Peter Ibbetson de George du Maurier

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Du fond de sa cellule, Peter Ibbetson décide d’écrire ce que fut sa vie. Son enfance, dans le 16ème arrondissement de Paris, fut bienheureuse et laissa des souvenirs indélébiles. Par la suite, le malheur frappa la famille de Peter qui fut envoyé en Angleterre chez un oncle inconnu de lui. Loin de son éden de Passy, Peter ne trouve satisfaction nulle part. Après l’école, il s’engage dans la Garde de sa Majesté pour la quitter rapidement et devenir architecte. La vie réelle n’est pas à la hauteur des souhaits de notre héros. « Je tâchais d’écrire, je tâchais de dessiner, je m’efforçais de me créer une vie intérieure, loin de la sordide et vulgaire laideur, et dans laquelle je puisse me réfugier, une oasis bien à moi afin de m’élever un peu, ne serait-ce que spirituellement, au-dessus des contingences dans lesquelles il avait plu au Destin de me plonger. » Ce monde intérieur va se développer de manière surprenante après la rencontre de Peter avec Mary, duchesse de Towers.

George du Maurier (1834-1896), le grand-père de Daphné, nous offre là un très surprenant roman. Entré tardivement en littérature, George du Maurier écrit « Peter Ibbetson » en 1891, il s’agit de son premier roman. Il connut ensuite un succès fracassant avec son deuxième roman « Trilby », au grand désespoir de son ami Henry James (David Lodge en parlait avec beaucoup d’humour dans « L’auteur ! L’auteur ! »).

« Peter Ibbetson » semble contenir plusieurs romans en un seul : roman d’apprentissage, roman d’amour, roman fantastique. Le début du livre est le récit réaliste de l’enfance et du commencement de la vie d’adulte de Peter. Le ton change ensuite pour l’histoire d’amour qui est la plus insolite que j’ai eu l’occasion de lire. Elle est extrêmement romantique, lyrique et le merveilleux la magnifie sans que je puisse vous en dévoiler plus. La vie intérieure l’emporte sur la vie réelle. Finalement, l’intrigue du roman tourne essentiellement autour de l’enfance du héros, il est hanté, habité par ses souvenirs heureux à Paris. Peter cherche toujours à retrouver son paradis perdu.

Malgré quelques longueurs, je vous conseille la lecture de « Peter Ibbetson », roman dont l’intrigue est surprenante et originale. Peter Ibbetson est un personnage attachant et qui vit une histoire hors-norme et merveilleuse.

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Le jardin secret de Maud Begon

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Il y a quelques mois, j’ai enfin découvert « Le jardin secret« , ce grand classique de la littérature anglo-saxonne écrit par Frances Hogdson Burnett. Peu de temps après ma lecture, sortait l’adaptation de Maud Begon en bande-dessinée. Si comme moi, vous avez aimé le roman, vous ne serez pas déçus par cette adaptation très fidèle.

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Maud Begon donne vie avec beaucoup de talent aux personnages si attachants du roman : Mary, Colin et Dickon. Le dessin est très vif, coloré et la dessinatrice donne beaucoup d’expressivité aux personnages.  L’éveil de Mary, son changement physique sont parfaitement rendus.

Le jardin est lui-même magnifié par le dessin de Maud Begon. Les plantes sortent des cases, les entourent, c’est véritablement superbe. J’ai également beaucoup aimé les petits croquis qui ouvrent chaque chapitre.

« Le jardin secret » est une bande-dessinée particulièrement réussie et fidèle au roman de Frances H. Burnett. L’émerveillement de Mary face aux paysages, aux animaux, sa capacité à tisser des liens avec les habitants de Misselthwaite, sa résilience face aux drames qui la frappent, sont parfaitement rendus et font tout le sel de la lecture. Vivement le tome 2 !

Londinium d’Agnès Mathieu-Daudé

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A Londinium, les animaux et les humains cohabitent pacifiquement. La Carta Maxima fixe leurs relations et aucun humain ou prédateur ne peut manger les animaux. Mais depuis quelques temps, l’atmosphère s’assombrit. Des prédicateurs antifaunistes se font entendre. Pire, des prédateurs semblent de nouveau attaquer les animaux les plus faibles. Cela inquiète Arsène, un lapin enquêteur. Pour l’heure, une mission l’accapare : retrouver une jeune loutre dont son ami Johnny, un lapin des Flandres, est tombé amoureux.

« Un lapin sous le dôme » est le premier tome d’une série de cinq dont Arsène sera le héros. L’autrice y joue avec les genres, le roman est à la fois une uchronie et une enquête policière à la Sherlock Holmes. L’intrigue est placée dans une Angleterre des années 30 où le climat devient pesant. Des divisions font surface, des lois discriminent des catégories de population comme les roux. L’apaisement, voulu entre les espèces, semble ne pas pouvoir durer. Comme souvent avec le genre de l’uchronie, de nombreux thèmes résonnent avec notre actualité : l’immigration, les discriminations, notre rapport aux animaux, la montée du populisme.

A travers le personnage d’Arsène, Agnès Mathieu-Daudé rend hommage à la littérature anglaise qu’elle affectionne. Le lapin est un savant mélange entre Arsène Lupin, Sherlock Holmes et Hercule Poirot (même s’il refuse de se faire friser la moustache !). Il m’a également beaucoup fait penser au lapin d’Alice aux pays des merveilles avec sa passion pour sa montre gousset. Il a les qualités et les défauts de ses modèles (il fume du Lucernum qui évoque l’opium, il est d’une maniaquerie infinie pour ce qui concerne son intérieur et ses vêtements). Arsène est un dandy qui voudrait ressembler aux humains. Son rêve est de pouvoir porter des chaussures et que son canotier tienne sur ses oreilles. Arsène est également le moyen d’évoquer la place des animaux dans la littérature. Il lit les fables d’Esope et il questionne l’habitude de la littérature jeunesse à anthropomorphiser les animaux.

« Un lapin sous le dôme » est un roman très riche de part ses références historiques, littéraires et les thèmes abordés. Arsène est un personnage aussi agaçant qu’attachant (comme Hercule Poirot !) et j’ai hâte de le retrouver dans ses prochaines aventures.

Merci à L’école des loisirs pour cette lecture.

Un voisin trop discret de Iain Levison

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Jim est retraité mais il continue à travailler comme chauffeur Uber. L’état du monde le déprime et il n’a que peu d’empathie pour son prochain. Pourtant, quand sa nouvelle voisine viendra lui demander de l’aide, Jim ne va pas hésiter longtemps. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il va se retrouver pris dans un règlement de comptes qui impliquent des militaires des forces spéciales. Et lui qui tenait à rester discret pour laisser dans l’ombre son passé…

Lire Iain Levison est toujours l’assurance de passer un moment réjouissant. Jim est un anti-héros comme l’auteur aime en écrire : lucide sur le monde qui l’entoure, misanthrope, désabusé et immédiatement sympathique ! L’imbroglio dans lequel il va se retrouver nous fait passer de Philadelphie à l’Afghanistan ou Dubaï. Des personnages n’ayant rien en commun vont finir par se croiser et leur rencontre fera des étincelles. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Iain Levison a l’art de trousser des histoires qui nous accrochent dès les premières pages. La lecture est rythmée, fluide. Et le plaisir vient aussi du ton ironique, sarcastique avec lequel l’auteur nous raconte son intrigue. Il en profite pour glisser quelques critiques sur la société américaine, il égratigne avec pertinence la belle image du pays.

« Un voisin trop discret » est encore une fois une réussite signée Iain Levison qui critique l’Amérique avec humour et sans jamais négliger son intrigue ou ses personnages.

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Seule en sa demeure de Cécile Coulon

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Candre Marchère est un beau parti : riche, pieux, une réputation sans tâche, un vaste domaine. Amand Deville le considère comme le mari idéal pour sa fille Aimée. Au 19ème siècle, une jeune femme de 18 ans ne peut refuser une alliance aussi avantageuse, d’autant plus lorsqu’elle est encouragée par un père adoré. Aimée devient donc la femme de Candre et s’installe dans sa demeure nichée au cœur d’une dense forêt. « En voyant la demeure se dresser sur son flanc d’herbe courte, Aimée ne saurait décrire la couleur des murs, ni le nombre de pièces que pouvait abriter pareil lieu. Le château se fondait dans la végétation, comme s’il était né de la forêt, protégé par elle sans qu’elle le dévore, habillé par ses feuilles et ses plantes grimpantes, bourdonnant d’abeilles, et pourtant étincelant et propre comme les costumes et chevaux de Candre. » Dans cette grande demeure, Aimée va côtoyer Henria, la gouvernante, et son étrange fils Angelin. La solitude, les non-dits vont bientôt assombrir les journées de la jeune mariée.

Etonnamment « Seule en sa demeure » est le premier roman de Cécile Coulon que je lisais. L’autrice s’inspirant ici des romans gothiques, je ne pouvais absolument pas passer à côté. Elle respecte d’ailleurs parfaitement les codes du genre et convoque également le souvenir de « Rebecca » de Daphné du Maurier : une maison imposante, une servante unique et très présente, une première femme disparue jeune qui hante l’héroïne. Bien évidemment, Cécile Coulon s’approprie habilement les codes du roman gothique. Elle y insuffle de nouvelles thématiques et tout particulièrement celle du désir. Aimée découvre ce que signifie être mariée, sa sensualité s’éveille au contact de son mari mais pas seulement.

L’écriture de Cécile Coulon est élégante, très travaillée pour coller parfaitement à l’époque et au genre choisis. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire « Seule en sa demeure » mais j’ai un petit bémol. Même si les secrets semblent nombreux au domaine Marchère, même si la forêt est formidablement décrite et contribue à l’atmosphère du roman, j’aurais aimé que celle-ci soit plus sombre, plus inquiétante. La menace, qui s’affirme à la fin du livre, aurait mérité d’être plus appuyée tout au long du roman. La noirceur abyssale dans laquelle nous plongeait Lucie Baratte dans « Le chien noir » m’avait plus convaincue.

« Seule en sa demeure » m’a permis de découvrir enfin la plume de Cécile Coulon, j’ai dévoré son dernier roman et apprécié sa façon de revisiter le roman gothique même si j’aurais voulu que l’ambiance soit plus inquiétante.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette lecture.

La carte postale de Anne Berest

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En janvier 2003, une étrange carte postale parvient au domicile de la famille Berest. Elle n’est pas signée et comporte quatre prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques, les grands-parents, tante et oncle de la mère d’Anne Berest. La carte est rapidement cachée dans un tiroir tant elle inquiète. Vingt ans plus tard, suite à un incident à l’école de sa fille où la question de l’appartenance à la religion juive est posée, Anne décide d’exhumer la carte postale et d’enquêter sur sa provenance.

Avant d’en arriver là, l’autrice nous raconte l’histoire de la famille Rabinovitch grâce au travail de recherche de sa mère. Comme dans de nombreuses familles juives au XXème siècle, leur histoire est celle de l’exil. Celui-ci commence en Russie qu’ils doivent quitter au moment de la Révolution. La famille s’éparpille entre la Palestine, Prague, Paris et Lodz. Dix ans après avoir quitté la Russie, Ephraïm et sa femme Emma s’installent à Paris où ils espèrent une vie meilleure, la naturalisation pour eux et leurs trois enfants : Myriam, la grand-mère d’Anne, Noémie et Jacques. Le chaos de l’histoire va les rattraper et les quatre prénoms sur la carte postale sont ceux des membres de la famille qui périront à Auschwitz en 1942. Seule Myriam échappera à ce funeste destin, pour le restant de ses jours, elle ne prononcera plus ces quatre prénoms, ni le mot juif.

« La carte postale » est le moyen pour Anne Berest de questionner ses origines et sa judéité. Que signifie être juif lorsque l’on n’en connaît ni les rites, ni la culture ? La littérature lui permet de redonner vie aux fantômes de sa famille, aux oubliés et de s’emparer de leur histoire tragique. La dimension pédagogique du livre est également importante. Il faut continuer à transmettre inlassablement et d’autant plus maintenant que les témoins directs des camps de concentration sont en train de disparaitre. Anne Berest rappelle notamment la manière insidieuse avec laquelle le régime de Vichy a petit à petit écarter les juifs de la société française, pour ensuite les rendre totalement invisibles, facilitant ainsi leur déportation.

« La carte postale » comporte une autre dimension, également passionnante, celle de l’enquête pour retrouver l’auteur de la fameuse carte postale. Le récit en est palpitant : Anne Berest passe par l’agence de détectives Deluc, fait appel à un graphologue nommé Jésus, retourne dans le village où vivaient ses arrières-grands-parents. Elle mêle à ce récit des messages envoyés à sa mère, à sa sœur Claire pour leur faire part de ses avancées. Toute cette partie du livre est aussi bouleversante que la première. Des coïncidences troublantes parsèment les découvertes d’Anne, une sorte de transmission invisible semble s’opérer entre les générations. Et le plus incroyable est qu’elle réussit à retrouver l’identité de l’auteur de la carte postale.

Dans « Gabriële », Claire et Anne Berest nous faisait découvrir leur arrière-grand-mère Gabriële Picabia (que l’on retrouve aussi dans ce livre). L’aînée poursuit son exploration de leurs racines dans « La carte postale » avec justesse et sensibilité. Un livre aussi nécessaire que poignant.

Marie-Claire de Marguerite Audoux

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Après la mort de leur mère, Marie-Claire et sa sœur furent abandonnées par leur père et amenées au couvent. Une fois là-bas, les deux sœurs n’eurent plus aucun contact, l’aînée n’ayant que peu d’affection pour sa cadette. Malgré la rudesse de la vie au couvent, Marie-Claire s’adapte, grandit sous le regard bienveillant de sœur Marie-Aimée. L’enfant découvre le plaisir de la lecture, de l’étude. Sœur Marie-Aimée aimerait la voir poursuivre des études et propose qu’elle travaille dans un magasin de modes où M. le curé pourrait venir régulièrement pour l’instruire. Mais la mère supérieure en décide autrement : Marie-Claire sera bergère dans une ferme de Sologne.

Grâce aux éditions Talents Hauts et leur collection « Les plumées », j’ai eu le plaisir de découvrir « Marie-Claire », premier Prix Femina que Marguerite Audoux reçu en 1910. Il a été vendu à 100 000 exemplaires à l’époque et pourtant je n’en avais jamais entendu parler. « Marie-Claire » est un roman autobiographique, l’autrice fut elle-même orpheline, bergère puis couturière. Son manuscrit, qu’elle gardait dans sa machine à coudre, finit par atterrir dans les mains d’Octave Mirbeau qui le fit publier (les éditions Talents Hauts ont d’ailleurs eu l’excellente idée d’ajouter à la fin la belle préface de l’édition de 1910 signée Mirbeau).

Marguerite Audoux nous raconte le destin d’une enfant, puis d’une jeune femme qui subit son destin avec courage et abnégation : elle passe de la demeure familiale au couvent, puis dans la ferme de Sologne où elle sera bergère puis domestique. Le texte est ancré dans le réel, dans la vie quotidienne de Marie-Claire. Et l’autrice sait se mettre à hauteur d’enfants (la jeune fille ne comprend pas certaines choses notamment ce qui se passe entre la sœur Marie-Aimée et le curé), elle ne réinterprète pas les évènements avec ses yeux d’adulte. Le récit de Marie-Claire est emprunt de sincérité et cela transparait dans le style. L’écriture de Marguerite Audoux est d’une grande simplicité, d’une grande économie de moyen et cela la rend très moderne. L’autrice sait également, en peu de mots, décrire ses personnages et leur donner de l’épaisseur. Quoique la vie réserve à Marie-Claire, le texte ne tombe jamais dans le pathos, la sobriété et la pudeur sont toujours de mise.

A la fin de « Marie-Claire », l’héroïne va tenter sa chance à Paris et je lirai avec grand plaisir la suite intitulée « L’atelier de Marie-Claire » également republiée dans la collection « Les plumées ».

Mission divine de Stéphane Durand-Souffland

Étienne et Sylvia parcourent la France en faisant de l’auto-stop depuis vingt ans. Ils vivent grâce à la gentillesse des habitants des villes et villages qu’ils traversent. Ils sont un peu particuliers, Sylvia se fait appeler Sa majesté et Étienne est roi d’Australie, général major supérieur de la légion française en boites à vœux. A ceux qui les croisent, ils expliquent être en mission divine. Leurs élucubrations amusent plus qu’elles n’inquiètent. Et pourtant, leur errance sur les routes départementales va tragiquement se terminer avec l’assassinant d’un petit garçon.

Stéphane Durand-Souffland, journaliste et chroniqueur judiciaire au Figaro, s’est inspiré d’un fait divers de 2008 pour son roman. L’affaire avait fait grand bruit à l’époque et était remontée jusqu’au sommet de l’État. La thématique de son livre est d’ailleurs toujours d’actualité : faut-il juger les malades mentaux ? Un article du code pénal permet de ne pas le faire, les malades sont reconnus irresponsables pénalement et envoyés en asile psychiatrique. Stéphane Durand-Souffland, prend le temps de nous raconter l’histoire d’Étienne et les différents évènements qui ont conduit au drame. Et pourtant, il fut juger au tribunal, l’abolition de son discernement ne fut pas reconnue. Le roman est également intéressant car il dissèque le mécanisme de la justice, la manière dont le pouvoir et l’opinion publique peuvent l’influencer. Ici, est exigée une sanction exemplaire pour le meurtrier du jeune garçon. L’émotion suscitée par la violence de l’acte empêche les parents, l’opinion publique de comprendre que le meurtrier devrait ne pas être jugé et mis en prison. Mais l’auteur pointe bien l’absurdité d’un procès où les propos de l’accusé sont totalement incohérents et délirants.

Outre cette question passionnante de l’irresponsabilité pénale, j’ai beaucoup apprécié la façon dont Stéphane Durand-Souffland  croque en quelques mots les différents personnages de son histoire. Certains le sont avec humour et ironie (on reconnait d’ailleurs sans peine les personnalités publiques qui sont évoquées). Et il épingle également le cirque médiatique autour des faits divers (la visite des deux ministres chez les pauvres parents éplorés est édifiante). La justice ne devrait jamais être un spectacle.

« Mission divine » est un roman très intéressant et parfaitement bien mené sur la question de l’irresponsabilité pénale et le fonctionnement de la justice.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette lecture.

Blizzard de Marie Vingtras

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« Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mes lacets et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. Saleté de lacets. » C’est la main d’un jeune garçon que Bess a lâché dans le blizzard qui sévit en Alaska. Mais que faisait-elle dehors avec l’enfant en pleine tempête ? Benedict, le père du garçon, se pose inlassablement la question. Il sait les dangers encourus dans une nature déchainée et hostile. Mais il n’a pas le choix, il part à la recherche de Bess et de son fils, aidé par Cole, pourtant réfractaire. Freeman, un autre habitant du coin, est trop vieux pour se lancer dans les recherches mais il reste en arrière au cas où Bess réapparaitrait. Benedict sait qu’il doit agir très vite pour espérer revoir son fils vivant.

« Blizzard » est le premier roman de Marie Vingtras et il a fait beaucoup parler de lui en cette rentrée littéraire. Et je me joins aux avis positifs sur ce livre qui m’a totalement embarquée. « Blizzard » est un récit choral qui mêle les témoignages de Bess, Cole, Benedict et Freeman. Ils ne parlent pas uniquement de la disparition de l’enfant qui les réunit. Chacun parle de ce qui l’a amené dans cette zone géographique dépeuplée et inhospitalière. Des blessures, des drames terribles émaillent les récits des différents personnages et expliquent leur volonté d’isolement par rapport au reste du monde. Leurs histoires se développent en parallèle au travers de courts et incisifs chapitres. Elles peuvent sembler sans rapport les unes avec les autres au départ mais les pièces du puzzle finissent par se mettre en place. Et c’est cette construction maîtrisée, qui fait grimper la tension au fil des pages, qui fait de « Blizzard » un grand roman. Il est addictif, intense et a une parenté évidente avec les romans américains. Le paysage, la tempête sont plus qu’un décor et ils sont magnifiquement décrits par Marie Vingtras, l’ambiance du roman noir s’allie au nature writing pour créer une intrigue captivante et singulière.

« Blizzard » est un huis-clos à ciel ouvert où les personnages sont prisonniers des conditions climatiques et doivent également les affronter. Des personnages ambigus et mystérieux, une tension dramatique continue, une construction maîtrisée, voila les ingrédients qui font du premier roman de Marie Vingtras un vrai plaisir de lecture.

Nouveau départ d’Elizabeth Jane Howard

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Juillet 1945, la guerre est terminée et les membres de la famille Cazalet vont peu à peu quitter la demeure de Home Place pour regagner Londres. Chacun tente de retourner à sa vie mais rien ne pourra véritablement être comme avant. Londres porte les stigmates profonds des années de guerre : « L’état de Londres l’horrifiait. Sacs de sable, fenêtres obstruées par des planches, bâtiments sales, peinture écaillée – une impression générale d’épuisement, de sordide. Les gens dans la rue avaient la mine grise, l’allure miséreuse et attendaient, fatigués, en files désordonnées aux arrêts de bus. » La famille Cazalet, comme la capitale anglaise, mettra du temps à se reconstruire et à panser ses plaies.

« Nouveau départ » est déjà le quatrième tome de la saga consacrée à la famille Cazalet à laquelle chaque lecteur s’est terriblement attachée. On retrouve la narration alternée qui ici offre plus de place à des personnages secondaires comme Christopher, le cousin de Louise, qui m’avait tant touché dans « A rude épreuve ». Archie, l’ami de Rupert, prend encore de l’importance et il devient le proche confident de plusieurs membres de la famille.

Bien entendu, nous continuons à suivre l’évolution des trois cousines : Louise, Polly et Clary, qui grandissent dans un monde bien différent de celui de leurs mères. Les femmes ont pris une place importante dans la société durant la guerre et cela a ouvert des possibilités aux trois jeunes femmes. Elles travaillent pour être indépendantes, pour s’épanouir. Le patriarcat n’a bien-sûr pas disparu et les regards, les gestes déplacés des hommes ponctuent leur quotidien. Le monde change, les conservateurs ont perdu les élections, mais certaines choses prendront du temps. La force de cette saga familiale est vraiment la possibilité que nous offre Elizabeth Jane Howard de voir évoluer ses personnages dans le temps et la manière dont elle les inscrit fortement dans le contexte sociétal et historique.

« Nouveau départ » sonne vraiment comme la fin de la série romanesque et pour cause, Elizabeth Jane Howard écrivit « La fin d’une ère », le tome V, dix-huit ans après les autres volumes et l’intrigue se déroulera neuf ans après la fin de « Nouveau départ » rompant ainsi la continuité historique et narrative. Dans ce quatrième tome, chaque personnage semble avoir trouvé sa place ou s’en approche. L’auteure nous donne des nouvelles de nombreux membres de la famille comme si nous n’allions plus les retrouver. J’appréhende donc un peu la lecture du dernier volume et j’espère qu’il ne me paraitra pas superficiel par rapport aux quatre autres.

« Nouveau départ » complète à merveille la fresque romanesque écrite par Elizabeth Jane Howard. L’élégance de son écriture, l’intelligence de sa construction, son sens de l’ellipse m’ont à nouveau permis de me régaler.

Traduction Cécile Arnaud

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