« (…) certaines personnes, faisait remarquer l’auteur, passent en effleurant les années de leur existence et s’en vont s’enfoncer doucement dans une tombe paisible, ignorants de la vie jusqu’à la fin, sans avoir jamais su voir tout ce qu’elle a à offrir. » En 117 brefs chapitres, Evan S. Connell illustre ce constat établi par Joseph Conrad dans l’un de ses livres. Ce roman écrit en 1959 raconte la vie de India Bridge, une mère de famille de la petite bourgeoisie dans les années 30 à Kansas City. L’enfance et le mariage sont rapidement évoqués avec un décalage dès la naissance : Mrs Bridge ne comprend pas comment ses parents ont pu lui donner un prénom si exotique, si fantaisiste et donc si éloigné de sa nature profonde.
Mrs Bridge vit paisiblement, tièdement dans son pavillon de banlieue avec ses trois enfants dont elle ne comprend pas les réactions, et sa servante noire Harriet. Mr Bridge, sur lequel l’auteur à également écrit un roman éponyme, est très absent et travaille beaucoup pour assurer le bien être de sa famille. Le quotidien de sa femme n’est que problèmes domestiques, discussions avec les voisines. Elle ne prend aucune décision, n’a aucun avis politiques et se conforme à ceux de son mari. C’est avec beaucoup d’humour et d’ironie que Evan S. Connell dresse le portrait de cette femme pour qui seules comptent les bonnes manières, la politesse et qui fait très attention aux apparences. L’ironie est parfois seulement présente dans le décalage entre le titre du chapitre et ce qui y est raconté.
Et malgré tout, c’est bien de l’empathie que l’on finit par ressentir pour cette femme. Evan S. Connell n’est jamais cruel avec son personnage. Mrs Bridge est d’ailleurs bien consciente qu’il y a plus à attendre de la vie : « Jamais elle ne devait oublier ce moment où elle avait failli appréhender le sens même de la vie, des étoiles et des planètes, oui, et l’envol de la terre. » Mrs Bridge a des velléités d’ouverture d’esprit, elle veut apprendre l’espagnol, prend des cours de dessins. Mais le quotidien la rattrape toujours, la renvoie à sa morne existence.
La vie de Mrs Bridge aura passé sans qu’elle s’en rende compte, sans laisser de trace, sans évènements marquants. Enfermée dans le carcan des habitudes et de la bienséance, elle sera restée en dehors de la vie, à distance toujours. Subtilement, par petites touches, Evan S. Connell nous parle d’une époque où les femmes n’avaient aucun rôle social à jouer à part être de parfaites femmes d’intérieur et des mères attentives. Un beau et poignant portrait de femme qui donne très envie de lire le volume consacré à Mr Bridge.
Merci à Babelio et aux éditions Belfond pour cette belle découverte.




















