
« Dans trois semaines, le 30 juin, elle aura trente ans. Trente ans, trois enfants, Isabelle, Claire et Gilles, deux filles et un garçon, sept, cinq et quatre ans, une ferme, une belle ferme, trente trois hectares, une grande maison, vingt sept vaches, un tracteur, un vacher, un commis, une bonne, une voiture, le permis de conduire. Heureusement, elle a le permis de conduire ; sa mère a eu raison d’insister pour qu’elle le passe. Isabelle, Claire, Gilles, les trois prénoms reviennent toujours dans ses listes ; trois enfants, trois prénoms, trente trois hectares, trente ans. Elle s’accroche à ses listes. » Un weekend de juin 1967, elle ressasse son mariage, les enfants, les césariennes qui abîment le corps, les tâches ménagères sans fin, les remarques acides et brutales de son mari qui blessent plus profondément que les coups. Pourquoi n’est-elle pas partie dès la première main levée ?
Mai 1974, il rumine, n’arrive pas à s’endormir. Il pense à ses filles qui réussissent bien à l’école, à son fils trop couvé par sa mère, à sa ferme que ses enfants ne reprendront pas, au nouveau président élu.
Octobre 2021 clôt ce court roman de Marie-Hélène Lafon avec les trois enfants qui reviennent dans la ferme du Cantal de leur enfance.
Grâce à Vleel, je découvre enfin la plume sèche, à l’os de Marie-Hélène Lafon. Pas de fioriture inutile ou de pathos mais des mots justes et précis pour raconter la vie de cette famille sous l’emprise d’un père violent. Tout est suggéré, évoqué et cela n’en donne que plus de force au texte (la fin de la partie consacrée au père fait froid dans le dos). Le roman de Marie-Hélène Lafon, sur ce thème souvent traité récemment, est singulier de part sa concision, son sens de l’ellipse mais surtout parce qu’elle donne la parole au père, à celui qui brutalise et effraie sa famille. Un homme dur, glaçant qui n’exprime aucun regret.
Mon entrée dans l’univers de Marie-Hélène Lafon se révèle fort concluante et je retournerai sans aucun doute dans la vallée de Santoire.










