Que le diable m’emporte de Mary MacLane

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« Et donc vous voici en possession de mon Portrait. C’est l’enregistrement de trois mois de Néant. Ces trois mois ressemblent trait pour trait aux trois mois qui les ont précédés, certes, et aux trois mois qui les ont suivis – et à tous les mois qui sont nés et morts avec moi, depuis la nuit des temps. Il n’y a jamais rien de différent ; jamais rien ne se produit. » Mary MacLane, née en 1881 à Winnipeg au Canada, écrit à l’âge de 19 ans son journal du 13 janvier au 13 avril 1901. A partir de quatre ans, elle vit aux États-Unis dans le Minnesota puis dans le Montana. On découvre entre les pages de ce livre, une jeune femme d’une franchise désarmante et d’un orgueil à la hauteur de celle-ci. Elle dit être un génie mais également une voleuse et une menteuse ! Elle n’esquive pas ses défauts, ses défaillances. Elle s’aime autant qu’elle se déteste. Son témoignage est exalté, elle ressent tout avec une intensité peu commune. Elle se distingue du commun des mortels et des jeunes filles de son temps.

D’ailleurs, elle n’a pas d’amie. Elle ne supporte ni sa mère, ni ses frères et sœurs. Mary sait qu’elle ne comptait pas pour son père qui est mort lorsqu’elle avait huit ans. La jeune femme fait de longues promenades dans une nature stérile, désespérément seule. « C’est dur – si dur ! – d’être une femme, seule, totalement isolée, et pleine de désirs… Quel lourd fardeau ! » Mary n’attend pourtant que le bonheur, être aimée par quelqu’un. Et ce quelqu’un sera le Diable ! Pas étonnant que son livre ait choqué à sa sortie tant Mary en appelle au Diable ! Seul ce dernier semble capable à ses yeux de la sortir du morne ennui dans lequel elle est plongée. « Quand la nuit fut tombée, je portai sur mon sable stérile un regard flou, aveugle, désirant seulement, le cœur lourd et triste, l’arrivée du Diable. »

Ce qui frappe également dans son témoignage, c’est la place que prend le corps. Mary MacLane n’hésite pas à parler de son physique (et de son foie !), des pulsions et désirs qui émanent de celui-ci. Elle décrit un corps de jeune femme vibrant, vivant, ce qui était sans aucun doute rare à l’époque de l’écriture de ce journal.

« Que le diable m’emporte » est un journal intime, fiévreux, intense et anticonformiste. Publié en 1902, il remporta un immense succès. Mary MacLane écrivit un second livre, « I, Mary MacLane », fit du cinéma et mourut en 1929 de façon mystérieuse et oubliée de tous.

Traduction Hélène Frappat

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Nickel boys de Colson Whitehead

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Elwood Curtis habite avec sa grand-mère à Tallahassee, Floride. Nous sommes dans les 60’s et les lois Jim Crow régissent le quotidien de cet adolescent afro-américain. Travailleur, sérieux et curieux, Elwood voit sa vie changer quand sa grand-mère lui offre un disque des discours de Martin Luther King. Il est galvanisé par ce qu’il entend et son avenir semble alors plus lumineux. Il l’est d’autant plus qu’Elwood obtient le droit de suivre des cours à l’université. C’est en s’y rendant que sa chance va tourner. Il est arrêté injustement par la police et envoyé à la Nickel Academy, une maison de redressement pour jeunes délinquants.

Avec « Nickel boys », Colson Whitehead entre dans le cercle très fermé des détenteurs de deux prix Pulitzer. Le point de départ de ce roman fut la découverte par l’auteur de la Dozier School for boys en Floride. En 2009, des fouilles ont mis à jour un cimetière non officiel révélant ainsi le supplice enduré par les élèves pendant des décennies. Comme dans « Underground railroad », Colson Whitehead étudie le racisme institutionnalisé et la propension de l’espèce humaine à tomber dans la violence. A Nickel, Elwood va découvrir cette terrible réalité : « La violence est le seul levier qui soit assez puissant pour faire avancer le monde. » Son idéalisme,  son innocence sont mis à mal par les traitements inhumains, les humiliations et la brutalité des employés de la Nickel Academy. Pour y survivre, il faut courber l’échine encore plus qu’à l’extérieur. La seule lueur d’espoir pour Elwood sera l’amitié d’un autre garçon, Turner.

Encore une fois, les propos de Colson Whitehead résonne puissamment avec l’actualité. Entre les pages sourd une colère, une indignation face au sort de ses jeunes garçons. Mais l’auteur a l’intelligence de garder la violence en coulisse, il ne fait pas dans le sensationnel pour choquer son lectorat. Il se concentre sur l’amitié des deux garçons qui crée un îlot d’humanité dans l’horreur du quotidien de l’institution. Inutile de vous dire que Elwood et Turner sont infiniment attachants et que vous ne les oublierez jamais.

Avec sobriété, concision, Colson Whitehead nous livre le récit implacable et cruel de la vie de deux adolescents afro-américains dans une maison de redressement. Encore une fois, l’auteur écrit un livre marquant et indispensable.

Traduction Charles Recoursé

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Marilou est partout de Sarah Elaine Smith

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Greene County, Pennsylvanie, Cindy vit avec sa mère et ses deux frères dans le dénuement. La mère part durant de longues semaines pour travailler. Les trois adolescents sont totalement livrés à eux-mêmes. Cindy s’ennuie, sa vie n’a rien de palpitant et ne s’ouvre sur aucun horizon positif. « Ma vie était un désert. De là où je me tenais, elle brûlait d’une lueur terne et sans merci. » Lorsque Jude Vanderjohn, surnommée Marilou, disparaît, la vie de Cindy bascule. Elle se rapproche de la mère de Jude, Bernadette, et s’installe petit à petit à la place de l’adolescente disparue.

« Marilou est partout » est le premier roman de Sarah Elaine Smith qui est elle-même née et a grandi en Pennsylvanie. Le début du roman nous laisse penser que l’intrigue principale tournera autour de l’enlèvement de Jude et peut-être de l’enquête menée pour la retrouver. En réalité, le roman est celui de Cindy, il s’agit de son témoignage sur les évènements qui ont marqués sa vie. Elle est élevée dans une Pennsylvanie rurale, une campagne profonde avec peu d’ouverture sur le monde et où Jude est l’unique jeune fille de couleur noire. Cindy n’a aucun point de repère, aucun adulte pour la guider ou la valoriser. Elle n’a pas d’amies, se sent quelconque et aimerait disparaître. Et c’est ce qu’elle fait en se glissant dans la peau de Jude. Elle découvre un autre monde, Bernadette lui fait écouter de l’opéra et Cindy découvre la lecture. L’immense solitude de l’adolescente est comblée par les livres comme ce fut le cas pour Sarah Elaine Smith dont les parents travaillaient beaucoup. Le portrait de Cindy est vraiment saisissant et approfondi. Cette gamine, en mal d’attention, n’est jamais jugée. En face d’elle, l’auteure fait vivre une Bernadette instable psychologiquement, au bord de la folie. Ce face-à-face improbable est magnifiquement rendu par l’écriture fluide et vibrante de Sarah Elaine Smith.

« Marilou est partout » est un étrange et étonnant roman d’apprentissage où une adolescente trouve sa voix en s’appropriant la vie d’une autre.

Traduction Héloïse Esquie

Étés anglais de Elizabeth Jane Howard

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« Étés anglais » est le premier tome d’une saga familiale qui en comprend cinq, écrite entre 1990 et 2013 par Elizabeth Jane Howard. Ce volume nous présente deux étés de l’entre-deux-guerres dans la propriété des Cazalets, Home Place, dans Sussex. Trois générations s’y retrouvent : William, dit le Brig et sa femme alias la Duche, attendent l’arrivée de leurs trois fils Hugh, Edward et Rupert accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants, Rachel, leur fille célibataire, vit avec eux. Un bataillon de domestiques les entoure et les accompagne de Londres à Home Place.

Les étés 1937 et 1938 sont légers, insouciants (« The light years » est le titre en vo), les journées des Cazalets s’écoulent entre pique-nique, tennis, baignade, lecture et les différents repas. Mais ce que souligne parfaitement le premier volet de The Cazalet Chroniques, c’est qu’il s’agit d’un moment charnière, d’une époque au bord du basculement. L’ombre de la première guerre mondiale plane sur les Cazalets : Edward et Hugh en sont revenus, ce dernier y a perdu une main et y a gagné de terribles migraines. Il est le seul à pressentir l’arrivée d’une autre guerre mondiale qui va balayer l’ordre établi. La position des femmes souligne également cet entre-deux. La Duche et ses brus vivent  selon les règles de l’époque victorienne, elles sont des épouses à qui incombent la bonne tenue du foyer, l’éducation des enfants. Rachel, en tant que célibataire, se doit de sacrifier sa vie au confort de ses parents. Mais les petites-filles se montrent déjà plus ambitieuses, plus indépendantes comme Louise et Polly qui veulent avoir un véritable métier.

Mais le cœur du roman, ce sont les portraits des différents protagonistes. L’auteure nous offre une fantastique galerie de personnages (les Cazalets et les domestiques) présentés avec empathie, une grande profondeur psychologique et une subtile élégance. Chacun a une véritable épaisseur, chacun prend vie dans les pages de « Étés anglais ». J’ai tout particulièrement apprécié les portraits des enfants qui sont très réussis. Leur fantaisie, leur créativité mais également leur lucidité m’ont séduite. Tout sonne juste dans ce roman. Et sous l’alanguissement et l’harmonie de l’été, couvent les rancœurs, les mensonges, les regrets et bien pire encore.

Le premier tome s’achève au moment des accords de Munich et je suis impatiente de savoir ce que le destin réserve aux Cazalets et de retrouver la plume fluide, vive, précise de Elizabeth Jane Howard.

Traduction Anouk Neuhoff

Summer mélodie de David Nicholls

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Nous sommes à la fin des années 90, Charlie, 16 ans, termine l’année scolaire de manière catastrophique. Il a totalement raté ses examens de fin de scolarité et il ne compte pas poursuivre ses études l’année suivante. Pour combler son été, Charlie travaille dans une station service mais seulement à temps partiel. Le reste du temps, il traîne son mal-être, son ennui dans des balades à vélo sans but. Charlie ne veut pas rester chez lui où son père, récemment divorcé, se noie dans la dépression. La mère est partie vivre avec son nouveau compagnon et la sœur de Charlie. C’est lors d’une de ses balades à vélo qu’il va croiser la route de Fran. Celle-ci répète, avec un groupe de lycéens, « Roméo et Juliette ». Afin de la revoir, Charlie n’a pas d’autre choix que de revenir le lendemain et de participer aux répétitions. Et pourtant, il a le théâtre en horreur…que penseraient ses trois meilleurs copains s’ils le voyaient ?

Je n’avais encore jamais lu David Nicholls et cette première lecture aura été mitigée. « Summer mélodie » (« Sweet sorrow » en vo) commençait pourtant très bien avec la description d’un bal de fin d’études où l’on sent parfaitement le malaise, la gêne des adolescents et la complexité de leurs rapports au sein d’un groupe. Le caractère de Charlie est également bien rendu. C’est un garçon ordinaire, effacé, sans grande personnalité et maladroit. Il vit une période difficile suite à la séparation de ses parents, il envoie tout balader par dépit, par colère. La relation entre Charlie et son père fait partie des points positifs de ce roman. Ce père, passionné de jazz, qui est à la dérive depuis qu’il a du vendre ses magasins de disques, est touchant et existe pleinement dans le roman.

En revanche, les scènes de répétition de « Roméo et Juliette » sont trop nombreuses, trop didactiques pour faire ressentir le passion du théâtre et de sa transmission. De plus, elles ralentissent la narration. Les autres lycéens du groupe de théâtre nous sont présentés au début pour rapidement être délaissés au profit de Fran et Charlie. Et dès que ces deux-là sont en couple, David Nicholls tombe dans la banalité et les platitudes. Ce premier amour estival est loin de nous faire rêver.

Même si David Nicholls réussit parfaitement à retranscrire le désœuvrement d’un adolescent dans une petite cité industrielle, il peine en revanche à rendre flamboyant un premier amour de jeunesse. L’ennui a fini par me gagner et le livre aurait mérité d’être plus court.

Traduction Valérie Bourgeois

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Le dit du mistral de Olivier Mak-Bouchard

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Après un violent orage, M. Sécaillat débarque chez son voisin, le narrateur, et l’entraîne dans son jardin. Les fortes intempéries ont fait s’effondrer le pan d’un mur de pierres. Au milieu des éboulis, M. Sécaillat a découvert des fragments de poteries. Étant donné l’histoire du Lubéron, ceux-ci sont probablement antiques. M. Sécaillat ne veut pas prévenir les autorités pour éviter de voir son champs de cerisiers détruit par les fouilles archéologiques. Notre narrateur lui propose alors la chose suivante : ils vont procéder aux fouilles tous les deux et s’ils trouvent des objets intéressants, ils les déposeront anonymement devant la porte du musée le plus proche. C’est ainsi que débute une aventure qui pourrait bien bouleverser la vie de nos deux apprentis archéologues.

« Le dit du mistral » est le premier roman de Olivier Mak-Bouchard et la balade qu’il nous propose est envoûtante. L’auteur est originaire du Lubéron et il rend un hommage vibrant à sa région. Son roman est fortement ancré dans ce territoire qui est caractérisé par ses paysages, sa langue, son histoire et ses légendes. Olivier Mak-Bouchard entremêle habilement ces différents éléments dans son roman et il nous fait ressentir la réalité des lieux, nous plonge au cœur de la Provence. Le réalisme des descriptions, des paysages s’associe à la magie des légendes, des rêves pour créer une atmosphère unique. Si vous décidez de faire le voyage, vous croiserez Hannibal et ses éléphants, une chèvre d’or, le père Castor, un seigneur cruel, le Maître-Vent ou encore un circaète-télescope. Les fouilles archéologiques de nos deux amis glissent doucement vers la fable intemporelle où la nature tient la place centrale. La Provence est également une terre de littérature. Olivier Mak-Bouchard  place son ode  sous le regard protecteur de Jean Giono, Henri Bosco, Frédéric Mistral et Marcel Pagnol. Chaque chapitre s’ouvre sur une citation mais également des expressions du cru, des extraits d’archives. « Le dit du mistral » est certes le roman d’un territoire mais il est également celui des hommes qui y habitent et ils sont sacrément attachants !

Le premier roman d’Olivier Mak-Bouchard est un voyage captivant dans les terres magiques du Lubéron, un conte généreux, lumineux et original.

L’été des oranges amères de Claire Fuller

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C’est au fond de son lit d’hôpital que Frances se remémore l’été qu’elle passa dans la propriété de Lyntons. Elle avait alors 39 ans, sa mère acariâtre venait de mourir. Frances sauta sur l’opportunité qu’on lui proposait : un riche américain lui demande de faire l’inventaire du jardin de la propriété qu’il venait d’acquérir. Elle découvre, en arrivant dans la propriété, que son commanditaire a également mandaté quelqu’un pour faire l’inventaire de l’immobilier. Peter est accompagné de Cara. Tous les trois vont rapidement passer tout leur temps ensemble. « Tous les trois, nous parlions, buvions, riions. Jamais de ma vie je n’ai autant ri qu’au début du mois d’août de cette année-là. Pour la première fois, je n’étais pas celle qui observait les autres de dos, je faisais partie du groupe. » La relation entre les trois personnages va rapidement devenir complexe, ambiguë et l’orage ne tarde pas à gronder au cœur de Lyntons.

J’avais beaucoup hésité à lire « Un mariage anglais », le précédent roman de Claire Fuller. « L’été des oranges amères » venant de sortir, je me suis laissée tenter cette fois. L’ambiance du roman est séduisante et réussie. L’intrigue se développe dans un quasi huis-clos, les trois personnages sortant peu de la propriété. Nous sommes dans une vieille demeure décatie, vidée de ses meubles. Le jardin, le pont, l’orangerie et autres bâtiments sont mangés par le lierre et les herbes folles. Cela contribue à l’indolence de ces journées d’été mais également à l’hostilité des lieux.

La construction en flash-backs, une atmosphère pesante, nous indiquent qu’un drame va certainement advenir. Mais la tension dramatique, inhérente à ce type de récit, est quasiment inexistante. Claire Fuller ne distille que peu d’indices et peu de révélations pour titiller notre curiosité. Ces dernières arrivent plutôt  vers la fin du roman, peut-être  pour nous réveiller de la torpeur et de l’ennui dans lequel nous avons été plongés.

« L’été des oranges amères » est une petite déception, j’espérais beaucoup de ma découverte de Claire Fuller. L’atmosphère alanguie de cet été dans la campagne anglaise n’aura pas réussi à me sauver de l’ennui qui m’a gagnée pendant la lecture.

Traduction : Mathilde Bach

La brodeuse de Winchester de Tracy Chevalier

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1932, Violet Speedwell a 38 ans, elle est célibataire et travaille comme dactylo pour une compagnie d’assurances à Winchester. Elle s’est installée récemment dans la ville après avoir fui Southampton et sa mère devenue trop acariâtre. La famille a connu plusieurs décès :  l’ainé, George, durant la guerre et le père. Violet a également perdu son fiancé Laurence, lui aussi sur le champ de bataille. L’autre frère, Tom, est revenu sain et sauf et a fondé une famille. Violet aspirait à plus d’indépendance et celle-ci est le but de son déménagement à Winchester. La nouvelle vie de Violet est loin d’être facile, son maigre salaire de dactylo ne lui permet pas de manger à sa faim et elle est logée dans une pension où elle est aussi surveillée qu’elle l’était par sa mère. C’est lors d’une visite à la cathédrale que Violet va faire une rencontre décisive. Elle y découvre le cercle des brodeuses qui confectionnent des agenouilloirs et des coussins pour la cathédrale. Violet fera tout pour entrer à son tour dans le cercle et laisser une trace durable dans la cathédrale.

Tracy Chevalier a décidément l’art de nous plonger dans des époques historiques variées. Cette fois, elle a choisi l’Angleterre de l’entre deux guerres. Une Angleterre et des familles  qui sont profondément meurtries par les nombreux jeunes hommes disparus sur les champs de bataille. Violet fait partie des femmes « excédentaires », victimes collatérales de la guerre et qui sont condamnées à rester sans mari. Dans la société de la petite ville de Winchester, il est difficile d’évoluer en étant une femme célibataire. Tous les gestes, les rencontres sont scrutés et doivent correspondre aux bonnes mœurs. Ces vieilles filles, qui n’ont pas forcément choisi cet état civil, sont vues comme des fardeaux, leurs familles devront un jour ou l’autre pourvoir à leurs besoins. C’est ce que Violet veut éviter à tout prix. Elle prend donc sa destinée en main en venant vivre à Winchester.  Le chemin vers l’émancipation sera long et parfois douloureux pour Violet. Sa participation au cercle de brodeuses va l’aider à s’épanouir et à s’assumer. Elle y croise des femmes déterminées et sûres d’elles comme Miss Louisa Pesel, fondatrice bien réelle du cercle des Brodeuses de Winchester. Ce sont ces rencontres, les amitiés qui en découlent qui vont soutenir Violet vers l’émancipation malgré le regard des autres. Au fil des pages, Violet affirme sa personnalité, ses choix et elle en devient de plus en plus attachante.

« La brodeuse de Winchester » est un roman d’émancipation à la tonalité fortement féministe. La plume fluide de Tracy Chevalier accompagne le désir d’indépendance de Violet Speedwell et nous offre un très beau moment de lecture. Les descriptions de l’art de broder sont absolument splendides et participent à l’atmosphère riche et réussie du livre.

 

Notre château d’Emmanuel Régniez

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« Je m’appelle Octave. Ma sœur s’appelle Véra. Nous vivons ensemble, dans la même maison, que nous appelons : Notre château. Nous ne fréquentons personne, ne parlons à personne et vivons tous les deux, rien  que tous les deux, dans Notre château. » Le quotidien de la sœur et du frère tourne autour de la lecture et la seule sortie de la semaine est dédiée à l’achat de livres. C’est lors d’une de ses sorties qu’Octave aperçoit sa sœur à bord d’un bus de la ligne 39. Véra ne prend jamais le bus, elle déteste le bus. Cette vision inexplicable va faire basculer la vie au château.

« Notre château » est le premier roman d’Emmanuel Régniez et le moins que l’on puisse dire est qu’il est singulier. L’auteur nous plonge dans une atmosphère étrange, gothique qui frôle la folie. Le texte m’a évoqué « Le Horla », Edgar A. Poe mais également « Les autres » le film d’Alejandro Amenabar. L’écriture contribue à créer cette étrangeté, Octave répète les faits comme pour s’assurer de leur véracité, comme pour se rattacher à la réalité. Mais peu à peu, celle-ci semble lui échapper. La frontière entre réalité  et rêve (ou folie) semble s’estomper dans son esprit.

Emmanuel Régniez joue avec les codes du roman gothique. Il compare, par exemple, le château à un cercueil où Octave et Véra vont mourir. A un autre moment, les rideaux sont poisseux de sang. Le fantastique, l’irréel sont ainsi distillés tout au long du roman. La figure du fantôme est également très présente et c’est ce qui m’a fait penser au film d’Amenabar. Les livres favoris des parents disparus sont « Hamlet » et « Wuthering Heigts », deux œuvres où le lecteur croise des fantômes. L’auteur nous parle aussi des fantômes laissés par les bibliothécaires lorsqu’un un livre est emprunté. Un fantôme du passé va également refaire surface à la fin de l’histoire mais là je ne peux vous en dire plus et vous laisse la surprise !

« Notre château » d’Emmanuel Régniez est un premier roman surprenant, obsédant qui vous plonge dans les méandres d’un esprit au bord de la folie.

 

La maison dans l’impasse de Maria Messina

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Nicoletta vit chez sa sœur Antonietta et son mari Don Lucio. Ce dernier est administrateur de biens du baron Rossi. Il prête également de l’argent à des particuliers. C’est ce qu’il fit avec son futur beau-père, mauvais en affaires. En remerciement de son aide, la famille n’eut pas d’hésitation lorsqu’il demanda la main d’Antonietta. Le couple partit avec Nicoletta, la cadette, puisque la jeune épouse ne voulait pas rester seule dans sa nouvelle maison. Nicoletta ne devait rester qu’un mois mais la situation finit par devenir définitive tant son aide est précieuse. Il faut dire qu’elle permet à Don Lucio d’économiser le salaire d’une femme de ménage. Les deux sœurs vivent quasiment en recluse dans la maison et se consacrent entièrement aux enfants du couple et au bien-être de Don Lucio qui règne en maître sur tout sa famille.

Maria Messina (1887-1944) est une écrivaine sicilienne dont l’œuvre tomba dans l’oubli pendant la guerre. Elle fut fort heureusement redécouverte dans les années 80 par Leonardo Sciascia et traduite en français pour Actes Sud. Aujourd’hui, ce sont les éditions Cambourakis qui nous permettent de découvrir ce texte court et touchant.

« La maison dans l’impasse » nous plonge dans la Sicile du début du 20ème siècle, dans une société très fortement patriarcale. Don Lucio est un tyran domestique, un être égoïste qui fait régner la peur dans son foyer. Les deux sœurs ne sortent pas de chez elles, leur quotidien est monotone, réglé par les horaires imposés par les désirs de Don Lucio. C’est une prison consentie, Antonietta et Nicoletta s’interdisent de sortir (elles ne le feront qu’une seule fois dans le roman et leurs tenues démodées leur attireront des moqueries). L’atmosphère de ce quasi huis-clos est étouffante, pesante. La solitude, l’incommunicabilité qui s’installent entre les deux sœurs, vont aigrir les cœurs et les âmes jusqu’au drame.

La condition des femmes dans cette société traditionaliste est évidemment désastreuse. Elles sont totalement soumises aux hommes, à leurs désirs et leurs volontés. Elles ne sont utiles qu’à entretenir le foyer et à faire naître les enfants. A la naissance de son 3ème enfant, Antonietta se fait la réflexion suivante : « Mais comme elle contemplait les poings roses et fermés, elle eut pitié de l’intruse. « Si au moins c’était un garçon, se dit-elle. Son sort serait plus facile. Les femmes sont sont nées pour servir et pour souffrir. Et rien d’autre. » » Les enfants doivent également se plier aux exigences du père, comme Alessio, son fils aîné, l’apprendra dans la douleur.

« La maison dans l’impasse » nous montre, dans une langue magnifique, l’enfermement physique et mental dans lequel se trouvaient les femmes siciliennes des années 1900. Un roman court, mélancolique, percutant et toujours indispensable.