Herland de Charlotte Perkins Gilman

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Lors d’une expédition, trois américains entendent parler d’une légende sur un pays de femmes. Personne n’en serait jamais revenu. La curiosité des trois hommes est titillée et ils décident de revenir plus tard pour chercher ce mystérieux endroit. A leur retour dans cette zone, ils finissent par découvrir dans les hauteurs, le fameux pays de femmes. Les trois hommes découvrent effectivement un vaste lieu où ne vivent que des femmes depuis deux mille ans. Elles donnent naissance uniquement à des filles grâce à la parthénogenèse. Toutes semblent vivre en parfaite harmonie. L’arrivée des trois hommes ne les perturbent en rien et elles sont au contraire très curieuses d’en apprendre plus sur eux.

J’avais adoré la lecture de « La séquestrée« , une oeuvre intense et incandescente sur la condition féminine au 19ème siècle. J’étais donc enchantée de lire un autre texte de Charlotte Perkins Gilman. Mais malheureusement, ce texte ne fut pas à la hauteur de mes attentes. Le texte se présente comme le journal de bord de la découverte de Herland, le pays des femmes. On pense aux voyages de Gulliver de Swift, voire au Candide de Voltaire pour le côté fable et découverte d’un autre monde. Le texte met bien évidemment en valeur les différences entre les deux mondes, les deux civilisations. « Herland » parut en 1915 et le rôle de la femme à cette époque était encore bien réduit. Elles étaient soit de la haute société et restaient à la maison pour s’occuper des enfants et des mondanités, soit de basse extraction et elles devaient travailler durement. A Herland, toutes les femmes participent aux tâches. Elles vivent dans une grande communauté où tout se partage, même les enfants qui ne restent pas uniquement avec leurs mères. L’éducation est leur art suprême et tout se fait dans le respect d’autrui. Un monde idyllique auquel se heurte de manière différente les trois hommes : l’un d’eux se fond totalement dans le modèle herlandien, l’autre reste un macho convaincu et le dernier, le narrateur, navigue un peu entre les deux. La rencontre entre les deux univers auraient pu être intéressante et susciter des quiproquos, des situations rocambolesques et cocasses. Mais ici point d’aventures, point d’humour, tout est tristement didactique. Les théories de Herland sont présentées par le biais de discussions et cela finit par être bien plat. A force de vouloir défendre ce monde sans homme, Charlotte Perkins Gilman en oublie totalement le romanesque et je me suis ennuyée à la lecture de ce texte.

Bien que prometteuse à priori, la lecture de « Herland » s’est révélée ennuyeuse et décevante. Voulant à tout prix défendre la cause des femmes, l’auteure en perd de vue le romanesque et le côté épique de son idée de départ.

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Par le vent pleuré de Ron Rash

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A Sylva, dans les Appalaches, un glissement de terrain fait apparaître des ossements humains près d’une rivière. Cette découverte ramène Eugene Matney à l’été 1969. Durant cet été, Eugene et son frère Bill ont fait la connaissance d’une jeune femme, Ligeia. Elle venait de Floride et passait l’été chez son oncle. Elle aimait braver les interdits, profiter de la vie et voulait être indépendante. Eugene tombe totalement sous le charme de la jeune femme. C’est l’été de toutes les premières fois pour lui, l’été où il explore lui aussi tous les interdits. C’est pour lui aussi l’occasion d’échapper à l’autoritarisme de son grand-père médecin. Mais Ligeia disparaît du jour au lendemain emportant avec elle l’insouciance de cet été 1969. Aujourd’hui, Eugene est certain que les ossements retrouvés près de la rivière sont ceux de Ligeia.

« Par le vent pleuré » est le premier roman de Ron Rash que je  lisais et j’ai été totalement convaincue par ce texte court. L’intrigue porte essentiellement sur une cellule familiale et sur trois hommes : Eugene, son frère aîné Bill et leur grand-père. La psychologie de ces trois personnages est finement étudiée et détaillée. L’histoire nous est racontée par Eugene et elle fait des aller-retours entre le présent et l’été 1969 qui sera décisif pour lui. Ce moment  de sa vie le marquera pour toujours, ses souvenirs sont teintés d’un immense regret. La légèreté de cet été, la sensation de liberté (de mœurs mais aussi de libération du joug du grand-père) restent gravées en lui comme un moment unique. Mais l’été 1969 est aussi celui où il découvre l’alcool qu’il ne quittera plus et celui où le mensonge s’établit dans la famille. Bill y joue un rôle ambigu, il protège son petit frère mais aussi, et peut-être surtout, il protège son avenir de chirurgien. Avenir que son grand-père lui a imposé mais qu’il tient néanmoins à défendre au vu de ses efforts pour y parvenir. Bill restera sa vie durant hanté par son grand-père qui lui imposait ses volontés, tandis que Eugene le sera par Ligeia, par ce vent de liberté vite évanoui. Au cœur de ce trio d’hommes trône la jeune femme dont la destinée sera inextricablement liée à eux.

« Par le vent pleuré » montre la capacité de Ron Rash à nous conter une histoire dense psychologiquement en peu de pages. Les personnages sont très incarnés, complexes et Eugene est très attachant malgré (à cause) de ses fêlures. Amis lecteurs, quel autre roman de Ron Rash me conseillez-vous ?

 

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Landfall de Ellen Urbani

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En septembre 2005, la Nouvelle Orléans est violemment frappée par l’ouragan Katrina. Gertrude et sa fille de 18 ans, Rose, s’apprêtent à rejoindre la ville meurtrie avec des vivres et des vêtements dans leur voiture. Mais durant leur trajet, les deux femmes se disputent. La voiture fait une embardée et quitte la route. Gertrude perd la vie dans l’accident. Mais elle n’est pas la seule. En quittant la route, le véhicule a fauché une jeune femme. Rose est envahie de culpabilité. Elle veut que la famille de la jeune femme soit informée des conditions de sa disparition et puisse bénéficier des indemnités payées par son assurance. Rose décide donc de partir sur les traces de l’inconnue. Elle est d’autant plus déterminée que cette personne avait sur elle une page d’annuaire où figurait le nom de la mère de Rose. Coïncidence ou pas ? Rose doit à tout prix le savoir.

« Landfall » alterne les récits de Rose et Rosy, l’inconnue morte pendant l’accident. Celui de Rose est le suivi de son enquête. A l’aide d’un des policiers de Tuscaloosa où elle réside et grâce à quelques indices, Rose remonte la piste de Rosy. Elle refait son chemin à l’envers et découvre petit à petit ce qui a amené Rosy de la Nouvelle Orléans à Tuscaloosa. Au fur et à mesure, Rose découvre que son presque homonyme a une vie proche de la sienne. Les deux jeunes femmes ont 18 ans et vivent seules avec leurs mères. Le père de Rose est parti du jour au lendemain alors que Gertrude était enceinte. Celui de Rosy s’est suicidé sur son campus universitaire. Chacune a une relation compliquée avec sa mère. Celle de Rose a voulu endurcir sa fille, la rendre indépendante, forte et pour cela, elle a sacrifié toute démonstration d’affection ou de tendresse. Celle de Rosy est bipolaire, la fille a du rapidement devenir mâture pour gérer la maladie, les crises de sa mère. Les deux portraits mère/fille sont vraiment très intéressants, très bien approfondis au niveau psychologique. Les quatre femmes sont incarnées, attachantes.

Le récit de Rosy est celui des événements qui ont précédé son arrivée à Tuscaloosa. Elle nous raconte notamment le passage de Katrina sur la Nouvelle Orléans. Ces pages sont vraiment terribles. Du haut du toit de la maison où elle s’est réfugiée avec sa mère, Rosy voit l’ampleur du désastre : les cadavres d’hommes et d’animaux qui flottent, les maisons englouties et ravagées. Le pire est pourtant encore à venir. La manière dont sont traités les rescapés des quartiers pauvres est absolument scandaleuse. Ils sont entassés dans le superdôme dans des conditions d’hygiène désastreuses, sans eau et sans nourriture. Les médecins, les forces de l’ordre sont totalement dépassés. Et la violence, la brutalité s’imposent très rapidement devant cette impuissance. Ces scènes terribles annoncent déjà la manière dont les populations noires (forcément les plus pauvres) de la Nouvelle Orléans vont être traitées après Katrina. Nombreux seront ceux qui ne pourront pas revenir s’installer dans la ville.

A part la révélation finale que l’on devine très rapidement, « Landfall » est un roman parfaitement construit et qui tisse deux fils narratifs, deux relations fusionnelles mère/fille. Les scènes sur l’ouragan Katrina sont tout particulièrement saisissantes.

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Les altruistes de Andrew Ridker

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La famille Alter ne s’est pas réunie depuis deux ans, depuis la mort de Francine, la mère, d’un cancer. Arthur, le père, est resté à St Louis où il attend toujours un poste d’enseignant titulaire à l’université. Ses deux enfants, Maggie et Ethan, se sont installés à New York. Maggie vit de petits boulots et notamment de la garde de deux enfants assez ingérables. Elle fuit le système capitaliste et ne possède presque rien. Elle vit comme un moine allant jusqu’à s’affamer. Son frère, quant à lui, profite un peu trop du système capitaliste. Aimant le luxe et les beaux objets, il a dépensé tout son argent dans l’achat d’un appartement très bien situé et dans son aménagement. Malheureusement, Ethan est au chômage et se retrouve endetté. Les deux enfants Alter ont un rapport paradoxal avec leur argent car il leur a été légué par leur mère. Et c’est pour cet héritage important qu’Arthur recontacte ses enfants et leur propose de revenir à St Louis pour passer du temps ensemble. Arthur a lui aussi besoin d’argent…

« Les altruistes » est le premier roman d’Andrew Ridker et je l’ai trouvé tout à fait sympathique. Dans la lignée de romanciers comme Jonathan Franzen ou Jeffrey Eugenides, l’auteur nous offre une comédie familiale grinçante et piquante. La famille Alter est totalement dysfonctionnelle depuis la mort de Francine. Leurs réactions sont excessives comme celle de Maggie qui s’affame et s’évanouit régulièrement. La relation des enfants avec leur père est compliquée mais il faut dire qu’Arthur Alter n’est guère sympathique. Avare aussi bien de son argent que de ses sentiments, il n’a pensé qu’à lui, à sa carrière durant toute sa vie. Il a obligé sa femme à quitter Boston pour St Louis sans se préoccuper de sa carrière de psy (et je vous laisse découvrir son comportement durant la maladie de Francine !). Il ne connait pas ses enfants et lorsqu’il retrouve son fils, il l’amène voir un ballet qu’il doit forcément aimer puisqu’il est homosexuel… Francine était le liant entre ces trois personnages qui finalement sont tous préoccupés d’eux-mêmes. « Fine observatrice mais jamais critique, intelligente sans ressentir le besoin de le montrer, Francine avait sacrifié l’avancement de sa carrière pour préserver sa famille, dans laquelle elle servait de modératrice, d’arbitre et de gardienne de la paix. » A travers les souvenirs de la famille, des aller-retours dans le passé, le personnage de Francine nous apparaît comme extrêmement lumineux, comme un phare dans la vie des autres membres de la famille Alter.

Comme le titre du roman et le nom de la famille vous l’indiquent, le roman d’Andrew Ridker interroge la notion d’altruisme et de morale. Il le fait principalement au travers d’Arthur et de sa fille Maggie. Tous deux ont voulu aider les autres à un moment de leurs vies. Arthur, ingénieur, est parti en Afrique ; Maggie veut continuer ses petits boulots qui consistent à aider des enfants dans leur scolarité. Mais ils échouent lamentablement et leur poussée altruiste peut avoir des conséquences désastreuses. Quand on aide son prochain, il faut le faire pour de bonnes raisons, pas seulement pour son ego !

« Les altruistes » nous présente une famille d’anti-héros, de névrosés dont les actions confinent au ridicule depuis la disparition de la mère de famille. Andrew Ridker a écrit un premier roman drôle, rythmé qui interroge nos modes de vie et nos illusions.

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Ici n’est plus ici de Tommy Orange

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« Mais les Autochtones de ce pays, partout aux Amériques, se sont développés sur une terre ancestrale enfouie le verre, le béton, le fer et l’acier, une mémoire ensevelie et irrécupérable. Il n’y a pas de là là : ici n’est plus ici. » C’est le cas à Oakland, dans la baie de San Francisco. De nombreux indiens y vivent, loin de leurs racines et de leur histoire. Et pourtant, la question de la culture autochtone va lier douze personnages aux destinées différentes mais qui vont converger au même endroit : le grand pow-wow organisé à Oakland. Il y a Tony qui souffre d’un syndrome d’alcoolisation fœtale, Dene qui compte faire des interviews d’indiens durant le pow-wow, Opale qui évite de parler à ses petits-enfants de leur histoire indienne, Bill Davies qui nettoie le Coliseum où aura lieu le pow-wow, Edwin Black qui est métisse et est accro à internet. Il y a bien d’autres personnages dont les vies vont s’entremêler et se croiser au Coliseum.

« Ici n’est plus ici » est le premier roman de Tommy Orange, il a été finaliste du Prix Pulitzer et du National Book Award. L’auteur est lui-même issu des tribus cheyenne et arapaho comme la majorité de ses personnages. Il a grandi à Oackland et sa ville est au cœur de son roman. Il souhaitait parler des indiens « urbains » qui vivent dans les quartiers pauvres de la ville.

Ce sont douze personnages que nous suivons et qui créent un roman choral. Chaque chapitre laisse la parole à l’un d’eux. Tommy Orange change également de pronom personnel selon les personnages : 1ère, 2ème ou 3ème personne du singulier. Cela donne un roman très varié, rythmé par des chapitres courts qui s’accélèrent au fur et à mesure que nous approchons du pow-wow. Cette cérémonie est le fil rouge du livre, celui qui relie l’ensemble des personnages. Les destins individuels convergent vers cet événement collectif dans un grand final saisissant.

« Ici n’est plus ici » est une réflexion sur l’identité indienne. Tommy Orange rappelle, dans un prologue et un entracte, la destinée tragique des peuples natifs : le sang versé, les expropriations, la négation de leur culture. Les personnages du roman questionnent leur identité, leur appartenance à cette culture. Il y a un mal être, une réelle difficulté à trouver sa place aux Etats-Unis. Leurs parcours sont extrêmement chaotiques : alcoolisme, violence, dépression, toxicomanie, obésité, chômage. Une grande majorité des indiens vivent aujourd’hui dans des villes, coupés de leurs racines, de la nature, de leurs terres. Leur recherche d’identité n’en est que plus compréhensible.

« Ici n’est plus ici » est un roman magnifique, parfaitement maîtrisé qui interroge l’identité indienne au travers des destins de douze personnages. Un premier roman très convaincant et touchant.

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Le chant des plaines de Kent Haruf

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A Holt, Colorado, la vie s’écoule entre les troupeaux et les plaines immenses. Dans cette petite bourgade rurale, les destins des habitants se croisent et s’entremêlent. Tom Guthrie, professeur au lycée, voit son mariage se déliter sous les yeux de ses deux fils Ike et Bobby. Victoria Roubideaux, 17 ans, se retrouve enceinte d’un amour de vacances. Elle veut garder son enfant et se retrouve à la rue, sa mère n’acceptant pas la situation. Harold et Raymond McPheron, fermiers et célibataires, vivent au rythme de leur troupeau de vaches.

Dans « Le chant des plaines », Kent Haruf nous fait partager le quotidien des habitants de Holt. Rien de spectaculaire ou de fracassant, il nous montre les tracas, les petites choses qui occupent nos vies. Pour nombre d’entre eux, leur situation est difficile. Tom Guthrie ne sait plus comment aider sa femme dépressive. Il est de plus confronté à un élève récalcitrant dont le comportement et les parents vont sérieusement lui compliquer la vie. Victoria Roubideaux se retrouve quant à elle dans une situation extrêmement douloureuse. Comment assumer sa grossesse seule tout en continuant à aller au lycée ? Heureusement, à Holt, vit une âme généreuse et altruiste, Maggie Jones, enseignante au lycée. Elle fait le lien entre les différents personnages, elle semble veiller sur ce petit monde. Et grâce à elle, les situations s’éclaircissent. Les frères McPheron vont découvrir grâce à elle que la vie peut encore leur réserver de belles surprises.

Le mot qui qualifie le mieux le roman de Kent Haruf est humanité. Il brosse ses personnages avec beaucoup d’empathie et une belle acuité psychologique. Et ils sont tous terriblement attachants avec une mention spéciale pour les frères McPheron dont la générosité, parfois maladroite, illumine ce roman. Se dégage de l’écriture de Kent Haruf une douceur, une bienveillance malgré l’âpreté des situations des uns et des autres. La nature est bien entendu très présente, elle impose son rythme aux habitants de Holt et est magnifiée par la plume de l’auteur.

Quel bonheur de se plonger dans l’univers de Kent Haruf dont la plume délicate et tout en retenue décrit à merveille Holt et ses habitants. Ceux-ci nous semblent si familiers à la fin du roman que l’on peine à les quitter.

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Underground railroad de Colson Whitehead

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En Géorgie, Cora, 16 ans, est esclave sur une plantation de coton. Sa grand-mère, Ajarry et sa mère Mabel y ont également été exploitées. Cora a pourtant grandi seule puisque sa mère est la seule esclave a avoir réussi à s’échapper du domaine. La jeune fille a du se forger un caractère fort pour affronter la violence, les mauvais traitements de la plantation. Malgré cela, lorsque Caesar, un esclave nouvellement arrivé, lui propose de fuir, elle commence par refuser. La plantation est divisée en deux, chaque partie étant gouvernée par l’un des frères Randall. Lorsque le moins violent des deux décède, Cora sait que l’enfer dans lequel elle vit, va encore s’aggraver. Elle accepte alors la proposition de Caesar. Les deux esclaves s’échappent au risque de leurs vies. Pour rejoindre les états du Nord, ils vont pouvoir emprunter l’underground railroad.

Le roman de Colson Whitehead a reçu le Prix Pultizer et le National Book Award. Ce qui semble parfaitement normal tant il est ambitieux et abouti. « Underground railroad » est un mélange d’imagination et de longues recherches sur le sort des esclaves avant la guerre de Sécession. L’auteur a matérialisé le réseau d’aide des esclaves en fuite nommé underground railroad. Colson Whitehead en fait un véritable réseau ferré sous-terrain avec des chefs de gare prêts à aider et recueillir les fugitifs au péril de leurs vies. L’idée est brillante et fonctionne parfaitement. L’odyssée de Cora, à travers différents états ,montre le sort réservé aux noirs à cette époque. La Caroline du Sud semble plus tolérante et offre une certaine liberté à Cora et Caesar. Le racisme s’y fait plus insidieux ( vitrines où l’on présente de manière édulcorée le sort des esclaves, stérilisation des femmes noires). La Caroline du Nord bannit totalement les noirs et certaines villes les lynchent et les pendent lors de cérémonies hebdomadaires. Dans les plantations, la violence, les actes odieux sont légion et sont intrinsèques au lieu. Cora découvre que les noirs ne sont pas mieux traités à l’extérieur. Colson Whitehead montre à quel point les Etats-Unis se sont construits dans le sang et la violence. Les indiens ont été massacrés, leurs terres volées, les africains ont été kidnappés et mis en esclavage, vendus comme de vulgaires marchandises.

Les personnages de Colson Whitehead sont très forts. Cora est une jeune fille intelligente, au tempérament bien trempé. Enfant, elle a su résister à certains chefs de la plantation, défendant bec et ongle le minuscule jardin créé par sa grand-mère. Elle ne pardonne pas à sa mère, Mabel, de l’avoir abandonnée. Pourtant, Mabel est devenu un véritable mythe, elle donne de l’espoir aux autres esclaves et fait enrager Ridgeway, le chasseur d’esclaves en fuite. Ce dernier ne peut donc pas laisser Cora dans la nature. L’aventure de Cora et Caesar se transforme rapidement en chasse au goût amer de vengeance. Caesar est un esclave à part. Il travaillait avec sa famille chez une vieille dame qui avait promis de les affranchir. Ce qu’elle ne fit pas avant sa mort. Caesar, qui sait lire, n’a pas l’habitude des tortures de la plantation. Il y a beaucoup d’autres personnages croisés sur le trajet de Cora et tous sont très incarnés.

« Underground railroad » est un roman passionnant, l’évasion de Cora est captivante et nous montre les différents visages de l’Amérique au moment de l’esclavage.

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Sauvage de Jamey Bradbury

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Tracy Petrikoff a 17 ans, elle vit avec son père et son frère en Alaska. Le père est un champion de courses de traîneau. Mais depuis la mort de sa femme, il s’est laissé aller et a transgressé les règles de la célèbre course l’Iditarod. Il est donc exclu pendant plusieurs années. Mais la relève est assurée puisque Tracy est également mordue de courses de traîneau. Mais malheureusement, les fonds manquent pour qu’elle puisse s’inscrire. Un jour où elle part relever ses pièges en forêt, elle se fait attaquer par un homme. Elle réussit à se défendre et blesse l’homme avec son couteau. L’homme s’enfuit mais Tracy trouve son sac à dos. Dans celui-ci, elle découvre des liasses de billets. Assez d’argent pour qu’elle puisse s’inscrire à des courses. Mais Tracy a peur que l’homme, qu’elle a blessé, la retrouve.

« Sauvage » est un roman extrêmement singulier et original. Pour son premier roman, Jamey Bradbury frappe fort et marque durablement l’imaginaire de ses lecteurs. Comme la maison des Petrikoff qui est à la lisière de la forêt, le roman est à la lisière de plusieurs genres littéraires. « Sauvage » est tout à la fois un conte, un thriller, un roman fantastique et d’initiation, il rentre également sans peine dans la catégorie nature writing. Et l’ensemble se marie parfaitement bien. Tracy Petrikoff est la grande sœur de Turtle dans « My absolute darling » mais aussi celle de Nelle et Eva dans « Dans la forêt ». Elle est elle aussi capable de vivre seule dans une forêt qu’elle décrypte parfaitement. « J’ai appris à lire la forêt avant d’apprendre à lire les livres. Je me suis accroupie le dos contre un tronc d’arbre et j’ai appris pourquoi les écureuils descendaient à terre alors qu’ils pouvaient se déplacer de branche en branche. J’ai appris que le tamia creuse l’entrée de son terrier sous une pierre ou un arbre abattu pour qu’aucune motte de terre n’attire l’attention de ses prédateurs naturels. »  Tracy est d’autant plus proche de la nature qu’elle est musher comme son père. Elle est passionnée par les courses de traîneau, les chiens et est prête à beaucoup pour pouvoir participer à la célèbre Iditarod. Et ce qui rend Tracy vraiment particulière, c’est un don dont elle a hérité de sa mère. Mais il est impossible d’en parler pour laisser la surprise aux futurs lecteurs. Jamey Bradbury décrit avec force les expéditions dans la forêt ou les courses de chiens. Son roman prend de l’ampleur au fur et à mesure des chapitres et la tension s’accroît jusqu’aux dernières pages.

« Sauvage » est un premier roman atypique, à la croisée des genres qui nous conte avec force la destinée d’une jeune fille qui possède un don des plus étonnants. Un roman troublant et parfaitement maîtrisé.

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Les animaux de Christian Kiefer

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Au fin fond de l’Idaho, Bill Reed s’occupe d’un refuge pour animaux sauvages blessés : un loup, des ratons laveurs, une chouette, etc… Et surtout un ours, Majer, qui est presque aveugle et avec qui Bill discute régulièrement. Il représente un véritable point d’ancrage pour Bill car il le connaît depuis son enfance. Adulte, il est venu travailler dans ce refuge qui appartenait à son oncle et dont il est devenu propriétaire à la mort de celui-ci. Il s’est bien établi dans la région et va bientôt épouser une vétérinaire, mère d’un jeune garçon. Mais un coup de téléphone va bouleverser ses plans. Au bout du fil se trouve Rick, un ami d’enfance de Bill. Il sort de prison et semble avoir des comptes à régler…

Le récit de Christian Kiefer oscille entre deux époques : 1984 et 1996, douze années qui ont totalement changé la vie des deux amis. Ils viennent tous les deux d’un milieu pauvre, ils ont grandi dans des mobile-homes dans le Nevada. Bill voit sa vie basculer très vite avec la mort de son père puis celle de son frère. Lui et Rick se laissent alors aller à la petite délinquance, des petits cambriolages. Les deux jeunes garçons ne prennent pas la bonne voie dans la vie. Et ce sera Rick qui en paiera les conséquences. Les retrouvailles entre eux seront marquées par l’amertume et la rancœur. Le personnage de Bill est vraiment très intéressant dans ce duo central. Il nous apparaît sous un excellent jour, il sauve des animaux et semble avoir une vie stable. Au fur et à mesure, il se montrera sous un jour plus sombre et beaucoup plus ambigu. C’est son ambivalence qui fait tout le sel de cette histoire.

Le cadre où se déroule le roman est également un point fort. Ce refuge pour animaux estropiés créé une ambiance particulière. Les descriptions des lieux sont très cinématographiques, on visualise parfaitement le site. La fin du roman est marqué par une tempête de neige sur le refuge ce qui renforce l’étrangeté du lieu. Elle donne un petit côté fin du monde qui est particulièrement réussi. Un bon polar est un polar dont l’ambiance est marquante et singulière, c’est bien le cas ici avec le roman de Christian Kiefer.

« Les animaux » est un polar à la construction maîtrisée, au personnage principal ambivalent et à l’atmosphère étrange. Un polar réussi en somme.

 

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Une saison ardente de Richard Ford

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« A l’automne de 1960, alors que j’avais 16 ans et que mon père était momentanément sans emploi, ma mère rencontra un homme du nom de Warren Miller et tomba amoureuse de lui. C’était à Great Falls, Montana, à la grande époque du gisement pétrolifère de Gipsy. » Jerry, le père du narrateur Joe, est renvoyé du golf où il était professeur. Ne trouvant pas d’autre travail et tournant en rond, il décide de s’engager dans les équipes qui combattent les feux de forêt qui sévissent à l’époque. Sa femme, Jeannette, se retrouve seule et elle doit envisager sa vie autrement. Elle commence par trouver du travail en tant que maître-nageuse et c’est là qu’elle croise la route de Warren Miller. Jeannette semble à la dérive aux yeux de Joe et elle s’accroche à cet homme comme à une bouée de sauvetage.

J’ai découvert ce roman après avoir vu la formidable adaptation réalisée par Paul Dano avec Carey Mulligan et Jake Gyllenhaal. Cet automne 1960 sera un moment suspendu dans la vie de cette famille, un moment où tout part à vau-l’eau. La famille vient d’emménager à Great Falls après avoir vécu dans plusieurs villes. Ils ne connaissent donc personne, Joe n’a pas d’amis. Tout se resserre, se concentre sur les trois personnages qui constituent la famille. Joe est le narrateur-observateur de l’histoire de ses parents. Il voit avec une grande perplexité leur couple se déliter devant ses yeux. Le départ de son père, pour s’occuper des feux de forêt, accélère le processus. Les trois personnages de Richard Ford semblent vraiment très seuls, perdus dans cette nouvelle ville et dans leurs sentiments. Et le roman dégage un fort sentiment de mal-être et une grande mélancolie. Joe se rend compte qu’une famille n’est pas un tout indivisible. Il découvre cet automne-là toute la complexité des sentiments, il observe ses parents sans pouvoir comprendre leurs réactions. Il est plongé dans un profond désarroi que retranscrit parfaitement l’écriture de Richard Ford avec une belle économie de moyens.

Ce court roman était le premier roman de Richard Ford que je lisais et je l’ai beaucoup apprécié. Emprunt d’une grande mélancolie, il dépeint le délitement d’un couple, le passage à l’âge adulte avec une grande délicatesse.

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