Le chasseur de Darwyn Cooke et Richard Stark

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John Dortmunder, créé par Donald Westlake, est un de mes personnages littéraires préférés. Cambrioleur brillant et ingénieux, il manque de chance et ses coups échouent souvent spectaculairement. Dans la bibliographie foisonnante de Donald Westlake existe le double sombre de Dortmunder : Parker. Voleur lui aussi, il est froid, brutal et d’une efficacité redoutable.

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Avant de me lancer dans la découverte de la série de romans consacrée à Parker (écrite sous le pseudonyme de Richard Stark), j’ai commencé par la bande-dessinée de Darwyn Cooke adaptée du premier volet : « Le chasseur » (merci aux éditions Dargaud d’avoir conservé le titre original « The hunter », qui a été traduit par « Comme une fleur » lors de sa publication chez Gallimard). Parker sort d’un séjour en prison après s’être fait doubler par sa femme et un partenaire engagé sur un gros casse. En sortant, il n’aura de cesse de se venger et de récupérer l’argent qui lui est dû.

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Le graphisme de cette bande-dessinée de Darwyn Cooke évoque le New York des années 60. Nous sommes plongés dans la belle époque du hard-boiled et du film noir hollywoodien. Les femmes ont la taille cintrée et le verre de whisky n’est jamais loin. Le style est épuré, il joue avec les ombres, la bichromie et rend parfaitement la noirceur des romans de Richard Stark. L’entrée en matière est absolument brillante : 13 pages quasiment muettes qui présentent le personnage de Parker, sa détermination, sa brutalité et son talent de cambrioleur. Le découpage des scènes est très cinématographique comme l’écriture de Donald Westlake (je suppose que cette caractéristique reste vraie chez Richard Stark).

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Cette adaptation du premier roman des aventures de Parker est une belle réussite grâce à un dessin sombre, contrasté qui rend bien l’ambiance des romans noirs et permet de découvrir un personnage de dur à cuire à l’ancienne, toujours prêt à jouer des poings pour s’imposer.

amarica

Une photo, quelques mots (187ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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L’été s’achève. Dernier jour de congé sur cette plage de l’Atlantique où je viens de passer trois semaines. Ma peau est encore chaude des heures passées à lire sur le sable. Mes cheveux sont rêches, asséchés par les plongées en eau de mer.

Bientôt mon horizon va se rétrécir. Bientôt mon nez ne sera plus caressé par l’odeur des embruns. Il faut plier bagage, rassembler les affaires semées aux quatre coins de la maison de famille. Il faut s’éloigner du large, à défaut de le prendre, pour rejoindre la cohorte morose des voyageurs matinaux du RER B. Il faut oublier le temps qui s’écoule lentement au rythme de mes envies pour retrouver la tonitruance de la sonnerie du réveil, le décompte implacable de mes heures, volées par la badgeuse. Tout ce temps que je passe à gagner ma vie, tout en la perdant, derrière les quatre murs d’un bureau, dans un immeuble anonyme à l’architecture grise.

La valise est bouclée. Sur la desserte de l’entrée, trônent les billets de train comminatoires. Comme à la veille de la rentrée lorsque j’étais enfant, une boule d’angoisse m’étreint. Le même cri qu’alors, inutile et vain, veut sortir de ma bouche : je ne veux pas y aller !

Mais je ne suis plus une petite fille, personne ne va me traîner demain matin jusqu’à l’entrée de mon travail. Je suis toute seule à décider. Et cette fois, ma décision est prise : je reste ici et je démissionne !

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Le médaillon de Budapest de Ayelet Waldman

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 A la veille de sa mort, Jack Wiseman reçoit dans sa maison du Maine sa petite-fille Natalie. Celle-ci vient de démissionner de son travail et de divorcer. Son grand-père, souhaitant probablement lui changer les idées, lui confie une mission : rendre un médaillon en forme de paon aux descendants de sa propriétaire. « En l’écoutant, il découvrit un petit étui en velours noir. A l’intérieur, un bijou de femme, un grand pendentif orné d’un paon en émail violet et vert rehaussé de touches de blanc. Le travail filigrané d’un grand orfèvre qui avait inséré une pierre précieuse à l’extrémité de chaque plume. » Le problème, c’est que Jack n’a aucune idée de l’identité de la propriétaire originelle du pendentif. Il faisait partie du train de l’or hongrois qui contenait les biens volés aux juifs pendant la 2nde Guerre Mondiale. En 1945, Jack s’était retrouvé à devoir faire l’inventaire du train de Salzbourg. La mission de Natalie est presque impossible.

Je dois bien avouer m’être laissée charmer par la très belle couverture Art Déco du roman de Ayelet Waldman. Il se compose en trois parties à des époques et des lieux très différents : Salzbourg en 1945 avec le jeune Jack Wiseman, en 2013 à Budapest et Israël aux côtés de Natalie qui tente de retrouver la propriétaire du médaillon, enfin de nouveau à Budapest mais en 1913 où nous ferons la connaissance de la propriétaire du bijou. Les trois parties nous permettent de croiser de nombreux personnages dont les destins s’imbriquent sous l’égide du médaillon. L’auteur aborde des thématiques forts variées : la Shoah, le vol des biens aux juifs, le problème de leur restitution, le féminisme naissant, le début de la psychanalyse, le départ des juifs en Palestine et les débuts d’Israël.

Cela fait beaucoup, sans doute un peu trop. Les trois parties peuvent quasiment se lire indépendamment les unes des autres. Le médaillon est en effet un bien maigre lien entre elles, il est à chaque fois très anecdotique dans le récit de chaque période. « Le médaillon de Budapest » me semble presque un recueil de nouvelles, trois moments de l’histoire juive contemporaine.

Visiblement bien documentée, foisonnant d’idées, « Le médaillon de Budapest » est un roman plutôt plaisant mais qui manque d’interaction entre ses différentes parties.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

amarica

True detective saison 2

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J’attendais beaucoup de la saison 2 de True detective tant la première avait été envoûtante et surprenante.

Bien loin de la Louisiane de la saison 1, nous sommes plongés dans la ville imaginaire de Vinci en Californie, un lieu malsain où règne la corruption et les trafics en tout genre. Est annoncé un projet de train à grande vitesse auquel participe Frank Semyon (Vince Vaughn), un gangster local essayant de devenir un homme d’affaires respectable. Il a à sa botte Ray Velcoro (Colin Farrell), un flic qu’il avait aidé des années auparavant après le viol de sa femme. Velcoro doit enquêter sur la disparition de Ben Casper, lui aussi investisseur dans le nouveau projet ferroviaire. Son corps est rapidement retrouvé sans vie au bord d’une route par un flic à moto, Paul Woodrugh (Taylor Kitsch). Sa mort étant des plus suspectes, la police d’État se mêle à l’enquête en la personne de Antigone Bezzerides (Rachel McAdams).

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Il faut le dire tout de suite, la saison 2 est loin d’être à la hauteur de la première. Le défaut majeur de cette saison est le scénario incompréhensible. Embrouillé, confus, il est plus que difficile d’en suivre les très nombreuses ramifications. L’intrigue de départ, la disparition de Ben Casper, est mal présentée, ses implications trop vite balayées et d’entrée le spectateur peine à comprendre. Et il tentera désespérément de rassembler les morceaux du puzzle tout au long des huit épisodes. J’ai cherché un point de vue, un angle pour comprendre pleinement cette intrigue : la question des relations parents-enfants, la chute de deux hommes (Velcoro et Semyon) essayant un retour à la légalité, un hommage aux films noirs. Impossible de savoir ce que Nic Pizzolatto, le créateur de la série, a voulu mettre en avant et nous raconter.

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De même, ce qui avait fait le charme de la première saison, à savoir son atmosphère, n’est pas au rendez-vous ici. Autant le bayou et la Louisiane étaient incarnés, autant la ville de Vinci ne réussit pas à exister. Malgré des moments lynchiens, les acteurs ne s’inscrivent dans aucun cadre. Pourquoi ne pas avoir choisi carrément Los Angeles, ville symbole du roman noir, pour donner corps à cette intrigue ?

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Tout n’est pourtant pas à jeter dans cette saison. Le générique est encore une fois parfait et intrigant. De très belles scènes émaillent la série : la fusillade de l’épisode 4, la fin de l’épisode 2 ou l’orgie de l’épisode 6. Les acteurs n’ont rien à se reprocher, ils sont crédibles avec une mention spéciale pour Rachel McAdams, impeccable de bout en bout.

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Trop peu de temps pour retravailler son scénario, trop de réalisateurs pour cette saison alors qu’un seul avait tourné la saison précédente, cela peut expliquer les problèmes et les ratages. Espérons que Nic Pizzolatto saura se ressaisir pour nous offrir une troisième saison aussi forte et audacieuse que la première.

amarica

Le roi en jaune de Robert W. Chambers

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Un livre interdit, dont les vérités si terribles et puissantes peuvent rendre fou, cela paraît impossible. Et pourtant c’est bien après la lecture du « Roi en jaune » que certaines personnes plongent dans le désespoir, la mégalomanie et sont poussées au suicide. Les lecteurs semblent envoûtés par cette pièce de théâtre, par le royaume de Carcosa et son mystérieux maître.

La série True detective a remis au goût du jour ce recueil de nouvelles fantastiques de Robert W. Chambers. L’excellente série reprenait effectivement la mythologie inventée dans ces nouvelles. Le meurtrier se créait sa propre Carcosa avec un signe distinctif pour ses disciples. Les premières nouvelles du recueil sont très réussies et donnent à voir un fantastique à la Lovecraft, tout en mysticisme et étrangeté. Le lecteur ne saura jamais ce qui est si terrifiant dans « Le roi en jaune », l’horreur n’est ici que suggérée. Robert W. Chambers s’applique à nous montrer les conséquences de la lecture, les cerveaux qui vacillent et basculent pour certains dans la folie comme dans la première nouvelle « Le restaurateur de réputation », la plus réussie du livre. Malheureusement, je n’ai pas compris les trois dernières nouvelles, leur rapport avec « Le roi en jaune » m’a totalement échappé. Elles déclinent un même univers, de jeunes artistes à Paris, avec souvent les mêmes noms mais il n’y a aucune mention du roi en jaune. Robert W. Chambers a semble-t-il voulu écrire des variations mais je ne comprends pas en quoi elles trouvent leur place dans un recueil de nouvelles fantastiques.

« Le roi en jaune » commençait fort bien avec un univers fantastique mettant en valeur le pouvoir infini de la littérature. Malheureusement les dernières nouvelles ont gâté mon plaisir et je n’ai pas perçu le rapport avec le reste du recueil.

 

amarica

Le roman du mariage de Jeffrey Eugenides

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Madeleine, Leonard et Mitchell se rencontrent à l’université de Brown. Chacun a sa spécialité : Leonard est un scientifique, Mitchell se dirige vers la théologie alors que Maddy se consacre à la littérature du 19ème siècle. C’est le début des années 80, la sémiologie, Roland Barthes ou Jacques Derrida viennent déconstruire le discours et imposer une nouvelle modernité littéraire. Les idées bouillonnent, les horizons et possibilités sont ouverts à ces trois jeunes gens brillants. L’amour vient néanmoins perturber leurs trajectoires. Mitchell aime Madeleine qui aime Leonard. Quelle place les sentiments vont-ils prendre dans la vie de chacun ?

« Selon Saunders (un enseignant de Brown), le roman avait connu son apogée avec le roman matrimonial et ne s’était jamais remis de sa disparition. A l’époque où la réussite sociale reposait sur le mariage, et où le mariage reposait sur l’argent, les romanciers tenaient un vrai sujet d’écriture. Les grandes épopées étaient consacrées à la guerre, le roman au mariage. L’égalité des sexes, une bonne chose pour les femmes, s’était révélée désastreuse pour le roman. Et le divorce lui avait donné le coup de grâce. Quelle importance qui Emma épouserait si, plus tard, elle pouvait demander la séparation ? Quelle tournure aurait pris le mariage d’Isabel Archer avec Gilbert Osmond si un contrat prénuptial avait pu être conclu ? De l’avis de Saunders, le mariage ne signifiait plus grand chose et il en allait de même pour le roman. Qui utilisait encore le mariage comme ressort dramatique ? Personne. » Malgré la désuétude supposée du roman du mariage, c’est bien sur ce thème qu’a écrit Jeffrey Eugenides. Il pose la question de l’intérêt de ce thème dans le roman moderne alors que les implications sociétales et personnelles du mariage ont totalement changé depuis Jane Austen, Henry James ou Edith Wharton. Peut-on encore intéresser son lecteur sur plus de 700 pages sur la question du mariage ? La réponse est oui, assurément. Malgré le changement d’enjeux, nous avons pu constater récemment que le mariage pouvait encore être un sujet de débats, de querelles qui questionne les fondements de notre société et de notre morale. Nous pouvons également constater en regardant dans notre entourage que le mariage  reste pour beaucoup un passage obligatoire. Le divorce, qui n’existait pas chez Jane Austen, n’est pas non plus anodin et est rarement pris à la légère. Pour toutes ces raisons, il me semble que ce thème peut toujours être objet de fiction et Maddy va d’ailleurs l’expérimenter.

Mais est-ce vraiment de cela dont nous parle Jeffrey Eugenides ? Il me semble que « Le roman du mariage » est plutôt un roman de formation comme l’étaient déjà « Virgin suicides » et « Middlesex ». Notre trio amoureux est à l’âge des choix qui orienteront le reste de leurs vies. Ils doivent passer des illusions de la jeunesse à la réalité de la vie adulte. Un passage douloureux qui peut parfois se révéler impossible comme dans le premier roman de Eugenides où les sœurs Lisbon ne pouvaient se résoudre à franchir le pas. Maddy, plongée dans les romans du 19ème, est une jeune femme choyée, pleine de rêves et d’idéaux. Son histoire d’amour avec Leonard, grand maniaco-dépressif, va la sortir définitivement de l’enfance. C’est son chagrin d’amour qui va permettre à Mitchell d’avancer et de faire naître des projets pour son avenir.

Plus qu’au mariage, c’est encore une fois au passage de l’enfance à l’âge adulte auquel s’intéresse Jeffrey Eugenides. Un passage décisif qui semble décider chez lui du reste de la vie. « Le roman du mariage » est un livre intelligent à l’écriture fluide et aux personnages finement étudiés.

amarica

La vie selon Florence Gordon de Brian Morton

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« C’était donc une femme forte, fière, indépendante d’esprit qui acceptait son âge et qui pourtant se sentait encore très jeune. Elle était aussi, à en croire ceux qui la connaissaient et même ceux qui l’aimaient, une vraie emmerdeuse. » A 75 ans, Florence Gordon n’a rien perdu de sa capacité à l’indignation. Figure de la vie intellectuelle new-yorkaise, elle s’est battue toute sa vie pour défendre le droit des femmes. Ce combat laisse peu de place à la famille de Florence : son fils Daniel, sa femme et leur fille Emily, son ex-mari Saul. Elle voit d’ailleurs avec beaucoup de déplaisir la famille de son fils s’installer à New York. Florence a quelques difficultés avec les relations humaines, elle est cassante et aucunement sentimentale. C’est pendant qu’elle se met à rédiger ses mémoires que le déménagement a lieu, voilà bien du dérangement en perspective pour celle qui préfère la solitude à toutes autres compagnies humaines.

« La vie de Florence Gordon » est une chronique de la vie intellectuelle new-yorkaise amusante et fort sympathique. Le personnage central est vraiment l’attrait majeur du roman de Brian Morton. Florence Gordon évoque la tatie Danielle de Étienne Chatiliez tant elle est acariâtre et parfois méchante envers son entourage. Elle rejette systématiquement les marques d’affection de sa belle-fille ou de sa petite-fille. Mais contrairement au personnage du film de Chatiliez, on s’attache à celui de Florence Gordon. Sa détermination farouche à continuer son combat est très respectable et il est admirable que cette femme de 75 ans n’ait pas renoncé à ses idées. Et ce n’est pas l’âge qui va la faire changer, elle ne veut pas avoir besoin des autres et la vieillesse ou la maladie ne viendront pas à bout de ce sacré caractère.

Malgré cela, je suis restée un peu sur ma faim. Le roman de Brian Morton se lit avec plaisir, c’est une comédie de mœurs réussie. Peut-être que le propos reste un peu trop léger et que j’en attendais plus de profondeur. J’ai eu la sensation de rester trop en surface notamment dans l’analyse psychologique des personnages. Un petit manque, pas grand chose mais cela a suffi pour que je ne sois pas aussi enthousiaste que je le pensais en commençant ce roman.

« La vie selon Florence Gordon » est avant tout le beau portrait d’une femme, d’une militante, d’une forte-tête. Une lecture qui fut plaisante et très fluide mais qui manque un peu de profondeur à mon goût.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

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Le mois américain – Récapitulatif

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Sula de Tony Morrison

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Dans le Fond, quartier noir de Medaillion dans l’Ohio, au début du 20ème siècle deux petites filles vont se lier d’une amitié profonde. Sula et Nel deviennent rapidement fusionnelles, inséparables comme si rien d’autre n’existait autour : « Aussi, quand elles se rencontrèrent, d’abord dans les couloirs chocolat et ensuite entre les cordes de la balançoire, ce fut avec l’aisance et l’agrément d’amies de longue date. Comme chacune avait compris depuis longtemps qu’elle n’était ni blanche ni mâle, que toute liberté et tout triomphe leur étaient interdits, elles avaient entrepris de créer autre chose qu’elles puissent devenir. Leur rencontre fut une chance, puisqu’elles purent se servir l’une de l’autre pour grandir. Issues de mères lointaines et de pères incompréhensibles (celui de Sula parce qu’il était mort ; celui de Nel parce qu’il ne l’était pas), chacune trouva dans les yeux de l’autre l’intimité qu’elle recherchait. » Mais une fois devenues adultes, les amies vont choisir des chemins bien différents. Sula quitte le Fond après avoir vu sa mère brûlée vive. Elle disparaît pendant de nombreuses années sans que l’on sache où elle est ou ce qu’elle fait. Nel devient une épouse et une mère. Elle reste au Fond et n’en partira jamais. Le retour de Sula va bouleverser la vie qu’elle s’était construite.

« Sula » est le deuxième roman de Toni Morrison. Elle y décrit la vie de cette petite ville reculée où les noirs sont regroupés, loin des blancs. Nous sommes au début du 20ème, le racisme règne en maître et décide du sort des habitants du Fond. Toni Morrison a l’art de planter son décor et de le peupler. De nombreux personnages entourent Sula et Nel, on pense notamment à Shadrack qui, au retour de la première Guerre Mondiale, inventa la journée nationale du suicide. Il y a aussi Eva, la grand-mère de Sula, une unijambiste revenue de la plus terrible des pauvretés et au caractère bien trempé.

Elle traite surtout dans son roman d’un de ses sujets de prédilections : la destinée des femmes noires aux États-Unis. Sula et Nel sont le symbole de deux choix possibles : le mariage et le liberté. Sula n’est pas un personnage aimable ou sympathique. En dehors de son attachement pour Nel, elle n’a pas d’autres amis, elle est froide et insensible. Mais elle est libre et sans doute est-ce ce qu’elle devra payer à son retour. Elle est indépendante, rebelle, ne se laisse pas dicter ses choix. A l’âge adulte, elle affiche également une grande liberté sexuelle, sûrement trop puisqu’elle blessera Nel, son double. Sula est un très fort personnage féminin comme aime à les inventer Toni Morrison, des femmes solides et libres qui se moquent de ce que l’on pense d’elles.

Ce deuxième roman de Toni Morrison me semble assez représentatif de son travail d’écrivain. Elle peint avec une langue crue le portrait de deux femmes noires face au poids du racisme et de leur communauté. Un portrait sans sentimentalisme, sans aménité et qui sonne juste.

amarica

Bilan plan Orsec et films d’août

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Après un mois de juillet pléthorique, retour à la normale avec cinq livres lus et une bande-dessinée. Comme vous pouvez le constater, toutes ces lectures sentent bon les États-Unis et l’arrivée du mois américain ici-même. Je vous retrouve donc, avec plaisir, à partir du 1er septembre pour parler de culture américaine.

amarica

Un mois d’août un peu morose au niveau cinématographique, pas vraiment de coups de cœur mais des films néanmoins intéressants, très différents les uns des autres et dont deux sortent un plus du lot.

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Dans les années 80 en Tchécoslovaquie, Anna est acceptée dans l’équipe nationale d’athlétisme. Elle court le 200 mètres. A l’époque, les athlètes communistes doivent être les meilleurs, peu importe de quelle manière. C’est ainsi qu’Anna reçoit des piqûres d’anabolisants. Elle fait un grave malaise suite à cela mais sa mère veut à tout prix qu’elle soit qualifiée aux Jeux Olympiques. L’ambiance de l’ancienne Tchécoslovaquie est parfaitement rendue, l’inquiétude sourd de chaque situation. La pression mise sur les épaules d’Anna est implacable, elle doit choisir entre son rêve sportif ou sa santé. La force et l’intégrité de la jeune femme sont absolument remarquable. De son côté, sa mère tente de faire en sorte que sa fille puisse s’enfuir à l’ouest, s’échapper de ce pays sans avenir. Sans pathos, Andrea Sedlackova nous montre ce qu’était la vie d’une jeune sportive dont les espoirs sont gâchés par la dictature.

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Après la mort de leur chanteur, un groupe de vieux punks décide de faire quand même leur tournée aux États-Unis avec lui. Il leur faut tout d’abord récupérer l’urne funéraire chez le frère du défunt, un riche bourgeois très éloigné des idéaux de notre bande (la scène est absolument irrésistible). Nos amis découvrent ensuite que leur chanteur vivaient depuis des années avec un militaire. Ce dernier veut les suivre aux USA. La cohabitation s’annonce difficile. Voilà un petit film hautement sympathique, totalement loufoque comme nos amis belges savent l’être. Un film plein de tendresse sur l’amitié avec Bouli Lanners qui est comme toujours parfait.

Et sinon :

  • « Coup de chaud » de Raphaël Jacoulot : Dans un petit village de campagne, la chaleur et la sécheresse commencent à échauffer les esprits. Le jeune Josef Bousou, simplet et en marge, n’arrange rien. Il vole, est intrusif et violent. Il ne tarde pas à devenir le bouc-émissaire de tous les problèmes rencontrés par les habitants du village. Les instincts primitifs remontent, le vernis social s’effrite et le malaise s’installe. Raphaël Jacoulot sait parfaitement rendre celui-ci, il suinte et nous met mal à l’aise. Le découpage du film est très intéressant notamment par ses ellipses. Le casting est impeccable. Mais le scénario est sur certains points trop évident ce qui a un peu gâché mon plaisir.
  • « La femme au tableau » de Simon Curtis : Après une modification des lois autrichiennes sur la restitution des œuvres d’art aux juifs, Maria Altmann se met en contact avec un jeune avocat pour savoir si elle a une chance de récupérer les tableaux familiaux. Parmi eux se trouve un chef-d’œuvre de Klimt : le portrait d’Adele Bloch-Bauer, la tante de Maria. C’est le tableau le plus connu et le symbole du musée du Belvédère de Vienne. Autant dire que Maria et son avocat ne sont pas au bout de leurs peines. Film très hollywoodien, un peu longuet, il vaut essentiellement pour la prestation de la toujours impeccable Helen Mirren. Ryan Reynolds est transparent et manque singulièrement de charisme à ses côtés. Reste le portrait d’Adele Bloch-Bauer d’une beauté à couper le souffle.
  • « Aferim ! » de Radu Jude : En 1835 en Valachie, Costantin et son fils sont chargés, par le maître du domaine où ils travaillent, de ramener un esclave en fuite. Ce dernier a couché avec sa femme. Nous sommes dans un western en noir et blanc avec chevaux, grands espaces et chasseurs de primes. Le fugitif est tsigane et sa situation résonne fortement avec l’époque contemporaine. La haine des roms ne datent pas d’hier comme nous le montre Radu Jude. Un film cru, dur mais qui évoque également l’univers foutraque de Emir Kusturica.
  • « While we’re young » de Noah Baumbach : C’est l’histoire d’un couple de bobos new-yorkais qui ne veut pas vieillir. Josh était un documentariste plein de promesses qu’il croit toujours pouvoir tenir à 40 ans passés. Sa femme, Cornelia, ne veut pas avoir d’enfants et se moque de ses amies devenues mères. Ils rencontrent un jeune couple avec qui ils vont se mettre à passer tout leur temps. Le mimétisme se fait de part et d’autre, le couple de quarantenaires cherchent à rajeunir tandis que les jeunes cherchent de la crédibilité. Un jeu de dupes auquel se rajoute une histoire de documentaire truqué. Ce film n’a pas la fraîcheur de « Frances Ha », pas l’humour de Woody Allen mais reste plaisant à regarder grâce à sa belle brochette d’acteurs.