Délire d’amour de Ian McEwan

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Après avoir récupéré sa femme à l’aéroport, Joe Rose s’arrête dans un parc pour un pique-nique de retrouvailles. C’est là qu’un terrible incident survient : un aérostat se met à dériver, à descendre dangereusement. Un enfant est à bord. Joe et d’autres hommes présents au parc se précipitent pour essayer de faire atterrir le ballon. Malheureusement, l’un de ces hommes va périr. Mais ce n’est pas l’évènement en lui-même qui va changer la vie de Joe Rose. Parmi les hommes ayant aidé le pilote, Joe croise la route de Jed. Ce dernier devient totalement obsédé par Joe et le harcèle par téléphone, par courrier et il surveille ses allées et venues. Joe perd totalement pied face à cet individu et ne sait plus comment réagir au point de mettre en danger sa vie quotidienne.

Ian McEwan apprécie tout particulièrement ce type de dispositif : il place son personnage dans une situation délicate, perturbante et il observe ses réactions. Comme dans « Samedi », le quotidien du héros est totalement déstabilisé par un évènement extérieur qui finit par tout remettre en cause. L’auteur oppose ici la rationalité de Joe qui écrit des articles sur des publications scientifiques (le protagoniste de « Samedi » était médecin et se raccrochait également à la science face au hasard) et la folie de Jed, fou de Dieu atteint du syndrome de Clérembault. Cette opposition n’est sans doute pas faite avec beaucoup de subtilité. Ian McEwan appuie beaucoup sur l’amour des sciences de Joe et détaille par le menu certaines idées, certains articles. Il en résulte quelques passages assez fastidieux qui ne me semblent pas apporter grand chose à l’intrigue.

En revanche, ce qui est intéressant et parfaitement maîtrisé, c’est le malaise qui s’installe entre Joe et sa femme Clarissa. Celle-ci ne croit pas son mari lorsqu’il lui parle de Jed. Et pour cause, elle ne l’a jamais vu en bas de leur immeuble, Joe a effacé les messages sur le répondeur et l’écriture de Jed ressemble étrangement à celle de Joe. Se met alors en place une très forte et passionnante ambiguïté entre Clarissa et Joe mais également entre Joe et le lecteur. Le roman est effectivement écrit à la première personne du singulier, c’est Joe qui nous raconte les évènements. Faut-il croire tout ce qu’il nous dit ? N’est-il pas comme Clarissa le pense en train de basculer dans la folie ? C’est cette question qui nous tient en haleine, cet inconfort dans notre position de lecteur qui donne tout son intérêt à ce roman.

Comme souvent, « Délire d’amour » souligne le talent de Ian McEwan à instiller le malaise dans la vie de ses personnages et dans les lignes de ses romans. En raison de quelques longueurs, ce livre ne se classera pas parmi mes préférés de l’auteur mais j’ai apprécié son atmosphère chargée d’angoisse et d’ambiguïté.

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Valet de pique de Joyce Carol Oates

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Andrew J. Rush est un écrivain de romans policiers à succès. Il a vendu plusieurs millions d’exemplaires de ses livres et il a été qualifié de « Stephen King du gentleman » par les critiques. Il vit dans le New Jersey dans une vaste demeure avec sa femme, ses enfants sont partis faire leurs études. Une vie calme, paisible dédiée à la création de romans policiers où le mal est toujours vaincu par le bien. Mais la nuit, lorsque Andrew ne dort pas, ce sont d’autres livres qui s’écrivent sous le pseudonyme de Valet de pique. Et cette fois, c’est la noirceur, la violence, le sordide qui l’emportent. Andrew arrive à maintenir l’équilibre entre ses deux vies d’écrivain et à garder mystérieuse l’identité du Valet de pique. Tout bascule lorsqu’une habitante de sa ville l’accuse de vol et de plagiat. Cela aurait pu n’être qu’une blague mais la vieille femme intente un procès contre Andrew. Ce dernier va peu à peu perdre pied au profit du Valet de pique.

Joyce Carol Oates est décidément une auteure qui réserve des surprises à ses lecteurs. Elle s’essaie ici au thriller fantastique et exploite la thématique du double. Son « Valet de pique » fait bien évidemment penser aux Jekyll et Hyde de Stevenson. Plus on avance dans le roman et plus le double maléfique prend de la place. Il adresse des invectives, des conseils, des ordres à Andrew. Sa personnalité change, il devient violent et vindicatif. Toutes les personnes autour d’Andrew se transforment en menace, en ennemi. L’atmosphère familiale se plombe, le malaise s’installe et les non-dits refont surface. C’est le cas du talent de la femme d’Andrew, Irina, qui écrivait lorsqu’elle était jeune et était beaucoup plus talentueuse que son mari. Elle a tout sacrifié pour son succès mais la rancune était juste tapie sous la surface. Tout comme la jalousie d’Andrew à son égard.

Joyce Carol Oastes semble particulièrement s’amuser à écrire son roman. Elle y rend un hommage appuyé à Stephen King, le maître du malaise et du fantastique. D’ailleurs, lui aussi aurait plagié la vieille voisine d’Andrew ! Joyce Carol Oates n’oublie pas non plus de saluer les créateurs du genre : Edgar A. Poe, Bram Stoker, Sheridan Le Fanu, Mary Shelley, Henry James et son « Tour d’écrou ». Mais beaucoup d’autres auteurs, en dehors du cercle de la littérature fantastique, sont évoqués dans ce roman.

L’intrigue du « Valet de pique » n’est certes pas d’une originalité folle mais le roman est parfaitement maîtrisé, Joyce Carol Oates manie avec virtuosité le malaise et la folie. « Valet de pique » est un roman court, incisif, sombre qui se dévore.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette lecture.

Songe à la douceur de Clémentine Beauvais

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Eugène croise Tatiana dans le métro. Voilà dix ans que ces deux là ne s’étaient pas vus. Tatiana avait alors 14 ans et elle se mourait d’amour pour le bel Eugène, dandy mélancolique. « Il a le mal d’un siècle qui n’est pas le sien. Il se sent l’héritier amer d’un spleen ancien. Tout est objet d’ennui pour cet inconsolable. Ou de tristesse extrême, atroce, épouvantable. Il a tout essayé, et tout lui a déplu. Il a fumé, couché, dansé, mangé et bu, lu, courir, voyagé, peint, joué et écrit : rien ne réveille en lui de plaisir endormi. » C’est donc avec brutalité et inconséquence qu’il brisera le cœur de Tatiana. Ce qu’il regrettera longtemps. Mais Tatiana est de nouveau dans sa vie. Elle a 24 ans et fait une thèse sur le peintre Gustave Caillebotte. L’histoire va pouvoir reprendre, Eugène va enfin avoir la deuxième chance à laquelle il a tant rêvé.

Cette histoire vous rappelle quelque chose ? Clémentine Beauvais s’est effectivement lancée un défi périlleux : moderniser « Eugène Onéguine« . Il faut commencer par saluer l’ambition du projet. Écrire un roman en vers pour des adolescents est vraiment audacieux. Et il faut reconnaître que cela fonctionne à merveille. Clémentine Beauvais exploite parfaitement les moyens de communication actuels dans son texte : échanges anxieux de sms, discussion à distance sur skype. Mais tout cela ne change pas le cœur de l’histoire, l’amour contrarié d’Eugène et Tatiana. Clémentine Beauvais reprend également les digressions du narrateur omniscient. Elle s’amuse, se moque de ses personnages. Elle crée des calligrammes à la manière d’Apollinaire. Tout cela est fait avec beaucoup d’intelligence, de légèreté et d’humour.

Le pari de Clémentine Beauvais de moderniser ce grand classique qu’est « Eugène Onéguine » est parfaitement réussi. Elle apporte de la fraîcheur, un ton acidulé au roman de Pouchkine. Je lui tire mon chapeau pour l’audace dont elle a fait preuve en s’attaquant à un tel monument.

 

Eugène Onéguine de Alexandre Pouchkine

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Eugène Onéguine est un jeune dandy de St Pétersbourg. Il promène son spleen de soirée en soirée. Son père ayant ruiné la famille, l’héritage d’un oncle tombe à point nommé. Eugène se retire alors à la campagne dans la maison de son oncle. Le jeune oisif change de vie, devient asocial et rustre. Il fait néanmoins la connaissance d’un jeune poète romantique Vladimir Lenski. Ce dernier est fiancé à Olga Larine. Celle-ci a une sœur prénommée Tatiana. Vladimir présente son ami Eugène à la famille Larine et Tatiana en tombe follement amoureuse. Eugène, plongé dans sa vie ascétique, éconduit Tatiana. Mais notre héros s’ennuie et envie le bonheur lumineux de Vladimir et Olga. Ses sentiments vont provoquer un drame irréparable.

« Eugène Onéguine » est le grand classique de la littérature russe. Composé en vers (je tiens d’ailleurs à souligner ici la splendide traduction de André Markowicz, elle aussi en vers), entre 1823 et 1831, le roman est tout d’abord publié en chapitres avant une publication totale en 1833. En 1837, Pouchkine livre une version définitive avec des strophes fantômes que vous trouverez en fin de livre dans la version des éditions Actes Sud. On peut notamment y lire le chapitre qui devait clore l’histoire d’Eugène intitulé : « Extraits du voyage d’Onéguine ».

Eugène Onéguine est un personnage d’une grande complexité et il m’a évoqué deux autres chefs-d’œuvre de la littérature. Tout d’abord, mon très cher Oblomov lorsqu’il refuse l’amour de Tatiana sous prétexte de ne pouvoir la rendre heureuse. On retrouve cette volonté de repli par rapport au monde et à la vie caractéristique du personnage de Gontcharov. Eugène refuse de s’investir dans une relation amoureuse avec Tatiana comme Oblomov repoussait Olga. L’autre grand personnage littéraire auquel m’a fait penser Eugène Onéguine, c’est le narrateur de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. La relation entre Eugène et Tatiana n’est pas sans rappeler celle du narrateur et d’Albertine. Le narrateur de la Recherche est toujours amoureux d’Albertine à contre-temps. Il la fuit quand elle est auprès de lui et la désire lorsqu’elle est loin. Eugène se comporte de la même façon avec Tatiana, il tombe amoureux d’elle lorsque celle-ci est devenue totalement inaccessible.

« Eugène Onéguine » est un roman qui se lit très aisément, le fait qu’il soit écrit en vers n’est en aucun cas un obstacle. Le ton du roman est très ironique, l’histoire d’amour dramatique d’Eugène et Tatiana est décrite avec beaucoup d’humour. C’est notamment le cas dans les nombreuses interventions et digressions de Pouchkine qui commente, donne son avis sur ses personnages et leurs décisions mais raconte également des moments de sa propre vie. Cela apporte beaucoup de distance au lecteur par rapport à l’intrigue. L’autre point intéressant est la manière dont Pouchkine ancre son roman dans le quotidien que celui-ci soit la vie mondaine pétersbourgeoise ou la vie campagnarde. Le texte regorge d’indications, de détails sur le quotidien, la réalité concrète des personnages.

« Eugène Onéguine » est un chef-d’œuvre de la littérature russe qui tient toutes ses promesses. L’écriture est fluide, l’histoire moderne et passionnante. Un vrai régal qu’il faut déguster avec lenteur.

L’été Diabolik de Smolderen et Clerisse

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A l’été 1967, Antoine a quinze ans. Il est en vacances avec son père ; sa mère et sa sœur sont parties en Irlande. Le jeune adolescent est laissé assez libre ce qui lui permet de lier connaissance avec un nouvel ami Erik avec qui il partage la passion du tennis. Par l’intermédiaire de son père, Antoine est invité dans une villa luxueuse et y rencontre Joan, une jeune américaine. Un été lumineux où notre héros connaitra ses premiers plaisirs sensuels et les effets surprenants de la drogue. Malheureusement pour Antoine, cet été sera aussi celui de la disparition de son père. Celle-ci fut précédée d’évènements bizarres et inexplicables. Cet été 1967 hantera Antoine pendant des années, jusqu’à ce qu’il finisse par comprendre ce qui se tramait réellement.

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La bande-dessinée de Smolderen et Clerisse a gagné cette année le 5ème prix BD Fnac et elle a également été sélectionnée pour le prix SNCF du polar 2017. Bien entendu, l’histoire qui nous est racontée est un polar, Antoine cherche à élucider la disparition soudaine de son père. Mais elle n’est pas que ça. « L’été Diabolik » est également un récit initiatique, où les évènements poussent Antoine vers l’âge adulte, et une histoire d’espionnage. La bande-dessinée est parsemée de courses-poursuites, de bagarres, de découvertes surprenantes et d’un personnage maléfique et masqué. Smolderen et Clerisse évoque Diabolik, une sorte de Fantomas italien dont les aventures étaient extrêmement populaires dans les années 60. Leurs références culturelles ne s’arrêtent néanmoins pas là et elle symbolisent parfaitement la fin des 60’s : James Bond, Andy Warhol, Monsieur Hulot, etc…

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J’ai tout particulièrement apprécié le changement de couleurs en fonction des époques. L’été 67 est une explosion de couleurs psychédéliques. C’est l’adolescence d’Antoine, le moment des découvertes : la liberté sexuelle et le pouvoir des drogues qui illustrent bien l’ambiance de la fin des 60’s. On retrouve Antoine vingt ans après les faits, il a écrit un livre sur son père. C’est l’automne, l’innocence a passé et les couleurs sont plus sombres et seules quelques teintes apparaissent : beige, rouge, bleu, noir.

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« L’été Diabolik » m’a séduite par son splendide graphisme, son choix de couleurs mais aussi par son histoire, où s’entrelacent différents genres, et qui est particulièrement bien menée.

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Merci au Prix SNCF du polar pour cette découverte.

Pur d’Antoine Chainas

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Un accident sur l’autoroute: Patrick Martin reprend conscience en contrebas de la route. Sa femme n’a pas survécu à l’accident. Mais Patrick considère qu’il ne s’agit pas d’un accident. C’est ce qu’il explique à la police, au commissaire Durantal. Le couple aurait été poursuivi depuis la station service par deux jeunes arabes. Ces derniers leur auraient tiré dessus. Le commissaire n’est pas convaincu par le témoignage de Patrick. Aucune trace de balles n’a été retrouvée sur le lieu de l’accident. Sachant qu’un sniper sévit sur l’autoroute depuis quelques temps, Patrick Martin n’aurait-il pas imaginé les coups de feu ? Et pourquoi le sniper s’en prendrait-il à ce couple de blancs alors que jusque là il ne tuait que des arabes ?

« Pur » d’Antoine Chainas est un roman d’anticipation mais qui finalement n’est pas si éloigné de notre réalité. La France de « Pur » est celle de la ségrégation sociale. Les plus riches sont enfermés dans des propriétés fermées, protégées et perpétuellement sous surveillance. Pour y habiter, il faut répondre à un questionnaire précis, il faut être sans tâche. La fracture sociale est belle et bien consommée. Les pauvres sont relégués dans les quartiers périphériques, loin  des lieux de résidence des privilégiés.

Cette discrimination sociale et aussi raciale est savamment entretenue par les médias et les politiques. Le fait divers de Patrick Martin va être exploité pour exacerber les violences entre les communautés. Les extrémistes sont encouragés à laisser libre court à leur haine. La police, la mairie sont corrompues et manipulent tout le monde. Les thématiques d’Antoine Chainas sont extrêmement politiques et la société qui nous est présentée ne nous est pas complètement étrangère. La montée des extrêmes, les manipulations des faits divers à des fins électoralistes, les différences sociales accrues donnent au roman une troublante et inquiétante vérité.

Roman choral à l’écriture clinique, « Pur » nous montre une réalité glaçante où l’appartenance à une classe termine le cadre de vie. Un roman noir, bien mené, qui rend compte d’une société, d’un pays sur le fil du rasoir.

Assez de bleu dans le ciel de Maggie O’Farrell

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En 2010 dans le Donegal, Daniel s’apprête à partir en voyage. Il retourne aux États-Unis, après une longue absence, pour l’anniversaire de son père. Il vit retiré au fin fond de l’Irlande dans une maison protégé par douze portails. Daniel doit s’y prendre longtemps à l’avance lorsqu’il doit partir pour donner ses cours de linguistique à Belfast. Cette fois, sa femme et ses deux enfants, Marithe et Calvin, l’accompagnent jusqu’à l’aéroport. Soudainement, Daniel se raidit dans l’habitacle de la voiture. A la radio, il entend une voix venue de son passé. Participant au débat à l’antenne, Nicola, une brillante jeune femme qui fut son premier amour à l’université. Lors de l’émission, il comprend qu’elle est malheureusement décédée. Qu’a-t-il bien pu lui arriver et quand ce drame a-t-il eu lieu ? Un tourbillon d’émotions prend possession de Daniel et l’arrache à sa vie actuelle.

Le dernier roman de Maggie O’Farrell ressemble à un patchwork. Chaque chapitre s’intéresse à un personnage, à une époque différente. Nous voyageons ainsi dans le temps et dans l’espace, de la Bolivie à New York, de 1944 à 2016. Et ce ne sont pas que les personnages principaux qui ont droit à la parole. Les personnages secondaires font également l’objet de chapitres. Mais Maggie O’Farrell a le talent de ne pas nous perdre. Chaque chapitre donne un éclairage différent ou nouveau sur l’histoire principale. Chacun enrichit l’histoire de Daniel, complète le puzzle.  Les chapitres sont presque comme des nouvelles, des entités qui peuvent se détacher du reste.

Foisonnant, parfaitement construit, « Assez de bleu dans le ciel » souligne à nouveau la délicate empathie de Maggie O’Farrell pour ses personnages. Ce sont les erreurs, les blessures du passé qui sont au cœur du roman. Celles qui laissent leurs empreintes définitivement,  qui nous culpabilisent et rendent le présent si difficile à vivre. Le livre est le long et lent cheminement de Daniel et de ses proches qui doivent surmonter les drames et les non-dits, les accepter et les dépasser.

Entremêlant les lieux et les époques, « Assez de bleu dans le ciel » nous offre encore une fois la démonstration du talent et de la capacité d’empathie de Maggie O’Farrell envers ses personnages.

Merci à Babelio pour cette lecture.

Ma vie avec Virginia de Leonard Woolf

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« En fait, elle est la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle méritait l’appellation de génie. C’est un mot fort qui signifie que le fonctionnement de l’esprit de ces personnes est fondamentalement différent de celui des personnes ordinaires ou normales – et même extraordinaires. » Leonard Woolf (1880-1969) écrivit dans les années 60 ses mémoires en cinq volumes. La traductrice Micha Venaille a choisi des fragments centrés sur le couple qu’il forma avec Virginia. L’introduction de la traductrice rend un bel hommage à cet homme remarquable. Leonard Woolf était un intellectuel brillant, anticolonialiste, athée, membre influent du parti travailliste, un véritable humaniste qui fut l’instigateur de la Société des Nations.

Mais ce n’est pas de lui qu’il parle mais du grand amour de sa vie : Virginia Stephen qu’il rencontre pour la première fois en 1901 dans la chambre de son frère Thoby à Cambridge : « Je les (Virginia et sa sœur Vanessa) vis pour la première fois dans la chambre de Thoby ; en robe blanche, de grands chapeaux, des ombrelles à la main, une beauté à couper le souffle littéralement ; face à elles, on était paralysé, oui, on s’arrêtait de respirer comme cela se produit dans un musée devant un Rembrandt ou un Vélasquez, ou lorsqu’en Sicile, après avoir passé un tournant, on se trouve face au merveilleux temple de Ségeste. » L’ensemble des extraits montre la même admiration, le même amour profond pour sa femme. Il est à ses côtés lorsque la fratrie Stephen crée le groupe de Bloomsbury. Il décide de monter une maison d’édition, la Hogarth Press (ils publient T.S. Eliot, E.M. Fortser, Katherine Mansfield, Rilke, toute l’œuvre de Freud), pour l’aider à surmonter sa maladie. Leonard Woolf aura été un compagnon bienveillant tout au long de la vie de Virginia essayant de la sauver sans malheureusement y parvenir. Il est également très lucide sur la maladie de sa femme; comprenant mieux que les nombreux médecins consultés, qu’elle est atteinte d’une psychose maniaco-dépressive. Il est parfaitement conscient que le génie de Virginia, son incroyable créativité étaient liés intimement à son instabilité mentale. La vie au quotidien était un défi pour lui : la maladie aurait exigé le calme, le repos mais il ne pouvait empêcher le génie de Virginia de s’exprimer. Et pourtant, Leonard savait à quel point la chute était douloureuse : « Et donc il y avait ensuite une autre période d’excitation, celle où elle venait de terminer un livre et de le donner à imprimer. Mais là, on peut parler de désespoir, un désespoir violent et épuisant qui la faisait plonger et tomber vraiment malade. Elle a eu une grave dépression juste après avoir terminé « Croisière », la grave dépression de 1941 qui a abouti à son suicide est survenue après qu’elle eut terminé « Entre les actes » et en 1936, pendant la correction des « Années », elle était désespérée, profondément déprimée. » Trois tentatives de suicide ont douloureusement émaillé la vie du couple Woolf.

« Ma vie avec Virginia » redonne sa juste place à Leonard Woolf, humaniste brillant, sensible et mari indéfectible et attentif d’un des plus grand écrivains du XXème siècle. Virginia Woolf écrivit dans sa lettre d’adieu à Leonard le 28 mars 1941 : « Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as vraiment été tout pour moi, dans tous les domaines. Je ne pense pas que deux personnes aient pu être plus heureuses jusqu’à ce qu’arrive cette terrible maladie. (…) Si quelqu’un avait pu me sauver, c’aurait été toi. »

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Miss Buncle’s book de D.E. Stevenson

Miss Buncle, célibataire approchant de la quarantaine, a des problèmes d’argent. Sa servante, Dorcas, lui propose d’élever des poules. Mais Miss Buncle a une autre idée pour renflouer ses caisses : elle va écrire un livre. Le plus surprenant, pour cette femme discrète, c’est qu’un éditeur londonien accepte de le publier. Intitulé au départ « Chronicles of an english village », le livre prend finalement le titre de « Disturber of the peace ». Le roman de Miss Buncle raconte le quotidien et les travers des habitants d’un petit village nommé Copperfield. Le souci c’est que l’auteur s’est inspiré de son propre village, Silverstream, pour composer son récit : « I can only write about people that I know. I can make them do things of course. » Lorsque les habitants de Silverstream découvrent qu’ils sont les personnages d’un livre, ils ne l’apprécient que très modérément. Enfin, surtout ceux qui sont égratignés, épinglés par la plume de l’auteur. Miss Buncle n’est pas tendre avec certains comme Mrs Featherstone Hogg au passé douteux et qui se prend pour la châtelaine du village ou Mrs Greenleeve, une veuve qui fait tout pour se trouver un riche mari. Elles vont s’allier pour se venger de l’auteur de « Disturber of the peace ». Fort heureusement, Barbara Buncle a pris le pseudonyme John Smith mais réussira-t-elle à protéger son anonymat contre les harpies du village ?

« Miss Buncle’s book » a été écrit en 1934 par Dorothy Emily Stevenson, la petite cousine de Robert Louis. Celle-ci est malheureusement inconnue en France et elle a été rééditée en Angleterre par la superbe maison d’édition Persephone Books. Le roman est à la fois une satire sociale et une sorte de conte. A la manière de Jane Austen, D.E. Stevenson épingle les hypocrisies, les mesquineries des habitants de Silverstream. Le cadre du petit village anglais bucolique se prête parfaitement à cela : tout le monde épie les faits et gestes de son voisin, c’est une petite société en vase clos avec ses codes, sa hiérarchie immuables. Miss Buncle, que chacun pense aussi inoffensive que terne, observe avec une grande acuité ce qui se déroule autour d’elle et comprend parfaitement la psychologie de chacun.

Elle rajoute néanmoins à son livre une part de fantaisie, de conte. Dans la deuxième partie de « Disturber of the peace », un jeune garçon avec une flûte de Pan vient perturber le quotidien des habitants de Copperfield à la manière du joueur de flûte de Hamelin ou du Robin Goodfellow de Shakespeare. Et cette part magique du roman va réellement influer sur le quotidien des habitants de Silverstream et va bouleverser positivement le cours de leurs vies. Le livre de Miss Buncle agit comme un révélateur, certains habitants le vivront positivement, d’autres verront leur véritable nature mise à jour. La vie même de Barbara Buncle sera changée mais cela fera l’objet d’un autre livre puisque D.E. Stevenson a écrit une trilogie autour de ce personnage.

Il est vraiment dommage qu’aucun éditeur français ne se soit penché sur D.E. Stevenson. « Miss Buncle’s book » est un roman truculent, joliment ironique et typiquement anglais. Pour ceux qui seraient tentés, l’écriture est très fluide et le vocabulaire très abordable. Un délice vintage qui m’a fait penser à « Cette sacrée vertu » de Winifred Watson (« Miss Pettigrew lives for a day » publié aussi chez Persephone Books) également découvert grâce aux précieux conseils de mon amie Emjy.

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Broadway limited – 1. Un dîner avec Cary Grant de Malika Ferdjoukh

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C’est sur un malentendu que Jocelyn Brouillard se trouve admis à séjourner dans la Pension Giboulée à New York. Mrs Merle, la propriétaire, pensait que Jocelyn était un prénom féminin et sa pension n’accepte pas les garçons. Mais l’habileté de Jocelyn et les talents culinaires de sa mère vont lui permettre de s’installer au sous-sol. Nous sommes en 1948 et Jocelyn a traversé l’Atlantique pour poursuivre ses études de pianiste. Et la Pension Giboulée le plonge immédiatement dans le milieu artistique. Les jeunes femmes qui y vivent sont des apprenties danseuses, comédiennes qui courent les auditions. Jocelyn se retrouve emporte dans le tourbillon de leurs vies. C’est par leurs yeux qu’il découvre New York et grâce à elles qu’il va peu à peu devenir adulte.

« Broadway limited – 1. Un dîner avec Cary Grant » est le premier volume d’un diptyque et c’est un régal. Malika Ferdjoukh a l’art de créer des ambiances et de nous y emporter. Nous sommes ici dans le New York de la fin des années 40, entre Halloween et Noël. L’atmosphère est pétillante, entraînante, romantique et mélancolique à la fois. C’est un roman qui évoque les comédies américaines de cette époque. Malika Ferdjoukh glisse beaucoup de références au cinéma qui est une grande passion pour elle. L’écriture de l’auteure est d’ailleurs très cinématographique, très détaillée et nous permet de totalement nous plonger dans son récit.

Malika Ferdjoukh a également un talent fou pour créer des personnages attachants. Bien entendu, « Broadway limited » est le roman d’apprentissage de Jocelyn qui découvre la vie, l’amour à New York. Mais le jeune homme est entouré d’une galaxie de jeunes femmes toutes plus touchantes les unes que les autres : Manhattan qui court les castings et y croise la jeune Grace Kelly, Chic qui enchaîne les spots publicitaires et n’en peut plus de la soupe Campbell, Page qui est amoureuse d’un critique beaucoup plus âgé qu’elle, Dido la militante de gauche qui entraîne Jocelyn dans des manifestations et Hadley, la plus surprenante et mystérieuse de la pension. Encore une fois, Malika Ferdjoukh nous fait partager le quotidien d’une fratrie comme dans « Fais-moi peur » ou « Quatre sœurs » (je n’ai lu pour le moment que son adaptation en bande-dessinée par Cati Baur). Ici, c’est une fratrie recomposée, une fratrie née de l’amitié des uns pour les autres. Mais la cohésion est forte au sein de la pension, chacun est là pour soutenir, pour consoler l’autre. Il y a , comme toujours avec cette auteure, beaucoup d’humanité et de tendresse envers ses personnages.

« Broadway limited » est un roman que je vous conseille chaleureusement comme il me l’a été par mes copines Emjy et Claire. Un roman tourbillonnant, enchanteur qui nous entraîne dans la magie du New York de la fin des 40’s aux côtés de jeunes gens pleins de talents, de passion et d’espoir. Un délice !