Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay

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« Les élèves du pensionnat de jeunes filles de Mrs Appleyard s’étaient levées à six heures et depuis lors n’avaient cessé d’inspecter le ciel limpide et lumineux. Elles voltigeaient maintenant dans leurs mousselines de dimanche, tel un essaim de papillons en délire. Non seulement c’était un samedi et le jour tant attendu du pique-nique annuel, mais c’était également le jour de la Saint Valentin (…). » Les jeunes filles, de ce pensionnat australien, s’égaient en attendant le départ du pique-nique qui les mènera à Hanging Rock. Elles reçoivent et échangent des cartes follement romantiques pour célébrer la Saint Valentin. L’heure du départ sonne enfin et les jeunes filles partent dans une voiture tirée par des chevaux. Après le repas, les pensionnaires et leurs deux enseignantes s’amusent, s’assoupissent dans la plaine en bas du massif volcanique de Hanging Rock. Quatre d’entre elles, parmi les plus âgées et les plus admirées, décident d’aller voir de  plus près l’étonnant et impressionnant massif. Après plusieurs heures, une seule de ces jeunes filles revient auprès des autres. Elle arrive en courant et en hurlant. Elle est absolument incapable de dire ce qui s’est passé et surtout où se trouvent les trois autres. On découvre alors qu’une des deux enseignantes a également disparu. Des recherches vont rapidement être lancées dans Hanging Rock et ses environs.

Ce roman a été écrit en 1967 à partir d’un fait divers réel et il remporta un vif succès en Australie au point d’être adapté en 1975 par Peter Weir (l’adaptation est d’ailleurs très réussie). Pas étonnant que ce roman de Joan Lindsay ait connu tant de réussite car il s’agit d’un véritable bijou. L’ambiance du livre est envoûtante, fascinante. Cela tient à l’histoire elle-même. Ces jeunes filles fraîches, joyeuses nous semblent trop prometteuses, trop pleine de vie pour disparaître brutalement. Aucune trace n’est retrouvée, le mystère est total. Elles deviennent le symbole de la fin d’une époque. L’histoire se déroule le 14 février 1900, la pension de Mrs Appleyard est sur le modèle victorien, les jeunes filles portent des corsets malgré la chaleur du bush australien. Les trois jeunes filles semblent s’être échappées des carcans, des corsets et règles trop strictes de Mrs Appleyard qui les privaient de liberté.

C’est d’ailleurs plutôt son impact que la disparition en elle-même qui intéresse Joan Lindsay. La disparition des jeunes filles intervient très tôt dans le livre et c’est l’écho de cet évènement sur les survivants, l’entourage des filles qui va occuper le reste du roman. L’auteur, qui s’adresse régulièrement à ses lecteurs, parle d’un motif commencé avec le pique-nique et qui peu à peu s’étend. L’impossibilité du deuil, la culpabilité, l’énigme pèsent sur tous ceux qui connurent les filles ou les croisèrent à un moment. L’ombre du rocher d’Hanging Rock, du monolithe qui attiraient tant les trois jeunes filles, plane sur les vies et les assombrit en l’absence de réponses. Ces disparitions vont précipiter, accélérer les destinées des autres personnages. C’est le cas notamment pour Mrs Appleyard, symbole de l’ancien monde qui se délite et s’effondre.

Le roman de Joan Lindsay fascine également grâce à une écriture élégiaque, poétique et très cinématographique. Les descriptions de la nature, du bush sont particulièrement marquantes. « Enfin, le soleil disparut derrière le parterre de dahlias flamboyantes ; les hortensias luisaient comme des saphirs dans le crépuscule ; les statues de l’escalier brandissaient leurs torches pâles vers la nuit chaude et bleue. Ainsi s’acheva cette lugubre seconde journée. » Toujours plane sur les descriptions de la nature luxuriante, un malaise indicible, une forte mélancolie. Et malgré cela, malgré le drame, l’auteur réussit à distiller de l’ironie dans son texte.

« Pique-nique à Hanging Rock » fût un véritable coup de cœur, c’est un roman à l’atmosphère ensorcelante, captivante que vous ne voudrez plus lâcher et qui vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

La fin d’une liaison de Graham Greene

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Londres, 1946, Maurice Bendrix croise dans la rue Henry Miles, un ami qu’il n’avait pas vu depuis un an et demi. Maurice avait fréquenté le couple Miles et était devenu l’amant de Sarah Miles. Leur liaison intense et passionnée s’était brusquement interrompue en 1939 après le violent bombardement de l’immeuble où Sarah et Maurice se retrouvaient. Maurice vouait depuis lors une haine violente à sa maîtresse. Sentiment qui va croître après sa rencontre avec Henry. Ce dernier lui avoue en effet avoir des doutes quant à la fidélité de sa femme. Mais il n’ose pas engager un détective privé pour en avoir le cœur net. Maurice va le faire à sa place tant il est dévoré par la jalousie à l’idée que Sarah puisse avoir un nouvel amant. L’enquête du détective lui dévoilera une facette inattendue de la personnalité de Sarah.

Avec « La fin d’une liaison », Graham Greene revisite le classique trio amoureux : femme-mari-amant. Au tout début du roman, une phrase nous indique que cette thématique va être traitée de manière originale : « Aussi ceci est-il un récit de haine bien plus que d’amour (…) »  Quand le livre s’ouvre, Maurice Bendrix n’a pas revu sa maîtresse depuis un an et demi. Leur rupture, brutale et sans aucune explication, l’a plongé dans une terrible colère qui s’est ensuite transformée en haine envers Sarah. La narration n’est donc pas habituelle, Graham Greene choisit de prendre l’histoire à l’envers. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’enquête du détective privé que nous allons découvrir la relation forte de Sarah et Maurice. Ce sont des flash-backs, des réminiscences d’instants partagés qui vont éclairer le lecteur. Bien sûr, nous découvrons à travers le récit de Maurice que sa haine pour Sarah n’est pas si éloignée de l’amour passionné et qu’il s’agit d’une façon de ne jamais en finir avec cette histoire d’amour, de ne pas accepter la rupture. Le classique triangle amoureux est également détourné par la relation existante entre Maurice et Henry Miles. Les deux hommes sont amis et Maurice vient en aide à de nombreuses reprises à Henry. Ce dernier est un être faible, presque pathétique par moments mais il est uni à Maurice par son amour infini pour Sarah. La relation entre les deux personnages est surprenante et inattendue.

Ce qui fait l’originalité de ce roman, ce sont aussi les questionnements spirituels qui accompagnent le récit. C’est l’une des caractéristiques de Graham Greene, tout au long de son œuvre il s’interroge sur la religion catholique, sur la foi et la morale. « La fin d’une liaison » porte plus spécifiquement sur le poids de la religion, sur les décisions, les choix des personnages en fonction de leurs croyances. Maurice, qui se dit athée, se trouve confronté à un fort sentiment religieux qu’il ne comprend pas. Il repousse celui-ci de toutes ses forces mais on sent néanmoins chez lui une spiritualité qui s’affirme au fil des pages. Maurice Bendrix est un personnage particulièrement complexe, tortueux et ambigu. Sa progression au cours du roman est passionnante.

« La fin d’une liaison » est le premier roman de Graham Greene que je lisais et j’ai été emballée par l’originalité de sa narration, par la complexité de ses personnages et l’exigence de son travail.

Un grand merci aux éditions Robert Laffont.

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Le grand n’importe quoi de J.M. Erre

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Le samedi 7 juin 2042 à 20h42 à Gourdiflot-le-Bombé (J.M. Erre n’est pas grolandais pour rien !), Alain Delon prit une décision importante après avoir ingurgité deux yaourts aux fruits : il allait se suicider. Au même moment, Arthur, un réfugié monégasque, arrive à une soirée déguisé en spider-man. Il est accompagné par sa future ex-petite amie et est invité par Patrick, un culturiste. Pendant ce temps-là, Lucas, un auteur de SF, tente d’écrire le chef-d’œuvre qui le révèlera mais il est interrompu par Marilyn Monroe qui sonne à sa porte. Enfin, toujours à la même heure, J-Bob et Francis refont le monde accoudés au comptoir du « Dernier bistrot avant la fin du monde ». Tous vont être amenés à se croiser dans les minutes qui suivent.

Comme ce résumé vous le montre, le dernier roman de J.M. Erre est vraiment du grand n’importe quoi ! Il plonge sa galerie de personnages fantasques dans un mixte entre « Un jour sans fin » et « 2001, l’odyssée de l’espace ». La France de 2042 est très différente de celle de 2016 : Monaco est devenu un Califat, W9 est la chaîne culturelle n°1 depuis la reconversion d’Arte dans le télé-achat, Rocco Siffredi a reçu le prix Femina en 2037 pour « Y en a un peu plus, je laisse ? » et les malgaches dominent l’économie mondiale grâce à une nouvelle source d’énergie : « La découverte du carburant nouvelle génération à partir d’une molécule contenue uniquement dans le poil du lémurien, espèce endémique de l’île malgache, avait bouleversé l’ordre mondial. Grâce à cette mine d’or inespérée, Madagascar, jusqu’alors un des pays les plus pauvres de la planète, avait connu un développement prodigieux. La manne financière avait été telle que les Malgaches avaient délocalisé leurs usines sur toute la planète et racheté Apple, MacDonald’s, facebook, Google, ainsi que le PSG, car même les meilleurs font des erreurs. « 

C’est dans cet univers étrange et délirant que va se dérouler une folle équipée où tous les personnages vont se croiser : certains cherchant des martiens, d’autres voulant éviter une horde de culturistes énervés, d’autres passant leurs nuits à faire des blagues aux habitants du village ou à refaire le monde au bar.

Comme à chacun de ses romans, J.M. Erre nous entraîne dans son univers jubilatoire, totalement loufoque et original. Ce n’est pas mon préféré, je n’ai pas eu mal aux zygomatiques comme pour les deux précédents, mais je me suis quand même bien amusée à Gourdiflot-le-Bombé.

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La grande panne de Hadrien Klent

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Dans le sud de l’Italie, l’explosion, accidentelle ou volontaire, d’une mine de graphite sème la panique. En effet, un immense nuage s’en est échappé et risque de s’enflammer au contact des lignes à haute tension. Il est donc décidé de plonger le pays dans le noir. En France, c’est le branle-bas de combat puisque le nuage se déplace vers le nord. Le black-out s’impose également pour la population française. Un seul endroit conservera l’électricité grâce à un générateur : l’île de Sein. Et c’est là que le gouvernement va venir s’installer durant toute la durée de la coupure. Tous les conseillers, le président et les ministres débarquent sur cette île paisible. L’un de ses habitants n’est pas enchanté par cet envahissement. Normand, ancien conseiller du premier ministre devenu président, est venu vivre sur l’île pour fuir la vie politique et écrire un livre. Il est d’autant plus agacé que dans les conseillers se trouve Alexandrine, son ancienne petite amie. Mais d’autres se réjouissent de ce futur blackout. Un journaliste décide d’éditer un journal à l’ancienne et d’être la seule voix durant la coupure, une belle façon de relancer sa carrière. Jean-Charles, un activiste de l’ultra-gauche, veut lancer une nouvelle Commune sur les collines de Belleville et va profiter du noir total pour prendre possession des lieux. Le blackout sera-t-il synonyme de chaos en France ?

Sur un mode humoristique, Hadrien Klent nous présente une situation parfaitement plausible et tout à fait d’actualité. Entre les attentats et les pénuries possibles de carburant, « La grande panne » fait totalement écho à notre quotidien. Avec légèreté, l’auteur épingle les travers de notre époque. Les conseillers du président n’ont aucune réflexion profonde sur le long terme. Leur but est uniquement la communication, l’image du président qui en a bien besoin pour faire oublier qu’il est cyclothymique. La panne aura peut-être la vertu d’ouvrir les yeux des français  sur les absurdités de notre société et sur nos délires technologiques. Sans le courant, les français réapprennent à vivre sans toutes les nouvelles technologies et finalement ils s’en sortent très bien. Ils prennent le temps, ralentissent le rythme de leurs vies. Et c’est exactement ce que Normand est venu faire sur l’île de Sein, même s’il n’ose pas l’avouer à l’hyperactive Alexandrine lorsqu’elle lui demande ce qu’il a fait de sa vie pendant tout ce temps : « Cette fois-ci, il ne répondra pas, non plus. Même Normand, même l’autre Normand, celui qui ne baissait jamais la garde, même celui-ci ne pourrait répondre, n’oserait répondre : rien. Rien du tout. Je n’ai rien fait, juste le temps a glissé sur moi et c’était bon. » Presque une philosophie  de vie qu’il est décidément fort plaisant de lire dans un roman.

Roman catastrophe, réflexion sur la société contemporaine, histoires d’amour et d’amitié, « La grande panne » de Hadrien Klent est tout ça à la fois et exploite différents types de narration. C’est drôle, réaliste, intelligent, un roman qui donne envie de ralentir et de couper le courant.

Merci aux éditions tripode pour cette lecture.

L’été avant la guerre de Helen Simonson

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Beatrice Nash arrive à Rye à l’été 1914. Elle doit être la nouvelle professeure de latin et en attendant la rentrée elle sera la préceptrice de quelques enfants récalcitrants. Beatrice a du se trouver une place après la mort de son père qui ne lui laissa qu’une faible rente contrôlée par sa famille. Elle est accueillie à Rye par Agatha Kent, dont le mari est un haut fonctionnaire du Foreign Office, et ses deux neveux : Hugh promis à une belle carrière de médecin et Daniel qui se veut poète. Rapidement, Beatrice  se sent à l’aise au milieu de l’harmonieuse famille Kent et notamment auprès des deux jeunes hommes. Le reste de la gentry de Rye est moins accueillante et moins tolérante vis-à-vis de cette jeune femme indépendante, célibataire qui cherche à devenir écrivain. Mais la situation de tous est remise en cause parv la déclaration de guerre. La petite ville doit aider les premiers réfugiés venus de Belgique. Le sens de l’hospitalité ne devra pourtant pas dépasser celui des convenances. Bientôt Hugh et Daniel s’engagent et quittent leur ville. Beatrice, victime de la malveillance de certains, se sent bien seule sans les deux cousins.

Helen Simonson avait auparavant écrit une comédie so english « La dernière conquête du major Pettigrew », le récit charmant d’une histoire d’amour entre un major à la retraite et une femme d’origine pakistanaise. Nous sommes ici également plongés dans une ambiance très anglaise avec tea party au coeur de la campagne. L’auteur y traite de nombreuses thématiques. Il y est question de la place des femmes dans la société, du mouvement des suffragettes, de la vie d’un village avec ses médisances et ses jalousies, de l’école et de son manque d’égalité, de l’homosexualité, de l’avancée de la médecine en raison des terribles blessures des soldats dans les tranchées. C’est sans aucun doute beaucoup trop pour un seul roman, Helen Simonson a voulu trop en faire et son roman est également par moments beaucoup trop bavard. Les personnages rattrapent un peu cela, même si leurs destinées est prévisibles, Beatrice, Hugh, Daniel et Agatha sont attachants et il est plaisant de les suivre.

Léger, charmant, « L’été avant la guerre » aurait pû être le roman idéal pour l’été s’il avait fait deux cents pages de moins et si son auteur avait choisi un angle pour nous raconter la vie des habitants de Rye en 1914.

Merci aux éditions Nil pour cette lecture.

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Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage de L.C. Tyler

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Ethelred Tressider est un écrivain à multiples facettes. Sous son propre nom il écrit des polars, sous celui de J.R. Elliot des romans policiers historiques se déroulant pendant le règne de Richard II, enfin il écrit des romans à l’eau de rose sous le pseudonyme de Amanda Collins. Au moment où l’inspiration semble lui faire défaut, l’ex-femme d’Ethelred disparait. Une fiat rouge de location a été retrouvée près d’une plage du West Sussex où réside Ethelred. A l’intérieur de la voiture, Geraldine ex Tressider a laissé une lettre d’adieu laissant penser à un suicide. Son corps n’a pourtant pas été retrouvé. Malgré l’écriture de romans policiers, Ethelred n’a pas l’intention de se mêler de l’enquête. Mais c’était sans compter sur la curiosité insatiable de son agent, Elsie Thirkettle. Le pauvre Ethelred est donc bien obligé de s’impliquer.

« J’aime bien les policiers. Je ne fais pas partie de ces auteurs dont les héros sont des flics empotés et incompétents qui sont obligés de se faire aider par des détectives amateurs pleins de flair. Je n’en vois pas l’intérêt. Le détective amateur n’a jamais existé. Je ne connais pas une seule affaire (et j’en ai désormais étudié beaucoup) dans laquelle une vieille dame célibataire vivant à St Mary Mead ait apporté le moindre indice à la police. (…) On attrape les meurtriers après des enquêtes au porte-à-porte et des heures fastidieuses à décortiquer image par image les enregistrements de caméras de sécurité. Ou bien, si vous avez de la chance, c’est un très estimé confrère qui vous balance des noms. La police, du moins à ce que j’en ai vu, prend rarement la peine de réunir tous les suspects dans le salon d’une maison de campagne pour annoncer ses conclusions. » Et voilà comment Ethelred Tressider et L.C. Tyler balaient d’un revers de main les Miss Marple, Hercule Poirot, Sherlock Holmes et autre Lord Peter Wimsey ! L’auteur utilise les codes narratifs des romans policiers pour mieux les détourner et les moquer. L’humour est très présent et particulièrement réjouissant. Nous sommes du côté des Monty Python, de la dérision, de l’humour décalé si caractéristique de nos amis anglais. Les répartis sont souvent pince-sans-rires, Ethelred manie avec aisance l’autodérision (décrivant un ancien camarade d’école : « Il était grand, blond, aristocrate et d’une beauté invraisemblable. J’étais grand. »), tandis que Elsie est d’une verve truculente.

Mais le premier roman de L.C. Tyler ne se contente pas d’être drôle. L’intrigue policière tient parfaitement la route. L’auteur multiplie les pistes et les sources. Elsie prend par moments en charge la narration de l’enquête pour élucider la disparition de Geraldine. Se glissent également dans le récit des pages du dernier roman policier écrites par Ethelred. Rien de spectaculaire dans l’intrigue et ses retournements de situation mais tout se tient et les suspects se succèdent devant les yeux de Elsie et Ethelred. Il faut dire que Geraldine n’est pas un personnage sympathique, Elsie la surnomme « la salope », et on comprend qu’elle aie de nombreux ennemis.

« L’étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage » est un premier roman tout à fait réjouissant à l’humour décalé so english !

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Une journée dans la vie d’une femme souriante

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« Une journée dans la vie d’une femme souriante » est un recueil de treize nouvelles, c’est le seul écrit par Margaret Drabble. Les nouvelles, qui composent ce livre, ont été écrites tout au long de la vie de son auteur, de 1966 à 2000. Ce qui frappe, c’est la cohérence du recueil malgré les années qui séparent la première et la dernière nouvelle. Il y a une continuité, une fidélité dans les thèmes abordés par Margaret Drabble.

Les femmes sont toujours au centre de chaque histoire. Ce sont des instantanés de vie, rien d’extraordinaire, juste des moments quotidiens qui peuvent parfois s’avérer décisifs. Toutes sont ou souhaiteraient être indépendantes. Elles sont parfois prisonnières de leurs vies comme l’héroïne de la plus émouvante des nouvelles intitulée « La guerre en cadeau ». On y voit une femme, battue par son mari, s’illuminer, s’animer uniquement à l’idée d’aller acheter le cadeau pour l’anniversaire de son petit garçon. Mais elles réussissent aussi à se libérer et à profiter de la vie comme cette « Veuve joyeuse » qui se réjouit de pouvoir profiter de ses vacances sans son mari récemment décédé. « Elsa savait qu’elle allait devoir dissimuler son impatience : il n’était certainement pas convenable qu’une veuve si récente se réjouisse autant d’un évènement aussi trivial que des vacances d’été. »

L’amour est bien souvent au cœur de la vie de ces femmes. Il peut être contrarié comme dans « Le passage des Alpes » où deux amants partent en cachette pour passer du temps ensemble  et s’évader de leur quotidien pesant, le séjour sera un échec total.  Il ne s’oublie en tout cas jamais. L’héroïne de « Les amants fidèles » retourne, des années après leur rupture, dans le café où elle voyait son amant. Celle de « Les grottes de Dieu » cherche son ancien amour qui est parti vivre en ermite loin de la civilisation occidentale. On cherche l’amour, on l’attend et parfois il prend des formes étonnantes comme dans « Le petit manoir de Kellynch » où la narratrice tombe amoureuse d’une demeure à la manière de Elizabeth Bennet dans « Orgueil et préjugés ».

Margaret Drabble fait preuve d’une grande acuité dans l’étude des caractères de ses personnages. Les portraits sont finement dessinés, précis et attentifs au moindre détail. Ils sont servis par une écriture remarquable, ciselée et qui rend parfaitement la palette vaste des sentiments présentés dans ce recueil.

Comme vous le savez peut-être, je reste souvent sur ma faim lorsque je lis des nouvelles. Ce ne fut absolument pas le cas avec ce recueil de Margaret Drabble qui recèle de véritables bijoux de narration. Chaque nouvelle est un monde en soi et l’écriture un ravissement. C’est souvent âpre, mélancolique, parfois positif et ouvert vers l’avenir, mais c’est avant tout profondément humain.

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Chocolates for breakfast de Pamela Moore

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 Courtney, 15 ans, se sent mal dans la pension de son lycée huppée. Rejetée par l’enseignante pour laquelle elle avait un coup de cœur, elle tombe en dépression. Elle quitte alors l’établissement pour vivre avec sa mère, une actrice sur le déclin, à Hollywood. Laissée seule toute la journée, Courtney navigue entre la piscine d’un hôtel, les drugstores et a une relation avec un homme plus âgé. Sa mère n’arrivant plus à trouver du travail, elles partent toutes les deux s’installer à New York. Courtney y retrouve une amie du pensionnat, Janet. Avec elle, elle est de toutes les soirées, côtoie des jeunes hommes de Yale et boit immodérément. « Cela la rassura définitivement : les cocktails étaient un des rares éléments stables de son existence. Sa vie durant, l’alcool lui rappellerait toujours son enfance. plus tard, lorsqu’elle serait seule et regretterait de l’être, un cocktail l’apaiserait, comme d’autres se sentent rassurés par l’odeur du dîner qui mijote, ou le murmure d’une lance d’arrosage sur la pelouse, en été. »   Courtney et Janet s’enfoncent dans une spirale de débauche et d’inactivités qui finira en tragédie.

« Chocolates for breakfast » est souvent comparé au « Bonjour tristesse » de Françoise Sagan. Effectivement, les deux auteurs étaient toutes deux très jeunes lorsqu’elles écrivirent leur roman respectif et elles décrivent toutes deux le passage à l’âge adulte de jeunes femmes vivant dans un milieu mondain. Le roman de Pamela Moore m’a également fait penser au film de Sofia Coppola « The bling ring ». Courtney a une vie oisive, est délaissée par ses parents divorcés comme les personnages de la réalisatrice américaine. Dans le film, ils cambriolaient de riches demeures pour s’occuper, Courtney noie son ennui, son mal-être dans l’alcool et dans les bras des hommes. Courtney et Janet sont sans repères, désenchantées et sans autre but dans la vie que de s’amuser. « Chocolates for breakfast » rend bien ce sentiment de vacuité, d’inoccupation dans les vies de ces jeunes femmes.

Publié en 1956, « Chocolates for breakfast » avait fait scandale au moment de sa parution. Il est vrai que Courtney mène une vie débridée où le sexe et l’alcool sont présents à l’excès. Son amour pour son enseignante avait dû également renforcer le côté sulfureux du roman de Pamela Moore. L’auteur interroge clairement et de manière très moderne la place de la femme dans une Amérique puritaine. L’héroïne y dispose librement de son corps à une époque où cette question était taboue. Les mêmes raisons ont fait le succès de « Chocolates for breakfast » qui fut traduit en onze langues et est considéré comme un roman culte. Aucun des autres romans de l’auteur ne rencontra le même retentissement, Pamela Moore se suicida à l’âge de 26 ans.

« Chocolates for breakfast » est le récit désenchanté d’une adolescence débridée, d’un passage brutal à l’âge adulte. Un roman intéressant mais pour lequel je n’ai pas eu de coup de cœur, je suis restée un peu en dehors du récit.

 Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

A l’orée du verger de Tracy Chevalier

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En 1838, James Goodenough cultive, avec sa famille,  des pommes dans le Black Swamp, Ohio. Une terre extrêmement marécageuse où il est difficile de prospérer. James et Sadie Goodenough perdent chaque année un enfant en raison de la fièvre des marais. Pour surmonter ces pénibles conditions de vie, James s’occupe passionnément de ses pommiers essayant d’implanter aux États-Unis la reinette dorée qu’il apporta avec lui d’Angleterre. Sadie leur préfère les pommes acides, celles qui donnent l’eau-de-vie dans laquelle elle se noie et se détruit. Les parents se déchirent, se détestent. Les enfants sont spectateurs de cette violence larvée. Robert suit les traces de son père, il aime les arbres et s’intéresse à la culture des pommes. Il protège sa sœur Martha, le souffre-douleurs de sa mère parce que trop douce et trop docile. C’est en 1838 que Robert est poussé à quitter sa famille après un terrible évènement. Il part vers l’Ouest laissant derrière lui sa chère Martha.

Tracy Chevalier nous conte la vie de Robert Goodenough de 1838 à 1856, de l’Ohio à la Californie. La construction du roman est audacieuse et complexe. La première partie est consacrée à l’enfance de Robert et nous est racontée par les voix de James et de Sadie en alternance. La vie de Robert, entre 1838 et 1856, est évoquée par les lettres qu’ils envoie à sa sœur Martha. Plus tard, nous lirons également les siennes nous révélant  ce qui se passa à Black Swamp en 1838. Entre ses deux parties épistolaires, nous suivons le parcours, le voyage de Robert vers la Californie. De nombreuses voix s’expriment sous des formes différentes, l’histoire de Robert nous est racontée par des points de vue variés. La structure narrative de « A l’orée du verger » est d’une grande richesse, d’une belle complexité.

Comme souvent, Tracy Chevalier mêle le souffle de l’histoire et le souci du détail. A travers la destinée de la famille Goodenough, l’auteur évoque les pionniers et la rudesse de la vie qu’ils durent mener en venant s’installer sur de nouvelles terres. Ils sont face à une nature sauvage qu’ils tentent de domestiquer mais qui finit toujours par les dominer. Robert admirera la grandeur de la nature et c’est elle qui l’aidera à se reconstruire. La nature, les arbres sont célébrés dans les pages de ce roman. Face à l’immensité des paysages américains, Tracy Chevalier sait aller au plus près des sujets qu’elle traite comme celui de la culture des pommes, de leur greffe. La première partie est très documentée sur cette thématique et la multitude de détails n’est pas gratuite. Elle souligne et amplifie l’obsession de James pour ses pommes qui phagocyte son esprit et l’empêche de s’occuper de ses enfants.

Âpre, violent, tendu, le dernier roman de Tracy Chevalier est une belle réussite qui nous fait entendre, grâce à sa construction élaborée, les voix et les destins des membres  de la famille Goodenough.

Merci aux éditions Quai Voltaire pour cette lecture.

Rien où poser sa tête de Françoise Frenkel

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« Rien où poser sa tête » fut écrit en 1943-44 en Suisse et publié en 1945. Tombé dans l’oubli, le livre a été redécouvert en 2010 dans un vide-grenier d’Emmaüs. Incroyable destin pour le seul et unique livre de son auteur Françoise Frenkel, juive polonaise qui avait ouvert une librairie française à Berlin.

Le livre que nous avons dans les mains est quasiment le journal du périple à travers l’Europe de Françoise Frenkel pour échapper à la terreur nazie. Elle décrit son quotidien, ses tracas administratifs, ses frayeurs, ses coups de chance aussi.

Françoise Frenkel quitte Berlin en 1939 pour Paris, sa ville de cœur. Mais elle ne peut y rester bien longtemps et elle tente de gagner le sud en passant par Vichy, Annecy, Avignon et Nice où elle séjourna plus longuement comme de nombreux réfugiés étrangers. « Des solitaires de tous pays, détachés du reste de leurs familles, stationnaient devant le casino, les devantures de magasins, au hasard des rues et des places. Ils s’installaient sur les bancs et les chaises en location, remplissaient l’intérieur et les terrasses des cafés du matin au soir. Des juifs, de tous les pays occupés, tournaient dépaysés, sans but et sans espoir, dans une inquiétude et une agitation toujours grandissantes. » Ce qu’elle montre parfaitement c’est la montée progressive de l’horreur. Cela commence par le recensement des étrangers, la mention de la judéité sur la carte d’identité, les rafles. Ce qui frappe également c’est la grande solitude de celle qui fuit. Cette traque incessante, épuisante oblige Françoise Frenkel à confier sa vie à de parfaits inconnus. Se met en place à l’époque un odieux commerce autour de la cache des juifs. Elle ne sait donc jamais dans les mains de qui elle est.

Fort heureusement, Françoise Frenkel fit de nombreuses très belles rencontres et notamment un couple de coiffeurs à Nice, les Marius, au courage et à l’amitié sans commune mesure. « Rien où poser sa tête » semble d’ailleurs être un hommage à l’humanisme de toutes les personnes que l’auteur a croisées. Ressort de ce témoignage un grand sentiment de fraternité, de générosité malgré les coups durs et l’angoisse.

Françoise Frenkel fait preuve d’une infinie dignité dans son récit. L’écriture est neutre, factuelle. Jamais l’auteur ne tombe dans le pathos, la plainte, qui pourtant était légitime. On ne ressent aucune colère, aucun ressentiment envers ceux qui ont profité de sa situation.

Malgré la redécouverte de « Rien où poser sa tête », Françoise Frenkel garde des mystères. Après la guerre, nous n’avons que la mention de son décès ce qui en fait un personnage hautement modianesque. On imagine parfaitement Patrick Modiano, qui signe la préface du livre, chercher la trace de Françoise Frenkel à travers le passé, les souvenirs. Autre zone d’ombre, le récit n’évoque jamais le mari de Françoise Frenkel avec qui elle avait ouvert sa librairie française. Peut-être son souvenir était-il trop douloureux puisqu’il fut déporté à Auschwitz où il décéda en 1942.

« Rien où poser sa tête » est un témoignage poignant où l’on peut voir à l’œuvre le pire mais également le meilleur de la nature humaine.