Une fleur qui ne fleurit pas de Maria Messina

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Franca Gaudelli est la fille unique d’un sous-préfet. Sa mère disparue, elle s’installe chez sa tante près de Florence. Elle s’y lie d’amitié avec Fanny. Les deux jeunes filles aiment les toilettes sophistiquées, arborent des coupes à la garçonne, fument et flirtent avec des jeunes hommes. Elles s’amusent, papillonnent avec légèreté. Les choses vont changer lorsque Stefano Mentesana va entrer dans la vie de Franca. Le jeune sicilien vient régulièrement à Florence pour rendre visite à sa cousine qui est au collège. Franca tombe sous son charme mais Stefano n’apprécie guerre ses manières trop libérées. La jeune femme sera-t-elle prête à changer de vie pour lui ?

« Une fleur qui ne fleurit pas » a été publié en 1923. Maria Messina fait le portrait d’une jeune femme libre, qui mène sa vie comme elle l’entend. Nous sommes bien loin des sœurs de « La maison dans l’impasse » soumises aux désirs et au bon vouloir des hommes. Mais la volonté d’émancipation de Franca et son amie Fanny ne pourra pas durer et elles seront rattrapées par le poids du patriarcat et de la tradition. La frivolité de Franca ne lui sera pas pardonnée. Comme « Severa » et « La maison dans l’impasse », la tonalité du roman est sombre et désespérée. Maria Messina souligne à nouveau l’hypocrisie de la société italienne et la difficulté d’être une femme dans un monde dominé par les hommes. La leçon est bien amère et cruelle pour Franca.

« Une fleur qui ne fleurit pas » montre le tiraillement des jeunes italiennes du début du 20ème siècle entre envie de liberté et poids des traditions. Le destin de Franca n’aura finalement jamais été entre ses mains. La lucidité de Maria Messsina est encore une fois percutante et saisissante.

Traduction Marguerite Pozzoli

Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un de Benjamin Stevenson

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C’est dans une station de ski isolée qu’a lieu la réunion de famille des Cunningham. Celle-ci a pour but d’accueillir Michael à sa sortie de prison. L’ambiance est quelque peu tendue puisqu’il a été condamné suite au témoignage de son frère Ernest dont la présence a été exigée pour cette réunion familiale. Avant que Michael ait eu le temps d’arriver et qu’une tempête de neige se déclenche, le corps d’un homme est retrouvé près de l’hôtel. Les soupçons ne peuvent que se porter sur la famille Cunningham dont chacun des membres a déjà tué quelqu’un.

Le premier roman traduit en français de Benjamin Stevenson est extrêmement réjouissant. Ernest est le narrateur de cette histoire de famille et il écrit des livres sur les méthodes à suivre pour écrire des romans policiers à la manière des écrivains de l’Age d’Or (Agatha Christie, Dorothy L. Sayers, G.K. Chesterton, Ronald Knox). Il applique dans son récit les « Dix commandements pour l’écriture d’un roman policier » que Ronald Knox a établi en 1929. Durant tout le roman, le narrateur s’adresse à son lecteur, il commente l’action, fait des clins d’œil aux écrivains de l’Age d’Or et aux clichés de ce type de roman. « J’ai été réveillé par une série de violents coups à la porte. Évidemment – vous avez déjà lu ce genre de livres. » « Bon. Après tous ces rebondissements, je me dis qu’un petit récapitulatif ne serait pas du luxe. » Le lecteur prend une part active à l’enquête et prend beaucoup de plaisir à ce petit jeu avec le narrateur. Mais le roman de Benjamin Stevenson n’est pas qu’une parodie, l’intrigue est extrêmement bien ficelée et addictive.

Si comme moi, vous appréciez les romans d’Agatha Christie ou de Dorothy L. Sayers et que les révélations finales se déroulent dans une bibliothèque avec tous les protagonistes, procurez-vous ce roman totalement jubilatoire.

Traduction Cindy Colin-Kapen

Ressac de Diglee

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En février 2020, Maureen Wingrove, alias Diglee illustratrice et autrice, part s’isoler dans l’abbaye de Rhuys dans le Morbihan. Elle va passer cinq jours de retraite face à la mer pour se protéger et mettre à distance la bipolarité de son beau-père. Depuis deux ans, il sombre peu à peu dans la maladie et il vient de fracasser sa voiture contre un arbre. Maureen supporte difficilement de voir disparaitre cet homme qu’elle aime tant.

« Ressac » est le récit jour après jour de cet isolement, de cette recherche de solitude pour se retrouver, guérir. Durant son séjour, Maureen fera la rencontre d’autres femmes venues également se ressourcer et auprès desquelles elle trouve du réconfort. Les livres, qu’elles a emportés avec elle, sont également un précieux refuge. La mer, le silence contribuent à son cheminement intérieur et vivifient son esprit et sa créativité.

Les propos de Maureen sont sensibles, d’une grande sincérité. « Est-ce trahir que d’écrire ? Pourquoi cette urgence à raconter ce qui n’est pas encore digéré, ce qui mute, palpite, pourquoi ne pas plutôt créer quelque chose qui soit loin de moi, loin de cette impudique mise à nu ? Quelque chose qui n’engage (n’enrage…) personne ? De l’écriture ou de la main, après tout, qui contrôle qui ? Puis-je réellement décider de ce qui s’écrit ? » Elle nous livre ses émotions, ses doutes tout en restant pudique. On sent la nécessité qu’elle a ressenti à écrire ce texte et c’est sans doute ce qui le rend si vibrant et touchant.

« Ressac » est un texte contemplatif dont se dégage beaucoup de douceur, de poésie et une grande honnêteté.

L’archiviste d’Alexandra Koszelyk

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« La nuit était tombée sur l’Ukraine. » La guerre, à nouveau, ravage le pays et traumatise les habitants des villes bombardées. K habite au milieu des ruines. Elle est archiviste et veille sur sa mère mourante à qui elle tente de cacher le retour des envahisseurs. Sa jumelle Mila est photographe et elle n’a plus donné de nouvelles depuis fort longtemps. Malgré le chaos, K continue à se rendre à la bibliothèque, son refuge, chaque jour. C’est là qu’elle rencontre l’homme au chapeau qui va l’obliger à accomplir une terrible mission. K va devoir modifier toutes les œuvres ayant un caractère patriotique ou présentant l’envahisseur de manière défavorable. Si elle refuse, l’homme au chapeau s’en prendra à sa famille.

« C’était la beauté paradoxale de cette barbarie, elle refleurissait sa mémoire. » « L’archiviste » est une plongée dans les souvenirs de K, les instants partagés avec sa famille dans un pays libre et fier. Mais le roman d’Alexandra Koszelyk est surtout un hommage à la culture et à l’histoire de l’Ukraine. Chaque œuvre falsifiée est l’occasion de nous présenter un artiste, de vivre un moment en sa compagnie car K a de bien étranges pouvoirs. Nous croisons le poète Taras Chevtchenko, Gogol, la poétesse Lessia Oukraïnka, la peintre Maria Primatchenko, Sonia Delaunay. Certains épisodes décisifs de l’histoire ukrainienne sont également évoqués comme l’écriture de l’hymne national, l’Holodomor, Tchernobyl, Maïdan.

Alexandra Koszelyk a écrit un hymne à l’Ukraine, à ce pays dont l’envahisseur veut systématiquement détruire la langue, étouffer la culture pour l’annihiler et l’assimiler. « L’archiviste souligne l’importance de la littérature, de la peinture, de l’art en général pour construire et faire vivre l’âme d’un pays.

A la lisière du fantastique, le roman d’Alexandra Koszelyk défend avec ardeur, avec urgence la culture ukrainienne. Un texte en résistance et qui nous donne de l’espoir.

Le roitelet de Jean-François Beauchemin

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« A ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. » Le narrateur, la soixantaine, décrit ainsi son frère atteint de schizophrénie. Installé paisiblement à la campagne avec sa compagne Livia et ses animaux, il continue inlassablement à essayer de comprendre son frère, à aller le chercher dans le puits sans fond de la maladie qui les éloigne. Leur relation est émaillée de crises de paranoïa, d’inquiétude mais aussi de tendresse infinie et d’instants lumineux. La poésie les rassemble : le narrateur est écrivain, son frère y trouve repos et réconfort.

« Le roitelet » est un roman extraordinairement délicat et poétique. La qualité d’écriture de Jean-François Beauchemin donne envie de souligner chaque phrase du texte. En de courts chapitres, il nous donne à voir, avec justesse et lucidité, la relation unique, profonde et en même temps fragile des deux frères. Malgré la gravité du thème abordé, le roman n’est jamais sombre, la grâce et la lumière l’habitent. Le narrateur vit une vie simple, il s’émerveille de la beauté de la nature, des animaux qui la peuplent. Il semble être arrivé à un moment de sa vie où l’harmonie règne, il ressent du bonheur à être en vie, à être au milieu de la nature avec ses proches et les fantômes du passé. La vie s’est écoulée mais le temps qui reste doit être apprécié, dégusté. « A l’ouest, le soleil glissait lentement sur le versant de la montagne. Je songeais encore une fois que le temps bien sûr m’était compté, mais qu’à tout prendre il m’en restait encore beaucoup. J’avais le sentiment d’entrer dans la dernière partie de ma vie comme on se glisse dans un soir d’été. »

« Le roitelet » est un texte magnifique, bouleversant, sensible, un bijou à l’écriture éblouissante.

La baie de midi de Shirley Hazzard

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Jenny s’installe à Naples dans les années 50. Elle a postulé pour accompagner une mission militaire dans le sud de l’Italie. Depuis l’enfance, la jeune femme n’a pas vraiment eu de point d’attache. Sa mère l’a envoyée au Cap pendant la guerre. Au moment de rejoindre l’Angleterre, son frère est venu s’installer en Afrique de l’Est où elle le rejoint. Ils rentrèrent ensuite dans leur pays natal où Jenny ne fréquente que son frère et sa femme. Un changement s’imposait donc pour ouvrir les horizons de Jenny. « Le vrai mal du pays – cette nostalgie du familier – j’en souffrais peu, car je n’avais jamais acquis, ni reçu, d’objets susceptibles de devenir familiers ; mon existence, depuis l’enfance, n’avait été qu’une longue improvisation dans des milieux sans passé. » Et pourtant, c’est à Naples qu’elle va se sentir le plus chez elle, qu’elle va se construire des souvenirs pour le restant de ses jours. Elle y rencontre Gioconda, une écrivaine, et son amant fantasque Gianni. En leur compagnie, Jenny va mûrir et s’affirmer.

« La baie de midi » de Shirley Hazzard est un roman initiatique. Jenny est une jeune femme qui dépend sans cesse des choix des autres. Elle n’ose jamais imposer ses envies, ses préférences personnelles. Mais côtoyer Gioconda et Gianni, avec leurs blessures, leurs faiblesses, leurs contradictions, va la faire évoluer et va l’aider à s’émanciper. Shirley Hazzard analyse finement, précisément les mouvements de l’âme. Le récit de Jenny est emprunt de nostalgie puisqu’elle raconte son séjour à Naples a posteriori, une fois mariée et installée aux États-Unis.

Son attachement pour la ville et ses environs est très fort. Le cadre de l’histoire est aussi important que les personnages. Shirley Hazzard nous fait parcourir les rues et ruelles de Naples et son « extravagance volcanique », la douceur et la beauté de Capri, le confort et l’aisance de Rome. Jenny est rapidement envoûtée par Naples malgré son immense pauvreté. La guerre a laissé des traces, les ruines sont partout. Mais la ville dégage une vitalité, une énergie ensorcelantes. Shirley Hazzard, qui a elle-même vécu à Naples, nous offre un portrait saisissant de l’Italie d’après guerre.

« La baie de midi » est un roman très psychologique qui demande une certaine dose de concentration pour rentrer dans l’intrigue. Il s’en dégage une douce mélancolie, une lumière diffuse qui s’affirme au fil de la lecture.

Traduction de Claude et Jean Demanuelli

Vivian Maier, à la surface d’un miroir de Paulina Spucches

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J’ai découvert Vivian Maier en 2013  grâce au documentaire de John Maloof et Charlie Siskel. Ses extraordinaires photos, son sens du cadrage et son énigmatique personnalité m’ont tout de suite fascinée. J’avais donc très envie de découvrir la bande dessinée  que lui a consacrée Paulina Spucches. J’ai beaucoup apprécié le procédé narratif choisi par la dessinatrice. Elle prend comme point de départ des photos de Vivian Maier qu’elle transpose en dessin. Elle en imagine ensuite le contexte et ainsi elle évoque des souvenirs dans la vie de la photographe. C’est donc par fragments, par petites touches que se dévoile la vie de Vivian Maier : son métier de nounou, son retour à New York après avoir passé des années en France, son retour à Champsaur, sa manie d’accumuler les journaux, son côté secret et mystérieux, la manière dont ses pellicules ont été découvertes après sa mort. Paulina Spucches met également en valeur la transmission de la photographie : de Jeanne Bertrand à Vivian Maier et de cette dernière à Gwen Ward, une enfant dont elle fut la nounou. L’idée est joliment séduisante, même si elle est en partie fictionnelle.

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Le mélange entre réalité et fiction est très réussi dans cette bande dessinée de Paulina Spucches, comme le sont également ses gouaches et aquarelles aux traits rapides. Les couleurs sont vives, flamboyantes et vibrantes.

Dans « A la surface d’un miroir », Paulina Spucches a choisi de raconter de manière elliptique la vie de la photographe Vivian Maier. Ses choix narratifs, les couleurs vives employées m’ont séduite. J’ai maintenant hâte de découvrir son prochain projet autour des sœurs Brontë.

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L’inconnu de Cleveland de Thibault Raisse

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Le 30 juillet 2002 à Eastlake, banlieue de Cleveland, est retrouvé le corps inanimé de Joseph Chandler. L’homme de 64 ans semble s’être suicidé d’une balle dans la bouche en se regardant dans le miroir de sa salle de bain. Le corps est dans un état de décomposition très avancé, ce qui empêche tous prélèvements ou prise d’empreintes. Joseph Chandler vivait en ermite depuis dix-sept ans dans son appartement de location mais il n’a développé aucun lien avec les autres locataires de la résidence. Plus étrange : aucune empreinte n’est retrouvée dans son logement ou sa voiture. La police découvre qu’une coquette somme d’argent est disponible sur ses comptes en banque. Est alors lancée une recherche d’héritier et c’est ainsi que l’on découvre que l’homme décédé à Eastlake ne s’appelait pas Joseph Chandler. Il a usurpé l’identité d’un enfant mort à l’âge de huit ans dans un accident de voiture avec ses parents en 1945. Qui était donc cet homme et qu’avait-il donc à cacher ?

Thibault Raisse, journaliste d’investigation, nous fait revivre cette enquête qui piétine, tombe dans les cold cases et est finalement rouverte des années après grâce aux progrès scientifiques. Le fait divers est fascinant et le récit est absolument captivant. « L’inconnu de Cleveland » se lit comme un roman policier qui nous tient en haleine de la première à la dernière page. Thibault Raisse a fait un gros travail d’investigation, son texte est extrêmement précis et méticuleux.

Ce qui est également très intéressant dans ce livre, c’est que l’auteur replace le fait divers dans son contexte historique et politique. Il nous raconte la désindustrialisation de Cleveland et son déclin dans les années 60 puis sa renaissance dans les années 90 grâce à l’industrie médicale et à l’arrivée de LeBron James dans les années 2000. Une ville, et surtout la banlieue d’Eastlake, qui permet de vivre totalement hors des radars pendant de longues années sans que personne ne s’intéresse à vous. Il y a une adéquation parfaite entre le lieu de vie de Joseph Chandler et sa volonté de passer inaperçu.

« L’inconnu de Cleveland » se dévore, le solide travail documentaire de Thibault Raisse rend le livre passionnant, haletant et nous permet de découvrir un fait divers incroyable.

Maud Martha de Gwendolyn Brooks

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« Maud Martha » est le premier et unique roman de Gwendolyn Brooks publié en 1953. Elle fut la première femme noire à obtenir le Prix Pulitzer de poésie en 1950. Largement autobiographique, ce roman est constitué de trente quatre chapitres, trente quatre fragments de la vie de Maud de l’âge de sept ans à l’âge adulte. Le texte raconte par ellipses la vie d’une enfant de la classe ouvrière noire de Chicago dans les années 20, 30 et 40. Maud grandit dans une famille soudée, elle envie la beauté de sa sœur, elle devient adulte, se marie, emménage dans un appartement kitchenette, aime les précieuses traditions comme Noël, Halloween et Pâques, elle devient mère à son tour. Au travers de ces chapitres, qui sont chacun une histoire en soi, Gwendolyn Brooks retrace le parcours d’une femme forte malgré les doutes ou les difficultés. Depuis l’enfance, Maud veut montrer aux autres la meilleure version d’elle-même. « Ce qu’elle voulait, c’était offrir au monde une bonne Maud Martha. Telle était l’offrande, la parcelle d’art, qui ne pouvait venir de nulle autre que d’elle-même. » Elle fait face à la pauvreté, comme au racisme (le père Noël qui refuse de prendre dans ses bras une enfant noire, la reconnaissance ressentie par Maud après la visite d’un camarade blanc, elle et son mari qui sont les seuls noirs dans une salle de cinéma) mais elle reste droite.

Il y a beaucoup de lucidité dans ces moments de vie qui sont toujours emprunts de poésie. « Mais ce qu’elle voyait surtout, c’étaient des pissenlits. Des joyaux jaunes pour tous les jours, constellant la robe verte et rapiécée de son jardin. A leur beauté sage, elle préférait leur aspect ordinaire, car elle trouvait que leur banalité reflétait la sienne, et qu’il était rassurant qu’une fleur puisse aussi être une chose quelconque. » Gwendolyn Brooks sublime, magnifie le quotidien par son écriture sensible, sensorielle et poétique. Chaque instant, chaque détail minuscule compte et a de la valeur.

« Maud Martha » est le portrait vivant, évocateur d’une femme noire qui sait apprécier les petits riens de l’existence et l’instant présent. Un roman magnifique, tant sur le fond que sur la forme, touchant et drôle.

Traduction Sabine Huynh

Bilan livresque et cinéma de juin

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La douzième édition du mois anglais vient de se terminer et, sur les onze livres prévus au départ, j’ai pu en lire dix. Il me reste uniquement à relire « Raison et sentiments » de Jane Austen, ce que j’espère faire cet été. Mes lectures furent variées et excellentes dans l’ensemble. Mon grand coup de cœur du mois va « Au retour du soldat » de Rebecca West, un bijou de délicatesse et d’une grande profondeur. Encore un grand merci à ma chère Lou avec qui j’ai toujours plaisir à organiser ce mois anglais et aux nombreux participants.

Et côté cinéma, j’ai eu l’occasion de voir six films dont mon préféré est le suivant :

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1970-72, Madagascar, les militaires français sont toujours là alors que l’île est indépendante depuis 1960. Thomas et sa famille y vivent dans une sorte de paradis illusoire. Les militaires font comme si leur présence allait de soi alors que la révolte gronde. C’est la fin d’une époque que montre Robin Campillo qui s’inspire ici de son enfance. Ce qui est très réussi dans son film, c’est que l’histoire nous est racontée à hauteur d’enfant. Thomas voit et entend tout (dans sa caisse de déménagement dans le jardin, derrière la porte en verre dépoli de la cuisine) même s’il ne comprend pas toujours les situations auxquelles il assiste. Des séquences très amusantes, mettant en scène son héroïne préférée Fantômette, montrent que l’imaginaire du garçon est déjà en marche.

Mais le film n’est pas que le récit de la fin de l’occupation coloniale à Madagascar, c’est également le récit de la fin d’un couple, de l’émancipation de la mère de Thomas. « L’île rouge » est un film vibrant sur le souvenir, sur l’émancipation et la naissance d’un cinéaste.

Et sinon :

  • « Fifi » de Jeanne Aslan et Paul Saintillan : Fifi vit dans une famille pauvre et totalement dysfonctionnelle. Pour s’évader de ce quotidien pesant, elle s’installe dans la maison vide d’une copine partie en vacances avec ses parents. Mais le frère aîné de la copine revient passer l’été à Nancy. Le premier film de Jeanne Aslan et Paul Saintillan est plein de charme et de délicatesse. Rien de spectaculaire dans ce film, seulement des moments partagés entre l’adolescente et le jeune homme indécis dont tous deux se souviendront longtemps. Pour interpréter cette jolie partition, deux jeunes comédiens qui m’ont déjà impressionnée dans d’autres œuvres : Céleste Brunnquell (En thérapie) et Quentin Dolmaire (OVNI(s)).
  • « Le processus de paix » de Ilan Klipper : Marie et Simon ont deux enfants, une vie  bien installée socialement. Elle anime une émission de radio de sexologie féministe pendant que lui enseigne le conflit israélo-palestinien à l’université. Tout devrait aller pour le mieux mais ils ne se supportent plus. Voilà une comédie française réussie aux dialogues vifs, aux situations cocasses et qui ne prend pas ses spectateurs pour des idiots. La qualité du casting est à la hauteur : Camille Chamoux, solaire et volontaire, Damien Bonnard, lunaire et angoissé. Et les seconds rôles sont tous soignés : Ariane Ascaride en mère juive déjantée, Jeanne Balibar totalement libérée, Quentin Dolmaire, jeune stagiaire que rêve de croquer Jeanne Balibar.
  • « Sick of myself » de Kristoffer Borgli : Signe est serveuse dans un café. Son petit ami est un artiste à l’ego démesuré qui ne cesse de tirer la couverture à lui. Mais il n’est pas le plus égotiste des deux. Signe est prête à tout pour connaître son heure de gloire. Elle multiplie les tentatives pour attirer l’attention et trouve enfin ce qui va la rendre célèbre : elle prend des médicaments qui vont la défigurer, ce qu’elle fera passer pour une maladie de peau. Le film de Kristoffer Borgli est tout à fait dans l’esprit de Ruben Östlund : excessif, cruel et surtout critique envers notre époque égocentrique. C’est un véritable jeu de massacre entre Signe et son petit ami, les dialogues sont cinglants. Le couple est le lieu de toutes les bassesses comme le montrait également Ruben Östlund dans « Snow therapy ». C’est décapant comme les scandinaves savent si bien le faire.
  • « Wahou » de Bruno Podalydès : Le dernier opus de Bruno Podalydès est un film à sketches autour de deux agents immobiliers interprétés par Karine Viard et Bruno Podalydès himself. Tout se déroule autour de deux biens : un appartement moderne à louer dans « le triangle d’or de Bougival » et l’autre est une belle maison bourgeoise avec au fond du jardin la ligne de RER. Comme toujours chez le réalisateur, le film est drôle et plein de tendresse pour ses personnages (mention spéciale au couple fantasque joué par Sabine Azéma et Eddy Mitchell). C’est bien écrit, bien interprété, tout cela nous donne une comédie charmante avec une pointe de nostalgie.
  • « Indiana Jones et le cadran de la destinée » de James Mangold : cinquième et dernier volet des aventures de notre archéologue préféré, cet opus revivifie le mythe avec un film rythmé par de nombreux rebondissements, rempli de clins d’œil aux films précédents et une Phoebe Waller-Bridge malicieuse et ironique. Une durée de deux heures aurait sans doute été suffisant mais ne boudons pas les adieux de l’un des personnages les plus sympathiques d’Hollywood.