L’écrivain public de Dan Fesperman

Le 9 février 1942, Woodrow Cain, une jeune flic du sud des États-Unis, débarque à New York pour un nouveau poste. Il arrive au milieu de la fumée et du chaos : le Normandie est en feu et sombre peu à peu dans l’Hudson. Les débuts de Woodrow dans la Big Apple ne seront pas simples : les ennuis qu’il a connu dans le sud, où son coéquipier est mort devant ses yeux, le suivent. Ses nouveaux collègues ont l’intention de lui mener la vie dure d’autant plus qui, est arrivé dans leur commissariat grâce au piston de son beau-père. Bientôt, il est mis sur sa première affaire : un cadavre a été repêché dans l’Hudson près des docks gérés par la mafia. L’individu est inconnu des services et rien ne permet de l’identifier. Mais Cain reçoit la visite au commissariat d’un drôle de personnage : Danziger est un vieil homme mal habillé et mystérieux. Il se dit écrivain public, polyglotte, il aide les migrants à écrire à leurs familles restées en Europe. Danziger est surtout une mine d’information. Il connaît l’identité du cadavre des docks. Il s’agit d’un allemand ayant des accointances avec les factions nazies. Danziger va entraîner Woodrow Cain a Yorkville, le quartier allemand de New York.

« L’écrivain public » est un roman policier tout à fait convainquant et prenant. Son premier atout est son réalisme. Le livre est extrêmement documenté sur le New York des années 40. D’ailleurs Dan Fesperman s’est inspiré de nombreux faits réels comme le naufrage du Normandie ou les liens entretenus par la mafia avec le procureur de New York et la marine. Une association de circonstance qui permettait de surveiller les docks, d’empêcher les entreprises de sabotage. De meme Dan Fesperman utilise les véritables gangsters de l’époque : Lucky Luciano qui reste influant du fond de sa cellule, Meyer Lansky ou Albert Anastasia. Tout ce fond historique rend crédible le roman et l’enquête aux très nombreuses ramifications.

L’autre réussite du roman est le personnage de Danziger. Dan Fesperman a créé là un personnage tout à fait original. Son métier d’écrivain public est parfaitement romanesque. Il garde dans un meuble la grec des correspondances échangées entre ses clients et leurs proches. Ce meuble est pour lui plus précieux que sa propre vie, il renferme la,mémoire  des ses clients, ces lettres sont souvent les dernières traces de vie de leurs correspondants. Mais Danziger n’est pas que ce scrupuleux écrivain public. Au fur et à mesure se dévoile un passe beaucoup plus trouble. Le personnage surprend, à plusieurs facettes et il est très attachant. Son duo avec Woodrow Cain fonctionne parfaitement et on aimerait les retrouver dans un nouveau volume.

« L’écrivain public » est un roman policier réussi qui allie un solide fond historique à un duo de personnages crédibles et attachants.

Merci aux editions du Cherche-midi.

Le destin d’Anna Pavlovna de Alekseï Pisemski

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Dans la petite commune de Boïarchtchina, dans les années 1850, vit Mikhaïlo Egorytch Zador-Manoski et sa jeune épouse Anna Pavlovna. Celle-ci semble dépérir et profondément triste. Manovski reproche à sa femme le peu de dot donné par son père et se montre grossier et brutal avec elle. Souffreteuse, Anna s’enferme sur elle-même. Une rencontre va bouleverser la vie de la jeune femme. Lors d’une fête organisée chez le maréchal de la noblesse, Anna retrouve un jeune homme qu’elle a aimé avant d’épouser son mari : Valerian Aleksandrytch Eltchaninov. Après la mort de sa mère, il a quitté St Pétersbourg pour venir s’occuper de la propriété familiale laissée à l’abandon. Lui aussi était follement amoureux d’Anna. Ses retrouvailles pourraient aider Anna à se sortir des griffes de son mari. Mais le comte Youri Petrovitch Sapega s’intéresse également de très près à Anna Pavlovna et risque bien de contrarier le destin des amoureux.

« Le destin d’Anna Pavlovna » a été écrit en 1847, interdit à la censure et finalement publié en 1858. Il est pour la première fois traduit en français et on peut remercier les ateliers Henry Dougier pour la découverte de ce contemporain de Tourgueniev. Le roman d’Alekseï Pisemski est très mélodramatique, très théâtral avec ses nombreux dialogues et son unité de lieu (le titre originel du roman était « Boïarchtchina » où toute l’intrigue se déroule). L’auteur étudie, à travers le destin d’Anna Pavlovna, la petite société qui réside dans cette bourgade du Nord de la Russie du tsar Alexandre II. Ce sont les propriétaires terriens qui intéressent Pisemski. Ceux dont on compte la fortune en fonction du nombre de serfs qu’ils possèdent. Loin de l’agitation de Moscou ou de St Pétersbourg, les habitants s’ennuient et manquent d’occupation. Ils ne leur restent plus que les commérages pour remplir leurs journées et le marivaudage. Et Anna Pavlovna en sera la première victime et sera au centre des discussions de ses voisins. Pisemski dénonce cette classe sociale oisive, imbue d’elle-même. Anna Pavlovna est un personnage extrêmement romantique, idéaliste et naïf. Elle sera victime de la mesquinerie de sa classe sociale. On comprend mieux à la lecture du roman pourquoi celui-ci fut interdit de publication. Les propos de l’auteur sont mordants avec cette petite noblesse de province.

« Le destin d’Anna Pavlovna » m’a permis de découvrir un auteur russe du XIXème siècle qui, avec une plume acide, dénonce les mœurs d’un petit village de province.

Prochainement, Aphrodite ! et Mon ennemi mortel de Willa Cather

A travers deux courts textes, j’ai découvert Willa Cather (1873-1947), auteure américaine contemporaine de Edith Wharton et Henry James. Et c’est à ces deux auteurs que ces deux textes m’ont fait penser par leurs thématiques.

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Le premier a avoir été publié est « Prochainement, Aphrodite ! » en 1920. Le jeune peintre Don Hedger habite près de Washington Square. Il ne fréquente pas ses voisins et se consacre entièrement à son travail. Sa vie va être bouleversée par l’arrivée d’une nouvelle voisine. Eden Bower, brillante jeune femme, aspire à être cantatrice.

Ce texte met en présence deux jeunes artistes idéalistes au tout début de leur carrière. Leur amour passionné sera mis en balance avec leur art et leur ambition. Ce texte montre également une jeune femme extrêmement libre qui mène sa vie comme l’entend. Son talent et son intelligence lui permettent toutes les audaces.

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« Mon ennemi mortel » a lui été publié en 1926. Ce très beau texte est le récit de la gloire et de la déchéance de Myra Henshawe. Celle-ci a bravé les conventions sociales et a fugué pour épouser son fiancé. Cette action éclatante lui a valu une belle réputation d’audace et de force de caractère. Lorsque la narratrice la rencontre, Myra est au fait de sa gloire. Elégante, choyée, elle provoque l’admiration de son entourage. Dix années après, la narratrice retrouve le couple Henshawe dans un humble meublé d’une petite ville de la Côte Ouest. Après bien des déboires, Myra a tout perdu de sa superbe.

« Mon ennemi mortel » est un récit cruel pour son héroïne. Myra Henshawe est un personnage digne des œuvres de Edith Wharton. La fin de son histoire est pleine d’amertume. L’héroïne est alors pleine de rancœur, de regret sur les choix qu’elle a pu faire dans sa vie. Éternel centre d’attraction, Myra ne peut supporter ce passage de la lumière à l’ombre. C’est un personnage que l’on finit par plaindre malgré son caractère capricieux.

J’ai beaucoup aimé découvrir Willa Cather à travers ces deux textes qui m’ont évoqué deux de mes auteurs favoris : Edith Wharton et Henry James. Il me reste à découvrir la plume de l’auteure dans l’un de ses romans, je suis preneuse de vos conseils !

 

Tamara de Lempicka de Daphné Collignon et Virginie Greiner

La bande-dessinée de Virginie Greiner et Daphné Collignon choisit de nous montrer un moment clef dans le vie de Tamara de Lempicka : l’apogée de sa carrière de peintre alors que son mariage avec Tadeusz Lempicki se défait.

Tamara de Lempicka est l’incarnation des années folles et de l’art déco. D’origines polonaises, Tamara grandit à St Pétersbourg. Elle fait partie de la bonne société russe et fait un bon mariage. La révolution bolchévique l’oblige à quitter la Russie. A Paris, c’est elle et sa peinture qui font vivre sa famille. Elle fréquente les soirées mondaines, les réceptions pour se faire connaître et obtenir des commandes de portraits. Elle devient l’amie de Gide, Cocteau, Gabriele d’Annunzio. Elle devient de plus en plus libre et indépendante ce qui déplaît fortement à son mari.

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La bande-dessinée montre parfaitement l’atmosphère des années folles, les excès, le champagne, la liberté sexuelle et la légèreté de vivre après les terribles heures de la première guerre mondiale. Tamara incarne tout cela, elle est ouvertement bisexuelle, fréquente les cercles saphiques et va dans les cabarets de travestis avec Gide. Mais Tamara est un être complexe et tient également à sauver les apparences auprès de ses domestiques. Elle est chaque matin dans le lit conjugal. Elle tient également à être présente pour sa fille Kizette.

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La bande-dessinée met également en lumière de Tamara de Lempicka qui était une travailleuse acharnée. Son art reflète le désir et pour cela elle cherche le modèle idéal dans tout Paris. Sa peinture néo-cubiste est faite de forts contrastes de lumière, de couleurs vives et saturées, la technique est très lisse, glacée. La bande-dessinée se clôt sur son nu le plus célèbre « La belle Rafaëlla » qui montre l’apogée de sa quête esthétique.

J’ai beaucoup aimé le dessin de Daphné Collignon tout en nuances sépia et dans un style très art déco. Les années folles prennent chair sous son crayon. Les visages en gros plan sont splendides et les personnages très incarnés.

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« Tamara de Lempicka » est une bande-dessinée particulièrement réussie tant au niveau de  son intrigue que de son graphisme. Tamara de Lempicka est l’incarnation des années folles qu’elle a vécu à 200%. La bande-dessinée rend magnifiquement compte de cette époque bouillonnante et de la formidable liberté de cette artiste. Pour compléter la bande-dessinée, un dossier documentaire se trouve à la fin de l’album et présente en détail la vie et l’oeuvre de l’artiste.

Chère Mrs Bird de A.J. Pearce

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A Londres, en 1941, Emmy pense avoir trouvé le travail de ses rêves : le London Evening Chronicle cherche une assistante. Emmy veut apprendre le métier de reporter : « Toujours un calepin , prête à flairer une magouille politicienne, à adresser une question difficile à un membre du gouvernement ou, mieux encore, à sauter dans le dernier avion pour un pays lointain afin de transmettre des informations vitales sur la guerre et la résistance. » Et c’est elle que le London Evening Chronicle choisit d’engager. Malheureusement pour Emmy, le travail n’est pas tout à fait ce qu’elle espérait. Ce n’est pas pour le London Evening Chronicle qu’elle va travailler mais pour Woman’s Friend qui appartient au même propriétaire. Emmy participera au courrier des lectrices dirigé par la terrible Mrs Bird. La jeune femme de 24 ans va rapidement découvrir que Mrs Bird choisit les lettres qu’elle publie dans le magazine, elle ne garde que celles dont la morale est irréprochable. Pourtant, les femmes qui écrivent à Mrs Bird sont perdues, éplorées par la mort d’un proche ou par le manque de nouvelles du front où se trouve l’un des leurs. Emmy veut les aider malgré la rigueur de Mrs Bird et malgré les conseils de sa meilleure amie, Bunty, qui lui demande de ne pas risquer sa carrière.

Le roman de A.J. Pearce est divertissant et plein de charme. A travers le destin d’Emmy, l’auteure aborde la place des femmes durant la seconde guerre mondiale. A l’époque, les journaux comme Woman’s Friend donne des conseils de cuisine, des patrons de couture et l’important c’est d’être mariée et de respecter la morale. Mais la guerre va imposer à la société de changer, les femmes doivent remplacer les hommes partis au front. Les jeunes femmes, comme Emmy et Bunty, cherchent plus d’indépendance et veulent s’épanouir en dehors des liens sacrés du mariage.

Ces deux personnages sont d’ailleurs très attachants. Le roman est également le récit d’une profonde amitié féminine et de la solidarité qui en découle. Un autre point positif du roman est la manière dont A.J. Pearce nous parle de la vie des londoniens durant le Blitz. Les scènes de bombardements sont très réalistes et frappantes. Elles montrent également le courage des habitants qui continuent à vivre une vie normale, à sortir, à danser, à aller au cinéma sous les bombes.

En revanche, l’intrigue est malheureusement un peu convenue notamment pour ce qui concerne l’avenir d’Emmy au magazine Woman’s Friend. Il n’était peut-être pas non plus nécessaire d’ajouter un flirt épistolaire à Emmy. Cette relation n’apporte pas grand chose à l’intrigue et les lettres échangées sont assez insipides. Mais avec ce début de relation, A.J. Pearce amorce probablement la suite puisqu’elle est actuellement en train de l’écrire.

« Chère Mrs Bird » est un roman feel-good qui ne se contente pas d’être drôle et léger et nous montre avec réalisme la vie des londoniens durant la guerre. Un divertissement charmant et sympathique.

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Ces extravagantes sœurs Mitford de Annick Le Floc’hmoan

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La biographie de Annick Le Floc’hmoan sur les sœurs Mitford est absolument captivante. Elle est extrêmement fouillée, détaillée et documentée. Il est vrai que les six sœurs ont beaucoup écrit sur leurs vies, leur famille et ont eu une correspondance abondante.

Les destinées des sœurs Mitford sont intimement liées à l’Histoire, elles grandissent à une époque extrêmement riche en événements avec les deux guerres mondiales, la crise financière, la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, etc… Passionnées, extravagantes, elles réagissent à ces événements de manière jusquauboutiste et souvent à l’opposé les unes des autres. Unity (conçue à Svastika au Canada, ça ne s’invente pas !) s’engage auprès des fascistes et devient une groupie fanatique de Hitler qu’elle rencontre à de nombreuses reprises. Diana épouse Oswald Mosley, le fondateur du parti fasciste anglais. A l’opposé, il y a Jessica qui économise de l’argent pour fuguer en Espagne avec son futur mari pour aider les républicains. Toute sa vie, Jessica reste du côté des plus démunis, de ceux qui subissent des injustices. Sa vie est exemplaire de par son engagement, sa force de conviction. Chacune des six sœurs se veut anticonformiste, originale vis-à-vis de son milieu social. Leurs vies semblent au départ se faire en réaction à l’aristocratie à laquelle elles appartiennent. Mais seule Jessica va jusqu’au bout de son rejet de son milieu. Nancy, très ambiguë et cynique, reste très attachée à son rang et se passionne pour la monarchie française du XVIIIème siècle (elle écrit une biographie de Madame de Pompadour). Diana, malgré le scandale de son divorce avec son premier mari, est très attachée à son image, à sa place dans le monde. Deborah devient, grâce à son mariage, duchesse de Devonshire. Les sœurs Mitford m’ont semblé être la parfaite incarnation de l’aristocratie anglaise dans ses travers (cette classe soutenait au départ Hitler et voulait éviter la guerre) et dans son côté fantasque.

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Et finalement, la biographie des sœurs Mitford est aussi celle de l’agonie de l’aristocratie anglaise : »Le déclin de l’aristocratie britannique a été lent, sans coup d’état ni effusion de sang, effectué avec les seules armes du vote et de la démocratie. Et dans cet après-guerre, l’ère de l’homme ordinaire commence. L' »ère de la médiocrité, diront ceux dont c’est la défaite. Les grandes maisons où s’affairaient des nuées de domestiques ne sont plus qu’un souvenir. Réquisitionnés pour le travail de guerre, les femmes de chambre et les valets ont quitté les manoirs au début du conflit. (…)Leurs fortunes écornées, les nobles vendent leurs châteaux aux nouvelles fortunes, aux champions du commerce et bientôt  aux stars de l’industrie du spectacle. Pour ceux qui, comme les Redesdale (David Mitford, le père, porte le titre de Lord Redesdale), assistent à la fin de leur monde, c’est un crève-cœur. » Cet aspect de la vie des sœurs Mitford est un des points de vue les plus intéressants de la biographie de Annick Le Floc’hmoan. Mais je pourrais en aborder tant d’autres. Nancy pourrait être, à elle seule, le sujet d’un billet tant sa personnalité est complexe et tant elle s’est inspirée de sa vie, de sa famille pour écrire ses romans.

La lecture de « ces extravagantes sœurs Mitford » m’a enthousiasmée. Cette biographie est d’une grande richesse et la famille Mitford est un sujet absolument passionnant. J’en recommande donc la lecture d’autant plus qu’elle se lit comme un roman.

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Police lunaire de Tom Gauld

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Le policier lunaire arpente continuellement les vastes étendues rocailleuses. Son taux de résolution des crimes est de 100%. Et c’est bien normal puisqu’il n’y a aucun crime à résoudre sur la lune. La vie du policier se résume à surveiller des espaces vides, à manger des donuts (même dans l’espace, les policiers gardent leurs bonnes habitudes !) et à dormir ! Le policier voit son immeuble se réduire et ses voisins quitter la lune pour rejoindre la terre.

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« Police lunaire » m’a fait penser à Samuel Beckett, le policier semble remplir une mission parfaitement absurde. Pourquoi avoir un policier alors qu’aucun crime n’est commis ? Pourquoi doit-il rester sur la lune alors que tout le monde part ? La bande-dessinée de Tom Gauld nous surprend par son vide, les dessins sont épurés, presque enfantin et l’intrigue est réduite à son minimum. Cela nous fait bien ressentir la mélancolie, la solitude du policier à qui on livre un robot-psy !

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Tom Gauld nous montre au travers de sa bande-dessinée qu’il ne sert à rien de changer de planète. Sur la lune, l’homme reproduit les mêmes habitudes que sur la terre : les donuts du policier, la vieille dame qui promène son chien, le supermarché. Et les machines sont omniprésentes et remplacent petit à petit les hommes qui repartent sur terre. La solitude du policer n’en est que plus forte, plus prégnante.

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La bande-dessinée de Tom Gauld est surprenante par son vide, par sa mélancolie et nous offre un étonnant voyage sur la lune.

Merci à Anne et Arnaud.

« Police lunaire » fait partie de la sélection BD du prix polars SNCF.

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La peur de Stefan Zweig

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« Elle était parfaitement heureuse au côté d’un mari fortuné et intellectuellement supérieur, avec ses deux enfants, paresseusement installée dans une existence bourgeoise confortable et sans nuages. Mais il est une mollesse de l’atmosphère qui rend aussi sensuelle que les chaleurs lourdes ou les orages, un bonheur bien tempéré plus exaspérant que le malheur, et pour bon nombre de femmes, l’absence de désir est aussi fatale qu’une longue frustration due à l’absence d’espoir. La satiété irrite autant que la faim, et l’absence de danger, cette vie en sécurité, éveillait en elle la curiosité de l’aventure. »  Pour se sentir en vie, Irène Wagner prend un amant, un jeune musicien. Elle se rend régulièrement dans l’appartement du jeune homme. Jusqu’au jour où elle est bousculée par une femme en sortant de l’immeuble de son amant. La femme la reconnaît, l’insulte en pleine rue. Irène s’enfuit, paniquée par cette mauvaise rencontre. Mais la femme connaît son adresse et débute alors un odieux chantage qui met en péril le confort bourgeois d’Irène.

« La peur » a été publiée  pour la première fois en 1920 et elle est rééditée cette année dans une nouvelle traduction. Cette nouvelle de Stefan Zweig est un petit bijou qui montre avec quelle acuité l’auteur austro-hongrois peut décrire les sentiments, les mouvements de l’âme. Toute la nouvelle décrit la psychologie d’Irène. Jeune femme protégée, elle finit par s’ennuyer dans son douillet cocon. Son aventure, le danger réveillent ses sens. Même la première rencontre avec la maîtresse-chanteuse la galvanise au départ. Mais au fur et à mesure du chantage, c’est la peur et l’angoisse qui étreignent le cœur d’Irène. Son mari soupçonne quelque chose, il tente de faire parler Irène qui s’enfonce dans la honte et le silence. Le récit des affres psychologiques d’Irène est parfaitement maîtrisé. Zweig fait monter progressivement la terreur d’Irène qui se trouve totalement prise au piège (surtout ne lisez pas la préface si vous ne connaissez pas la fin de l’histoire, tout y est malheureusement dévoilé).

« La peur » est également le portrait d’une femme au prise avec ses contradictions. Irène se sent à l’étroit dans son couple. Son confort matériel, la tiède affection de son mari ne lui suffisent pas. Elle est prisonnière du rôle que lui assignent les conventions sociales. Elle rêve à plus d’indépendance, de liberté. Mais quand la peur la sait à la gorge, elle s’accroche désespérément à sa vie bourgeoise et craint, autant que le chantage, de voir son monde disparaître. Elle veut à tout prix conserver son image, sa réputation auprès de son mari. « La peur » souligne bien le rôle impossible des femmes dans cette société bourgeoise et leur difficile émancipation.

« La peur » est un texte marquant par sa justesse, par la qualité de son écriture et par la psychologie de son héroïne.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

 

Quatre sœurs – Enid de Malika Ferdjoukh et Cati Baur

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Les cinq sœurs Verdelaine (Enid, Hortense, Bettina, Geneviève et Charlie) vivent seules à la Vill’hervé au bord de la falaise et de la mer. Leurs parents sont morts deux ans auparavant dans un terrible accident de voiture. Charlie, l’aînée, a laissé tomber ses études pour s’occuper de la tribu. Elle essaie de tout gérer mais ce n’est pas simple tous les jours. Entre Enid qui croit entendre ses fantômes, Bettina qui passe deux heures dans la salle de bain et Hortense qui se réfugie continuellement dans les livres et l’écriture de son journal, Charlie a de quoi occuper ses journées ! Heureusement, il y a Geneviève qui s’occupe de faire à manger, de repasser et des bobos de toute la famille. Il y a aussi le doux Basile, l’amoureux de Charlie qui est toujours prêt à donner un coup de main à la famille Verdelaine. Leur quotidien va être chamboulé par l’arrivée de Colombe, la fille d’une collègue de Charlie.

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Honte à moi, je n’ai toujours pas lu les quatre romans de Malika Ferdjoukh consacrés aux sœurs Verdelaine ! Mais pour célébrer la sortie de « Geneviève », le quatrième tome dessiné par Cati Baur, le forum littéraire Whoopsy Daisy nous a proposé une relecture des quatre bande-dessinées. J’ai donc relu avec un très grand plaisir ce premier tome consacré à la plus jeune des sœurs : Enid.

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C’est un personnage tout particulièrement attachant. Enid est intrépide lorsqu’elle se lance à la recherche de sa chauve-souris au fond d’un puits mais reste encore une enfant sensible et fragile qui a perdu ses parents trop tôt. Chaque sœur a un caractère bien trempé et on prend plaisir à apprendre à les connaître dans ce premier volet (sauf Bettina qui est vraiment infect dans ce premier tome !)

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Le dessin de Cati Baur est une merveille. Les pages sont colorées, les quatre sœurs formidablement expressives ; chaque lieu, chaque paysage est incroyablement détaillé. L’ambiance dans la Vill’Hervé est énergique, vivante mais Enid représente l’automne et l’album est parcouru de mélancolie (la mort et l’absence des parents, la tempête, la disparition des animaux sauvages d’Enid, l’histoire tragique de Guillemette Auberjonois) et d’un soupçon de fantastique. Les couleurs, les dessins de Cati Baur rendent aussi parfaitement compte de cette dimension automnale. Mais les quatre sœurs, c’est aussi beaucoup d’humour avec les dialogues piquants et ciselés de Malika Ferdjoukh.

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« Quatre sœurs-1-Enid » est une bande-dessinée indispensable, à découvrir ou à redécouvrir d’urgence. Une bande-dessinée vers laquelle on a envie de retourner pour se blottir auprès des quatre sœurs Verdelaine magnifiquement dessinées par Cati Baur et pour retrouver les mots de Malika Ferdjoukh. Et promis, dès que j’ai relu toutes les bande-dessinées, je m’attaque aux romans !

 

Les nuits blanches de Dostoëvski

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Une nuit claire à  Saint-Pétersbourg, un jeune homme rêveur se promène, salue du regard les endroits qu’il connait. Sur sa route, il croise une jeune femme penchée sur la rambarde d’un canal. Entendant des sanglots, le jeune homme s’arrête, la suit et la sauve des attentions déplacées d’un autre homme. Cet évènement lui permet de faire la connaissance de Nastenka. Pour apprendre à  se connaître mieux, ils se promettent de se revoir la nuit suivante. Un dialogue s’installe, une intimité se crée au fil des mots, des nuits passées ensemble dans les rues de  Saint-Pétersbourg.

« Les nuits blanches » semblent être un doux rêve d’amour. Le jeune narrateur est un rêveur qui n’a jamais rien vécu. C’est un solitaire, un timide qui n’ose pas entrer en contact avec les autres. Pourtant il en rêve, la jeune femme idéale est certainement là, tout près dans les rues de Saint-Pétersbourg. Et voilà qu’il croise Nastenka et elle a le cœur brisé. Elle attend le retour d’un homme qu’elle a aimé il y a un an. La rencontre de ces deux personnages est belle, la romance peut commencer. Mais ce serait oublier que nous sommes chez Dostoïevski. La réalité n’est pas un conte de fées, les illusions ne durent pas. Le court texte est beaucoup plus sombre et ironique qu’il n’y paraît. Le bonheur du jeune narrateur est fugace, il l’entraperçoit subrepticement avant qu’il ne lui soit retiré. Il retourne alors à sa vie terne, morne de petit employé si souvent décrit par Gogol : « Un rayon de soleil apparaissant soudain derrière un gros nuage noir, se cacha-t-il à nouveau derrière un nuage de pluie, assombrissant tout ce qui se trouvait devant mes yeux ; ou vis-je devant moi, si triste et si revêche, la perspective de mon avenir et me découvris-je tel que je suis en ce moment, mais dans quinze ans, vieilli, dans la même chambre, avec la même Matriona, qui, toutes ces années, n’aura pris une once de sagesse ? » La médiocrité du quotidien l’emporte, elle baigne la ville même, comme l’explique le jeune homme à Nastenka : « Dans ces recoins, ma chère Nastenka, semble survivre une toute autre vie, très différente de celle qui bouillonne autour de nous…Et cette vie est un mélange d’on ne sait quoi de purement fantastique, de violemment idéal avec quelque chose d’autre…de morne, de prosaïque, d’ordinaire, pour ne pas dire : invraisemblablement vulgaire. »  Le malaise, la laideur entourent nos deux amoureux, nos deux jeunes rêveurs.

Dans « Les nuits blanches », Dostoïevski se joue des histoires d’amour, il montre que les rêves sont illusoires : c’est l’amertume qui perdure une fois le livre refermé.