me glaçais peu à peu. À l’autre bout de moi, ma cheville menait grand tapage, fondait en rigoles incandescentes à chaque pulsation de mon cœur : j’avais un nouveau cœur dans la jambe, mal rythmé encore, répondant désordonnément à l’autre. »  L’homme revient chercher Anne à moto. Il se nomme Julien. Il vit de vols et autres petits larcins. Entre planques, opérations de la cheville et séjours en prison, Anne et Julien vont s’aimer follement, passionnément.

« L’astragale » à été écrit en 1964 par Albertine Sarrazin lors d’un de ses séjours en prison. Le récit d’Anne est le sien, c’est sa vie mouvementée qu’elle nous raconte. Et son histoire est totalement rocambolesque et romanesque. Rencontrer l’homme de sa vie au bord d’une route après une évasion est déjà en soi un événement qui semble irréel. Et leur vie à tous les deux ne cesse d’étonner, de fasciner. Le roman d’Albertine Sarrazin avait défrayé la chronique lors de sa sortie. En effet elle évoque de nombreux thèmes sensibles : la vie en prison, les casses, la prostitution, l’homosexualité. Ce qui frappe, c’est l’incroyable soif de liberté de cette femme prête à tout pour mener sa vie comme elle l’entend. C’est une insoumise, une révoltée voulant vivre à la marge, loin des conventions, loin de la morale. Mais surtout pas sans Julien.

Dans « L’astragale », Albertine évoque également les souffrances physiques dues à sa fracture mal soignée. Sans pathos, sans pleurnicherie, elle nous raconte sa manière d’appréhender la douleur, de dompter cette cheville qui toujours la fera boiter. « Plus jamais je n’aurai de pointe de pied, adieu talons hauts, je vais boiter et toi tu vas être la béquille d’une fille estropiée, qui ne saura pas ce que tu en attendais peut-être, qui ne saura pas même se réaliser… L’avenir trébuche : comment être maintenant audacieuse, insolente ? »

Mais que serait ce récit sans la langue d’Albertine Sarrazin ? On pense immédiatement à l’écriture de Céline. Albertine à effectivement une voix proche de celle de l’ermite de Meudon. Son style est âpre, argotique mais surtout infiniment poétique. C’est une écriture, une vraie, qui transcende son expérience et en fait de la littérature.

 Je vous recommande donc la lecture de « L’astragale » pour la voix singulière d’Albertine Sarrazin et sa destinée hors du commun. Je vous conseille aussi de voir la très belle adaptation qu’en a réalisée Brigitte Sy avec les formidables Leila Bekhti et Reda Kateb.

Un grand merci aux éditions Points qui m’ont permis de découvrir enfin ce roman.

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Les vieux fourneaux de Lupano et Cauuet

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Après 50 ans de vie commune, Antoine doit dire adieu à sa femme Lucette. A la crémation doivent le rejoindre ses deux grands amis d’enfance : Pierrot et Mimile. Lucette et Antoine ont tous deux travaillé dans le laboratoire Garan-Servier. Elle quitta ce travail  pour créer le théâtre de marionnettes du loup en slip et parcourait la campagne avec sa camionnette rouge. Pierrot, anarchiste pur et dur, passa un an en prison pour avoir démoli une machine chez Garan-Servier. A contre-courant toute sa vie, il continue à être un activiste au sein de son groupe de non-voyants anarchistes « Ni yeux, ni maître » ! Émile, quant à lui, a fait plusieurs fois le tour du monde , a joué au rugby aux Iles Samoa et a fait des affaires en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Lucette a laissé une lettre à Antoine chez le notaire. Lui qui vénérait sa femme, a la mauvaise surprise de découvrir qu’elle a eu une aventure avec le directeur de Garan-Servier. Sa jalousie le pousse à prendre la route pour le retrouver et le tuer. A sa suite, Pierrot et Mimile cherchent à l’arrêter à bord de la camionnette rouge de Lucette. C’est Sophie, la petite-fille d’Antoine, qui les conduit.

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Voilà une bande-dessinée extrêmement réjouissante et réussie. Les trois amis d’enfance sont des personnages haut en couleur et absolument attachants. Les trois caractères sont tout de suite bien croqués. Toujours en colère, toujours prêts à en découdre, les vieux camarades nous entraînent dans un road-movie joyeusement décalé.

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Le ton est truculent, impertinent et les dialogues sont savoureux. Mais il y a aussi beaucoup d’émotions, de sensibilité. Les flashbacks nous montrent nos trois amis enfants, jouant aux pirates, une amitié profonde et inébranlable. Il nous montrent également l’histoire d’amour de Lucette et d’Antoine nous permettant de mieux comprendre la réaction violente et viscérale d’Antoine. Cette bande-dessinée met également en avant l’engagement des trois hommes. Syndicaliste, anarchiste ou baroudeur, chacun à sa manière a su défendre ses idéaux et les appliquer. Et quel plaisir de voir ces trois vieillards indignes tenir la vedette d’une bande-dessinée !

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Le scénario, les dialogues, les dessins réalistes et précis contribuent à la réussite de cette bande-dessinée. Un véritable régal que je vous recommande de toute urgence. Vivement la lecture du tome 2 !

Les apparences de Gillian Flynn

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Nick est journaliste à New York. Il est fier de sa réussite sociale et de son mariage avec la splendide et brillante Amy. Celle-ci rédige des tests de personnalité pour différents magazines. Elle est à la tête d’une belle fortune grâce à ses parents et à leurs livres pour enfant « L’épatante Amy ». Le couple semble avoir une vie parfaite jusqu’à ce que la crise s’en mêle. Nick perd son travail. Et rapidement, c’est le tour d’Amy. Désœuvré, le jeune couple se laisse aller. Les parents de Nick étant tous les deux gravement malades, la décision est prise de déménager dans le Missouri, dans la petite ville où Nick a grandi. « J’avais simplement présumé que je prendrais sous le bras ma femme new-yorkaise, avec ses goûts new-yorkais et sa fierté new-yorkaise, et que je l’enlèverais à ses parents new-yorkais – en abandonnant Manhattan et son enivrante frénésie futuriste – pour la transplanter dans un petit bled paumé au bord de la rivière Missouri, et, que tout irait bien. » Et tout n’est pas allé comme Nick l’aurait souhaité. Les relations entre Nick et sa femme s’enveniment rapidement. Et c’est le jour de leur cinquième anniversaire de mariage que la police constate la disparition d’Amy. Le salon est en désordre. Une bagarre semble y avoir eu lieu. La vie du couple est alors sous les feux des projecteurs.

J’ai enfin lu « Les apparences » et mon billet va se rajouter au concert de louanges que ce roman a déjà reçu. C’est un thriller parfaitement maîtrisé, il faut souligner la maestria de sa construction. Les évènements de la vie du couple sont alternativement racontés par Nick et Amy. La succession des points de vue amène à se poser des questions sur la véracité des propos lus. Qui nous dit la vérité ? Et pendant 570 pages, Gillian Flynn mène son lecteur en bateau. Les récits, les indices, les retournements de situation se succèdent et créent à chaque fois la surprise du lecteur. Ce thriller est véritablement machiavélique, on ne sait jamais à quel saint se vouer. Nick et Amy sont tour à tour attachants et méprisables. Leur psychologie est finement approfondie. La vie du couple en prend un coup et les apparences volent en éclat.

Je défie quiconque de pouvoir lâcher ce livre avant la fin qui est parfaitement glaçante. « Les apparences » est un excellent thriller, intelligent, complexe et totalement prenant.

Constellation d’Adrien Bosc

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Le 27 octobre 1949, le quadrimoteur Constellation EBAZN d’Air France quitte Orly pour les États-Unis. À son bord, la star de la boxe française, Marcel Cerdan,  qui va rejoindre Edith Piaf avant son combat décisif contre Jack La Motta. Ginette Neveu, la plus virtuose des violonistes de son temps, prend également place dans le Constellation. Une tournée l’attend aux États-Unis. Des anonymes complètent l’assemblée. L’avion doit faire escale dans les Açores. Arrivé dans la zone, le Constellation s’écrase sur la crête du mont Redondo sur l’île de Säo Miguel. Aucun des passagers ne survit à la catastrophe.

« Un concours infini de causes détermine le plus improbable résultat. Quarante-huit personnes, autant d’agents d’incertitudes englobées dans une série de raisons innombrables, le destin est toujours une affaire de point de vue. Un avion modélisé dans lequel quarante-huit fragments d’histoires forment un monde. Un sondage mouvant et précipité dépassant par sa description le conformisme même des études. Une recension d’hommes, de femmes. »

Adrien Bosc s’est intéressé à cette constellation de passagers, il a regardé de près leur destin et ce qui les a amenés à prendre l’avion d’Air France. Le cas de Marcel Cerdan est le plus connu et le plus emblématique de cet accident. Lui qui n’aimait pas prendre l’avion et qui devait traverser l’Atlantique en bateau, a changé son voyage pour satisfaire Edith Piaf qui le pressait de venir la rejoindre.

Adrien Bosc rend hommage également aux autres passagers du Constellation. Certains destins sont profondément émouvants. C’est le cas de Amélie Ringler, bobineuse à Mulhouse qui vient de voir son destin bouleversé. Une tante, vivant aux États-Unis, lui lègue toute sa fortune. La traversée devait amener Amélie vers une nouvelle vie, radieuse et luxueuse. Cinq bergers basques espéraient également changer de vie et de condition en prenant place dans le Constellation. Comme nombre d’entre eux a l’époque, ils tentaient l’aventure, le rêve américain. Et puis, il y a ceux à qui la chance à souri le 27 octobre 1949. Ceux qui peuvent remercier la passion amoureuse dévorante d’Edith Piaf. Trois personnes, dont un couple en lune de miel, sont obligées de laisser leur place à Cerdan et ses managers, échappant ainsi à leur destin tragique.

Les différents passagers sortis de l’oubli par Adrien Bosc forment une constellation perdue au-dessus des Açores. Ils constituent également un échantillon de ce qu’était la société française, des possibles, des espoirs qui s’offraient aux gens de leur époque.

Adrien Bosc est très attentif et sensible à ces lignes de vies brisées, interrompues par la chute du Constellation. Il s’attache avec son étude de ces destins à ce que Breton nommait les hasards objectifs. Ces coïncidences, ces événements qui font que l’on se retrouve au bon ou au mauvais endroit. La fragilité du destin, les forces mystérieuses du hasard qui semblent régir nos vies, sont au cœur du premier roman de Adrien Bosc.

J’ai été très touchée par cette réflexion sur le destin, sur ces vies restées en suspens sur le mont Redondo. La poésie de l’écriture de Adrien Bosc m’a totalement séduite. Une très belle réussite. 5/5