Le consentement de Vanessa Springora

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« Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » 

Le chasseur, c’est GM, comme Vanessa Springora le nomme dans son livre. Elle le rencontre lors d’un dîner chez sa mère, elle a 14 ans et lui 51. Le prédateur voit en elle une proie facile, une adolescente en perdition qu’il pourra conquérir aisément. « Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies. » V. tombe dans le piège tendu, elle est éblouie par cet intellectuel brillant et raffiné, elle n’en revient pas d’être remarquée. Nous sommes dans les années 70-80, il est toujours interdit d’interdire et personne ne s’interpose entre l’adolescente et le pédophile revendiqué qu’est GM. A l’époque, des intellectuels signent des pétitions pour que la majorité sexuelle soit abolie. Cela nous parait aberrant aujourd’hui, les livres où GM parle de ses conquêtes juvéniles, de ses voyages à Manille pour y trouver de la chair fraîche sont publiés sans aucune censure (et sans ce livre, ils le seraient toujours).

« Le consentement » a bien évidemment défrayé la chronique et secoué, à juste titre, le milieu littéraire. Je savais donc à quoi m’attendre en ouvrant le livre de Vanessa Springora. Mais il faut reconnaître qu’elle a su avec beaucoup de lucidité, de recul (et de nombreuses années de psychanalyse) analyser l’attraction qu’elle a pu ressentir pour GM et la fascination qu’il a exercé sur elle pendant très longtemps. La question du consentement est très justement posée, celui de Vanessa Springora ne pouvait pas en être un à 14 ans, celle de la responsabilité de sa mère en découle également. Bien entendu, son livre est aussi la terrible condamnation d’une époque, d’une libération sexuelle qui n’aurait jamais du s’étendre aux enfants.

Sans voyeurisme, avec sobriété, Vanessa Springora relate et dénonce la relation qu’elle a partagée avec GM. J’espère que ce livre l’aura définitivement libérée des griffes de l’ogre.

 

Sugar run de Mesha Maren

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Jodi sort de prison après y être restée 18 ans. Elle fut condamnée à perpétuité lorsqu’elle avait 17 ans. Sa peine vient d’être commuée et elle va pouvoir retourner dans les Appalaches où l’attend la maison de sa grand-mère. C’est cette dernière qui l’a élevée, ses parents ne s’en sortaient pas avec trois enfants. Après la mort de sa grand-mère, Jodi décida de rester dans sa maison qu’elle considère comme son havre de paix. C’est là qu’elle souhaite aller à sa sortie de prison. Elle veut également y emmener Ricky, le frère de son amie Paula avec qui elle avait vécu avant d’être incarcérée. Elle se sent investie d’une mission, celle de retirer Ricky des pattes d’un père brutal. Sur sa route, Jodi croise la route de Miranda. Belle, paumée, elle vient de se séparer de son mari et tente de récupérer la garde de ses trois fils. Rien de plus simple pour Jodi, il suffit d’aller les chercher ! Tout ce petit monde va donc s’installer dans la maison des Appalaches.

Le premier roman de Mesha Maren m’a fait penser au film « Thelma et Louise ». Jodi et Miranda sont toutes les deux en cavale, elles essaient d’oublier leur passé et de se construire un avenir ensemble. Jodi rêve de voir sa famille recomposée s’installer définitivement dans la maison de sa grand-mère. Sa quête de rédemption, de réhabilitation passe par ce retour à la terre, à ses origines. Mais Jodi fait partie de ceux pour qui une seconde chance n’est pas permise. Elle est restée une ado influençable et qui prend de mauvaises décisions. Mesha Maren développe son roman sur deux temporalités : avant et après l’incarcération de Jodi. Et l’on voit bien que celle-ci répète les mêmes schémas, les mêmes erreurs. Il faut dire que sa famille, n’aide pas beaucoup, entre ses parents alcooliques et l’un de ses frères qui fait du trafic de drogue.

Le rêve de Jodi reste totalement inaccessible. Il l’est d’autant plus que le terrain de sa grand-mère ne lui appartient plus. Il risque d’être acheté par une société qui extrait du gaz de schiste. Le paysage magnifique des Appalaches est peu à peu détruit. J’ai regretté que Mesha Maren ajoute cette thématique aux nombreuses autres qu’elle aborde (réhabilitation, homosexualité, drogue, maltraitance d’enfant). Il me semble qu’elle aurait du se concentrer sur l’intrigue principale et son côté roman noir. C’est un premier roman et elle a certainement voulu y mettre beaucoup de thèmes qui lui tenait à cœur.

« Sugar run » est un premier roman sombre dont le personnage central, qui fait partie des oubliés, des laisser-pour-compte de l’Amérique, est extrêmement attachant malgré ses erreurs. Une auteure dont j’attends de découvrir la suite de sa carrière.

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Le discours de Fabrice Caro

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Voilà trente huit jours que Sonia a annoncé à Adrien qu’elle souhaitait faire une pause, le laissant au désespoir et tourmenté de nombreuses interrogations. La situation d’Adrien va s’aggraver lors d’un diner familial chez ses parents avec sa sœur et son fiancé Ludo. Ce dernier demande à Adrien de faire un discours lors de son mariage avec Sophie, cela ferait tellement plaisir à cette dernière. Piégé. Pour couronner le tout, Adrien décide d’envoyer un sms à Sonia à 17h26 qu’elle lit à 17h56. Mais aucune réponse n’arrive. Adrien passe la soirée à s’interroger sur cette absence de réponse, sur ce qu’il pourrait dire dans son discours de mariage pendant, qu’à table, Ludo fait de la vulgarisation scientifique, que son père raconte pour la énième fois les mêmes anecdotes et que sa sœur lui demande s’il aime les poivrons, alors qu’il déteste ça depuis toujours. La soirée d’Adrien s’annonce longue…

Jusqu’à présent, je ne connaissais Fabrice Caro que de nom et il était temps que je fasse sa connaissance. Je vous ai déjà dit à quel point j’aimais l’humour de J. M. Erre, il vient de trouver un concurrent sérieux en la personne de Fabrice Caro. Car il faut le dire d’emblée, « Le discours » est un livre hilarant mais qui n’est pas non plus dénué d’une pointe de mélancolie.

Adrien a 40 ans et on ne peut pas dire qu’il soit d’un battant. A l’école, il était choisi en dernier dans les équipes sportives (moi aussi, ce qui me l’a rendu instantanément sympathique), il cache à ses parents qu’il fume et à sa sœur qu’il n’aime pas les encyclopédies qu’elle lui offre chaque année. « Grâce à toi, Sophie, j’ai été promu passionné d’encyclopédies, on m’a imposé une passion que je n’ai jamais osée démentir, comme je n’ai jamais démentit le moindre malentendu me concernant, tout autant par lâcheté que par paresse. A mon ancien boulot, tout le monde m’a appelé Aurélien pendant deux ans sans que j’ose rectifier. Alors, tu vois, on n’est plus à ça près, Aurélien , passionné d’encyclopédies, ça ou autre chose, qu’importe, la réalité ne vaut pas suffisamment la peine pour que je m’échine à la faire exister. » Adrien voit sa vie sentimentale comme le radeau de la méduse, les filles ne restent jamais. Et ce n’est pas sa mère, qui lui conseille de boire du jus d’orange pour soigner sa dépression, qui va l’aider. Adrien est un loseur, un parfait inadapté à la vie, à ce monde et j’ai éprouvé une infinie tendresse pour lui. Entre ses tentatives de discours, ses interrogations sur les signes que lui envoie l’univers, sur les raisons pour lesquelles Sonia ne peut pas répondre à son sms et sur le fait que sa mère n’a pas fait de gâteau au yaourt, Adrien passe une soirée compliquée alors que nous passons un réjouissant moment littéraire !

Si vous aimez rire, si vous aimez les inadaptés à l’esprit torturé, précipitez-vous sur ce court texte hilarant !

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

 

Le cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe

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Benjamin Trotter a 50 ans, il vient d’enterrer sa mère et a décidé de se rapprocher de son père, Colin, qui vit toujours près de Birmingham. Benjamin a revendu son appartement londonien pour acheter un ancien moulin sur les rives de Severn. Il espère pouvoir y achever le roman qu’il a commencé lorsqu’il était étudiant à Oxford. Lois, sa sœur, travaille comme bibliothécaire dans une ville où ne réside pas son mari. Deux foyers qui sont le résultat d’un terrible traumatisme datant des années 70 et dont Lois ne s’est jamais remise. Sa fille, Sophie, jeune enseignante en histoire de l’art, va rencontrer un moniteur d’auto-école, Ian, après plusieurs déceptions amoureuses. Elle décidera de l’épouser même s’ils n’ont pas grand chose en commun. La famille Trotter est en même mutation comme l’Angleterre.

Quel grand plaisir de retrouver les personnages de « Bienvenue au club » et « Le cercle fermé » ! Dans sa trilogie, Jonathan Coe étudie, analyse avec acuité et ironie l’Angleterre à trois moments : le basculement de l’Etat-providence vers l’élection de Thatcher, les années Blair et le Brexit. « Le cœur de l’Angleterre » débute en avril 2010 et s’achève en septembre 2018. De nombreux évènements sont présents dans le roman et interrogent les origines du Brexit et l’identité anglaise. Les causes sont multiples : les émeutes de 2011, la désindustrialisation du nord du pays ( une scène très émouvante nous montre Benjamin et son père visiter les ruines de l’usine où ce dernier travaillait), des hommes politiques carriéristes et jouant avec la destinée de leurs concitoyens (on voit bien que le référendum n’est qu’un pari pour David Cameron et que Boris Johnson n’a absolument aucune conviction politique, il suit l’air du temps), l’assassinat de Jo Cox. La fracture est bel et bien là, l’immigration est déjà un bouc-émissaire et le discours d’Enoch Powell de 1968n est évoqué à plusieurs reprises (contre l’immigration). Même les JO de Londres et sa cérémonie d’ouverture qui condense toute la culture anglaise, ne réussissent pas à redonner de l’unité au pays (la description de la cérémonie est un des grands moments du roman). Finalement, le Brexit était prévisible et il a suffi d’une idée stupide de David Cameron pour que la fracture du pays soit actée.

Même si le fond politique est essentiel, les personnages ne sont absolument pas secondaires. Nous suivons la famille Trotter depuis les années 70, nous avons vu les membres de la famille grandir, vieillir et ils sont devenus comme des amis que l’on prend plaisir à revoir. Il est tout à fait possible de lire « Le cœur de l’Angleterre » sans avoir lu les deux derniers romans mais il est évident que leurs histoires ont encore plus de profondeur lorsqu’on les connaît déjà. Benjamin reste le cœur du roman, celui autour de qui gravitent les autres personnages (sa famille, ses vieux amis Doug et Philip). « Le cœur de l’Angleterre » parle aussi du passage du temps, des souvenirs et de la mélancolie qui les accompagne. Au fil des pages, c’est le désabusement qui domine, la difficulté toujours forte à construire des relations humaines pérennes. Benjamin revit beaucoup ses souvenirs d’enfance et d’adolescence. La fin amène néanmoins une belle note lumineuse.

« Le cœur de l’Angleterre » est un véritable bonheur de lecture, Jonathan Coe est toujours excellent lorsqu’il analyse, radiographie son pays. Un roman intelligent, grinçant, drôle et terriblement émouvant.

 

Heureuse fin de Isaac Rosa

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Antonio erre dans son appartement presque vide. Lui et sa femme, Angela, se séparent après 13 ans passés ensemble et deux enfants. Pourtant, ils en étaient persuadés, ils allaient vieillir ensemble. Antonio s’interroge : comment en sont-ils arrivés là ? Angela et lui cherchent à comprendre, à trouver le moment où le point de non-retour a été franchi. Ils épluchent leurs souvenirs, leur vie commune, leur rencontre. « (…) je me demande quand tout a foiré, quand tout est devenu irréversible , irrémédiable. Moi aussi, je me demande, murmurais-tu et j’insistais, si nous pouvions remonter le temps, remonter notre vie comme on remonte un fleuve depuis son embouchure, creuser verticalement dans notre passé, en soulevant chaque couche, jusqu’où crois-tu que nous devrions aller, à quel moment étions-nous encore à temps de toute arranger ? »

« Heureuse fin » est l’histoire du délitement de l’amour d’Angela et Antonio, la dissection minutieuse de leur échec. La manière dont Isaac Rosa a choisi de nous raconter cela est la force et l’originalité du roman. Le livre commence par l’épilogue et remonte le cours des treize années de vie commune d’Angela et Antonio pour aboutir au prologue. Les voix des deux protagonistes alternent dans les chapitres. Dans certains, nous n’écoutons qu’Antonio ou qu’Angela, parfois leurs propos se développent en parallèle. Et ce qui est très beau et très réussi, c’est que les deux voix se confondent dans les derniers chapitres, sont à l’unisson et forment un seul et même récit : celui des débuts de leur amour.

Le cœur du livre est bien entendu la fin triste et déchirante d’un amour. Isaac Rosa montre la rancœur, la mesquinerie des reproches que l’on fait à l’autre. Les défauts que l’on trouvait charmant au début se transforment en argument pour justifier la séparation. Tant de non-dits accumulés, tant de frustration amènent la cruauté, la violence des adieux. Isaac Rosa propose également des causes extérieur au divorce d’Angela et Antonio. Celles d’une Espagne en crise, d’une précarité financière qui inéluctablement sépare les amoureux (Antonio produit un graphique qui montre que le déclin de leur compte en banque accompagne celui de leur amour). L’auteur s’interroge également sur l’amour aujourd’hui, l’amour est-il un marché comme les autres ? Est-il victime du capitalisme ? Le propos peut paraitre glaçant et très loin de l’idée romantique que l’on peut se faire de l’amour. Mais le roman ne se nomme pas « Heureuse fin » pour rien. En terminant sur la rencontre d’Angela et Antonio, il nous laisse sur une note lumineuse et sur la conclusion que « L’amour est inénarrable (…) Toute tentative de raconter l’amour est condamnée à l’échec. »

« Heureuse fin » d’Isaac Rosa est l’autopsie d’une histoire d’amour racontée de manière originale : de sa fin à son début en alternant les voix des deux protagonistes. Un roman qui réussit à renouveler le thème de la rupture avec intelligence et lucidité.

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Dans la tête de Sherlock Holmes de Cyril Lieron et Benoît Dahan

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Vendredi 7 novembre 1890, un homme court dans les rues de Londres en chemise de nuit et chaussons. Un agent de police le rattrape et l’emmène chez Sherlock Holmes. L’homme est en effet un collègue du Dr Watson. Le Dr Herbert Fowler est en piteux état : il a une clavicule cassée, sa chemise de nuit est sale et déchirée. Et pourtant, il n’a absolument aucun souvenir de ce qui lui est arrivé. L’unique chose dont il se rappelle, est qu’il a commencé sa soirée au théâtre. Voilà un point de départ pour une nouvelle enquête de Sherlock Holmes.

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« L’affaire du ticket scandaleux » est une enquête totalement inédite inventée de toutes pièces par Cyril Lieron et Benoît Dahan. Mais elle est parfaitement dans l’esprit de celles inventées par Sir Arthur Conan Doyle. Elle est bien construite et bien menée et ce qui intéresse les auteurs, c’est de suivre la pensée de Sherlock Holmes. Nous sommes littéralement plongés dans le cerveau du détective comme nous le montre bien la couverture. La tête de Sherlock nous est présentée en coupe et son cerveau est une succession d’étagères classées par thèmes. Autre manière de présenter le fil de la pensée du détective, un fil rouge se déploie d’indices en indices, de lieux en lieux matérialisant ainsi le raisonnement, les déductions.

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Cette bande-dessinée est vraiment une réussite visuellement. Sa mise en page et son graphisme sont très originaux et inventifs. J’ai déjà mentionné le fil rouge que l’on suit de pages en pages ou la tête en coupe de Holmes. Mais l’on visualise également les trajets dans Londres grâce à des cartes de la ville. Les bulles à l’intérieur des pages changent également de forme pour donner l’impression d’un grand journal ouvert, d’une loupe, d’un théâtre ou d’un faisceau d’indices. Les dessins sont en couleur sépia, ce qui donne à l’ensemble un côté ancien, un côté vieux manuscrit retrouvé. La bande-dessinée n’est pas très longue mais il faut prendre son temps pour la lire, chaque page regorge de détails.

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« Dans la tête de Sherlock Holmes » rend un bel hommage au travail de Sir Arthur Conan Doyle (mais aussi à Peter Cushing puisqu’ici Holmes lui ressemble). Le graphisme de la BD est inventif, l’enquête inédite bien menée. Cette bande-dessinée n’a qu’un seul défaut : il s’agit du tome 1 et il va falloir attendre la suite pour connaître le fin mot de l’histoire !

Et toujours les Forêts de Sandrine Collette

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Corentin n’était pas désiré. Sa mère, Marie, aurait préféré qu’il ne vienne jamais au monde. D’ailleurs, une fois son enfant né, elle fera tout pour s’en débarrasser. Elle le laisse à droite à gauche et finit par l’abandonner aux Forêts, chez son arrière-grand-mère, Augustine. Un territoire qui semble bien hostile et sec au jeune garçon : « Un territoire maléfique, disaient certains qui ne savaient plus pourquoi, mais c’était un réflexe, chaque fois qu’un malheur s’abattait par ici, les vieilles et les vieux se tordaient les mains en hochant la tête : Ce sont les Forêts. » Augustine est bourrue, avare de gestes tendres mais elle s’occupe bien de Corentin et tous deux se prennent d’affection l’un pour l’autre. Le garçon grandit et finit par quitter les Forêts pour suivre des études. Les amis, les fêtes l’éloignent d’Augustine jusqu’à ce qu’une terrible catastrophe le force à retourner aux Forêts.

Je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire Sandrine Collette et je le regrette tant j’ai aimé « Et toujours les Forêts ». L’auteure nous décrit ici un monde post-apocalyptique. Corentin, qui réussit à survivre, découvre un monde dévasté, ravagé par une mystérieuse explosion. Après avoir constaté le désastre, Corentin décide de regagner les Forêts, le seul endroit où il se sent chez lui. Son chemin est jonché de cadavres, peu de survivants croisent sa route. Il découvre un monde gris, sans soleil et surtout totalement silencieux : « Le vide d’hommes, d’animaux, de forêts, de bruit, de mouvement. Disparus, les grands arbres et la route immobile, les voitures, les ronflements des moteurs. Avalés, les hommes, les voix, les rires, les cris. »

Ce qui fait la force du roman de Sandrine Collette, c’est le réalisme de ce qu’elle décrit. Malgré l’augmentation de la température, de la sécheresse, les hommes n’agissent pas et laissent advenir la catastrophe. Les descriptions du monde d’après font froid dans le dos, tout ce qui faisait sa beauté a entièrement disparu. L’homme redevient un loup pour son prochain. Bien-sûr, l’histoire de Corentin évoque « La route » de Cormac McCarthy mais Sandrine Collette développe son intrigue sur des décennies et finalement elle n’est pas dénuée d’une pointe d’espoir. L’écriture sèche, rapide, faite de phrases courtes, transcrit parfaitement l’urgence de la situation et l’urgence de vivre. Le style percutant, saisissant participe à la réussite du roman.

Avec « Et toujours les Forêts », Sandrine Collette nous livre un roman sombre et finalement assez réaliste sur la fin du monde et notre incapacité à le protéger. Un récit marquant et dont le style captive.

Les Zola de Méliane Marcaggi et Alice Chemama

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« Les Zola » est le récit de la vie d’Emile Zola à partir du moment où il rencontre Gabrielle/Alexandrine qui deviendra sa femme. Cela arrive en 1863 alors que Gabrielle (son nom en tant que modèle) pose pour Manet. C’est Paul Cézanne, l’ami d’enfance d’Emile, qui lui présentera la jeune femme qu’il connaît très bien. La Bande-dessinée de Méliane Marcaggi et Alice Chemama met d’ailleurs en lumière la femme d’Emile Zola qui a tant fait pour sa carrière.

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Alexandrine naît en 1839 alors que sa mère n’a que 17 ans et meurt à 27 ans du choléra. Alexandrine a connu la misère, la dureté du travail et lorsqu’elle tombe enceinte, elle doit abandonner son enfant. Après sa rencontre avec Emile Zola, elle dédie sa vie à la réussite de son mari (le mariage mettra d’ailleurs du temps à se concrétiser car Mme Zola mère y mettra son veto, Alexandrine ne venant pas du bon milieu social). Alexandrine travaille pour que Zola puisse se consacrer entièrement à l’écriture ; elle crée les dîners du jeudi pour le faire connaître ; elle reste un soutien infaillible tout au long de sa vie (notamment pendant l’affaire Dreyfuss) et malgré la découverte de la deuxième vie d’Emile avec Jeanne Rozerot. Alexandrine a sacrifié son désir d’enfant pour l’oeuvre de Zola et la découverte des deux enfants qu’il a eu avec Jeanne la rendra folle. Mais le plus admirable, c’est qu’elle va contribuer à l’éducation des enfants et se battra pour qu’ils portent le nom de leur père. « Les Zola » permet de découvrir le destin de cette femme admirable de détermination, de courage et d’abnégation (J’ai également eu le plaisir de voir « Madame Zola » de Annick le Goff au théâtre du Petit Montparnasse avec une formidable Catherine Arditi dans le rôle titre.)

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La bande-dessinée montre également l’entourage culturel de Zola : sa relation tumultueuse avec Cézanne, le travail de Manet que l’on découvre au début de la BD en train de peintre « Le déjeuner sur l’herbe ». La période est riche culturellement et historiquement. Paris est en pleine mutation à cause du baron Haussman, l’affaire Dreyfuss divise la France. Le travail de Méliane Marcaggi et Alice Chemama rend parfaitement compte de ces bouleversements. Les dessins d’Alice Chemama sont d’une grande douceur, d’une grande délicatesse. Certaines vignettes évoquent le travail des impressionnistes (Eugène Boudin notamment pour les scènes de plage). Il y a beaucoup de vivacité dans les dessins, de justesse dans le traitement des personnages.

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« Les Zola » met en lumière les femmes qui accompagnèrent la vie et l’oeuvre d’Emile Zola. Une très belle et élégante bande-dessinée.

Sacrifices de Ellison Cooper

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Lors d’une balade dans le parc national de Shenandoah en Virginie, l’agent du FBI Maxwell Cho fait une découverte macabre grâce à son chien. Dans une grotte du parc, des ossements humains jonchent le sol et datent de plusieurs décennies. Une équipe du FBI arrive rapidement avec à sa tête Sayer Altair, neuroscientifique spécialiste des psychopathes. Les fouilles de la grotte deviennent encore plus glaçantes quand deux corps récents sont découverts. Il semble bien qu’un meurtrier a déposé les corps de ses victimes à cet endroit durant une longue période. L’enquête relie rapidement les corps trouvés dans la grotte à la disparition récente de deux femmes et d’un enfant. La course contre la montre pour les retrouver commence pour Sayer Altair et son équipe.

« Sacrifices » est un polar efficace et haletant du début à la fin. Il s’agit du deuxième volume des enquêtes de Sayer Altair. Je n’ai pas lu le premier, « Rituels », mais dans l’ensemble, cela n’a pas gêné ma compréhension. La lecture de « Sacrifices » m’a surtout donné envie de découvrir « Rituels » !

« Sacrifices » mélange plusieurs fils narratifs : l’enquête principale autour des squelettes de la grotte, l’enquête interne au FBI suite aux événements advenus dans le premier tome, la vie familiale de Sayer et ses recherches sur les psychopathes. L’ensemble fonctionne parfaitement et les différentes histoires s’imbriquent de manière naturelle. Ce qu’il faut souligner c’est la capacité de Ellison Cooper à attiser la curiosité du lecteur et à faire grimper la tension dramatique. Les chapitres sont courts, leurs fins laissent toujours l’intrigue en suspens et nous donnent envie de poursuivre la lecture. « Sacrifices » est un polar addictif que l’on a du mal à refermer. C’est également un roman intéressant grâce à ses personnages atypiques. Ellison Cooper ne tombe pas dans les clichés. L’enquêtrice principale est une femme noire célibataire qui va adopter une jeune femme sauvée lors de sa mission précédente ; elle est assistée par un ancien militaire asiatique et un technicien en fauteuil roulant. Des minorités que l’on ne voit pas assez dans les polars et dont les faiblesses renforcent notre empathie.

« Sacrifices » est un polar qui remplit parfaitement son contrat avec une intrigue et un suspense maîtrisés de bout en bout.

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Sous les eaux noires de Lori Roy

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Lane Fielding revient vivre chez ses parents à Waddell, Floride, à la suite de son divorce. Dès la fin de l’adolescence, elle s’était très vite mariée et était partie vivre à New York. La rapidité de son mariage a tout à voir avec son envie de fuir Waddell. Les Fielding habite une grande demeure historique qui appartenait à leurs ancêtres, propriétaires terriens esclavagistes. Pour compléter ce lourd passé, le père de Lane, Neil, était directeur d’une école de correction où des garçons étaient battus et dont certains sont enterrés à côté de l’école. D’anciens pensionnaires, devenus adultes, ont porté plainte contre Neil. L’atmosphère n’est donc pas au beau fixe lorsque Lane revient avec ses deux filles. Peu de temps après son retour, une jeune étudiante disparaît, ce qui ravive d’anciennes histoires douloureuses.

Le roman de Lori Roy se développe autour de différents narrateurs : Lane, Erma sa mère, Talley sa fille cadette et Daryl, un jeune homme inquiétant qui travaille dans l’une des églises de la ville. Nous découvrons donc l’intrigue selon des prismes variés, ce qui aurait pu rendre le roman rythmé et haletant. Malheureusement, ce n’est pas le cas du tout. L’intrigue principale, l’enquête sur la disparition de l’étudiante, est totalement noyée par deux autres problématiques : qu’est-il arrivé aux garçons de la maison de correction ? Quel événement a marqué l’enfance de Lane ? Ces deux lignes narratives questionnent les secrets de famille, les choix de vie. L’enquête passe au second plan et n’attise donc pas notre curiosité. Le rebondissement final se laisse deviner bien en amont et participe à notre désintérêt. De plus, les personnages sont sans consistance, sans profondeur. Seule Talley, jeune fille intelligente et curieuse, semble réellement exister.

« Sous les eaux noires » est un polar lent qui dilue l’enquête principale dans d’autres problématiques et dont les personnages ne sont pas du tout incarnés. Un roman qui sera certainement très vite oublié.