Nord et Sud de Elizabeth Gaskell

Margaret Hale s’apprête à rejoindre sa ville natale de Helstone dans le Sud de l’Angleterre après avoir passé plusieurs années à Londres chez sa tante. Le bonheur de retrouver sa paisible région n’est que de courte durée. Son père, pasteur, décide de renoncer à l’Eglise et du coup de quitter Helstone pour une ville du Nord : Milton. Mr Hale pense trouver facilement du travail dans le Nord en pleine expansion industrielle. Le choc du déracinement, le changement radical d’environnement vont beaucoup perturber Margaret. C’est un monde nouveau qui s’offre à elle, le monde industriel du patron de filature John Thornton qui est bien loin de la douceur de la campagne de Helstone.

L’exceptionnel roman de Elizabeth Gaskell se fonde sur une opposition entre Nord et Sud qui se retrouve à différents niveaux. Helstone représente le Sud de l’Angleterre  caractérisé par une campagne verdoyante, par son agriculture et son calme serein. Margaret y est pleinement heureuse : « Et lorsqu’elle traversait une lande, le dos exposé à la douce violence du vent d’ouest, elle paraissait comme poussée vers l’avant, aussi légère et libre que la feuille d’automne portée par la brise. » Milton est la quintessence du Nord en plein développement industriel où s’entassent les usines, les immeubles d’habitation. La famille Hale découvre avec douleur leur nouvelle ville : « Plusieurs kilomètres avant d’arriver à destination, ils voyaient déjà à l’horizon, en direction de la ville, un épais nuage gris plombé qui paraissait encore plus sombre par opposition au pâle gris-bleu du ciel d’hiver (…) »

Ces deux mondes s’incarnent dans les deux personnages centraux : Margaret Hale et John Thornton. Elle est snob, méprisante envers les gens du Nord mais sa philanthropie l’emmène vers les autres. Il est un self-made man, travailleur, volontaire, ne s’intéressant que peu à ses ouvriers mais il est conscient de ses lacunes et il cherche à se cultiver grâce au père de Margaret. Leurs deux milieux sociaux s’opposent totalement. Margaret est issue de la gentry, elle a un savoir-vivre distingué mais sa famille est pauvre. A contrario, John est très riche mais il s’est construit à la force de son travail et il vient des milieux pauvres. Margaret dénigre cette nouvelle classe sociale émergente des commerçants. John ne peut que détester cette jeune femme : « Jamais je n’ai vu fille aussi orgueilleuse et désagréable. A tel point que ses manières méprisantes font oublier à quel point elle est belle. »

L’immense talent de Elizabeth Gaskell est de rapprocher ses deux personnages avec une grande subtilité. Chacun va avancer vers l’autre à la suite de différents évènements. Les drames, les deuils vont rendre Margaret plus humble. John devra s’ouvrir aux autres à cause de son amour pour Margaret. Pour les deux, une rencontre est décisive, celle de Nicholas Higgins. Celui-ci est ouvrier dans une filature et c’est aussi un syndicaliste convaincu. Car « Nord et Sud » est également un formidable livre sur la condition des ouvriers au XIXème siècle. Higgins explique longuement ses conditions de vie et de travail à Margaret. Mais le propos n’est pas consensuel, les syndicats sont présentés dans leur complexité : ils soutiennent mais ils peuvent exclure voire même bannir. De même, les idées de John Thornton sont largement exposées ce qui permet de confronter les points de vue. La force d’Elizabeth Gaskell est sa connaissance du milieu ouvrier et sa volonté de laisser la parole à chaque classe sociale. La parole, l’explication mènent chez elle à une meilleure compréhension des uns et des autres.

Ce qui m’a beaucoup séduit aussi chez Elizabeth Gaskell est son extraordinaire finesse psychologique. Chaque personnage est très approfondi, exploré dans ses zones de lumière comme dans ses zones d’ombre. L’histoire n’est pas manichéenne, elle est pleine de nuances et cela rend les personnages très touchants. C’est très visible chez Thornton qui est ferme, tranchant dans son usine mais que l’on découvre timide, emprunté face à Margaret. Cette volonté d’humanisation des personnages est servie par une écriture très fluide, élégante. Je ne résiste pas à une dernière  citation pleine de beauté : « Mais lorsqu’arriva la nuit, que toute la maison fut plongée dans le silence, Margaret resta assise à contempler la beauté du ciel de Londres à cette heure tardive, par ce soir d’été et le léger reflet rose que projetaient les lumières terrestres sur les nuages moelleux qui semblaient sortir de l’obscurité chaude cernant l’horizon et flottaient tranquillement au clair de lune. « 

« Nord et Sud » est un roman foisonnant, passionnant, au propos humaniste. J’ai trouvé ce livre admirable, c’est vraiment un énorme coup de coeur. Si vous avez apprécié la compassion de Dickens envers les ouvriers dans « Temps difficiles », si vous avez frémi à l’histoire d’amour d’Elizabeth Bennet et Mr Darcy, précipitez-vous sur « Nord et Sud », ce livre est fait pour vous !

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Orlando de Virginia Woolf

« Orlando » de Virginia Woolf est un roman surprenant. L’intrigue débute au XVIème siècle. Orlando est alors un adolescent, aristocrate qui bénéficie des largesses de la reine Elizabeth. « Car le vieille femme aimait Orlando, et la Reine qui savait reconnaître un homme quand elle en voyait un (…) rêva pour lui d’une splendide carrière. Elle lui donna des terres, elle le dota de maisons. » Lors du grand gel qui s’abattit sur l’Angleterre durant le règne de Jacques Ier, Orlando tomba éperdument amoureux d’une princesse russe : Sacha. Celle-ci trahit Orlando qui, éperdu de douleur, décide de fuir la gente féminine. C’est pour cette raison que,  deux siècles plus tard, Orlando demande au roi Charles de le nommer ambassadeur à Constantinople. C’est dans cette ville qu’Orlando se réveille en femme après une longue léthargie. Elle retourne alors en Angleterre au moment où s’éveille le XIXème siècle : « Tandis que frappaient les 9ème, 10ème et 11ème coups, une ombre énorme croula et couvrit Londres. Et quand le 12ème coup de minuit sonna, la nuit était complète. Un noir déluge tumultueux avait noyé la ville. Tout n’était que ténèbres, que doute, que chaos. Le XVIIIème siècle avait vécu, le XIXème venait de naître. » Orlando commence alors à apprivoiser sa nouvelle identité.

Comme mon résumé vous l’aura montré, « Orlando » est une fable, un conte où le personnage traverse les époques et se métamorphose. Le personnage reste néanmoins le même, Orlando reste passionné(e) par la nature et la littérature. Depuis son plus jeune âge, le personnage admire les écrivains et rêve d’en devenir un. Ce personnage ambigu sexuellement et qui deviendra une femme de lettres, permet à Virginia Woolf de rendre hommage à sa très chère amie Vita Sackville-West. Certains éléments de sa biographie sont reconnaissables : la reine Elizabeth avait donné le château de Knole aux Sackville-West au XVIème siècle, l’amour d’Orlando pour Sacha évoque l’histoire de Vita et de son amie d’enfance Violet Trefusis, Orlando est ambassadeur à Constantinople tout comme le mari de Vita. Ouvertement bisexuelle, Vita put, comme Orlando, profiter des avantages des deux sexes : « (…) il est certain qu’elle récolta ainsi double moisson ; les plaisirs de la vie furent accrus pour elle, et ses expériences multipliées. Elle échangeait contre la rigueur des pantalons la séduction des jupons, et connaissait la joie d’être aimée des deux sexes également. » La liberté de Vita fascinait Virginia Woolf. « Orlando » lui permet d’expérimenter la multiplication des identités, des réalités et des possibilités. Néanmoins cette allégorie des différents « moi » se teinte de mélancolie, le « moi » profond d’Orlando reste insaisissable.

Durant tout le roman, Orlando est traversé(e) de moments mélancoliques. Le personnage pense souvent à la brièveté de la vie, il est méditatif, replié sur soi. Même la littérature qu’il vénère n’est pas une source de plaisir. Orlando est en mal de littérature, en mal d’écrire. Le roman se conclut sur un ton totalement mélancolique. On est alors en 1928 et le monde a beaucoup changé. Orlando vit toujours dans le même château où rien n’a été modifié. Mais les objets semblent lui échapper, elle se sent repoussée par les pièces du château. Tout se rattache au passé, les souvenirs affleurent sans cesse, Orlando ne vit plus dans le temps présent. Cette part du personnage est très proche du caractère de Virginia Woolf qui a mis en valeur dans son oeuvre l’éphémère de nos sensations, de nos vies.

« Orlando » parle donc des sujets de prédilection de Virginia Woolf : la brièveté de nos vies, la difficulté de créer et le questionnement sur l’identité. « (…)la plus longue lettre d’amour de l’histoire« , comme le fils de Vita définissait « Orlando », est un roman certes complexe mais il est surtout d’une poésie folle.

Lu dans le cadre d’une lecture commune avec Lou, DeL.

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Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald

Voilà une nouvelle relecture très bénéfique. Après avoir vu il y a quelque temps le splendide film de Jack Clayton (1974) avec Robert Redford dans le rôle-titre, j’ai eu immédiatement envie de me replonger dans le livre de Francis Scott Fitzgerald qui m’avait laissé de marbre lorsque je l’ai découvert il y a une vingtaine d’années. Et j’ai bien fait, car j’étais alors totalement passé à côté de ce chef-d’œuvre.

La magie de « Gatsby le magnifique » – l’écriture de Fitzgerald agit en effet comme un charme, un envoûtement sur le lecteur – tient avant tout au personnage éponyme, sorte de dandy, jeune millionnaire dont le passé mystérieux suscite les interrogations : a-t-il hérité sa fortune ? est-il un bootlegger, un parvenu ? dans quelles affaires trempe-t-il ? ne dit-on pas qu’il a tué un homme ? a-t-il vraiment, comme il le prétend, été un héros de la Grande Guerre, et fréquenté Oxford ? Il habite depuis peu une gigantesque demeure avec piscine en marbre et vingt hectares de pelouses et jardins, au bord d’une baie à Long Island. Il y donne de somptueuses fêtes auxquelles se presse la bonne société riche de New-York, insouciante, avide de plaisirs et d’aventures. Nous sommes au début des années 20, les « années folles », les « années jazz », les années de la prohibition et du capitalisme débridé.

Gatsby est au faîte de sa renommée. Mais derrière le clinquant du personnage perce une âme solitaire et mélancolique. S’il est venu s’installer à Long Island, c’est pour se rapprocher de Daisy, jeune femme qu’il a rencontrée avant de partir à la guerre, et qui vit de l’autre côté de la baie. Les deux jeunes gens se sont aimés pendant un mois, cinq ans auparavant, avant d’être séparés. Puis Daisy s’est mariée avec le riche Tom Buchanan, homme lourdaud et infidèle. Mais Gatsby n’a rien oublié de son amour et compte bien ressusciter le passé…

Le narrateur est Nick Carraway, un jeune homme venu du Midwest pour travailler comme agent de change à New-York. Il habite un modeste cottage à côté de la propriété de Gatsby. Il est aussi le cousin de Daisy, c’est pourquoi Gatsby sollicitera son aide afin de reconquérir cette dernière. Réticent à l’égard de Gatsby « qui représente tout ce qu’[il] méprise le plus sincèrement », il découvre peu à peu les failles du personnage, le rendant finalement touchant, à ses propres yeux comme à ceux du lecteur. Et il s’avèrera en fin de compte son seul ami.

On se rend compte que Gatsby n’a tant voulu s’élever et étaler sa réussite que pour attirer l’attention d’une seule personne, Daisy. Elle est le moteur de sa volonté, et son point faible. Il appartient à ces personnages au destin aussi brillant que fugace. Il apparaît aussi en décalage  avec ses contemporains, à une époque où l’on cherche avant tout à oublier le passé (la guerre) tandis que lui n’a de cesse de le rappeler. Le roman est saturé de nostalgie (telle qu’en éprouvait sans doute Fitzgerald lui-même, alors qu’il n’avait que 28 ans lorsqu’il l’écrivit !) et touche le lecteur par sa poésie. « Le visage clair de Daisy se levait lentement vers lui, et il sentait son cœur battre de plus en plus vite. Il savait qu’au moment où il embrasserait cette jeune fille, au moment où ses rêves sublimes épouseraient ce souffle fragile, son esprit perdrait à jamais l’agilité miraculeuse de l’esprit de Dieu. Il avait alors attendu, écouté encore un moment la vibration du diapason qui venait de heurter une étoile, puis il l’avait embrassée, et à l’instant précis où ses lèvres touchaient les siennes, il avait senti qu’elle s’épanouissait comme une fleur à son contact, et l’incarnation s ‘était achevée ». Laissez-vous porter par la musique de Fitzgerald.

  

Samedi de Ian McEwan

« Samedi » est ma troisième lecture de l’oeuvre du romancier Ian McEwan après « Expiation » et « Sur la plage de Chesil », deux romans qui m’avaient beaucoup plu.

« Samedi » nous raconte dans le détail une journée dans la vie de Henry Perowne, neurochirurgien de 48 ans résidant à Londres. Il a programmé son samedi : une partie de squash avec l’un de ses collègues, faire les courses pour le repas célébrant le retour de sa fille Daisy partie en France pour ses études, aller voir sa mère atteinte de la maladie d’Alzeihmer, aller écouter son fils Theo répéter avec son groupe de blues et enfin profiter de cette soirée en famille. Mais tout ne va pas exactement se dérouler comme Henry l’avait prévu. Sa journée commence déjà très, très tôt et pour cause, son vendredi s’est terminé très rapidement : « 48 ans, et profondément endormi un vendredi soir à 9h30 : voilà le résultat de la vie professionnelle d’aujourd’hui. Il travaille dur, comme tout le monde autour de lui, mais cette semaine, une épidémie de grippe au sein du personnel de l’hôpital l’a contraint à mettre les bouchées doubles (…) » Henry est euphorique à son réveil mais un premier évènement va modifier son humeur et le remplir d’anxiété. Cela ne fera que s’accentuer tout au long de son samedi.

La violence est au coeur du roman de Ian McEwan, elle va monter en puissance au fil des pages et de la journée d’Henry Perowne. Elle est devenue très présente dans nos vies d’occidentaux depuis le 11 septembre. La peur est partout et contamine notre vision du monde. Lorsque Henry voit dans le ciel un avion en feu, il s’imagine tout de suite qu’il s’agit d’un nouvel attentat contre notre civilisation. En réalité, il ne s’agit que d’un réacteur défectueux ! La violence, la peur amènent une paranoïa permanente, aggravée par les médias. L’information est sur le qui-vive 24h sur 24, surveillant les moindres soubresauts du monde, espérant un spectacle violent à offrir aux téléspectateurs angoissés. Henry s’en rend bien compte mais il ne peut y résister : « Il est plus intoxiqué que la majorité de ses semblables. Ses nerfs, tendus à craquer comme les cordes d’un instrument, vibrent à chaque « flash » d’information. Il est devenu incapable du moindre scepticisme, il supporte de moins en moins la contradiction, la confusion le gagne, pis, il se sent perdre son indépendance d’esprit. » La journée d’Henry Perowne est symptomatique de nos vies d’occidentaux croyant leur modèle de civilisation en permanence menacé par de soi-disants terroristes. Mais comme le montre bien Ian McEwan la peur, la crainte de l’autre ne peut qu’engendrer la violence, la décupler.

Face à ce monde destabilisé, certains se replient sur les religions ; Henry se raccroche à une notion : le hasard. En bon médecin, Henry ne voit que les lois de la physique qui seules gouvernent nos vies. Les trajectoires de chacun se jouent à peu de chose et c’est le cas de Baxter au chromosome déficient déclencheur de sautes d’humeur violentes. Henry croit dominer ces lois ou du moins les comprendre mais il va apprendre à ses dépens que le hasard est réellement imprévisible.

Le style de Ian McEwan est d’une grande fluidité. Il réussit à entrelacer avec virtuosité les évènements de la vie d’Henry Perowne et ceux du monde. Il navigue aussi sans cesse entre le présent et le passé ce qui nous permet d’englober parfaitement la vie des différents protagonistes de la journée. L’auteur nous narre dans les moindres détails le samedi d’Henry sans jamais ennuyer, justement grâce à ces différents niveaux de narration. A souligner aussi l’importance que Ian McEwan donne à l’art, notamment la musique et la littérature qui enrichissent nos vies et nous ouvrent l’esprit.

« Samedi » de Ian McEwan est un exercice de style brillant et réussi. Mais il se double d’une analyse tout à fait intéressante sur l’état de la civilisation occidentale après les attentats du 11 septembre 2001. Cette troisième exploration de l’univers du romancier anglais m’a séduite et je vais continuer à découvrir son travail.

Vera de Elizabeth von Arnim

J’avais précédemment lu « Avril enchanté » que j’avais beaucoup apprécié et grâce à Lilly, j’ai découvert un autre roman de Elizabeth von Arnim : « Vera ». Les deux romans sont forts différents, autant « Avril enchanté est lumineux, autant « Vera » est sombre et glaçant.

Une semaine après être arrivée en vacances en Cornouailles, Lucy voit son père mourir. Elle rencontre alors Everard Wemyss qui vient de perdre sa femme, Vera, dans un accident. La douleur, le deuil les rapprochent. Everard, bien plus vieux que Lucy, prend les choses en main et se charge des funérailles du père de la jeune femme. Au fil des jours, Lucy se laisse séduire par Everard : « De son côté, elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi agréable ni un soutien moral aussi puissant. Du point de vue physique (…) il était tout aussi charmant. Il évoquait pour elle le plus doux des sofas, ceux qui coûtent cher, parce qu’ils sont encombrés de coussins. » Tous deux se marient très rapidement. Everard emmène alors Lucy dans sa maison de campagne « Les Saules » où Vera est tombée du balcon du deuxième étage.

Le résumé vous rappelle quelque chose ? L’intrigue fait bien entendu penser au « Rebecca » de Daphné Du Maurier. En réalité, c’est l’inverse puisque « Vera » fut écrit avant « Rebecca ». On retrouve dans les deux romans l’histoire d’un trio : un homme d’une quarantaine d’années qui épouse une jeune femme de vingt ans sa cadette et qui a perdu sa première femme dans des circonstances dramatiques. La maison où sont mortes les deux premières épouses joue un rôle important dans le récit. La narratrice de « Rebecca » et Lucy sont inquiètes d’habiter dans leur nouvelle demeure, elles pensent que le passé hante les lieux. Les deux jeunes femmes sont obsédées par Rebecca et Vera. C’est ainsi que Lucy parle des Saules : « Oh ! Oui ! Cette maison l’obsédait, et quel réconfort cela eût été de lui faire part de ses hantises, et qu’il l’aide à les chasser – et de le voir en rire ! Même s’il la jugeait trop stupide et trop morbide pour avoir la moindre envie de rire, quel réconfort, tout de même, ce serait s’il pouvait lui passer son caprice et consentir d’en changer la décoration. »  Cette histoire, qui inspira peut-être Daphné Du Maurier, occupe la première partie de « Vera ».

Une fois le couple installé aux Saules, l’atmosphère change totalement. Lucy pensait avoir épousé un homme charmant, éperdument amoureux de « sa petite fille ». Durant le voyage de noces, Lucy commence à comprendre que Everard Wemyss n’est pas l’homme qu’il semblait être. Aux Saules, l’atmosphère devient irrespirable pour Lucy. Everard est totalement obsédé par les détails de la vie quotidienne. Tout doit être fait selon ses caprices. A l’heure du thé, une servante apporte tout le nécessaire mais fait malencontreusement tomber les toasts. Everard lui demande d’en ramener mais lorsque cela est fait, il estime que le thé n’est plus assez chaud. La servante repart avec le thé mais à son retour ce sont les toasts qui ne sont plus assez frais ! Everard torture la servante uniquement  pour la punir de sa maladresse. Cela donne une bonne idée de l’état pathologique d’Everard Wemyss. Le problème c’est qu’il s’en prend également à Lucy qui est totalement désorientée par les changements d’humeur de son mari. Elizabeth von Arnim est dure avec son héroïne. Elle plonge une jeune femme naïve et innocente dans un piège infernal. Aucune porte de sortie ne s’offre à Lucy, même sa tante bien aimée, Mrs Entwhistle, ne peut lui venir en aide. Le livre se termine sans une note d’espoir, on devine malheureusement quelle va être la vie de Lucy.

« Vera » est un roman très noir, cruel pour son héroïne. Il m’a beaucoup intéressée pour sa proximité avec « Rebecca » mais au final Elizabeth von Arnim écrit une histoire totalement différente. « Vera » m’a fait fortement penser à « Le destin de Mr Crump » de Ludwig Lewisohn, et pour moi c’est un immense compliment car ce livre est un chef-d’oeuvre.

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Rebecca de Daphné Du Maurier (Blog-o-trésors)

La narratrice de « Rebecca »est une jeune femme timide, peu sûre d’elle et maladroite. Après avoir perdu son père qu’elle adorait, elle s’est faite embaucher comme dame de compagnie auprès de Mrs Van Hopper. Les deux femmes passent des vacances à Monte Carlo et c’est là qu’elles rencontrent le très séduisant Maximilien De Winter. Ce dernier est très riche, propriétaire d’un immense domaine nommé Manderley, il a perdu sa femme, Rebecca, quelques mois plus tôt. Cette dernière est morte noyée lors d’une sortie en mer et Maxim semble tenter d’oublier ce drame loin de Manderley. Mrs Van Hopper tombe malade ce qui permet à Maxim et à la narratrice de se rapprocher. Ils tombent rapidement amoureux malgré leur différence d’âge d’une vingtaine d’années. Maxim demande à la narratrice de l’épouser immédiatement. Après une délicieuse lune de miel, le couple De Winter rentre à Manderley où plane le souvenir de Rebecca.

Il est impossible d’en raconter plus sous peine de déflorer l’intrigue. « Rebecca » est un livre à suspense. L’histoire est racontée tambour battant, le lecteur est totalement entraîné et ne peut lâcher le livre avant la fin. Daphné Du Maurier fait monter la tension dans de nombreuses scènes et elle ne la relâche jamais. La fin abrupte ne laisse pas les personnages souffler. Parmi les différentes scènes, celle dont je me souviendrai longtemps est celle du bal masqué marquée par une montée du suspense et par une grande cruauté.

« Rebecca » est le livre d’une obsession : celle de la narratrice pour Rebecca. Elle n’est pas très à l’aise d’arriver dans la maison où a vécu celle-ci et tout est fait pour qu’elle ne l’oublie pas. A part la chambre à coucher du couple, rien  n’a changé. La narratrice doit écrire sur le papier de Rebecca, elle trouve son mouchoir dans un imperméable, les habitudes de la maison sont celles de la première femme de Maxim. La chambre de cette dernière a été conservée intacte par la gouvernante, Mrs Danvers. La narratrice ne peut donc trouver sa place à Manderley et elle le peut d’autant moins qu’elle est tout le contraire de Rebecca. Elle ne vient pas du même monde que Maxim, elle est gauche, réservée et ne sait comment se tient une demeure comme Manderley. Elle n’a rien de la grande dame du monde qu’était Rebecca. Au début du roman, elle nous explique à quel point elle est insignifiante : « Cela signifiait que j’étais une jeune personne sans importance et que point n’était besoin de prendre garde à moi dans la conversation. » Daphné Du Maurier ne nous donne quasiment aucune indication sur sa vie passée et surtout elle ne se donne pas la peine de lui trouver un prénom !

Face à elle , un personnage de méchante parfaite : Mrs Danvers. La première description de la gouvernante est très parlante : « Quelqu’un se détacha de cette mer humaine, une personne grande et maigre, vêtue de noir mat, et dont les pommettes saillantes et les grands yeux creux lui faisaient une tête de mort d’un blanc de parchemin. Elle vint à moi et je lui tendis la main, enviant son air de dignité, mais lorsqu’elle prit ma main je sentis la sienne molle et lourde, d’un froid mortel, posé sur mes doigts comme un objet inanimé. »  Mrs Danvers est habitée par le souvenir de Rebecca qu’elle a connue enfant. L’obsession montante de la narratrice  vient en grande partie de la gouvernante, c’est elle qui est à l’origine de l’humiliation dans la scène de bal. Mrs Danvers est un personnage très réussi, froid, psychotique et terriblement inquiétant.

J’ai adoré ce livre de Daphné Du Maurier à la construction palpitante et aux personnages bien dessinés. A noter l’adaptation d’Alfred Hitchcock avec Laurence Olivier et Joan Fontaine qui sont parfaits dans leurs rôles respectifs. Hitchcock prend quelques libertés avec le roman mais il montre bien l’oppression, l’angoisse montantes de la narratrice. Une oeuvre à lire et à voir donc !

coffretrsors31.jpg 4/4 : Challenge terminé!

Le portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde

Londres, à la fin du XIXème siècle. Dorian Gray est un jeune homme de la bonne société, extraordinairement beau. Son ami, le peintre Basil Hallward réalise son portrait qu’il considère comme sa plus grande œuvre. Le portrait est pour Dorian Gray une révélation, celle de son incroyable beauté. Un ami de Basil, Lord Henry, personnage cynique et jouisseur sans conscience, fait remarquer à Dorian que le portrait gardera à jamais l’image de sa jeunesse tandis que lui subira les outrages du temps. Dorian, fasciné par sa propre image, émet alors un vœu : « Quel dommage ! Je deviendrai vieux, affreux, horrible. Mais ce portrait restera toujours jeune. Il ne sera jamais plus âgé qu’en ce jour de juin… Si ce pouvait être le contraire. Si je demeurais toujours jeune et que le portrait vieillisse à ma place ! Je donnerais tout, tout pour qu’il en soit ainsi. Il n’est rien au monde que je ne donnerais. Je donnerais mon âme ! » 

Dorian Gray est exaucé : son portrait vieillit et lui conserve intactes sa jeunesse et sa beauté. Sous l’influence pernicieuse de Lord Henry, l’éternel jeune homme s’adonne à une recherche effrénée de plaisirs : « Ah ! réalisez votre jeunesse aussi longtemps qu’elle est à vous. […] Vivez ! Vivez la vie merveilleuse qui est en vous. Ne laissez rien perdre de vos possibilités. Soyez toujours à la recherche de sensations nouvelles. N’ayez peur de rien… » Dès lors rien ne semble devoir arrêter Dorian, allant jusqu’à la dépravation et au meurtre pour assouvir ses désirs.

Le thème du pacte avec le diable pour dépasser sa condition mortelle a été maintes fois évoqué en littérature. Mais Oscar Wilde introduit là un élément original : non seulement le portrait vieillit, mais il porte aussi les stigmates physiques des vices et turpitudes de Dorian, finissant par composer une image horrible de lui-même. « Ce portrait serait pour lui le plus magique des miroirs. Il lui devait la révélation de sa beauté. Il lui devrait la révélation de son âme. » Tout en ayant la possibilité par la réalisation de son vœu de jouir éternellement et sans frein de sa jeunesse, Dorian ne peut se bercer d’illusions sur la nature corrompue de son âme. Cette lucidité forcée fait de lui un être inquiet et déséquilibré, attiré par le mal et subjugué par l’horreur qu’il lui inspire.

Le roman d’Oscar Wilde fit scandale à sa sortie en 1890. Il est imprégné de cet esprit décadent typique de la fin du XIXème siècle (à l’image d’un Huysmans en France) qui faisait tellement horreur aux critiques bien-pensants de l’époque. L’évocation d’un Londres mystérieux, sombre, enserré par les brumes qui masquent les frasques d’une jeunesse dorée désabusée, contribue certainement à la fascination que continue d’exercer ce roman fantastique (dans tous les sens du terme). « Le portrait de Dorian Gray » est un chef-d’œuvre promis à une éternelle jeunesse.

Orgueil et préjugé de Jane Austen

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Après avoir beaucoup tourné autour de Jane Austen, je me lance dans la relecture de ses six romans. Je commence par le plus symbolique, le plus commenté sur la blogosphère, celui qui cristallise le plus la vénération des austiennes archarnées.

La famille Bennet vit dans un village du Hertfordshire et le roman débute avec une grande nouvelle : le domaine de Netherfield Park est loué à un jeune homme célibataire et riche, Mr Bingley. Ce nouveau  venu provoque l’émoi (l’hystérie même) de Mrs Bennet qui ne pense qu’à une seule et unique chose : marier ses cinq filles car sans un mariage le domaine des Bennet reviendra à un cousin éloigné, Mr Collins, à la mort de Mr Bennet. L’aînée, Jane, et Mr Bingley se rencontrent au bal de Meryton et se plaisent immédiatement. Elizabeth, la 2ème soeur, y fait la connaissance du méprisant ami de Charles Bingley, Mr Darcy. Elle se met instantanément à le détester mais les sentiments des uns et des autres peuvent évoluer…

« Orgueil et préjugé » est un roman sur le mariage mais cela ne signifie pas qu’il s’agit là d’une romance mièvre. Certes Jane et Mr Bingley se plaisent dès le premier soir mais leurs amours sont très fortement contrariées pendant tout le roman. Mr Darcy se rend également rapidement compte des charmes d’Elizabeth mais il ne cesse de lutter contre ses sentiments : « Il était convaincu que, n’eût été la parentèle si inférieure de la jeune fille, il aurait été en grand danger de tomber vraiment amoureux. » Quant à Elizabeth, elle déteste Mr Darcy dès le départ pour son arrogance, son dédain et son orgueil. Il faudra tout un roman pour que Lizzy dépasse ses préjugés envers Darcy et pour que celui-ci remballe son orgueil. Je tiens également à souligner que les déclarations aboutissant à des mariages sont absentes du roman, ce qui nous épargne des effusions par trop sentimentales. Les deux seules demandes sont celles de Mr Collins, et la première de Mr Darcy, qui sont toutes deux parfaitement pitoyables.

Jane Austen nous présente dans son roman différentes sortes de mariage. Il y a la vision de Jane et d’Elizabeth (celle de Jane Austen elle-même) qui n’imaginent pas un mariage sans amour. Et il y a celle de l’amie de Lizzie, Charlotte Lucas, qui épouse le cousin héritier des Bennet : Mr Collins. Elle ne le fait que dans un seul but : échapper au besoin et s’établir. A travers ces deux manières d’envisager le mariage, on retrouve le titre d’un autre roman de Jane Austen : raison et sentiment.

Comme on le voit dans le cas de Charlotte Lucas, le mariage et l’argent sont étroitement liés en cette fin de XVIIIème. Les prétendants comme Bingley ou Darcy ne sont tentants que dans la mesure où leur rente est élevée. Jane Austen nous détaille cet état de fait avec beaucoup de subtilité. Les amours de « Orgueil et préjugé » ne peuvent s’accomplir qu’en dépassant les classes sociales et leur stricte codification. Mr Darcy est un gentleman d’une grande richesse, d’une famille de propriétaires terriens depuis des générations. Mr Bennet est également un gentleman mais il a épousé une femme dont la famille a fait fortune dans le commerce. Mr Darcy abaisse sa famille, son nom, en ayant l’idée de se marier avec Elizabeth.

L’humour est une des grandes caractéristiques de l’écriture de Jane Austen. Il passe par le narrateur omniscient qui porte un regard ironique sur les personnages et notamment sur Elizabeth lorsqu’elle prend conscience de ses erreurs de jugement envers Darcy, elle qui se pensait si clairvoyante. Mais l’humour passe également dans les reparties des personnages et notamment Mr Bennet. Ce père très particulier (il considère ses trois dernières filles comme parfaitement idiotes) ne cesse d’envoyer des piques cinglantes à sa femme qui ne brille pas par son intelligence. Je ne résiste pas à l’envie de citer Mr Bennet. Sa femme s’inquiète de voir Charlotte Lucas devenir la maîtresse de sa demeure à la mort de son mari. Ce dernier lui rétorque : « Allons donc, ma chère, ne vous laissez pas aller à ces sinistres prémonitions. Tâchons de nourrir de plus douces pensées. Nous pouvons, par exemple, nous flatter de l’espoir que c’est moi qui vous survivrai. »

Je pourrais encore analyser longuement « Orgueil et préjugé » tant ce roman est riche. L’écriture exquise de Jane Austen, sa finesse psychologique, son humour cinglant font d’elle un de mes auteurs de prédilection. On retrouve naturellement tous ces ingrédients dans « Orgueil et préjugé » qui est un bonheur de lecture absolu et que j’ai été enchantée de redécouvrir. Le couple Elizabeth/Mr Darcy est devenu mythique et a donné lieu à plusieurs adaptations… à suivre donc!

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La princesse de Clèves de Madame de Lafayette

S’il est un classique de la littérature française dont on a beaucoup entendu parler ces derniers temps, c’est bien « La Princesse de Clèves ». Mais ce qui m’a vraiment donné envie de le lire, ce n’est pas tant la polémique autour de lui que l’éloge passionné que Régis Jauffret en a fait lors d’une émission littéraire.

A la cour d’Henri II paraît Mlle de Chartres, une « beauté parfaite » et une grande âme. Elle ne manque pas d’attirer les prétendants au mariage. Sa mère lui fait épouser le prince de Clèves, qui l’aime passionnément. La toute neuve princesse de Clèves ne ressent aucune passion pour son mari, mais elle se fait un devoir de ne pas se lancer dans des histoires de galanterie. Cependant, lors d’un bal elle tombe éperdument amoureuse du duc de Nemours, assurément ce qui se fait de mieux à la cour : « ce prince était un chef-d’œuvre de la nature ». Lui-même ressent une « inclination violente » pour la blonde princesse.

Commence alors le jeu de cache-cache amoureux qui fait le sel de cette histoire. Les deux jeunes gens s’aiment, mais ne peuvent se l’avouer l’un à l’autre, la princesse par crainte du déshonneur, M. de Nemours par délicatesse. Pourtant, par tout un jeu de quiproquos, de regards, d’allusions, de conversations surprises ou espionnées, de confidences rapportées, de lettres interceptées, chacun apprendra qu’il est aimé et que l’autre le sait. Toujours sans se le dire, jusqu’à ce que…

Dans « La princesse de Clèves », l’expression des sentiments se heurte à l’obstacle des convenances et des codes de la galanterie. La situation est d’autant plus tragique que la princesse et le duc ont souvent l’occasion de se voir de par les obligations de la vie de cour. Si la princesse ne peut lutter contre ses sentiments, elle refuse néanmoins d’y céder. Le duc au contraire cherche toutes les occasions de les manifester et de s’assurer de ceux de la princesse, allant jusqu’à semer le trouble entre les époux de Clèves. On est d’ailleurs loin d’une vision idéalisée de l’amour chez Madame de Lafayette : la jalousie, le désir de possession, le mensonge, la manipulation, la méfiance sont ses corollaires inévitables. L’idéal est plutôt à chercher du côté de la raison dans cette histoire : alors même qu’elle touche enfin au bonheur, la princesse y renoncera par sens du devoir, faisant d’elle l’héroïne sacrificielle par excellence.

Le livre s’ouvre par une énumération des hauts personnages de la cour au temps d’Henri II, de leurs alliances et de leurs intrigues, qui peut sembler bien fastidieuse. Mais tout ceci ne forme que l’arrière-plan historique de l’histoire d’amour. Il ne faut pas se laisser rebuter par ce début, car la suite est juste une merveille. Et même si la vision des rapports amoureux peut nous sembler aujourd’hui un brin désuète, la tension dramatique servie par la pureté de la langue du XVIIème siècle font de ce livre un chef-d’œuvre inoubliable.

Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates (Blogoclub)

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« Longtemps vous nous avez enviés, puis vous nous avez plaints. Longtemps vous nous avez admirés, puis vous avez pensé Tant mieux! Ils n’ont que ce qu’ils méritent. »

Voilà un bon résumé de ce qui arrive à la famille Mulvaney. Joyce Carol Oates nous raconte la vie des Mulvaney sur un peu plus de 20 ans.

La famille se compose de six personnes : Michaël et Corinne les parents, Mike l’aîné, Patrick, Marianne et le petit dernier Judd qui est le narrateur principal. Ils vivent à Mont-Ephraïm, Etat de New York, à High Point Farm, une ferme entièrement retapée par eux et où s’ébat une ribambelle d’animaux. La vie de la famille est harmonieuse, les parents s’aiment comme au premier jour, les enfants sont tous mis en valeur dans leurs domaines de prédilection. High Point Farm est un lieu de joyeux désordre, de partage où chacun s’épanouit sous le regard tendre des autres.

A la Saint Valentin 1976, tout bascule. La belle Marianne participe au bal du lycée et sa soirée tourne au cauchemar. Elle est violée par son cavelier et son agression va déclencher la désagrégation de la famille Mulvaney. Marianne comprend rapidement que sa vie a basculé définitivement :  » Et voici un sentiment étrange dont elle se souviendrait : en entrant dans cette chambre qui était exactement comme elle l’avait laissée la veille – et irrémédiablement différente – elle avait compris combien elle était partie longtemps, et loin. Comme si elle avait quitté la maison, et qu’il lui fût désormais impossible d’y revenir. »

Joyce Carol Oates nous montre une famille idéale absolument pas préparée à affronter un drame et qui n’arrive pas à y faire face. Tous les membres de la famille vont fuir la cellulle familiale, la ferme, afin d’évacuer la culpabilité. Chacun va tenter de se reconstruire, se réinventer ailleurs. C’est pour le père que la chute est la plus rude. Venant d’un milieu social modeste, il a construit sa réussite, s’est battu pour être admis dans le Country Club de la ville. Le malheur qui frappe sa famille lui montre la lâcheté de « ses amis », le feu de paille qu’était son acceptation dans la haute société.

L’histoire nous est narrée sous différents points de vue sans que le lecteur ne soit jamais perdu. La variation des points de vue nous permet de connaître chaque personnage et sa trajectoire. Joyce Carol Oates est une experte dans l’expression des sentiments, des variations de l’âme. Je me suis attachée aux personnages dès le départ et j’ai souffert de les voir s’éloigner, gâcher l’incroyable osmose qu’ils avaient créée à High Point Farm. J’avais précédemment lu « Les chutes » du même auteur qui ne m’avait pas enthousiasmé. Le point de vue sur les personnages était pour moi trop distant et je n’arrivais pas à m’intéresser à leur histoire. Ici c’est tout le contraire, Joyce Carol Oates fait preuve d’une grande humanité envers les Mulvaney et nous permet de compatir à leur drame.

« Nous étions les Mulvaney » est une fresque familiale bouleversante où le rêve américain est malmené, une antithèse de « La petite maison dans la prairie »!