Mrs Bridge de Evan S. Connell

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« (…) certaines personnes, faisait remarquer l’auteur, passent en effleurant les années de leur existence et s’en vont s’enfoncer doucement dans une tombe paisible, ignorants de la vie jusqu’à la fin, sans avoir jamais su voir tout ce qu’elle a à offrir. » En 117 brefs chapitres, Evan S. Connell illustre ce constat établi par Joseph Conrad dans l’un de ses livres. Ce roman écrit en 1959 raconte la vie de India Bridge, une mère de famille de la petite bourgeoisie dans les années 30 à Kansas City. L’enfance et le mariage sont rapidement évoqués avec un décalage dès la naissance : Mrs Bridge ne comprend pas comment ses parents ont pu lui donner un prénom si exotique, si fantaisiste et donc si éloigné de sa nature profonde.

Mrs Bridge vit paisiblement, tièdement dans son pavillon de banlieue avec ses trois enfants dont elle ne comprend pas les réactions, et sa servante noire Harriet. Mr Bridge, sur lequel l’auteur à également écrit un roman éponyme, est très absent et travaille beaucoup pour assurer le bien être de sa famille. Le quotidien de sa femme n’est que problèmes domestiques, discussions avec les voisines. Elle ne prend aucune décision, n’a aucun avis politiques et se conforme à ceux de son mari. C’est avec beaucoup d’humour et d’ironie que Evan S. Connell dresse le portrait de cette femme pour qui seules comptent les bonnes manières, la politesse et qui fait très attention aux apparences. L’ironie est parfois seulement présente dans le décalage entre le titre du chapitre et ce qui y est raconté.

Et malgré tout, c’est bien de l’empathie que l’on finit par ressentir pour cette femme. Evan S. Connell n’est jamais cruel avec son personnage. Mrs Bridge est d’ailleurs bien consciente qu’il y a plus à attendre de la vie : « Jamais elle ne devait oublier ce moment où elle avait failli appréhender le sens même de la vie, des étoiles et des planètes, oui, et l’envol de la terre. » Mrs Bridge a des velléités d’ouverture d’esprit, elle veut apprendre l’espagnol, prend des cours de dessins. Mais le quotidien la rattrape toujours, la renvoie à sa morne existence.

La vie de Mrs Bridge aura passé sans qu’elle s’en rende compte, sans laisser de trace, sans évènements marquants. Enfermée dans le carcan des habitudes et de la bienséance, elle sera restée en dehors de la vie, à distance toujours. Subtilement, par petites touches, Evan S. Connell nous parle d’une époque où les femmes n’avaient aucun rôle social à jouer à part être de parfaites femmes d’intérieur et des mères attentives. Un beau et poignant portrait de femme qui donne très envie de lire le volume consacré à Mr Bridge.

Merci à Babelio et aux éditions Belfond pour cette belle découverte.

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City on fire de Garth Risk Hallberg

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31 décembre 1976, Samantha Cicciaro s’apprête à assister à un concert punk avec son ami Charlie Wesburger dans le Lower East Side. Le groupe est formé des anciens membres de Ex Post Facto qui a perdu son chanteur William Hamilton-Sweeney. Ce dernier a préféré se consacrer à la peinture. Il passera d’ailleurs son réveillon seul, refusant de rejoindre sa riche famille dans leur immeuble particulier. Son petit ami, Mercer Goodman, est en revanche bien tenté par l’invitation, il aimerait en savoir plus sur son mystérieux amant. Il pourrait y rencontrer Regan, la sœur de William, actuellement en plein désarroi entre les problèmes de la société et son divorce avec Keith Lamplighter. Ce dernier a en effet eu une liaison avec une très jeune femme prénommée Samantha. Dans la nuit, à Central Park, des coups de feu retentissent. Un corps s’effondre dans le noir.

Le premier roman de Garth Risk Hallberg a défrayé la chronique outre Atlantique. Et pour cause, il a été acheté deux millions de dollars devenant ainsi le plus cher premier roman de l’histoire de l’édition américaine. Les droits d’adaptation ont également été acquis par Hollywood. Le roman avait donc intérêt d’être à la hauteur de sa réputation et de son prix d’achat !

Et fort heureusement pour son auteur, il l’est. « City on fire » est une formidable fresque mélangeant le roman d’apprentissage, le thriller et le roman urbain. C’est aussi le constat de la fin d’une époque. Le roman se déroule du 31 décembre 1976 au 13 juillet 1977, jour du grand black-out qui transforma définitivement New York  en ville plus sûre mais également plus lisse et moins libre. New York est à l’époque une véritable ville punk : anarchique, créative, violente et camée jusqu’à l’os. « Les coupes budgétaires, la criminalité et le chômage avaient brutalisé la ville, et dans les rues ce sentiment d’anarchie aigrie et d’utopie mort-née était perceptible. Mais aussi triste fût-il, c’était un terrain de jeu idéal pour des adolescents avec des familles déstabilisées et de faux papiers d’identité. On pouvait aller écouter les premiers disques de rap, les derniers de la New Wave ou ce que le disco était en train de devenir dans des clubs sans licence où Noirs, métis, Blancs, gays et hétéros se mélangeaient encore librement. » Garth Risk Hallberg rend parfaitement compte de ce bouillonnement, de cette incroyable vitalité. La ville est en train de changer, on voit les prémices peu engageants de ce qu’elle va devenir à travers les pages du roman.

La construction de l’intrigue est à l’image de ce qu’était New York : foisonnante. A chaque chapitre, nous changeons de voix. Garth Risk Hallberg compose une belle galerie de personnages qui sont appelés à se croiser, dont les destins vont se télescoper en ce début d’année 77. Tous les milieux sociaux se croisent, s’entraident ou se détruisent dans cette ville de tous les possibles. La longueur (presque 1000 pages) permet aux personnages de s’installer, de se construire, de prendre chair sous les yeux du lecteur.

« City on fire » était un projet très ambitieux qui tient ses promesses. C’est une œuvre à l’esprit très 19ème siècle (on pense à Dickens) tout en étant moderne, fourmillant de personnages et d’idées. C’est le roman d’une fin d’époque, d’un basculement dans l’histoire de la ville de New York. Malgré quelques longueurs au milieu du livre, j’ai pris énormément de plaisir à la lecture de « City on fire » grâce à la fluidité de l’écriture et à la densité de son intrigue. Un nouvel auteur américain est né dont je vais suivre le travail avec grand intérêt.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Le grand méchant renard de Benjamin Renner

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Comment réussir à manger à sa faim lorsque l’on est un renard pas du tout effrayant ? Conseillé par un loup ténébreux et flegmatique, notre renard trouve la solution : voler des œufs, les couver, les engraisser pour enfin les manger. Mais notre renard n’a rien d’une bête sauvage et sanguinaire, c’est un vrai gentil. Une fois les poussins sortis de leurs coquilles, son instinct maternel (j’ai bien dit maternel puisque les poussins l’appellent maman !) s’éveille et il est devenu hors de question de les manger. Malheureusement, le loup n’est pas du même avis.

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J’ai découvert cette bande-dessinée chez Leiloona juste avant que Benjamin Renner n’obtienne le prix de la BD Fnac. Et c’est bien mérité car cette bande-dessinée peut être lue aussi bien par des enfants que des adultes et qu’elle est tour à tout drôle et tendre.

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Notre pauvre renard est un loser complet. Il n’arrive à effrayer personne avec ses pitoyables « Graou », les poules ont systématiquement le dessus et il finit par manger des navets pour combler sa faim. Ses tentatives infructueuses furent tellement nombreuses que tout le monde le connaît à la ferme, il est même devenu ami avec le chien de garde paresseux, le cochon jardinier et le lapin crétin.

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Benjamin Renner joue sur les stéréotypes avec son renard pathétique. L’animal est supposé être rusé mais ici nous sommes bien loin du compte ! Et il s’avère être une vraie mère-poule pour ses petits. Les poules sont également loin de l’image de la proie facile. Elles forment un commando anti-renard, prennent des cours d’auto-défense et apprennent  les mille et une façon de décapiter leur ennemi ! Et pour le coup, les poussins sont plus méchants que leur mère d’adoption puisqu’il se prennent pour des renards et qu’ils terrifient les autres poussins une fois retournés à la ferme. Ces décalages créent bien évidemment de l’humour et notre ami renard (qui m’a fait penser au Coyote du cartoon) est tout à fait attendrissant.

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« Le grand méchant renard » est une bande-dessinée hautement sympathique, s’amusant des clichés qui collent aux basques de nos amis les animaux  et où chacun doit apprendre à s’accepter tel qu’il est.

Le testament de Marie de Colm Toibin

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« Mais tout est peut-être simple, en réalité. Peut-être cela le sera-t-il plus encore après ma mort. Et je vais mourir bientôt. Alors, ce sera comme si tout ce que j’ai vu et ressenti n’avait pas eu lieu, ou avait eu lieu de la même façon qu’un petit oiseau bat des ailes par un jour sans vent dans le ciel immense. Ils veulent faire en sorte que ce qui s’est produit vive à tout jamais. C’est ce qu’ils m’ont dit. Ce qu’ils écrivent en ce moment me disent-ils, va changer le monde. » Et l’histoire que les deux hommes, qui protègent (ou gardent – la frontière entre les deux est floue) la narratrice, n’est pas ordinaire. Il s’agit de celle du fils de Dieu, de Jésus. Et la femme qui va bientôt mourir et dont nous lisons les derniers mots est bien Marie.

Pas étonnant que le texte de Colm Toibin, qui fut en 2012 une pièce de théâtre, ait fait scandale lorsqu’il fut monté à Broadway. Car sous sa plume, Marie a perdu sa sainteté. C’est une femme, une mère ordinaire qui a vu son fils devenir une sorte de gourou et proférer d’étranges paroles à ses disciples. Des choses extraordinaires lui furent rapportées : qu’il avait guéri un paralytique, qu’il avait marché sur l’eau ou encore qu’il avait ressuscité Lazare. Mais Marie n’était pas là, ce sont des personnes qui lui racontèrent ses évènements. La vieille femme se moque de ce qu’on lui rapporte, ce qui l’inquiète est le sort de son fils. Ce dernier est surveillé, il trouble l’ordre public. Et c’est comme une mère que Marie réagit en essayant de l’engager à fuir avec elle lors des noces de Cana. C’est également par le regard d’une mère pétrifiée que nous assistons à la crucifixion. Une scène de torture, de douleur nous est racontée et non celle magnifiée du Nouveau Testament. Et dans la foule, une mère regarde son fils agoniser et elle repense à son enfant, son bébé et aux moments heureux qu’ils vécurent ensemble avant, qu’adulte, il ne lui échappe.

L’auteur irlandais nous montre l’humanité derrière le mythe et la manière dont celui-ci se construit. Les hommes, qui sont aux côtés de Marie dans ses derniers jours, ne sont pas là pour recueillir son témoignage mais pour réinterpréter ce qu’elle a vécu.  Ils incorporent également ses rêves à leur récit, à ce qui restera lorsque les témoins ne pourront plus rétablir la vérité.

Le court texte de Colm Toibin est véritablement poignant, le témoignage de Marie est douloureux et se présente à nous comme une litanie, un chant d’adieu à son fils disparu.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

Un brin de verdure de Barbara Pym

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Emma Howick est venue s’installer dans un cottage d’un petit village de l’Oxfordshire pour travailler sur un livre. Elle est anthropologue et la maison appartient à sa mère, professeur de littérature anglaise. Le projet d’Emma est d’étudier la vie du village. Elle participe donc activement à la vie locale : promenade à Pâques dans les jardins du château, participation à des ventes de charité, réunion de la société d’histoire locale, pique-nique dans un parc. Emma ne rate rien et elle s’entend plutôt bien avec le nouveau médecin Martin Shrubsole et le pasteur Tom Dagnall. De vieilles filles sont bien souvent à l’origine des différents évènements. Le séjour d’Emma s’annonce malgré tout assez calme, voire plan-plan ! Mais un ancien amant fait une réapparition et décide lui aussi de s’installer dans le village.

Je prends toujours beaucoup de plaisir à plonger dans l’univers campagnard de Barbara Pym. Un monde so english où une tasse de thé apporte « un confort universel » et « une consolation plus puissante encore que l’alcool ». Nous sommes plongés dans le quotidien de cette petite communauté. Il ne s’y passe pas grand-chose, les nouvelles circulent vite, chacun connaît la vie de son voisin. En cela, « Un brin de verdure » m’a beaucoup fait penser au « Cranford » de Elizabeth Gaskell. Les petits riens, les petites jalousies, les petites mesquineries, les tristesses et les joies émaillent la vie des personnages de Barbara Pym. L’humour, l’ironie de l’auteur font le reste. Mais elle traite ses personnages toujours avec beaucoup de tendresse et de compréhension.

« Un brin de verdure » confirme l’affection que j’éprouve pour l’univers de Barbara Pym qui savait comme personne décrire le petit monde d’un village anglais entre tasses de thé, médisances et possibles remariages.

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Dix petits nègres d’Agatha Christie

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Huit personnes se rendent par train ou par voitures sur l’île du Nègre. Une île qui fit couler beaucoup d’encre dans l’actualité. A-t-elle été rachetée par un millionnaire américain, par une star de Hollywood ou par le mystérieux M. Owen ? Les invités, poussés par la curiosité, ont tous accepté sans hésitation de se rendre dans le Devon. Tous ont des motivations différentes : certains ont été attirés par une promesse d’emploi, d’autres doivent y retrouver des connaissances, d’autres encore sont en mission de surveillance. Tous viennent d’horizons différents : un juge, un play-boy, un ancien policier, une secrétaire vont se côtoyer pendant leur séjour sur l’île. Tous ignorent qu’ils sont plusieurs à avoir été conviés sur l’île en cette journée du 8 août, tous sont donc surpris à la vue des autres au point de rendez-vous. Vera Claythorne, la secrétaire, est saisie à la vue de l’île du nègre : « Elle se l’était imaginée très différente, toute proche du rivage, couronnée d’une magnifique maison blanche. Mais aucune habitation ne se présentait au regard. On apercevait seulement une énorme silhouette rocheuse ressemblant vaguement à un profil de nègre. Son aspect lui parut sinistre et elle frissonna. » Sur l’île, les attendent deux serviteurs : M. et Mme Rogers. Ils sont donc dix sur l’île, comme les dix petits nègres de la comptine encadrée dans chaque chambre et comme les dix figurines présentées sur un plateau dans le salon. Mais aucune trace de leur hôte, M. Owen…

J’avais lu les « Dix petits nègres » il y a plus de vingt ans et j’ai eu grand plaisir à le relire à l’occasion d’une lecture commune organisée par Shelbylee sur Whoopsy Daisy. Agatha Christie met ici en place un redoutable huis-clos qu’il est impossible de lâcher. La construction est brillante puisqu’il y a une parfaite corrélation entre la comptine, les figurines et ce qui va arriver aux dix personnes présentes sur l’île. C’est donc avec effroi que l’on anticipe les événements. L’intrigue se met en place doucement, les protagonistes mettent un peu de temps à comprendre le piège dans lequel ils se sont mis. La panique, la suspicion, l’angoisse les gagnent tandis que le tempo s’accélère, ne laissant souffler ni les acteurs, ni les lecteurs. En plus d’être un parfait roman policier, « Dix petits nègres » est également un grand roman psychologique grâce à son panel de personnages qui tous réagissent de manière différente. Nous sommes nous même manipulés puisqu’aucun indice ne nous est laissé pour découvrir l’identité de M. Owen. J’ai relu le roman en me souvenant parfaitement de la fin et je trouve qu’Agatha Christie ne nous met absolument pas sur la piste.

« Dix petits nègres » est un modèle de roman à suspens. L’idée de départ est extrêmement originale et parfaitement menée de bout en bout. Les lecteurs, comme les personnages, sont manipulés par Lady Agatha pour le plus grand plaisir des premiers et le grand malheur des seconds !

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La variante chilienne de Pierre Raufast

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Pascal, professeur de philosophie, a loué un gîte pour les grandes vacances dans la vallée de Chantebrie. En douce, il y emmène également Margaux, une élève en délicatesse avec son père. Tous deux avaient besoin de tranquillité, de solitude pour écrire un livre pour Pascal et préparer l’année universitaire pour Margaux. Sur place, ils n’ont qu’un seul et unique voisin auquel Pascal décide de rendre visite un soir. Les deux hommes se lient d’amitié au gré de soirées passées à fumer la pipe et à boire du vin. C’est au cours de l’une d’elle que Florin révèle son secret à Pascal. Suite à un accident et à dix jours de coma, il est incapable de ressentir la moindre émotion. Et sans émotion, pas de souvenirs. Florin a donc développé un autre moyen mnémotechnique : pour chaque souvenir qu’il veut conserver correspond un caillou dont le simple toucher le ramène en arrière. Et Florin a eu une vie rocambolesque, ce qui promet à Pascal de bien belles soirées…

Comme pour « La fractale des raviolis » (à laquelle Pierre Raufast fait référence dans son nouveau roman sous forme de jolis clins d’œil), il faut saluer le talent de conteur et l’imagination débordante de l’auteur. Les histoires qui se succèdent ici sont en grande partie celles de Florin mais également celles de Pascal et de Margaux qui finit par rejoindre les deux compères autour de la table. C’est autour d’un lapin aux olives ou de cailles trop cuites que vous apprendrez pourquoi le valet de cœur se nomme La Hire, comment Jorge Luis Borges a manqué son prix Nobel en passant la soirée dans un bordel marseillais, comment on peut gagner une maison en jouant au capateros dans sa variante chilienne ou encore comment on peut entendre la voix de Clodomir (fils de Clovis Ier) dans les rainures décoratives d’une poterie. Les histoires de Florin débordent de fantaisie, de loufoquerie et parfois sont quelque peu macabres. Mais c’est un régal de se laisser porter par elles, de s’imaginer autour de la table en compagnie de ces trois personnages qui sont plus construits, plus attachants que ceux de « La fractale des raviolis ».

Avec son nouveau roman, Pierre Raufast confirme tout le bien que je pensais de lui. Si vous aimez être plongés dans un imaginaire touffu et farfelu, si vous aimez que l’on vous conte d’incroyables aventures, ce roman est incontestablement fait pour vous.

Passé imparfait de Julian Fellowes

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Recevoir une invitation de Damian Baxter après plus de quarante ans de fâcherie fut une surprise pour le narrateur de « Passé imparfait ». Par curiosité, il se rend au rendez-vous et découvre un Damian au seuil de la mort. Celui-ci a besoin de son ancien ami pour réaliser une mission : retrouver son enfant dont il a appris l’existence par le biais d’une lettre anonyme. La mère est forcément une des conquêtes de Damian à l’époque où ils étaient amis à la fin des années 60. Notre narrateur devra donc retrouver ses anciennes camarades qu’il n’a plus jamais revues après les évènements survenus lors de vacances au Portugal en 1970.

Scénariste de « Gosford Park » et créateur de « Downton Abbey », Julian Fellowes s’intéresse dans ce roman au même milieu, le sien, celui de l’aristocratie anglaise. A la fin des années 60, pendant que le Swinging London battait son plein, l’aristocratie anglaise tachait de sauver les meubles. Sentant la fin de leurs privilèges arriver, la haute société anglaise organisait la saison des débutantes. Les mères tentaient de marier leurs filles à de beaux partis avant que leurs propres comptes en banque ne s’assèchent. De tea parties en réception à Ascot, Julian Fellowes nous montre la fin d’un mode de vie, d’une noblesse anglaise qui n’allait pas résister aux capitalistes aux dents longues. Damian Baxter semble être l’un d’entre eux. Loin de faire partie de ce monde, il va y entrer de force, gâchant parfois les fins de soirées où il n’a pas été invité. Un ver infiltré dans la pomme. Le narrateur commence à l’admirer avant de le détester totalement d’autant plus que tous deux convoitent la même jeune femme.

Mais le cœur du roman de Julian Fellowes est le temps et il est finalement très proustien. Le narrateur (qui n’a pas de nom comme celui de la « Recherche du temps perdu » et qui est lui aussi écrivain) est plongé dans son passé à la recherche de ce qu’il a vécu, de ce qu’il était. Ses souvenirs, comme ceux de Marcel Proust, redonnent vie à une société, à des mœurs aujourd’hui disparues. Son regard, mâtiné de regrets, est lucide et acide sur cette société sur le point de s’éteindre. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit du temps de sa jeunesse, des espoirs en l’avenir, des possibles qui semblent infinis. Et, malgré leurs destinées parfois douloureuses, les protagonistes de l’histoire resteront figés dans les souvenirs du narrateur dans leur juvénilité et leur beauté.

« Passé imparfait » est le portrait de la bonne société anglaise de la fin des années 60 en train de s’éteindre. Un monde que Julian Fellowes connaît parfaitement et qu’il décrit finement. Malgré quelques longueurs et répétition dans la construction, « Passé imparfait » reste un livre délicieux à parcourir.

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Mrs Palfrey, Hôtel Claremont de Elizabeth Taylor

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« Une tâche épuisante, vieillir. C’est comme être un bébé, mais à l’envers. Dans la vie d’un nourrisson, chaque jour représente une nouvelle acquisition ; et pour les vieux, chaque jour représente une nouvelle petite perte. On oublie les noms, les dates ne signifient plus rien, les évènements se confondent, les visages s’estompent. La petite enfance et la vieillesse sont des périodes harassantes. » Mrs Palfrey arrive à l’Hôtel Claremont de Cromwell Road un dimanche pluvieux de janvier. Veuve ne pouvant plus rester seule chez elle, elle décide de s’installer dans cet hôtel où de nombreuses personnes âgées viennent vivre. L’Hôtel Claremont finit par ressembler à une anti-chambre de la maison de retraite ou pire, il s’avère parfois être la dernière demeure de ses locataires. Cela ne plaît guère au patron qui préfèrerait une autre clientèle. Toute une petite société s’organise : Mrs Post et sa timidité maladive, Mr Osmont et ses blagues grivoises, Mrs Burton l’alcoolique flamboyante, Mrs Arbuthnot et ses médisances. Mrs Palfrey craint terriblement le jugement de cette dernière. Ne voulant se montrer faible et admettre que son petit-fils ne vient jamais la voir, Mrs Palfrey fait passer Ludo, un jeune homme croisé dans la rue, pour son petit-fils et l’invite à l’Hôtel Claremont.

C’est grâce à Emjy que j’ai découvert ce court roman de Elizabeth Taylor et j’ai été enchantée par ma lecture. C’est avec beaucoup de délicatesse, de tendresse et d’humour que l’auteur dépeint la vieillesse. Mrs Palfrey est un personnage très attachant. Malgré son arrivée à l’Hôtel Claremont, elle essaie de garder sa dignité, un certain standing pour résister à la vieillesse et à la solitude. La fille de Mrs Palfrey habite en Ecosse et son petit-fils Desmond est trop occupé par son au travail British Museum pour penser à tenir compagnie à sa grand-mère. Fort heureusement, Mrs Palfrey rencontre Ludo, un jeune écrivain sans le sou qui prend plaisir à être en compagnie de la vieille dame. Lui aussi est seul, loin de sa mère excentrique. Deux solitudes se rencontrent et s’unissent pour quelque temps, pour se réchauffer. Cette relation est très touchante et ne tombe jamais dans la mièvrerie ou les bons sentiments. Elizabeth Taylor a l’art de croquer ses personnages et la galerie des résidents de l’Hôtel Claremont en est la preuve. Fantaisiste, renfermé, dominateur, chacun tente finalement d’oublier que la fin approche et de sauver la face.

« Mrs Palfrey, Hôtel Claremont » est le joli et tendre portrait d’une femme arrivant au crépuscule de sa vie et qui tente de combler la solitude inhérente à la vieillesse.

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Paris est une fête de Ernest Hemingway

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« Paris est une fête » est un recueil de textes qu’Ernest Hemingway a écrit à la fin de sa vie et qui fut publié en 1964, trois ans après son suicide. Il y parle des années qu’il passa à Paris dans les années 20 avec sa première femme Hadley et leur fils Jack surnommé Bumby.

Les années passées à Paris sont celles de la vie de bohème, de la pauvreté et de la faim qui tenaille le ventre mais aiguise l’esprit. A l’époque Hemingway écrivait des articles, des contes, des nouvelles pour des journaux américains ou canadiens. Il s’agit presque de son apprentissage du métier d’écrivain. Il retravaille sans cesse ses textes cherchant à écrire la phrase la plus vraie possible. On assiste vraiment à la création, à la découverte de son style. La vérité recherchée donne naissance à un style sec, aride, sans fioriture ou effet de style facile.

Les chroniques nous entraînent dans le bouillonnement du Montparnasse des années folles. On y croise quelques personnages illustres : Gertrude Stein, James Joyce, Blaise Cendrars, Pascin, Francis Scott et Zelda Fitzgerald ou encore Sylvia Beach la propriétaire du Shakespeare & Code la rue de l’Odéon. Montparnasse est à l’époque une ruche de talents, d’artistes en tout genre qui se croisent au Dôme, à la Coupole ou à la Closerie des Lilas, le café préféré de Hemingway qui aime à écrire à l’ombre de la statue du Maréchal Ney. Ça discute, ça boit, ça crée, les poches sont vides mais la joie de vivre est bel et bien là. « La génération perdue », comme Gertrude Stein appelait les jeunes gens revenus de la guerre, profite de la légèreté retrouvée sans se soucier du lendemain.

« Paris est une fête » est un bel hommage à l’effervescence des années folles, aux cafés de St Michel, de la place de la Contrescarpe et de Montparnasse, à la frivolité et à l’écriture. Je vous conseille de regarder après la lecture de ce livre, « Midnight in Paris » de Woody Allen qui se passe à la même époque et qui rend bien compte de l’éphorie créatrice des années folles.

Une lecture commune organisée par Eliza.

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