L’homme de la montagne de Joyce Maynard

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Rachel, 13 ans, et Patty, 11 ans, passent leurs vacances de l’été 1979 à arpenter la montagne derrière leur maison. Leurs parents sont divorcés et leur mère ne roule pas sur l’or. Elle est également passablement déprimée et laisse ses filles très libres. Mais cet été-là va rester graver dans la mémoire des deux jeunes filles. Une série de crimes va se dérouler dans la montagne. Des jeunes femmes sont assassinées selon le même mode opératoire. L’enquête est confiée au père de Rachel et Patty, l’inspecteur Toricelli. Son charisme, son physique avantageux font de lui le héros de la population a chacun de ses passages télévisés. Malheureusement les semaines et les mois passent sans que l’Étrangleur du crépuscule ne soit arrêté. L’opinion publique se retourne petit à petit contre la police. Rachel et Patty, qui adorent leur père, décident alors de mener leur propre enquête.

Sous ses airs de roman policier, « L’homme de la montagne » est avant tout un roman d’apprentissage. Les faits-divers nous sont racontés par la voix de Rachel devenue adulte. Elle se remémore cet été 1979 où sa vie semblait bouillonner en raison des événements et surtout de l’adolescence. Joyce Maynard rend parfaitement compte des difficultés de cet âge. Rachel a tout à la fois peur de grandir et envie d’être adulte. Ses sentiments ne cessent de changer, de faire le yoyo. Treize ans est un âge charnière, délicat, violent dans ce qu’il impose au corps et à l’esprit. « Les filles de 13 ans sont grandes, petites, grosses et maigres. Ni l’un ni l’autre, ou les deux. Elles ont la peau la plus douce, la plus parfaite, et parfois, en l’espace d’une nuit, leur visage devient une sorte de gâchis. Elles peuvent pleurer à la vue d’un oiseau mort et paraître sans cœur à l’enterrement de leurs grands-parents. Elles sont tendres. Méchantes-Brillantes-Idiotes-Laides-Belles. » Une explosion de sensations contradictoires que Joyce Maynard sait parfaitement décrire.

« L’homme de la montagne » est également le récit de l’amour infini que se portent Rachel et Patty. Livrées à elles-mêmes par une mère dépressive et un père débordé, les deux sœurs sont inséparables et ne comptent que sur elles-mêmes. Elles se comprennent au-delà des mots et se complètent. Et les événements de l’été 1979 ne feront que renforcer le lien qui les unit. Un lien puissant et émouvant qui éclaire les terribles crimes commis dans les pages du livre.

« L’homme de la montagne » est un roman très juste sur les affres de l’adolescence et sur la puissance du lien qui unit deux sœurs.

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Le ver à soie de Robert Galbraith

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Après le succès de l’affaire Lula Landry, Cormoran Strike croule sous les demandes. En général, les clients viennent le voir pour des histoires d’adultères mais cela va lui permettre de renflouer ses caisses. Pourtant, quand Mrs Quine vient lui proposer un travail alors qu’elle n’a pas les moyens de le payer, notre détective n’hésite pas un instant. Sa curiosité est tout de suite éveillée par le récit de Mrs Quine. Celle-ci s’inquiète de la disparition de son mari Owen. Ce dernier n’est pas rentré depuis dix jours. Mrs Quine n’a pas prévenu la police car son mari a déjà quitté son domicile quelques jours pour retrouver une maîtresse. Mais jamais il n’était resté absent aussi longtemps. Owen Quine était écrivain et il venait d’achever un roman où il révélait les secrets de certaines personnes de son entourage. Cormoran va donc commencer à enquêter avec l’aide de Robin, son assistante, dans le milieu de l’édition. Il semble que le dernier livre d’Owen est crée beaucoup d’inimitié à son égard. Cormoran finit d’ailleurs par découvrir son corps sauvagement mutilé dans une maison abandonnée.

Dans « L’appel du coucou », j’avais trouvé que l’intrigue n’était pas assez tendue, elle était notamment beaucoup diluée par les vies privées de Cormoran et Robin. Ce premier tome manquait de suspens à mon goût. Cette fois, J.K. Rowling réussit à établir un bon équilibre entre l’enquête policière et la vie de ses deux personnages. L’intrigue est parfaitement bien ficelée et haletante. Il n’y a aucun temps mort : les questions, les fausses pistes et les rebondissements titillent la curiosité du lecteur tout au long du roman. L’affaire se complexifie au fil des pages, Cormoran débute avec une simple disparition qui débouche sur un meurtre particulièrement horrible et sadique. Les personnages qu’il rencontre sont d’ailleurs tous plus sombres, cachottiers et nauséabonds les uns que les autres.

Et nous avons le plaisir de retrouver les deux personnages centraux de cette série. Cormoran est toujours aussi bourru, aussi massif et intuitif. On en apprend un peu plus sur l’accident qui lui a fait perdre sa jambe. Et il tente toujours d’échapper à l’influence de son ex-petite amie. Robin, quant à elle, est de plus en plus décidée à être elle-même détective. Elle se montre toujours plus volontaire, plus audacieuse. Mais elle doit faire accepter son envie à son fiancé qui aurait préféré qu’elle fasse un métier plus stable et moins chronophage. Le duo fonctionne toujours aussi bien et est toujours aussi complémentaire.

Plus réussi et abouti que « L’appel du coucou », « Le ver à soie » est une lecture vraiment plaisante à l’intrigue palpitante.

tumblr_ov1qkohAsm1tt4f9no10_1280Tom Burke et Holliday Grainger dans « Strike »

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L’histoire de mes dents de Valeria Luiselli

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« Je suis le meilleur commissaire-priseur au monde, mais personne ne le sait parce que je suis un homme du genre discret. Je m’appelle Gustavo Sanchez Sanchez, toutefois les gens m’appellent Grandroute, avec affection je crois. Après deux rhums, je suis capable d’imiter Janis Joplin. Je sais interpréter les devises des fortune cookies chinois. Je peux faire tenir un oeuf droit, comme Christophe Colomb dans l’anecdote fameuse. Je sais compter jusqu’à huit en japonais : ichi, ni, san, shi, go, roku, shichi, hachi. Je sais faire la planche. » Après différents boulots, Gustavo voit sur une affiche dans un restaurant l’annonce suivante : « Apprenez l’art de la vente aux enchères. Succès garanti. Méthode Yushimito ». Il commence à pratiquer son métier en Europe, au Mexique, aux États-Unis. Un jour, il doit vendre les dents de Marilyn Monroe. Et c’est là qu’une idée germe dans l’esprit de Gustavo. Il va se faire arracher toute les dents et les vendre comme étant celles de célébrités.

J’aimais beaucoup le point de départ de ce roman et les premiers chapitres ont parfaitement comblé mon attente avec l’histoire totalement farfelue de Gustavo Sanchez Sanchez. La première vente de dents est très amusante puisque le commissaire-priseur y fait le portrait des anciens propriétaires des dents : Platon, Pétrarque, Rousseau, Virginia Woolf, Luis Borges ou Enrique Vila-Matas. L’intrigue est totalement décalée, fantasque comme savent le faire les écrivains mexicains. Mais plus les chapitres avançaient plus je me sentais perdue. Les histoires sur les lots de vente se multipliaient sans que mon intérêt renaisse. Je comprends le sens du projet de Valeria Luiselli qui est de montrer la puissance de l’imagination, des histoires que l’on raconte ou que l’on se raconte. Le roman parle également de l’importance, de la valeur que l’on donne des objets autour de nous. Le dernier chapitre nous montre tout cela et remet en cause tout ce que nous venons de lire. Mais ce qui éclaire le mieux le projet de l’auteur est la postface où elle explique l’origine de ce travail. Pour ceux qui voudraient tenter l’aventure, n’hésitez pas à commencer par cette explication qui éclaire, sans rien dévoiler, le roman.

« L’histoire de mes dents » est un roman dont l’étonnante idée de départ m’avait séduite. Malheureusement, je n’ai pas réussi à suivre le fil fantaisiste de l’intrigue et mon intérêt s’est peu à peu éteint.

Merci aux éditions de l’Olivier pour cette lecture.

Snjor de Ragnar Jonasson

Ari Thor vient de terminer l’école de police. Il envoie des lettres de motivation dans plusieurs villes et reçoit une réponse positive de la ville la plus au nord de l’Islande : Siglufjördur. Il accepte sans en parler au préalable avec sa petite amie. Celle-ci refuse donc de l’accompagner. Ari Thor se retrouve seul dans cette petite ville où tout le monde connaît tout le monde et où il est intensément scruté. La ville est calme, très calme selon les dires de son nouveau chef Tomas. Pourtant, peu de temps après son arrivée, Ari Thor est confronté à deux évènements des plus inhabituels : un vieil écrivain fait une chute mortelle dans les escaliers d’un théâtre, une femme est retrouvée allongée dans la neige de son jardin à moitié morte. Les deux affaires sont-elles liées ? Comment Ari Thor va-t-il réussir à résoudre les deux enquêtes alors que toute la ville se méfie de lui ?

« Snjor », qui signifie neige , est le premier volet des enquêtes d’Ari Thor. L’enquête nous entraîne sur différentes pistes, mêle le passé et le présent pour nous amener vers une fin inattendue et crédible. Le récit et l’écriture sont extrêmement classiques. Ari Thor est un policier mal dans sa peau, mais moins que la plupart de ces collègues de polars nordiques ! Il traîne néanmoins un passé douloureux qui l’empêche de communiquer véritablement avec les autres. Outre le personnage central, l’ensemble des protagonistes a droit à un portrait détaillé. Cela permet certes de brouiller les pistes mais l’on en apprend parfois plus que ce qui est nécessaire et j’ai fini par me mélanger les pinceaux dans ce fourmillement de détails.

Après avoir lu le deuxième volet de cette série, je constate malheureusement une répétition dans la construction du récit. Intercalé avec le récit de l’enquête, un narrateur non identifié nous raconte des faits violents. Le lecteur ne découvre que vers la fin du roman à quoi se rapportent ces passages. Il faut espérer que l’auteur ne va pas systématiquement utiliser cette forme narrative pour ses romans suivants.

Avec sa facture très classique, « Snjor » ne va certes pas révolutionner les polars nordiques. Mais malgré mes bémols, je dois reconnaître que j’ai lu très rapidement ce roman et que j’avais bien envie d’en découvrir le dénouement.

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Virginia Woolf et Vanessa Bell, une très intime conspiration de Jane Dunn

La biographie de Jane Dunn étudie la complexe et étroite relation entretenue tout au long de leur vie par les sœurs Stephen : Virginia et Vanessa. L’auteur étudie dans un premier temps l’enfance, terreau de leurs émotions et de leur créativité, pour ensuite étudier de grandes thématiques comme maris et sœurs ou l’art contre la vie.

Les deux sœurs ont connu une enfance parfaitement victorienne où les filles restent à la maison pendant que les garçons partent étudier en pension puis à l’université. La mort frappe très tôt les enfants Stephen. Leur mère, Julia, décède le 5 mai 1895, Vanessa a 16 ans et Virginia 13. Stella Duckworth, leur demie-sœur, prend le relais de leur mère mais décède à son tour en 1897. Face aux épreuves et la rigueur de leur éducation, les deux sœurs deviennent inséparables. Leur relation se noue autour de cet amour fusionnel mais également autour d’une concurrence, d’une jalousie. « Les souvenirs que conservait Vanessa de leurs premières années exprimaient de manière à la fois explicite et allusive une concurrence profondément enracinée entre elle et Virginia et le sentiment de comparaisons habituellement défavorables avec sa cadette. Les deux petites filles avaient dès le départ décidé de leur destin. Virginia serait écrivain, Vanessa peintre : « C’était un arrangement heureux, car il signifiait que nous allions chacune notre chemin et qu’une source de jalousie au moins disparaissait. » Cette distribution tacite des rôles devait se perpétuer à l’âge adulte et impliquer la plupart des aspects de leur vie, car aussi longtemps que chaque sœur limitait ses talents et ses intérêts à l’arène qu’elle s’était choisie, les vieilles jalousies s’atténuaient, laissant libre cours à leur affection et à leur admiration mutuelles. »

A la mort de leur père, Leslie, les enfants Stephen décident de prendre leur indépendance et s’installe dans le quartier de Bloomsbury où les amis de Cambridge de Thoby (Leonard Woolf, Lytton Strachey, Clive Bell, Roger Fry, Maynard Keynes,…) se joignent à la famille pour des discussions intellectuelles et artistiques. Les deux sœurs peuvent enfin exprimer leur talent respectif. Elles sont brillantes et passionnées. C’est grâce à l’impulsion de Vanessa que la famille s’installe à Bloomsbury, c’est elle qui coupe le cordon avec les autres membres de la famille Stephen. « Ce changement radical et libérateur initié par Vanessa et mené à terme avec fermeté, sens pratique et lucidité caractéristiques, fut un exemple parfait de l’efficacité et de la justesse de son instinct. Elle était parfaitement consciente des « fortes pressions » exercées par la famille et les vieux amis pour la dissuader de quitter la sécurité et la « respectabilité » de Kensington ou de Mayfair au profit des environs distants et décidément moins convenables de Bloomsbury. Ce genre de pression et d’interférence contribua précisément à pousser Vanessa au-delà des limites de commodité pour les visiteurs et fit entrer l’euphonique « Bloomsbury » dans le langage universel. »  C’est également Vanessa qui, en se mariant, rompit le pacte de coalition contre le monde qu’elle avait établi avec Virginia. On retrouve à l’âge adulte la même idée de séparation des compétences, des territoires pour limiter les jalousies : à Vanessa le mariage, la maternité et la sensualité (la vie sentimentale de Vanessa ne se limita pas à son mari, Roger Fry fut son mant et le fascinant Duncan Grant également), à Virginia l’esprit, l’intelligence et la réussite artistique. Cette dernière se mariera plus tard avec Leonard Woolf et ils n’auront pas d’enfants, ils se consacreront à la littérature et à leur maison d’édition, la Hogarth Press.

Vanessa Bell, bien que moins connu que sa cadette, réalisa plusieurs expositions de ses peintures, devint décoratrice et illustratrice (notamment des couvertures de livres de sa de Virginia pour la Hogarth Press). Mais elle jalousera toujours le talent, la virtuosité, le succès de sa cadette tandis que celle-ci lui enviera sa vie de famille. Mais dans la douleur ou la maladie, chacune reste le soutien indéfectible de l’autre, un appui et une force qu’elle ne trouveront chez personne d’autre.

Le livre de Jane Dunn est foisonnant, dense et extrêmement documenté. Les idées énoncées dans la biographie se répètent parfois d’un chapitre à l’autre. Mais l’auteur souligne avec beaucoup de pertinence les influences de chaque sœur sur l’oeuvre de l’autre. Son étude éclaire souvent les romans de Virginia Woolf et donne envie de les lire ou de les relire. Ce travail, à l’écriture fluide, est de grand qualité et dresse finement le portrait des sœurs Stephen et de leur entourage.

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Un roman anglais de Stéphanie Hochet

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1917, Anna Whig vit dans le Sussex aux côtés de son mari, Edward, un horloger dont la boutique se trouve à Londres. Ils ont un enfant, Jack, âgé de deux ans. Anna aimerait se remettre à travailler, elle traduit des romans français. Elle demande donc l’autorisation à son mari d’engager une garde-malade. Elle choisit une personne prénommée George, en amoureuse de la littérature elle pense à George Eliot et George Sand. Anna est donc fort surprise de découvrir que George est un homme. Celui-ci joue parfaitement son rôle et s’entend merveilleusement bien avec Jack. Anna peut alors librement se remettre au travail. Ce temps disponible pour elle seule, la confiance qu’elle accorde à George vont lui ouvrir l’esprit sur sa position en tant que femme.

« Un roman anglais » de Stéphanie Hochet m’a beaucoup fait penser au travail de Virginia Woolf. Tout d’abord, la thématique première du roman est l’émancipation d’une femme. En ce début de XXème siècle, la société anglaise porte encore le poids des mœurs victoriennes. Anna se doit d’être une bonne femme au foyer et une bonne mère pour son fils. Elle ne réussira à se sortir de ce carcan que grâce à son travail. Ce qui rappelle l’essai de Virginia Woolf « Une chambre à soi ». Anna aspire à plus qu’une simple vie de femme au foyer.

Stéphanie Hochet aborde également le thème de la maternité de manière très intéressante. S’occuper de son fils est difficile, compliqué pour Anna qui semble le porter comme un fardeau. Elle perd facilement patience, s’agace et n’aurait peut-être jamais eu d’enfant si la société ne l’y avait pas obligée. La maternité n’est pas une évidence, un accomplissement obligatoire pour les femmes. La prise de conscience progressive d’Anna accompagne le mouvement des femmes qui réussit à aboutir en Angleterre grâce à la première guerre mondiale.

Stéphanie Hochet décrit très finement la psychologie d’Anna. Elle utilise le flot de pensées, cher à Virginia Woolf, pour plonger son lecteur dans l’esprit de son personnage. Elle construit son roman presque comme un huis-clos. Le domaine d’Anna est la maison qui devient peu à peu étouffante, étriquée.

De part sa thématique et le traitement de la psychologie des personnages, « Un roman anglais » est un très bel et subtil hommage à Virginia Woolf.

Mörk de Ragnar Jonasson

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Alors qu’il est cloué au lit par la grippe, Ari Thor reçoit un coup de fil d’Helena, la femme de son collègue, l’inspecteur Herjolfur. Ce dernier ne répond pas à son téléphone et est introuvable. Il s’avère qu’il enquêtait sur un trafic de drogues. Herjolfur est parti seul inspecter une vieille maison abandonnée et c’est là qu’il s’est fait tirer dessus. Il ne sortira jamais du coma. Ari Thor se fait fort de retrouver son assassin dans la petite communauté de Siglufjördur où tout le monde connaît tout le monde. En surface, la petite ville est calme et paisible mais les sombres secrets vont bien vite refaire surface.

Après le succès de son premier roman « Snjor », Ragnar Jonasson fait reprendre du service à Ari Thor. L’enquête est de facture très classique et elle allie le personnel et le général. L’auteur décrit la situation économique et sociale de Siglufjordur. La pêche, qui a fait la réputation de la ville, a périclité. Le maire de la ville compte maintenant sur l’essor du ski et de la venue de nombreux touristes. D’autres thèmes se croisent au fil de l’enquête : le trafic de drogues, les violences conjugales, la psychiatrie. S’intercalant entre les chapitres consacrés à l’enquête, nous découvrons le journal d’un jeune homme interné dans un asile psychiatrique après une tentative de suicide. Qui est-il ? Qu’est-ce qui le lie à l’enquête sur le meurtre de Herjolfur ? C’est ce qu’Ari Thor devra découvrir en démêlant les différents fils de cette histoire.

J’ai apprécié la lecture très fluide de ce roman et surtout la précision, le sens du détail de Ragnar Jonasson. Cela s’applique aussi bien aux rudes paysages islandais qu’aux personnages. Leur psychologie est particulièrement bien rendue et cela leur donne de l’épaisseur, de la chair. L’auteur nous présente des paysages et des personnages tout en clair-obscur, sans manichéisme.

« Mörk » ne révolutionne pas le polar nordique mais sa lecture est plaisante et son détective, Ari Thor, est assez attachant pour que l’on ait envie de le retrouver.

 

Miss Charity de Marie-Aude Murail

Miss Charity Tiddler est fille unique dans une famille de la gentry anglaise de l’époque victorienne. Contrairement aux autres jeunes filles, Charity n’a aucune appétence pour les bonnes manières ou les réceptions autour d’un thé. Tout cela l’ennuie prodigieusement et cela ne fait qu’empirer avec l’âge surtout quand sa mère commence à évoquer le mariage. Charity aspire à autre chose qu’une alliance financière. Depuis toujours, elle est passionnée par les animaux et par l’étude de la nature. Rapidement, elle fait entrer dans sa nursery tous les animaux qu’elle croise : souris, crapauds, corbeaux, hérissons et lapins. Armée d’une insatiable curiosité, Charity étudie sans relâche, apprend les pièces de Shakespeare par cœur et se met à l’aquarelle grâce à Blanche, sa gouvernante. Au fil des années, elle cherche de plus en plus à affirmer son indépendance et à s’affranchir de la tutelle pesante de sa mère. C’est à force de côtoyer les enfants de ses amis que le moyen d’y arriver lui apparaît : elle va écrire des livres pour enfants à partir de ses animaux de compagnie.

Depuis le temps que j’entends les louanges de ce roman, il fallait bien que je me décide à le lire. Marie-Aude Murail convoque tout ce que j’aime dans la littérature britannique : Dickens, Shakespeare, Oscar Wilde. « Miss Charity » est une biographie romancée de Beatrix Potter. Mais il ne faut pas réduire le livre à cet aspect. L’auteur réussit également parfaitement à restituer l’Angleterre victorienne et la place des femmes dans celle-ci. Les manifestations pour le vote des femmes en sont à leurs balbutiements et la volonté d’émancipation de Charity fait d’elle une originale. Elle risque le pire pour une jeune femme de l’époque : finir vieille fille ! Au fil du temps, les sourires narquois se multiplient surtout chez ses cousines Ann et Lydia qui ont fait de beaux et riches mariages. Mais la passion de Charity et sa réussite lui offrent une belle carapace face à la pression de la société victorienne. Marie-Aude Murail rend également parfaitement compte de la vie théâtrale de l’époque grâce au merveilleux personnage de Mr Ashley. Dans les pages du roman, nous avons le plaisir de croiser Oscar Wilde, au moment de sa gloire puis de sa chute, et Bernard Shaw.

L’autre force du roman, ce sont les personnages. Ils sont nombreux et incroyablement attachants : Tabitha, la bonne à la santé mentale vacillante, Noël, le filleul supérieurement intelligent, Mr King, l’éditeur qui veut que tous ses livres correspondant aux trois B (Beau, Bon et Bien), Kenneth Ashley aussi fantasque que pauvre. Marie-Aude Murail nous les dépeint avec beaucoup de justesse, de tendresse. Chacun est incarné et n’est pas juste une silhouette derrière Charity. C’est tout un univers que l’auteur crée autour de son personnage principal ce qui rend son histoire encore plus dense et plus vivante. Participant à l’enchantement des mots de Marie-Aude Murail, les merveilleuses illustrations de Philippe Dumas ponctuent le livre.

« Miss Charity » est une délicieuse évocation de la vie de Beatrix Potter. Un livre jeunesse tendre, drôle, émouvant qui se dévore à n’importe quel âge !

Les filles au lion de Jessie Burton

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En 1967, Odelle, originaire de Trinidad et Tobago, est installée à Londres depuis cinq ans. Elle travaille avec son amie Cynth chez un marchand de chaussures. Mais Odelle est plus ambitieuse et se rêve écrivain. Elle candidate alors pour un poste de secrétaire dans une galerie d’art et est retenue. Elle y travaille pour Marjorie Quick avec qui elle sympathise rapidement. Odelle fait également la connaissance dans une soirée de Lawrie Scott. Ce dernier a besoin des conseils de spécialistes en peinture. Il a en effet hérité de sa mère d’un tableau mystérieux représentant deux jeunes filles et un lion. Odelle le met en relation avec Marjorie Quick. Le tableau éblouit tout ceux qui l’approchent par son audace et son originalité. Son auteur serait un certain Isaac Robles qui aurait vécu en Espagne dans les années 30. Il aurait peint peu de toiles et sa biographie est assez énigmatique. Toutes ces interrogations titillent la curiosité d’Odelle qui va tenter d’en savoir plus sur ce tableau des filles au lion.

J’avais trouvé « Miniaturiste », le premier roman de Jessie Burton, extrêmement prometteur. J’attendais donc impatiemment son deuxième roman. J’y ai retrouvé son talent de conteuse, son art de la construction et le sens de la reconstitution historique qui m’avaient séduite dans le premier roman. Jessie Burton entrelace les histoires d’Odelle en 1967 et d’Olive Schloss, jeune anglaise venue avec sa famille en Espagne en 1936. Son père est viennois, marchant d’art et il a senti le vent du fascisme arriver sur son pays. Entre la guerre d’Espagne en 1936 et le devenir des anciennes colonies de l’Empire Britannique dans les années 60, on sent une très solide documentation, une mécanique de précision sur laquelle peuvent se poser les destins romanesques des deux jeunes femmes.

Odelle et Olive évoluent pour nous en parallèle. Leurs histoires se croisent, se nouent autour du tableau des filles au lion. Toutes deux connaissent les premiers émois de l’amour. Mais surtout, toutes deux sont des artistes, des créatrices. L’une peint, l’autre écrit. Chacune se cache pourtant, n’osant pas montrer son travail au monde. Olive sait que son œuvre ne serait pas prise au sérieux puisqu’elle est une femme. Odelle possède un handicap supplémentaire : sa couleur de peau. Et chacune d’elle devra à une autre femme la révélation de son talent aux autres et son affirmation en tant qu’artiste.

Avec « Les filles au lion », Jessie Burton nous entraine dans une narration parfaitement construite, aux descriptions fines et précises. Elle en profite également pour questionner la place des femmes dans l’art au travers de deux époques différentes. De nouveau, j’ai été conquise par ce roman.

 

Les cygnes de la cinquième avenue de Melanie Benjamin

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« Alors, Truman avait surgi au milieu d’elles et soudain, les ragots étaient devenus délicieux, les distractions plus nombreuses. Il s’était assis sur les lits de chacun de ses cygnes en murmurant à chacune combien elle était belle, précieuse, combien il lui était dévoué, qu’elle était la seule qui comptait, et même si elles savaient toutes qu’il disait la même chose à chacune d’entre elles, peu leur importait. Car, derrière leur beauté, elles étaient toutes sacrément seules. » C’est en 1955 que Truman Capote pénètre le cercle de la grande bourgeoisie new-yorkaise. Il y fait la connaissance de plusieurs élégantes à l’allure raffinée qu’il surnomme ses cygnes. Il se lie tout particulièrement avec Babe Paley, la femme d’un très riche propriétaire de médias. Truman amuse la galerie avec son humour piquant et ses commérages. Mais il sait également écouter et comprendre l’immense solitude de ces femmes exhibées par leurs maris en soirée et délaissées le reste du temps. Truman les accompagne partout, il est de toutes les soirées, les vacances sur les yachts. Il se fond dans cette société, en adopte les codes. Sa gloire littéraire accompagne son apogée sociale jusqu’à son mémorable bal en noir et blanc. Le rêve de glamour et de paillettes ne dure pourtant pas. Il s’achève le jour où Truman publie « La côte basque » en 1975 dans Esquire où il égratigne profondément ses cygnes.

Le roman de Melanie Benjamin nous présente une reconstitution particulièrement soignée du New York des années 1950-1970. La haute société est faite d’élégance, de distinction et de champagne. Les cygnes de Truman incarnent la perfection, le luxe. Babe Paley, Slim Hayward, Gloria Guiness, Marella Agnelli et les autres font les couvertures de Vogue. Mais derrière l’apparence, Truman Capote découvre une tristesse, une solitude qui rejoignent les siennes. Lui, le petit garçon maigrichon du Sud, délaissé par sa mère, moqué pour son physique et sa voix, trouve de l’amour et du réconfort auprès d’elles. « Les cygnes de la cinquième avenue » souligne le rôle de potiche que devaient tenir ces femmes qui faisaient pourtant rêver le monde entier. Leurs relations avec leurs époux sont inexistantes, elles ont divorcé au moins une fois et n’ont d’autre occupation que celle de se mettre en valeur. Des futilités mondaines qui ne peuvent en rien combler le vide de leur existence.

Mais « Les cygnes de la cinquième avenue » ne se contente pas d’être une excellente restitution d’une époque. Melanie Benjamin retrace avec subtilité la tragique chute de Truman Capote. Ses cygnes lui apportent tout ce qu’il a toujours cherché : la notoriété, le luxe, l’appartenance à un milieu social qui n’est pas le sien, la reconnaissance. Babe Paley lui donne ce que sa mère lui refusait : de l’amour. L’amitié fusionnelle entre Babe et Truman est magnifique et elle va bien au-delà des simples apparences. C’est à cette époque que Truman Capote écrit ses œuvres les plus importantes, comme porté par les sentiments de Babe. Et puis, il y eut « De sang froid ». Ce roman, cette période de la vie de Truman Capote me fascinent totalement. L’écriture si éprouvante de ce chef-d’œuvre, qui invente le non-fiction novel, va ruiner moralement son auteur. La réussite et la déchéance se trouvent ici inextricablement mêlées. Rendu bouffi par l’alcool, incapable d’écrire une ligne, Truman parachève son suicide social avec « La côte basque ». Il signe alors la fin de sa relation avec la haute société new-yorkaise et surtout la fin de son amitié avec Babe Paley. Melanie Benjamin rend parfaitement compte dans son roman du destin tragique de Truman Capote et des souffrances engendrées par la publication de cette nouvelle.

Le roman de Melanie Benjamin examine avec finesse la gloire et la chute de Truman Capote mais également la fin d’une époque, la fin d’une certaine idée de l’élégance.

Un grand merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.