Maurice de E.M. Forster

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Avant d’arriver à Cambridge, Maurice Hall avait connu un parcours sans histoire, sans éclat. Il ne brillait ni intellectuellement, ni physiquement. « Bien qu’assez gauche, il ne manquait ni de force ni de courage physique, mais il n’était pas fameux en cricket. Comme il avait subi à son arrivée les brimades habituelles, à son tour il brimait les plus faibles ou les moins bien armés, non par cruauté, mais parce que c’était l’usage. En un mot, il fut un membre médiocre d’un collège médiocre, et il laissa derrière lui un souvenir vague mais plutôt favorable : « Hall ? Attendez voir ! C’était lequel, déjà ? Ah oui, je me souviens un chic type. » A Cambridge, il fait la connaissance de Clive, un esthète avec qui il noue une amitié amoureuse très forte. Cette première proximité avec un homme va permettre à Maurice d’ouvrir  les yeux sur son être véritable et sera la première étape vers l’acceptation de son homosexualité.

E.M. Forster écrivit « Maurice » entre 1913 et 1914. Mais il ne fut publié qu’en 1971, un an après la mort de son auteur. Il faut rappeler que l’homosexualité ne fut dépénalisée en Angleterre qu’en 1967. Le sujet ne pouvait que créer un tollé gigantesque au moment de sa sortie. Le roman est d’ailleurs scandaleux à plus d’un titre. « Maurice » est un roman sur l’éveil d’un homme à son homosexualité,  sur l’acceptation de soi. Le chemin est bien évidemment long et difficile. Maurice met du temps à admettre ce qu’il est véritablement. Après Clive, il consultera plusieurs médecins espérant accéder à la normalité de son époque et de son milieu. Le mariage, la famille étaient les seules solutions acceptables. C’est d’ailleurs le choix que fera Clive qui avait totalement intellectualisé sa relation avec Maurice. Il s’agissait pour lui d’une relation purement platonique, d’un idéal. Forster nous montre bien les affres, les souffrances liées au désir contrarié. Maurice aspire à plus.

Tout change lorsqu’il rencontre Alec, le garde-chasse de Clive. Comme dans « L’amant de Lady Chatterley », l’épanouissement sexuel et charnel vient d’une personne de classe inférieure. La relation entre les deux hommes n’en était que plus choquante. Ce qui empêchait encore plus la publication du roman aux yeux de Forster était le fait que le livre se termine sur une note positive, optimiste. C’était presque « pousser au crime » que d’imaginer qu’une telle relation pouvait être viable. Sans doute l’auteur espérait-il la même chose pour lui-même, lui qui n’assuma jamais réellement sa propre homosexualité.

« Maurice » est un roman d’apprentissage intimiste, psychologique qui montre brillamment et subtilement l’évolution de son personnage central.  Maurice, un homme fade et médiocre, devient lumineux, courageux en acceptant son homosexualité. Pour compléter cette formidable lecture, je vous conseille de voir le très beau film de James Ivory avec James Wilby, Hugh Grant et Rupert Graves dans les rôles titres.

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Des mille et une façon de quitter la Moldavie de Vladimir Lortchenkov

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« Alors, qui souhaite partir travailler en Italie ? A Larga où vivaient cinq cent vingt-trois âmes, mille quarante cinq mains se levèrent. Par précaution, tous les adultes de l’assistance avaient levé les deux mains, le nombre impair résultant de la présence parmi eux du garde Sergueï Mocanu, qui avait perdu un bras à la guerre. » L’Italie, pour ce village moldave, est un véritable el dorado, un paradis dont certains mettent en doute l’existence. Tous les habitants de Larga vont tout mettre en œuvre pour rejoindre cette terre rêvée. Le premier d’entre eux est Séraphim Botezatu qui est tombé amoureux de l’Italie, de sa culture et a appris la langue grâce aux manuels de la bibliothèque. Il faudra beaucoup d’ingéniosité à Séraphim et ses compatriotes pour atteindre le pays de leurs rêves.

« Des mille et une façon de quitter la Moldavie » est une satire, une pochade qui en dit long sur l’état du pays au sortir de l’ex-URSS. La pays est tellement pauvre que personne ne veut y rester quelque soit le prix à payer ou l’endroit où l’on va. Les habitants de Larga se sont focalisés sur l’Italie, sur l’Europe impossible à atteindre alors que la Moldavie est censée rejoindre l’UE prochainement. Les aventures des habitants de Larga sont totalement rocambolesques et fantaisistes. Certains décident de monter une équipe de curling afin d’obtenir plus facilement des visas. D’autres, comme le pope, mèneront de saintes croisades contre l’impure Italie. Même le président de la Moldavie fera tout pour quitter son pays préférant ouvrir une pizzeria en Italie plutôt que de rester aux commandes d’un tel pays. Séraphim utilisera quant à lui des moyens plus originaux, plus poétiques.

« Des mille et une façons de quitter la Moldavie » est plein d’humour mais il nous fait également grincer des dents. L’auteur, moldave lui-même, pousse la critique et l’autodérision très loin. Après avoir lu ce roman décapant, vous n’aurez aucune envie d’aller faire un tour en Moldavie ! Pas étonnant que Vladimir Lortchenko ait du subir des interrogatoires du Procureur Général de la République. Les moldaves semblent finalement avoir moins d’humour que dans ce roman.

 

 

Veronica de Nelly Kaprièlian

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« Les bijoux Cartier ruisselaient dans les piscines Art déco, le Dom Pérignon coulait 24 h sur 24, parfois, un revolver tonnait au rythme d’un faux suicide. Ils aimaient le drame, ils avaient beau traverser les grilles après leur journée de travail, ils exportaient le cinéma jusque dans leurs vies. »  L’envers du décor de Hollywood est ce qui empoisonne la vie de Veronica, née Nicole Smith d’un père disparu tôt et d’une mère envahissante. C’est cette dernière qui poussa sa fille sous les lumières aveuglantes des plateaux de cinéma. Veronica devint rapidement une icône, une star reconnaissable à sa longue chevelure blonde, une mèche lui barrant le visage. Elle joue les femmes fatales mais sa vie privée est chaotique. Elle boit beaucoup, jalouse ses autres partenaires féminines, devient difficile et capricieuse sur les tournages. Sa vie devient un cauchemar, Hollywood l’étouffe, la rend littéralement folle. La descente aux enfers commence pour elle… C’est une journaliste française, présente à Los Angeles pour la vente d’une partie des cendres de l’actrice, qui revient sur son parcours tumultueux et revisite les lieux de sa vie.

Le deuxième roman de Nelly Kaprièlian reprend la trame et les thématiques de son premier roman « Le manteau de Garbo« . Une vente aux enchères est le prétexte à une enquête sur une star des années 40 (le prétexte de départ était le même dans le premier roman). Ici, on pense bien évidemment à Veronica Lake et à sa célèbre chevelure. Mais elle n’est pas clairement nommée. Nelly Kaprièlian joue subtilement entre la réalité et la fiction, et c’est également le cas du portrait de la journaliste qui est elle sans l’être totalement.

L’auteur aborde toujours le thème de la féminité et le rapport avec les hommes, le cinéma est au centre de son travail et celui du double également. Il est même ici le thème principal de l’intrigue. Nelly Kaprièlian convoque ici le « Mulholland drive » de David Lynch mais on pense également à « Sueurs froides » d’Alfred Hitchcock, les deux cinéastes y traitant du double et de la femme fatale. L’écriture et la forme du récit de « Veronica » est par ailleurs totalement lynchien. Il n’est pas si évident de rentrer dans ce texte, il en est de même pour les films du réalisateur américain tant le rêve (ou plutôt le cauchemar) et la réalité se mélangent. Mais une fois entré dans le roman, l’univers créé est passionnant, étouffant et totalement crépusculaire. Le reportage de la journaliste se transforme en enquête (on pense également à Chandler et à son univers désenchanté) où se croisent les doubles de Veronica et ceux de la journaliste. De même, le Los Angeles d’autrefois se superpose avec celui d’aujourd’hui et semble être une ville fantôme où l’illusion est toujours reine.

Nelly Kaprièlian  creuse son sillon littéraire dans ce deuxième roman singulier et dont il faut saluer l’audace.

Merci à NetGalley pour cette lecture.

Guerre et paix – BBC 2015

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 En janvier, la BBC nous proposait une nouvelle adaptation du roman de L. Tolstoï « Guerre et paix ». Après avoir vu le charmant film de King Vidor, la très austère et russe fresque de S. Bondartchouk et la calamiteuse version de Mathilde et Luca Bernabei et Nicolas Traube, il me fallait voir ce que la BBC allait faire du chef-d’œuvre de Tolstoï.La chaîne anglaise s’est donnée les moyens de ses ambitions avec Andrew Davies au scénario (« La maison d’Apre-vent », « Orgueil et préjugés », « Docteur Jivago »), Tom Harper à la réalisation (« This is England ’86 », des épisodes de « Peaky blinders ») et Harvey Weinstein à la production. La série de six épisodes fut tournée en Russie pour donner plus d’authenticité et plonger la myriade d’acteurs dans l’ambiance du roman.

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L’adaptation est globalement très fidèle au roman de Tolstoï. Comme dans la version de Bondartchouk, la durée de la série permet de montrer l’ampleur du roman, de donner plus de places aux personnages secondaires. Ici, chacun trouve sa place, a de l’épaisseur, une présence qui est également due aux formidables acteurs choisis pour la série. Nous les découvrons d’ailleurs presque tous dans la scène d’ouverture (la même que dans le roman) : le salon d’Anna Pavlovna (Gillian Anderson). Chacun s’y affirme déjà : Pierre (Paul Dano) est maladroit et idéaliste, le prince Andreï (James Norton) est sombre et ténébreux, Anatole et Hélène Kouragine (Callum Turner et Tuppence Middleton) sont venimeux et pervers, la mère de Boris Drubetskoy est prête à toutes les bassesses pour placer son fils. Les autres personnages viendront par la suite : Marya Bolskonskya (Jessie Buckley) douce et humble et son tyrannique père (Jim Broadbent) puis la famille Rostov avec la juvénile et délicieuse Natsha (Lily James). Une très belle galerie de personnages qui souligne bien la complexité et le foisonnement du roman. Andrew Davies a magnifiquement su rendre ces aspects.

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Après le travail du scénario, il faut souligner la puissance, la beauté de la mise en scène de Tom Harper. La série BBC ne se contente pas de nous offrir un spectacle classique, elle a choisi un réalisateur capable de sublimer le travail de Tolstoï puis celui d’Andrew Davies. Les scènes de générique et d’ouverture de chaque épisode sont extrêmement travaillées. La première nous montre un paisible paysage de montagne dans la brume qui s’évapore petit à petit. Nous découvrons alors qu’il s’agit d’un champ de bataille surplombé par un homme de dos sur son cheval : Napoléon (Matthieu Kassovitz). La mise en scène de Tom Harper est splendide, efficace et élégante. Elle est très picturale, habitée d’un souffle épique pour rendre compte de la violence des champs de bataille (celle de Borodino est une réussite) et d’une subtile délicatesse pour les scènes plus intimes (je citerai en exemple la scène du bal et les différentes conversations entre Pierre et Andreï). La musique est un atout supplémentaire qui souligne, amplifie la réalisation tout en donnant un caractère traditionnel russe grâce à son thème principal entêtant.

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En plus des talents d’Andrew Davies et de Tom Harper, la BBC s’est offert un casting cinq étoiles avec des acteurs chevronnés (Gillian Anderson, Jim Broadbent, Stephen Rea ou Greta Scacchi) mais également avec la fine fleur des jeunes talents britanniques (Tom Burke avec un Dolokhov mémorable, Aneurin Barnard, Callum Turner ou Aisling Loftus). Mais le poids de la série repose surtout sur les épaules des trois acteurs principaux : Lily James, James Norton et Paul Dano qui sont exceptionnels. La première est un ravissement. Fraîche, exaltée, romantique, elle saura très bien également incarnée une Natasha fragilisée et plus adulte. James Norton est le meilleur Prince Andreï que j’ai pu voir. Contrairement aux versions précédentes, James Norton n’incarne pas un idéal mais un homme de chair et de sang, un être torturé, malheureux en amour mais avec un sens aigu du devoir. Malgré mon infinie admiration pour le jeu de James Norton, je dois avouer que celui qui m’a le plus impressionnée est Paul Dano. Le talent de cet acteur ne cesse de me surprendre et ce n’est pas exagéré de dire qu’il est un véritable caméléon. Je trouve qu’il ne joue pas Pierre, il est Pierre. Dès sa première apparition à l’écran (on le voit se diriger de dos vers la demeure d’Anna Pavlovna), il est complètement dans la peau du personnage. Il est maladroit, naïf, pataud, touchant, colérique. Le jeu de Paul Dano est d’une subtilité saisissante et il est pour moi le plus grand acteur américain de sa génération.

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Vous l’aurez compris, cette série BBC est une totale réussite. Je n’ai eu qu’un seul bémol : la scène de la mort du Prince Andreï, trop appuyée, trop clichée mais j’avais reproché la même chose à King Vidor et Sergueï Bondartchouk. Les acteurs, la réalisation la musique, tout contribue à faire de ce « Guerre et paix » un grand spectacle de haute tenue.

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Le billet d’Emjy qui fut également enthousiasmée par cette série.

Les étranges talents de Flavia de Luce de Alan Bradley

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Le manoir georgien de Buckshaw appartient à la famille de Luce depuis des lustres. Les habitants actuels forment une famille atypique : le père, le colonel, passe son temps à collectionner les timbres ; Ophélia, 17 ans, se préoccupe essentiellement de son apparence ; Daphné, 13 ans, est toujours plongée dans un livre ; Flavia, 11 ans, est une chimiste chevronnée. Elle est notamment passionnée par les poisons et possède son propre laboratoire dans le manoir. Elle pratique d’ailleurs quelques unes de ses expériences directement sur ses sœurs qui ne cessent de la tourmenter ou de la moquer. Mais bientôt Flavia va pouvoir mettre en pratique ses talents  et son intelligence. Un matin est retrouvé devant la porte des cuisines un martin-pêcheur mort avec un timbre épinglé sur le bec. Quelques jours après cette découverte, c’est cette fois le corps d’un homme sans vie qui est retrouvé dans le jardin de Buckshaw. Le colonel de Luce est rapidement suspecté. Flavia décide de mener l’enquête.

« Les étranges talents de Flavia de Luce » est le premier volet des aventures de la jeune héroïne. Le charme du roman réside avant tout dans la personnalité de Flavia, la chimiste de 11 ans. D’une intelligence remarquable, elle est aussi impertinente, drôle, vive et elle parcourt la campagne anglaise en long et en large sur Gladys (son vélo) pour prouver l’innocence de son père. On suit ses péripéties avec amusement et sympathie. Elle arrive à rivaliser avec la police quelque peu étonnée de trouver cette gamine sur sa route !

Écrit au départ pour un public jeunesse, l’intrigue en est quand même assez intéressante pour un public adulte. Il y est question de tour de magie, de vie dans un college anglais, de timbres rares, de suicide. Les thèmes sont variés, peut-être un peu trop lorsque l’Histoire de l’Angleterre se mêle à celle de l’enquête. Il faut bien reconnaître que l’intrigue n’a pas été simplifiée à l’intention d’un public jeune, c’est sans doute pour cette raison que le roman est sorti dans la collection « Grands détectives » des éditions 10/18.

« Les étranges talents de Flavia de Luce » est un roman fort plaisant avec une jeune héroïne originale et attachante.

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Merci Alice de me l’avoir offert !

Jézabel de Irène Némirovsky

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Gladys Eysenbach est dans le box des accusés. C’est encore une belle femme malgré son âge. Elle accuse néanmoins la fatigue du procès et des témoignages qui se succèdent. Gladys est jugée pour le meurtre d’un  jeune homme de 20 ans, Bernard Martin, probablement son nouvel amant. La vie de Gladys est exposée aux yeux de tous durant le procès : sa richesse, son oisiveté, ses voyages, sa liberté, ses nombreux amants. Elle aimerait que le procès s’arrête, que personne n’entende les témoins. Elle a reconnu le meurtre, cela ne suffit-il pas ? « Je mérite la mort et le malheur, mais pourquoi cet étalage de honte ? »

Dans la première partie du roman, Irène Nemirovsky nous présente une femme accablée par ce qu’elle a fait, ravagée par la douleur et les larmes. Gladys fait peine à voir. La deuxième partie revient sur sa vie, de l’âge de 18 ans au meurtre de Bernard Martin. Et c’est une toute autre femme que l’on découvre. Gladys est terriblement belle et elle en a pleinement conscience. A 18 ans, elle se rend compte que son physique parfait lui donne le pouvoir sur tous les hommes. Aucun ne peut lui résister. Sa vie ne tourne  plus alors qu’autour de son pouvoir de séduction et du désir des hommes. « L’amour, le désir d’un homme, ces mains tremblantes, ce zèle à la servir, ces regards amoureux, jaloux, de cela elle ne se lasserait jamais. »

Mais le temps passe et fane la beauté. Gladys devient obsédée par son apparence et son âge. Elle est égoïste, capricieuse et affreusement orgueilleuse. Elle est prête à tout pour cacher son âge : falsifier ses papiers d’identité comme gâcher le bonheur de sa fille. La compassion que nous pouvions ressentir pendant le procès s’évanouit au fur et à mesure que nous découvrons la véritable Gladys Eysenbach. C’est un personnage à la Dorian Gray, elle est prête aux pires horreurs pour conserver son infinie beauté. Comme le personnage d’Oscar Wilde, elle s’avère hideuse à l’intérieur. Le portrait que dresse ici Irène Nemirovsky est accablant pour Gladys. D’une grande finesse psychologique, il est également d’une grande cruauté.

« Jézabel » est un court mais dense roman qui présente un personnage de femme vénéneuse et particulièrement odieuse.

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La nouvelle espérance de Anna de Noailles

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« Son être fatigué des vives passions de l’enfance, des hasards d’un mariage hâtif, des douleurs de la maternité malheureuse, se reposait ainsi au creux des après-midi molles, bercé du plaisir de vivre faiblement à la sensuelle crainte de la mort. » Sabine de Fontenay est une jeune aristocrate qui ne vit que pour sentir le feu des sentiments, de la passion. Son mari l’aime faiblement, par habitude, avec tendresse mais sans ferveur. Sabine recherche dans la vie ce qu’elle a lu dans les livres de Musset, Balzac, dans « Les souffrances du jeune Werther » ou « Tristan et Iseult ». Cette nécessité viscérale à être aimée l’a fait s’intéresser à différents hommes, l’a fait rêver et espérer.

Anna de Noailles nous parle, à travers le destin de Sabine, du sort des femmes au début du 20ème siècle. Son héroïne n’a pas de but dans la vie, elle ne fait rien, ne pense à rien, la vacuité de son quotidien transparaît dans son caractère. Malheureusement, Sabine a perdu un enfant à qui elle aurait pu se consacrer entièrement et qu’elle aurait pu aimer éperdument. Au lieu de ça, elle jette son dévolu sur les hommes qui l’entourent, les amis de son mari : Jérôme et Pierre avant de rencontrer Philippe. Le roman est découpé en trois parties, chacune dédiée à l’un des trois hommes. Le quotidien de Sabine se charge alors d’émotions, de tourments délicieux qui la rapprochent du romantisme des livres qu’elle adore. Sabine ne sait pas se contenter de tiédeur, elle veut se consumer d’amour. On voit bien qu’en ce début de 20ème siècle, les femmes sont toujours prisonnières des conventions, du mariage et n’ont pas d’autonomie. Anna de Noailles avait au moins l’écriture pour s’échapper.

Et la langue d’Anna de Noailles est surprenante, audacieuse dans ses comparaisons ou ses métaphores. C’est une écriture élégante, précieuse, très attentive aux états d’âme de son héroïne mais également aux saisons, à l’environnement dans lequel elle évolue : « Comme elle s’était amusée en juillet, assise devant les graviers chauds des jardins, et en automne, à courir le long du feuillage rouge des noisetiers, où luisaient, durement chevillées à leurs capuchons verts, les noisettes en bois de soie (…) Elle avait aimé aussi toutes les choses des maisons et des chambres, l’aurore d’été, prise dans les rideaux de perse gommée, et quand on ouvrait la fenêtre les matins d’octobre, la première entrée du vent froid, qui sentait l’anis et le raisin… »

Roman de l’ennui mondain, du romantisme rêvé et de la place des femmes au début du 20ème siècle, « La nouvelle espérance » est un roman singulier de par le style raffiné, poétique d’Anna de Noailles. Sa langue m’a envoûtée.

Agatha Raisin and the quiche of death de MC Beaton

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A 53 ans, Agatha Raisin décide de partir à la retraite. Elle vend son agence de communication londonienne pour aller s’installer dans un cottage à Carsely dans les Cotswold. La dynamique et piquante Agatha n’avait pas pensé qu’il serait si difficile de s’intégrer dans un petit village où chacun connaît tout sur ses voisins. Pour faire connaissance avec les autres habitants et combattre l’ennui qui la gagne, elle décide de s’inscrire au concours annuel de quiche. Le problème c’est qu’Agatha n’a jamais cuisiné de sa  vie et n’aime pas perdre. Elle va donc acheter à Londres une quiche aux épinards dans un restaurant. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévu. Non seulement Agatha ne remporte pas le concours de la meilleure quiche mais en plus le président du jury meurt après avoir ingéré un morceau de sa quiche. L’intégration d’Agatha à Carserly est loin d’être gagnée…

« Agatha Raisin and the quiche of death » est le premier tome d’une longue série. L’ambiance de cosy mystery fait penser aux romans d’Agatha Christie avec Miss Marple  qui se déroulaient également au milieu de charmants cottages et des cancans entre voisins. Nous sommes donc dans un petit village de campagne en apparence tranquille et paisible. Mais Agatha va rapidement découvrir qu’il est également le lieu de nombreux secrets et que ses habitants sont plus dangereux qu’ils n’en ont l’air. L’intrigue policière n’a certes rien de révolutionnaire mais elle est bien menée et apporte son lot de rebondissements comme les différentes tentatives d’assassinat à l’encontre de notre héroïne.

Ce qui fait tout le sel du roman est son humour et sa galerie de personnages. Agatha Raisin a un fort caractère, c’est une meneuse qui dans le monde de la com ne s’embarrassait pas de politesse ou de précaution. Il lui faudra apprendre la patience et à contrôler sa langue pour conquérir Carsely. MC Beaton n’épargne pas son héroïne qui est bien souvent ridicule pour notre plus grand plaisir ! Et au fur et à mesure de ses aventures pour démasquer le meurtrier, le personnage devient plus touchant et plus sympathique. Notre Agatha est également bien entourée avec sa voisine Mrs Barr qui passe son temps à l’insulter, la douce femme du pasteur, Mrs Bloxby, qui prend plaisir à voir un spectacle de striptease, le patron du pub qui ne parle que du temps qu’il fait ou encore les autres dames du village toujours prêtes à participer aux concours de quiches/chiens/confitures !

« Agatha Raisin and the quiche of death » est un divertissement fort sympathique, drôle, léger qui développe une belle galerie de personnages et surtout une héroïne que l’on a très envie de retrouver.

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La ballade et la source de Rosamond Lehmann

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Dans le voisinage de la maison de Rebecca, dix ans, revient s’installer Mrs Sybil Jardine. La vieille femme n’était pas revenue sur sa propriété depuis de nombreuses années. Mrs Jardine était très amie avec la grand-mère de Rebecca mais par la suite les liens furent rompus entre les deux familles. Rebecca est très intriguée par la vie de Mrs Jardine et elle est enchantée lorsqu’elle celle-ci l’invite avec sa sœur à lui rendre visite. Entre Rebecca et Mrs Jardine une affection mutuelle se développe. L’enfant devient la confidente de la vieille femme qui lui raconte les épisodes marquants de sa vie mouvementée. Dans le même temps, Rebecca devient amie avec la petite fille de Mrs Jardine, Maisie. Rebecca est totalement fascinée par l’histoire de la famille.

« La ballade et la source » est un roman très mélodramatique. Il y est question de suicide, de folie, possiblement d’inceste, d’abandon d’enfants. Le sceau du malheur s’abat sans cesse sur la famille de Mrs Jardine comme pour la punir de son péché originel : avoir quitté son mari pour un autre homme. Le personnage de Mrs Jardine est très fort. C’est une femme de caractère, indépendante qui sacrifie tout à sa liberté et est prête à en payer le prix. Mais c’est également un personnage ambigu. En tentant de récupérer sa fille, elle l’entrainera à sa perte. Mrs Jardine est une femme très manipulatrice grâce à son charme qu’elle exerce sur son entourage. Rebecca est totalement envoûtée et se retrouve, à dix ans, la confidente d’évènements terribles et souvent scabreux.

Malgré un personnage central complexe, mon avis est mitigé sur ce roman. L’histoire de Mrs Jardine, puis de sa fille Ianthé, est uniquement racontée par des dialogues. Au milieu du livre, le lecteur se retrouve à devoir ingérer plus de cinquante pages de dialogues entre Rebecca et Mrs Jardine. J’ai réellement peiné à en venir à bout, j’ai trouvé ce biais de narration assez indigeste. Et malheureusement la fin du roman reprend ce procédé entre Maisie et Rebecca. Un autre problème du livre me semble-t-il est justement le personnage de Rebecca. Elle n’existe que comme confidente, elle n’est qu’un prétexte à la narration et n’a aucune épaisseur. Il m’aurait paru intéressant d’étudier l’impact des révélations de Mrs Jardine sur une si jeune enfant.

« La ballade et la source » fut donc un rendez-vous manqué avec Rosamond Lehmann malgré le fort pouvoir d’attraction de son personnage principal.

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Hiver de Christopher Nicholson

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Dans un cottage retiré de la campagne du Dorset, vivent Thomas et Florence Hardy. Le grand écrivain a 84 ans et sa seconde épouse 45. Il passe ses journées entre les promenades avec son chien Wessex et son bureau où il se force à écrire chaque jour. Quelques phrases, des poèmes, Thomas Hardy écrit ou réfléchit pendant des heures dans son bureau. Un évènement va rompre ce quotidien monotone. « Tess » va être adapté en pièce de théâtre dans la ville voisine. Après des années de refus, Thomas Hardy a fini par accepter l’adaptation de son livre le plus cher. L’actrice, qui va interpréter Tess, va bouleverser le grand écrivain. Elle se nomme Gertrude Bugler et elle est la fille de la jeune paysanne qui inspira Hardy pour son roman. Au grand dam de Florence, son mari va totalement s’enticher de Gertrude et va même lui écrire des poèmes. Florence devait déjà lutter contre le fantôme de la première femme de Thomas Hardy, Emma, il lui faut maintenant rivaliser avec une jeune femme de 25 ans.

Le roman de Christopher Nicholson porte magnifiquement bien son titre. C’est l’hiver de la vie d’un homme et le délitement d’un couple. Christopher Nicholson change de narrateurs en fonction des chapitres et donne voix à chacun. La première à se faire entendre est celle, désemparée, de Florence Hardy. Elle est remplie d’amertume, de jalousie, elle regrette son mariage avec un homme qui ne pouvait lui offrir un véritable foyer avec enfants. A défaut de pouvoir être sa muse, Florence devint sa secrétaire, elle se voulait indispensable au quotidien et au bien-être du grand homme. Et aujourd’hui, elle se voit préférer une jeune campagnarde. Oppressée par les grands arbres qui entourent leur maison et par son quotidien, Florence est en plein désarroi. Son désespoir est palpable.

Face à elle, Thomas Hardy est toujours à la recherche de son idéal féminin, de sa muse. Tess en est le modèle, Gertrude son incarnation. Une quête impossible qui semble maintenir l’écrivain en vie. Car le vieil homme est bien conscient que son temps est compté. C’est l’hiver de sa vie, le moment où l’on se demande ce qui restera de nous : « Il eut une pensée lugubre : ce qui se passa cet après-midi-là, seuls elle (Emma) et moi l’ont jamais su, mais elle est morte et enterrée, et quand je disparaitrai à mon tour, ce souvenir disparaitra également. A la mort d’un homme, tous les souvenirs de son existence sur terre, tous ces fragments de temps emmagasinés et catalogués, consultés et vérifiés, expirent avec lui. » Heureusement, dans le cas de Thomas Hardy, tout son esprit n’a pas disparu puisqu’il nous reste ses fabuleux romans.

« Hiver » est un très beau roman à la tonalité mélancolique sur la fin d’un couple, sur la fin d’un homme.

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