Black out de John Lawton

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Londres, en 1944, est en ruines. La ville est encore bombardée et les habitants doivent toujours se précipiter dans les abris ou les stations de métro pour rester en vie.  Malgré tout, la vie quotidienne ne s’arrête pas. Les homicides non plus, et Scotland Yard est toujours en activité. Le jeune lieutenant Frederick Troy se trouve confronté à la découverte d’un bras d’homme dans les décombres d’un bâtiment. Il sent très rapidement que la mort de cet homme n’est pas due à un bombardement mais bien à un meurtre. A force de recherche, il relie cette découverte à un autre assassinat et à une disparition. Les trois hommes semblent être des scientifiques allemands réfugiés en Angleterre. L’affaire de Troy va le mener vers les services secrets britanniques mais également vers ceux de leurs alliés américains.

« Black out » est le premier tome des enquêtes de Frederick Troy à être traduit en français. L’histoire  débute en 1944 à Londres et s’achève en 1948 à Berlin. John Lawton nous place entre le polar et le roman d’espionnage. L’intrigue est extrêmement bien menée et rythmée. De nombreux rebondissements émaillent la narration grâce notamment au mystère qui entoure toujours les services secrets. Très détaillée, elle ne laisse à aucun moment son lecteur sur le côté. L’intrigue se révèle même palpitante et captivante. Elle l’est d’autant plus que le contexte historique, l’atmosphère de la ville à cette époque sont parfaitement bien rendus.

Le charme de « Black out » tient également en partie à la personnalité de Frederick Troy. C’est, comme souvent dans les polars de ces dernières années, un personnage atypique. Il vient d’une famille de la haute société russe, cultivé, intelligent, il est d’une obstination quasiment obsessionnelle. Célibataire, il est totalement inconscient des risques qu’il prend. Pendant cette enquête,  il se fait poignarder, molester et enfin tirer dessus ! Mais ce n’est pas un personnage exempt de failles, il a notamment un gros problème face aux femmes auxquelles il semble absolument incapable de résister. Il est entouré par une belle galerie de personnages secondaires qui ne sont pas que des ombres à ses côtés.

« Black out » a été une belle surprise, j’ai lu très rapidement ce roman de 430 pages  et j’ai trouvé le personnage principal intéressant et attachant.

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Le lys de Brooklyn de Betty Smith

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« Le lys de Brooklyn » est un classique de la littérature américaine. Il s’agit du récit en grande partie autobiographique de Betty Smith nous racontant son enfance dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville.

Le récit commence par une scène d’anthologie. Nous sommes en 1912, dans la famille Nolan. La narratrice, Francie, nous raconte une journée ordinaire pour elle, son frère Neeley et tous les autres gamins de Williamsburg. La journée commence par un passage obligé chez le chiffonnier où l’on échange ferrailles et autres trouvailles contre quelques sous. Ceux-ci permettent de s’acheter quelques bonbons, de s’offrir de petits cadeaux. Pendant que les garçons jouent entre eux, Francie se rend dans son lieu favori : la bibliothèque. « Elle croyait que tous les livres de la terre se trouvaient ici réunis et elle avait formé le projet de lire tous les livres. Elle lisait à la cadence d’un volume par jour, en suivant l’ordre alphabétique, et sans sauter les moins intéressants. Elle se rappelait que le premier auteur qu’elle eût jamais lu s’appelait Abbott. Il y avait longtemps déjà qu’elle lisait un livre par jour, et elle n’en était encore que dans les B. » Francie s’évade dans les livres et a le projet de devenir écrivain.

Sa mère, Katie, s’épuise à faire le ménage au point d’avoir honte de ses mains laborieuses. Son mari, Johnny, chante dans des bars et malheureusement boit aussi beaucoup. Malgré la pauvreté, les épreuves, la petite famille est soudée. La tendresse, l’amour restent forts malgré les privations.

C’est d’ailleurs ce qui est touchant dans ce roman. Récit réaliste d’un apprentissage de la vie, Betty Smith ne tombe jamais dans le misérabilisme. Le quotidien est difficile mais on ne s’apitoie jamais et Katie essaie sans cesse d’amuser ses enfants, de les détourner des choses pénibles. Elle les fait notamment jouer à l’île déserte, à la survie pour leur faire oublier que le frigo est réellement vide. Le roman est émaillé de récits témoignant de la dureté de la vie pour les Nolan : la maltraitance à l’école où les plus pauvres ne peuvent aller aux toilettes quand ils le souhaitent, Katie qui fait le ménage jusqu’au jour de son accouchement, Katie qui manque de se faire agresser par un pervers sexuel. Mais la dignité, le courage sont les armes qui permettent à la famille Nolan de tenir debout.

Ils ne sont d’ailleurs pas seuls. « Le lys de Brooklyn » présente une incroyable galerie de personnages secondaires à commencer par les sœurs de Katie. La plus notable est Sissy, mariée trois fois à des hommes qu’elle ne nomme que Johnny parce qu’elle aime ce prénom ; elle a vécu onze accouchements d’enfants morts-nés. Et pourtant, elle ne désespère pas, elle est pleine d’attention pour Francie et Neeley. Une véritable force de la nature que le malheur n’arrête pas.

« Le lys de Brooklyn » est le récit d’une enfance miséreuse mais pas malheureuse. Le ton du livre a la fraîcheur de l’enfance, de l’espoir jamais démenti. Parfois trop bavard, trop détaillé, il n’en reste pas moins un livre très plaisant et à l’optimisme forcené.

 

Le célibataire de Stella Gibbons

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Londres subit le Blitz, la population fuit la ville. Certains sont accueillis dans les comtés environnants. Dans celui de Herts, dans la propriété de Sunglade, les réfugiés ne sont pas les bienvenus. Constance Fielding, la propriétaire, vit comme si le conflit n’existait pas. Et elle décide de remplir sa maison avant que des réfugiés ne lui soient imposés. Constance vit à Sunglade avec son frère célibataire Kenneth et sa cousine Frankie. Elle ouvre donc les portes de sa maison à Betty, une amie et ancienne fiancée de Kenneth, et son fils Richard, un idéaliste à la santé fragile. Se rajoute à cette assemblée une nouvelle servante : Vartouhi, une jeune réfugiée baïramienne au franc-parler irritant pour Constance. C’est d’ailleurs la jeune Vartouhi qui va semer la pagaille à Sunglade. Jolie, directe et attendrissante, elle va faire se pâmer les deux hommes de la maison : Ken et Richard, au grand désarroi de Constance qui veut à tout prix éviter que son frère se marie.

« Le célibataire » est proche du « Bois du rossignol », il y  a une dimension de conte dans le livre avec la création d’un pays, la Baïrami (dont la description ouvre le roman) et avec le côté moral de sa fin. « Le célibataire » est un grand chassé-croisé amoureux. Ce sentiment et la question du couple sont au cœur du roman. Et finalement, le titre n’est pas exact car ce n’est pas un seul et unique célibataire que vous rencontrerez à Sunglade mais bien toute une galerie ! En effet, tous les personnages, qui peuplent ou passent à Sunglade, sont seuls. Stella Gibbons a écrit une comédie du mariage qui m’a beaucoup fait penser à la Jane Austen de « Orgueil et préjugés ». Certes à la fin du roman, il y aura des mariages (je ne vous dis pas lesquels puisque tout le sel du roman est de voir se faire, se défaire les couples potentiels), mais ils ne font pas rêver par leur romantisme. Certains se marieront mais en ayant réfléchi longuement et de façon très raisonnable, sans passion. D’autres souhaiteront trouver une moitié mais uniquement si celle-ci a des revenus confortables et ne lésine pas sur les cadeaux.

Tout cela se déroule sous les yeux effarés de Constance qui n’aime rien tant que l’immobilisme. Elle règne en maître sur Sunglade, sur Ken et Frankie et ne veut surtout pas que les choses changent. Et en bonne bourgeoise anglaise, elle méprise les sentiments et toutes ses manifestations. Ses certitudes, sa tranquillité vont être ébranlées par les nombreux habitants de Sunglade.

Stella Gibbons fait une nouvelle fois preuve de beaucoup d’ironie dans l’étude de ses personnages. Mais ses portraits sont plus nuancés, plus subtils que dans « Westwood », ils n’en sont que plus attachants et je les ai regardé évoluer avec grand plaisir.

C’est avec beaucoup d’esprit et de causticité que Stella Gibbons s’attaque ici à la question de l’amour, du mariage dans une bourgeoisie anglaise qui refuse le changement. Des trois romans de l’auteur publiés à ce jour en France, celui-ci est celui qui me semble le plus réussi et le plus réjouissant.

Un grand merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture délicieuse.

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Maigret et le voleur paresseux de Georges Simenon

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Une nuit d’hiver, le commissaire Maigret est réveillé par l’appel d’un collègue du XVIème arrondissement. Le corps d’un homme a été découvert au bois de Boulogne. Mais le meurtre a eu lieu ailleurs, le corps a été déplacé. Et le plus surprenant, c’est que l’homme a été défiguré par son agresseur. Maigret reconnaît rapidement la victime. Il s’agit d’Honoré Cuendet, un cambrioleur à l’ancienne que le commissaire rencontra à plusieurs reprises. Mais Maigret n’est pas censé s’occuper de cette affaire. Il n’est pas dans sa juridiction, le substitut du procureur et le juge le lui font bien comprendre. D’ailleurs, il s’agit pour eux d’une agression sans importance. Une autre affaire requiert pour eux les talents du commissaire : une série de hold-up dont les coupables n’ont toujours pas été appréhendés. Maigret voit bien entendu les choses différemment et décide de mener l’enquête sur l’assassinat d’Honoré Cuendet.

Dans ce roman, écrit en 1961, le commissaire Maigret est à deux ans de la retraite et devant un monde policier et judiciaire en pleine mutation, il est presque soulagé de devoir se retirer : « Un petit coup de cafard, en passant. Plus exactement de la nostalgie, sa femme le savait, sachant aussi que cela ne durait jamais longtemps. A ces moments-là, d’ailleurs, il s’effrayait moins de la retraite qui l’attendait dans deux ans. Le monde changeait, Paris changeait, tout changeait, hommes et méthodes. Sans cette retraite, qui lui apparaissait parfois comme un épouvantail, ne se sentirait-il pas dépaysé dans un univers qu’il ne comprenait plus ? » C’est donc un Maigret désabusé, un brin amer, qui mène l’enquête dans ce volume. C’est le moment où le Parquet prend le pas sur les policiers, leur laissant moins de latitude. Les flics de terrain, à l’ancienne comme Maigret ou Fumel du XVIème arrondissement, sont passés de mode. Leur instinct, leurs connaissances des hommes et de la ville semblent tout à coup dépassés. Et le changement est également visible dans les deux enquêtes en cours. Le Parquet s’intéresse aux hold-up, au monde de la finance et des banques qu’il faut protéger et pas à Honoré Cuendet, voleur solitaire et dilettant. Le cœur même du travail de Maigret est l’humain, l’attention aux petites gens, ici visibles dans de belles scènes rue Mouffetard avec la mère d’Honoré.

La grande force de Simenon est sa façon de créer des ambiances, des atmosphères. Ici, nous sommes plongés dès les premières pages dans un Paris glacial, feutré, vide et éclairé par une lumière hivernale blafarde et sans nuances : « En écartant le rideau, il découvrit les fleurs de givre sur les vitres. Les becs à gaz avaient une luminosité spéciale qu’on ne leur voit que par les grands froids et il n’y avait pas une âme boulevard Richard-Lenoir, pas un bruit, une seule fenêtre éclairée, en face, sans doute dans une chambre de malade. »

C’est le visionnage de la nouvelle adaptation des enquêtes de Maigret par la chaîne anglaise ITV (avec Rowan Atkinson qui incarne merveilleusement bien notre célèbre commissaire) qui nous a donné, à Claire et moi, envie de relire les romans originaux. J’y ai retrouvé ce que j’ai toujours apprécié chez Simenon : l’étude de l’âme humaine et le sens de l’atmosphère.

Plus haut que la mer de Francesca Melandri

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« Elle (l’île) se dressait au-dessus de la mer dans une succession sinueuse de petites baies. Certaines étaient des plages de sable blanc, là le bleu intense de la mer devenait turquoise. D’autres étaient parsemées de rochers rouges aux formes bizarres et dont la masse immergée restait parfaitement visible sous l’eau cristalline. Dans une crique abritée, un petit môle s’avançait devant un groupe de maisons basses aux teintes joyeuses : vert pâle, bleu ciel, rose. Au milieu poussaient des agaves, des bougainvillées, des figuiers. Rien ne faisait penser à une prison. » En 1979, lorsque Luisa rend visite à son mari sur cette île-prison, elle voit la mer pour la première fois. Son mari est incarcéré pour meurtre depuis de nombreuses années mais il a été transféré dans ce lieu hautement surveillé après avoir tué un gardien. Sur le bateau, Paolo la regarde s’émerveiller. Lui vient voir son fils en prison pour actes terroristes. Sur la berge, Pierfrancesco Nitti, gardien pénitencier, les attend pour les conduire à la prison. Durant toute la journée, le mistral se lève empêchant tout retour sur la terre-ferme. Luisa, Paolo et Pierfrancesco devront cohabiter jusqu’au lendemain.

Les années de plomb et l’assassinat d’Aldo Moro en 1978 hantent toujours l’Italie et sont la toile de fond de ce très beau roman de Francesca Melandri. Luisa, Paolo et Pierfrancesco sont liés par un point commun : leur confrontation à la violence la plus brutale. L’auteur donne la parole à ceux que l’on entend jamais : les parents des meurtriers, ceux qui sont aussi brisés que les parents des victimes et qui sont entachés par le crime de leurs proches. Et c’est l’excellente idée du roman que de montrer le poids infini de la culpabilité et de l’incompréhension. Luisa et Paolo sont finalement autant enfermés que leurs mari et fils, ils s’empêchent de vivre, d’avancer. Pierfrancesco est lui-même incarcéré avec les détenus auxquels il finit par ressembler. La violence le gagne chaque jour un peu plus.

Et malgré ce climat sombre, lourd, « Plus haut que la mer » est un livre lumineux. L’humain est au centre du roman. Ce huis-clos imposé va forcer les trois personnages à se livrer, à partager, leur souffrance. Et c’est avec beaucoup de subtilité, de nuances que Francesca Melandri les amènent à retrouver de l’espoir, à comprendre qu’ils ne sont pas seuls enfermés dans leur douleur. Un réconfort est enfin possible pour eux.

« Plus haut que la mer » ou comment une tempête peut alléger le fardeau de la culpabilité et apporter un peu de tendresse à des personnes qui en sont privées depuis trop longtemps. Francesca Melandri décrit ses vies broyées avec simplicité, empathie et douceur.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.

Cette sacrée vertu de Winifred Watson

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Miss Guenièvre Pettigrew, vieille fille de quarante ans, cherche un emploi de gouvernante d’enfants. L’agence de placement lui donne l’adresse de Miss Lafosse qui en cherche une. Miss Pettigrew se présente donc au 5 Onslow Mansions espérant décrocher le travail dont elle a désespérément besoin. Mais une fois entrée dans l’appartement de Miss Delysia Lafosse, c’est un tourbillon qui entraîne notre vieille fille et qui va totalement chambouler sa vie.

« Cette sacrée vertu », dont le titre original est plus parlant « Miss Pettigrew lives for a day », se déroule sur une journée dans le Londres des années 30. Le roman se découpe selon les heures du jour où se succèdent les nombreuses aventures et péripéties de l’héroïne. Ce livre de Winifred Watson est un conte de fée moderne qui fait penser aux comédies hollywoodiennes des mêmes années 30. En effet, on retrouve une opposition entre les deux figures centrales. Miss Pettigrew est une femme terne, sans vie personnelle, fille de pasteur, elle s’accroche à sa vertu et sa moralité sans faille. Delysia Lafosse est une délicieuse jeune femme, enjouée, belle, chanteuse dans un night club et aux mœurs légères. Lorsque Miss Pettigrew entre dans sa vie, elle n’a pas moins de trois prétendants ! Les deux mondes n’auraient jamais dû se télescoper, d’autant plus que Miss Lafosse n’a pas d’enfants et qu’elle cherchait une bonne. Mais comme dans toutes bonnes comédies, les contraires se rapprochent et chacune des deux femmes va apprendre de l’autre et va voir sa vie changer à son contact.

Mais sous l’humour et la légèreté, Winifred Watson parle de la difficile condition féminine avec ses deux archétypes. Miss Pettigrew, la vieille fille, n’a pas le physique pour se trouver un mari. Elle doit donc travailler pour survivre. D’ailleurs, c’est auprès des riches familles qu’elle côtoie que Miss Pettigrew est devenue aussi transparente. Ses patrons n’avaient que mépris et indifférence pour elle. Face à elle, Miss Lafosse ne doit qu’à son physique son sort plus enviable. Elle vit aux crochets d’un homme brutal qui lui paie son appartement, elle flirte avec un autre pour être engagée dans son spectacle et en aime véritablement un troisième qui a une situation moins intéressante. Sa vie n’est donc pas aussi idyllique qu’elle en a l’air pour Miss Pettigrew.

« Cette sacrée vertu » est une histoire de Cendrillon moderne, une bulle de champagne qui étourdit son lecteur et enchante page après page. Une comédie délicieuse, charmante et surannée à découvrir.

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L’if et la rose d’Agatha Christie

If et la rose

Hugh Norreys est appelé au chevet du père Clément, ce dernier est connu pour sa générosité et son altruisme. Il est mourant et souhaite absolument parler à Hugh. Pourtant, celui-ci ne connaît pas le père Clément et pense ne l’avoir jamais rencontré. Il découvre qu’en fait le père Clément est en réalité John Gabriel. Hugh l’avait croisé des années plus tôt à Saint-Loo. Le père Clément souhaite justement reparler de cette période et de la mort d’une certaine Isabelle, évènement qui déclencha la haine de Hugh envers John Gabriel. A cette époque, Hugh était en convalescence à Saint-Loo, suite à un accident de la route et il avait perdu l’usage de ses jambes. John Gabriel était, quant à lui, le candidat du parti conservateur aux élections locales. Arriviste, cynique, séducteur mais d’une franchise étonnante dans le milieu politique, Gabriel avait su s’attirer la sympathie de Hugh. Rapidement, entre les deux hommes se plaça une jeune femme mystérieuse : Isabelle qui vivait dans le château de Saint-Loo avec ses tantes. Discrète, distinguée, elle était extrêmement éloignée de la gouaille tonitruante de John Gabriel. Et pourtant…

Mary Westmacott est le pseudonyme qui fut utilisé par Agatha Christie pour écrire des romans sentimentaux. Sa maison d’édition avait refusé de les publier et Lady Agatha trouva ce subterfuge pour pouvoir les sortir malgré tout. En plus de ses romans policiers, elle écrivit six romans sous le nom de Mary Westmacott.

Il est certes question essentiellement de sentiments dans « L’if et la rose ». Mais Agatha Christie n’a pu s’empêcher de créer du suspens dans ce roman. En effet, on sait dès le départ qu’Isabelle va mourir. Sa disparition est source de discorde entre les deux héros masculins. Mais il faudra attendre les dernières pages pour connaître les circonstances de sa mort brutale.

« L’if et la rose » est également l’occasion pour l’auteur d’explorer la psychologie, la moralité de ses personnages. D’ailleurs, elle le faisait également dans ses romans policiers. Le personnage de Hugh Norreys est très intéressant. C’est le narrateur de l’histoire et c’est son handicap qui le place dans cette position. Il ne peut pas bouger et semble aux autres en dehors de la vie, spectateur de celle-ci. Du coup, tous viennent parler avec lui, lui confient leurs sentiments. Hugh pense alors connaître, maîtriser les personnalités des autres protagonistes. Mais de spectateur, il va devenir acteur et l’histoire d’Isabelle et de Gabriel lui apprend que autrui est imprévisible. Les trajectoires de ces deux personnages n’auraient jamais dû se croiser et encore moins s’épouser. Et malgré l’amour éprouvé par Hugh et Gabriel envers Isabelle, elle restera pour eux une énigme.

« L’if et la rose » est un roman fort plaisant montrant une corde insoupçonnée de l’arc romanesque d’Agatha Christie et qui souligne son talent à analyser la psychologie humaine.

Merci à NetGalley pour cette découverte.

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L’appel du passé de Elizabeth Goudge

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La famille Cameron s’apprête à passer ses vacances à Bournemouth. Charles, le fiancé de Judy, doit les accompagner. Mais les plans de la famille vont être largement modifiés lorsque Judy découvre un tableau dans une galerie de Regent Street : « Elle n’avait pas encore compris qu’elle regardait ce tableau, mais soudain Regent Street s’était évanouie, et aussi le bourdonnement de la rue. Tout avait disparu, tout, et il ne restait devant elle que cette grande montagne sombre et pourpre, dont la silhouette déchiquetée se détachait brutalement sur un ciel froid et tourmenté et dont la cime était perdue dans les nuages. (…) Ce paysage avait une beauté sévère et orageuse un peu effrayante, mais qui en même temps satisfaisait pleinement l’esprit par sa perfection. Il y avait en lui on ne savait quoi d’achevé et de fatal. » Judy met une annonce dans le journal pour retrouver le lieu fascinant peint sur le tableau. C’est ainsi que la famille Cameron se rend en Écosse au lieu du bord de mer. Glen Suilag se situe dans les Highlands et est la propriété de Ian Macdonald. Une étrange sensation s’empare de Judy dans cette vallée sauvage et isolée. Il lui semble déjà connaître parfaitement l’endroit et Ian Macdonald.

« L’appel du passé » m’a beaucoup fait penser au premier roman de Daphné du Maurier intitulé « L’amour dans l’âme ». J’ai retrouvé chez Elizabeth Goudge, la dimension fantastique utilisée par du Maurier. L’histoire de Judy et de Ian échappe à la notion de temps et à la mort elle-même. L’amour se poursuit en abolissant les siècles. Il s’agit plus ici de réincarnation, ce qui n’était pas la thématique de « L’amour dans l’âme ». Cette idée va nous entraîner jusqu’à 1745 au moment de la bataille de Culloden et de la dernière tentative des Stuart pour regagner les trônes d’Écosse et d’Angleterre. Cette partie est le cœur du roman qui en contient trois et c’est le moment le plus réussi du livre.

Le roman d’Elizabeth Goudge est presque un roman gothique, il est en tout cas d’un romantisme échevelé ! Comme je l’ai dit plus haut, l’histoire d’amour entre Judy et Ian est totalement passionnelle et fusionnelle. Les deux personnages sont aimantés littéralement l’un par l’autre dès le premier regard. Mais cela les tourmente, les questionne. Le paysage et la météo écossais sont à l’unisson des âmes agitées de Judy et Ian. Elizabeth Goudge crée une ambiance sombre, inquiète à laquelle s’ajoute un mystère celui de la fenêtre du milieu (titre original du roman) du salon qui est condamnée sans que l’on sache pourquoi.

« L’appel du passé » fait partie des premiers écrits de Elizabeth Goudge et cela se sent par quelques maladresses et facilités. Mais le mystère de la fenêtre du milieu m’a tenue en haleine et les paysages écossais sont magnifiquement décrits.

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Westwood de Stella Gibbons

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En 1940, Margaret et ses parents déménagent à Londres où la jeune femme a trouvé un travail d’institutrice. En se promenant dans les rues de la ville, elle trouve un carnet de rationnement. Elle le rapporte à son propriétaire et fait la connaissance de la famille Challis. Le carnet appartient à un peintre reconnu qui est également le gendre du grand dramaturge Gerard Challis. Margaret est en admiration devant son œuvre et va tout faire pour pénétrer dans la magnifique demeure de Westwood. Parallèlement, Gerard Challis fait la connaissance de Hilda, la meilleure amie de Margaret, à qui il fait la cour malgré la différence d’âge et son épouse.

« Westwood » est un roman d’apprentissage où l’on voit évoluer Margaret, une jeune femme un peu fade et ennuyeuse qui vit sous le joug d’une mère caractérielle et déprimée. L’héroïne apprendra que l’habit ne fait pas le moine et que les idoles doivent un jour descendre de leur piédestal. Margaret a soif de nourritures intellectuelles, elle ne peut pas exprimer sa sensibilité artistique au quotidien. L’attrait de la famille Challis est donc grand pour elle. Pour être auprès d’eux, elle sera prête à servir à de nombreuses reprises de garde d’enfants. Fort heureusement, elle va finir par s’éveiller grâce au caractère parfaitement égoïste et arrogant de Gerard Challis. La rencontre entre Margaret et une enfant handicapée l’aidera également à prendre du recul.

Stella Gibbons nous raconte l’histoire de Margaret avec beaucoup d’humour et d’ironie. Elle n’est d’ailleurs pas tendre avec ses personnages. Margaret est parfaitement transparente, Hilda est d’une grande frivolité, Gerard Challis a un ego démesuré, sa fille est méprisante, etc… Ils ne sont pas très sympathiques et Stella Gibbons est assez cruelle avec son héroïne qui reste apathique devant la famille Challis. On aimerait parfois la secouer un peu ! J’ai vraiment apprécier la causticité de l’auteur envers ses créatures. Il y a également une distance très anglaise qui s’installe entre le lecteur et les personnages. Peut-être est-ce du au manque d’empathie que l’on ressent à leur égard.

« Westwood » est un roman très anglais de part son humour teinté d’ironie. Ce n’est pas un coup de cœur mais j’ai passé un très plaisant moment en compagnie Margaret et de la famille Challis.

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L’accompagnatrice de Nina Berberova

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 Sonetchka a été élevée par sa mère, une professeur de piano célibataire. Une fois la naissance de Sonetchka dévoilée, sa mère perd peu à peu ses clients. La pauvreté, la misère deviennent le quotidien des deux femmes. La jeune fille se met bien évidemment à la musique et essaie d’en faire soin gagne-pain. « J’avais dix huit ans. J’avais terminé mes études au Conservatoire. Je n’étais ni intelligente ni belle ; je n’avais pas de robes coûteuses, pas de talent sortant de l’ordinaire. Bref, je ne représentais rien. La famine commençait. Les rêves que maman avait faits de me voir donner des leçons ne se réalisaient pas ; maintenant il y avait à peine assez de leçons pour elle. Moi, il m’arrivait de tomber sur un travail occasionnel dans quelque soirée musicale, dans des usines et des clubs. Je me rappelle que, plusieurs fois, pour du savon et du saindoux, j’étais allée jouer de la musique de danse, des nuits entières, quelque part dans le port. »  La chance de sa vie se présente pourtant. On propose à Sonetchka de devenir l’accompagnatrice d’une grande soprano : Maria Nikolaevna. Ce nouveau travail va lui permettre de voyager jusqu’à Paris.

Dans ce court roman, c’est toute la lutte des classes sociales qui se joue. Rapidement, la relation entre Sonetchka et Maria se complique. C’est la voix de la jeune femme que nous entendons puisque le texte est une sorte de journal. Sonetchka est au départ admirative du talent de Maria, de sa voix exceptionnelle. Elle est également sous le charme de son intérieur élégant et riche. La bâtarde n’a connu qu’économies et privations. L’admiration se mût en détestation, en jalousie. Sonetchka épie Maria cherchant les failles, les secrets qu’elle pourrait utiliser contre elle. Les sentiments de Sonetchka deviennent malsains, mauvais. Elle veut détruire son idole, la faire chuter pour se sentir au moins une fois supérieure. L’histoire de Sonetchka et de Maria se déroule sur fond d’exil de la bourgeoise pétersbourgeoise après la révolution d’octobre. L’opposition des deux femmes devient emblématique, elles sont l’incarnation de la fracture qui divise la Russie en 1917.

Dans un style concis, sans fioritures, Nina Berberova nous livre ce roman dense et intense sur la vénéneuse et politique relation d’une soprano et de son accompagnatrice.