La disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel

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Dans sa Dodge Coronet, Dwayne Koster observe son ex-femme chez elle. Il a passé vingt ans avec elle et s’est fait mettre à la porte lorsqu’elle a découvert que Dwayne la trompait avec une jeune serveuse nommée Millie. « C’est un point très important du roman américain, l’adultère. C’est même une obsession du roman américain, que le mari ou la femme, même après le divorce, ait une histoire avec quelqu’un d’autre, et si possible alors, avec la personne que l’autre déteste le plus.  » Et Dwayne va comprendre rapidement cette règle du roman américain puisque son ex-femme a une relation avec un ancien collègue qu’il détestait. Un spécialiste de la beat generation alors que Dwayne était une référence sur « Moby Dick » à l’université du Michigan. Melville est beaucoup moins glamour que Kerouac… Depuis que sa femme l’a quitté, la vie de Dwayne part à vau-l’eau. Il passe son temps dans sa Dodge à écouter Jim Sullivan, un chanteur disparu mystérieusement dans le désert du Nouveau Mexique.

« La disparition de Jim Sullivan » est un roman très malicieux. Il s’agit du making of de l’écriture d’un roman américain par un auteur français. Il joue donc avec les clichés inhérents à la littérature américaine et surtout avec notre imaginaire de lecteur. Tanguy Viel mêle de nombreuses thématiques : le campus novel, le thriller, le roman noir, les grands espaces, les villes gigantesques, le FBI, le barbecue dans le jardin, les OVNI, les voitures, le 11 septembre et l’Irak. Tout un imaginaire véhiculé aussi bien par la littérature que par les séries ou le cinéma, Tanguy Viel utilise d’ailleurs un langage très cinématographique pour décrire ses scènes. Le narrateur de « La disparition de Jim Sullivan » souhaite écrire un  roman international, un roman pouvant intéresser le reste du monde même s’il se situe au fin fond du Montana. « Je ne dis pas que tous les romans internationaux sont des romans américains. Je dis seulement que jamais dans un roman international, le personnage principal n’habiterait  au pied de la cathédrale de Chartes. » Tanguy Viel se moque de notre fascination pour la culture américaine qui nous a totalement envahis et phagocytés. Mais l’auteur est très malin, il ne se contente pas de nous raconter la genèse d’un roman, il en écrit vraiment un. « La disparition de Jim Sullivan » est bel et bien l’histoire de Dwayne Koster, professeur à la dérive depuis son divorce. On finit par véritablement s’intéresser à sa vie et à ses péripéties. Et finalement Tanguy Viel a réussi à écrire son roman américain !

Tanguy Viel aime jouer avec les codes d’un genre comme il l’avait fait avec le roman noir dans « L’absolue perfection du crime » que je vous recommande chaudement. Ici il s’amuse avec le roman américain avec beaucoup de dérision et de malice. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce nouveau roman de Tanguy Viel et je m’y suis beaucoup amusé.

Une lecture commune avec Noctenbule, Denis et Viviana.

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Lectures intimes de Virginia Woolf

Lectures intimes

« Lectures intimes » regroupe des articles publiés dans divers journaux comme Vogue ou The New Republic et qui furent ensuite édités dans les tomes de « The common reader ». Ce recueil témoigne de la passion pour la lecture chez Virginia Woolf. Les articles peuvent être divisés en deux grands thèmes : les écrivains et ce qu’est la littérature.

Virginia évoque principalement des écrivains anglo-saxons. Nombres d’entre eux sont des femmes dont elle loue l’indépendance et la liberté. Dans le panthéon de Virginia Woolf, on rencontre Jane Austen qui la séduit par l’élégance de sa langue et la perfection de son goût ; Charlotte et Emily Brontë aux caractères indomptables et féroces ; George Eliot qui a su faire apprécier ses romans au-delà des conventions et des obstacles liés à son sexe ou encore Katherine Mansfield la plus grande nouvelliste du Royaume-Uni. Les écrivains masculins ne sont pas négligés avec George Meredith et Thomas Hardy qui renouvellent l’art du roman ; Joseph Conrad et ses palpitants récits d’aventure ;  DH Lawrence et sa justesse de trait ; De Quincey et sa prose musicale ; Henry James et son parfum du passé. Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un passage magnifique sur l’art de mon cher Henry : « Le vrai élément de Henry James, c’est la mémoire. La douce lumière qui nimbe le passé, la beauté qui inonde même les petites silhouettes les plus banales de l’époque, l’ombre dans laquelle le détail de tant de choses se détache alors que l’éclat du jour les effacerait, la profondeur, la richesse, le calme, l’humour de tout le spectacle, tout cela semble avoir composé son climat naturel, son humeur constante. C’est le climat de toutes ses histoires dans lesquelles la vieille Europe sert d’arrière-plan à la jeune Amérique. C’est le clair-obscur à travers lequel il voit si bien et si loin. » Se rajoutent à la fine fleur de la littérature anglaise, deux écrivains français : Montaigne et sa passion de vivre et Mme de Sévigné la grande épistolière.

Face à ces illustres écrivains sont présentés des articles plus généraux portant sur la littérature : la pertinence du roman, de la biographie et de l’essai au début du 20ème siècle, la possibilité pour les femmes d’écrire ou d’exercer un métier grâce à une plus grande indépendance (« Vous avez gagné des chambres à vous dans la maison occupée exclusivement jusqu’ici par les hommes »), l’écrivain et la satisfaction de son public, sa haute estime pour l’art du roman.

Ce qui ressort de ces articles est le formidable enthousiasme de Virginia Woolf, sa passion infinie pour les livres et les écrivains. Elle nous donne envie de les découvrir, d’explorer cet art merveilleux qu’est le roman. Ses admirations, ses avis tranchés nous parlent également d’elle, de son art et de son exigence littéraire. Un passage me semble parfaitement définir l’écriture de Virginia Woolf et sa vie entièrement dédiée à sa passion pour la littérature : « Pour survive, chaque phrase doit avoir en son cœur une petite étincelle et celle-ci, le romancier doit la tirer du feu avec ses mains quel que soit le risque encouru. Sa situation est donc précaire. Il doit s’exposer à la vie, risquer d’être embarqué fort loin et trompé par sa fausseté ; il doit lui prendre son trésor et la débarrasser de ses scories. Mais, à un certain moment, il doit abandonner la compagnie et se retirer, seul, dans cette chambre mystérieuse où son corps s’endurcit et se place en dehors du temps par des transformations qui, tout en échappant au critique, exercent sur lui une fascination profonde. « 

Un dur métier que celui d’écrivain, magnifié dans ce recueil par l’immense talent de Virginia Woolf.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont.

Félix Vallotton de Isabelle Cahn

A l’occasion de la rétrospective consacrée à Félix Vallotton (1865-1925) au Grand Palais, les éditions Gallimard sortent un hors-série dans leur collection Découvertes. Cette excellente collection nous avait habitués à des livres de petit format richement illustrés aux textes clairs et pédagogiques. Le hors-série reprend le même format en se concentrant principalement sur les reproductions des œuvres du peintre. Celles-ci sont présentées en différents formats avec des pages qui s’ouvrent sur les côtés ou vers le haut. Une manière originale et ludique de nous donner à voir le travail de l’artiste franco-suisse. Les textes qui accompagnent les illustrations sont rédigés par Isabelle Cahn, commissaire de l’exposition et conservatrice au musée d’Orsay. Les différents chapitres reprennent les grandes thématiques de la peinture de Vallotton : scènes de rue, perspectives aplaties, tête-à-tête, nus, etc… Pour accompagner les textes d’Isabelle Cahn, on trouve des réactions de contemporains comme Octave Mirbeau, des extraits de journaux comme Les Arts, de l’autobiographie de l’artiste ou de romans et poèmes illustrant parfaitement la peinture (ex : un extrait de « Le côté de Guermantes » de Marcel Proust pour « La loge de théâtre, le monsieur et la dame » de 1909).

2013-10-19 16.28.05Poivrons rouges, 1915

Un petit livre d’art de qualité, richement illustré qui permet une introduction à l’œuvre étonnante et peu connue de Félix Vallotton. Un petit bémol néanmoins est à mentionner, le prix est de 8.90€ ce qui me semble un peu excessif pour un ouvrage qui reste somme toute modeste.

Vallotton_ValseLa valse, 1893

Un grand merci à Babelio.

tous les livres sur Babelio.com

Exposition Félix Vallotton au Grand Palais

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La rétrospective du Grand Palais nous permet de redécouvrir un peintre d’origine suisse, naturalisé français en 1900, Félix Vallotton. Un artiste dont l’œuvre étonnante ne s’est inscrite dans aucun courant, ce qui explique probablement son oubli auprès du grand public. L’exposition ne se fait pas de manière chronologique mais par thèmes, par exemple : idéalisme et pureté de la ligne, perspectives aplaties, refoulement et mensonge, opulence de la matière, érotisme glacé, etc…

2013-10-19 14.39.15La grève blanche, Vasouy, 1913

La première caractéristique de la peinture de Valloton est son traitement en aplats de couleurs juxtaposées. La perspective classique se déplace en haut ou en dehors du tableau, donnant des images étonnantes, presque surréalistes ou oniriques. Ce goût pour les aplats lui venait de l’estampe japonaise mais également de sa pratique de la xylographie (Vallotton vivait de ses estampes qui sont largement représentées dans l’exposition).

2013-10-27 09.13.31L’averse, 1894

Il travailla également à partir de photos qui lui permettaient de développer la bidimensionnalité des images. Cela le rapprocha du groupe des Nabis qui travaillaient en aplats et créaient une peinture très décorative. Mais Vallotton, ce sont également des contours nets et soulignés notamment dans les nus. Les fonds sont neutres, colorés.

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Nu couché au tapis rouge, 1909

Malgré une forme moderne, Félix Vallotton souhaitait s’inscrire dans une tradition classique. Ses influences majeures sont Manet (Olympia est détournée dans « La femme au perroquet » et « La blanche et la noire ») et surtout Ingres avec des corps de femmes nues à la peau laiteuse et parfois à l’anatomie douteuse (« Le bain turc » ou « La salamandre »). Ses thèmes sont tirés de la peinture classique comme les natures mortes ou les mythologies en grand format. Ses derniers tableaux sont volontairement grotesques et kitsch mais ils sont assez difficiles à apprécier aujourd’hui ! Cela lui permet d’aborder de manière détournée des thèmes d’actualité comme la première guerre mondiale dans « Orphée dépecé » ou l’émancipation de la femme dans « Femme lutinant un Silène ».

2013-10-27 09.18.52La salamandre, 1900

La femme est au centre de l’œuvre de Félix Vallotton. Il montre pour le sexe opposé une grande attirance et une immense répulsion. Le corps de la femme lui plaît comme le démontrent les nombreux nus présents dans l’expo. Mais il ne s’en dégage aucune sensualité, les carnations sont froides, les regards indifférents ou ailleurs. La femme est également manipulatrice, source de drames ou de conflits. « Le provincial » montre un homme qui va se faire plumer par cette élégante femme fatale. « La chaste Suzanne » n’est plus effrayée par les deux vieillards mais les convoite. L’atmosphère des scènes d’intérieur est lourde, annonciatrice de drame, de larmes, de tromperie. Vallotton voyait d’un très mauvais œil l’avènement du féminisme et ses difficultés conjugales ont accentué son dégoût. La tableau « La haine » montre la femme comme un monstre de mépris, de violence.

2013-10-27 09.11.44Le provincial, 1909

Félix Vallotton est un peintre qu’il fallait remettre à l’honneur pour l’originalité de ses cadrages, la complexité de ses thématiques, pour ses talents de coloriste et d’illustrateur.

2013-10-19 15.45.31Le ballon, 1899

 

Déjà 6 ans….

Après ma copine Lou et aujourd’hui Jérôme,  c’est à mon tour de fêter l’anniversaire de mon blog. Déjà six ans que ce lieu existe et je n’en reviens pas ! Le temps a passé bien vite et je ne pensais pas être capable de tenir aussi longtemps et surtout d’écrire autant de billets !

L’idée d’ouvrir ce blog ne venait pas de moi à l’origine (je rends à César ce qui lui revient), j’avais un peu peur du travail que cela pouvait représenter. Je n’avais pas tout à fait tort mais je me rends compte que je mets en ligne des billets de plus en plus souvent ! Je me suis finalement prise au jeu et je n’ai pas envie de m’arrêter.

Grâce à ce blog, j’ai fait de magnifiques rencontres, je pense à mes très chères Frogs Victoriennes (Lou, Cryssilda, Isil, Delphine et Lamousmé)  et à Maggie qui sont devenues des amies ; je pense à celles que j’ai croisées et que j’espère revoir. Et bien entendu, j’espère faire encore plein de belles rencontres !

Je voulais également vous remercier de venir me lire, certains depuis le début ! Quel plaisir de lire vos commentaires, de discuter sur un livre, un auteur, un film ou une série ! J’espère que vous continuerez à prendre plaisir à venir ici, c’en est toujours un pour moi de visiter vos blogs.

Je m’arrête là car mon discours finit par ressembler à la cérémonie des césars !!! Bise à tous et bonne journée malgré la grisaille !

(En Cornouailles, on ne plaisante pas avec le brouillard…)

Un destin d’exception de Richard Yates

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Alice Prentice s’est toujours pensée promise à un destin d’exception. Son talent de sculptrice sera forcément reconnu, elle aura une exposition à New York. En attendant, elle refuse de s’abaisser à de basses tâches pour gagner sa vie. Elle vit des largesses d’amis et de son ancien mari, un honnête homme trop terre à terre pour elle. Accumulant les dettes et les déménagements, elle entraîne son fils Robert dans sa bulle illusoire. Il doit croire  au talent de sa mère, être son soutien indéfectible face au regard de plus en plus critique de leur entourage. En grandissant, Robert est de moins en moins dupe : « Les sujets  qu’elle abordait étaient sans importance, il savait ce qu’elle cherchait à lui dire. Cette petite femme désespérée et délicate, fatiguée et assoiffée d’approbation, lui demandait de convenir avec elle que sa vie n’était pas un échec total. Se souvenait-il des bons moments ? Se souvenait-il de tous ces gens bien qu’ils avaient connus et de tous les endroits intéressants où ils avaient vécu ? Et, en dépit des erreurs commises, en dépit de la dureté du monde à laquelle elle s’était tant heurtée, se rendait-il compte qu’elle n’avait jamais renoncé à lutter ? Savait-il à quel point elle l’aimait ? Et, malgré tout, ne voyait-il pas quel être remarquable, talentueux et brave il avait pour mère ? » Le poids des illusions d’Alice finit par être trop lourd à porter pour Robert. Lui aussi souhaite un destin d’exception. C’est pour cela qu’il rejoint l’armée en 1944 dès ses 18 ans. Bientôt l’Europe et le champ de bataille où il pourra s’illustrer.

« Un destin d’exception » est un roman très autobiographique à l’image de certaines nouvelles de Richard Yates (« Oh, Joseph, je suis si fatiguée », « Une permission exceptionnelle » ou « Et dire adieu à Sally » qui sont dans le recueil « Menteurs amoureux »). Lui-même fut élevé par sa mère sculptrice après le divorce de ses parents. Instable sentimentalement, son enfance le fut également géographiquement puisque les déménagements se succédèrent. Comme Robert Prentice, Richard Yates fut envoyé au front durant la seconde Guerre Mondiale, en France puis en Allemagne après l’armistice. Il rentra à New York en 1946. Ses expériences nourrissent bien entendu cette fiction et notamment les scènes de combat où règnent pour Robert Prentice la confusion et l’impuissance. Il y apprendra qu’il n’y a pas de héros sur un champ de bataille, seulement des hommes qui font ce qu’ils peuvent pour survivre.

Le cœur du roman est la relation mère-fils, une relation exclusive, étouffante où Robert n’est là que pour croire au rêve de sa mère. Mais la gloire tant espérée n’adviendra pas, le rêve américain n’est pas pour eux. Il les laisse au bord de la route avec leurs vies inaccomplies. Alice est un personnage agaçant tant elle gâche l’enfance de son fils. Mais elle est aussi terriblement attachante dans son aveuglement, sa foi dans son talent la rend vulnérable et pitoyable. Incapable de vivre dans la réalité, Alice se retrouve dans la situation qu’elle abhorrait mais cela ne met jamais en berne son optimisme délirant ! Robert doit apprendre à s’éloigner, à se montrer cruel pour enfin vivre sa propre vie.

Extrêmement bien écrit et bien construit, « Un destin d’exception » est d’une justesse remarquable. Ce roman démontre une nouvelle fois l’immense talent de Richard Yates, l’un des plus grands écrivains américains de sa génération.

Un grand merci à Cécile, Christelle et aux éditions Robert-Laffont.

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L’indésirable de Sarah Waters

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Lorsque le Dr Faraday franchit les grilles de Hundreds Hall, il se souvint de sa visite durant son enfance quand sa mère y était nurse. A l’époque, il fut fasciné par le faste, la somptuosité de cette demeure. Il trouve les lieux bien changés. Tout semble se déliter, se dégrader. Les châtelains, les Ayres, ne sont plus qu’au nombre de trois : Mrs Ayres, que le docteur avait rencontré enfant et qui est la matriarche, Roderick, le fils revenu de la seconde Guerre Mondiale avec des séquelles, et Caroline, l’aînée peu intéressée par les apparences et ne cherchant pas à plaire. Le Dr Faraday devient petit à petit un habitué de la famille, s’attachant aussi bien à ses membres qu’à la maison. Les Ayres sont désargentés et peinent à entretenir leur domaine. L’ambiance n’est cependant pas morose. Tour change lors d’une soirée où le sage et bonhomme chien de la maison défigure une enfant. Suite à cet évènement inexplicable, d’autre phénomènes se produisent à Hundreds Hall. La demeure serait-elle possédée ?

Sarah Waters reprend ici les codes des romans gothiques victoriens. L’histoire a pour cadre un domaine imposant et une maison inquiétante et délabrée. Ce lieu est le personnage central du roman, l’intrigue entière s’y déroule et le destin de la famille Ayres s’y noue. Sarah Waters installe très progressivement son atmosphère sombre et lugubre typique du genre : « Ce fut par une soirée pluvieuse, venteuse, sans lune et sans étoiles, que je me rendis de nouveau à Hundreds. Je ne sais pas s’il faut en imputer la faute à la pluie et à l’obscurité, ou bien si j’avais oublié à quel point la maison était négligée, délabrée : mais quand je pénétrai dans le hall, sa tristesse, sa froideur me tombèrent sur les épaules. Certaines ampoules avaient claqué sur les appliques, et l’escalier s’élevait dans la pénombre, tout comme le soir de la fameuse réception, l’effet, à présent, était étrangement pesant, comme si la nuit hostile avait réussi à se glisser par des interstices dans la maçonnerie, et demeurait là, planant comme une fumée ou un brouillard, au cœur même de la maison. Il faisait également un froid perçant. » Le surnaturel apparait par petites touches : des tâches noires sur les plafonds et les murs, des graffitis derrière les meubles, des portes se verrouillant toute seules. Rien de très spectaculaire, juste de quoi faire monter l’inquiétude, la tension à la manière du film de Robert Wise « La maison du diable » où l’angoisse naissait uniquement des sons.

Mais Hundreds Hall est-elle véritablement hantée ? Sarah Waters laisse toujours planer l’ambiguïté et se sert de son narrateur, le Dr Farraday, pour cela. Il reste du côté de la raison, de l’explication rationnelle. En tant que scientifique, il cherche des réponses et ne peut qu’envisager des problèmes psychiques pour comprendre ce qui se passe à Hundreds. Un autre médecin l’expliquera par la fin d’une classe sociale, la fin du monde des Ayres et de leur manière de vivre. Le domaine et ses habitants sombrent alors dans une ruine et une déréliction totales.

J’ai été beaucoup plus séduite par « L’indésirable » que par « Affinités ». Sarah Waters y maîtrise parfaitement l’atmosphère gothique ainsi que son intrigue sur 650 pages.

Halloween

The small hand de Susan Hill

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A la fin d’une journée d’été, Adam Snow, bouquiniste, se perd dans la campagne du Sussex. Il retournait à Londres après une visite à l’un de ses clients. Il tombe alors sur un jardin et une maison à l’abandon. L’ensemble paraît avoir été splendide avec un immense parc et une maison edwardienne. « It was a place which had been left to the air and the weather, the wind, the sun, the rabbits and the birds, left to fall gently, sadly into decay, for stones to crack and paths to be obscured and then to disappear, for windowpanes to let in the rain and birds to nest in the roof. Gradually, it would sink in on itself and then into earth. How old was this house ? A hundred years ? In another hundred there would be nothing left of it. »  Adam continue son exploration du jardin, sa curiosité éveillée par ce mystérieux lieu délaissé. Observant une vaste pelouse à la douce lueur de la lune, Adam sent une petite main d’enfant se glisser dans la sienne. Froide, confiante, la main s’agrippe à lui. Adam sursaute, se tourne pour voir l’enfant mais celui-ci est invisible.

« The small hand » se transforme alors en quête de la vérité, Adam Snow va chercher à en savoir plus sur ce domaine « The White House » et ses anciens habitants. Plus il en apprend et plus il est assailli par des cauchemars, des crises d’angoisse et par cette petite main d’enfant. Susan Hill a su parfaitement exploiter son idée de départ, l’inquiétude gagne le lecteur au fur et à mesure de la lecture. Il faut dire que l’auteur sait rendre admirablement une atmosphère : celle de The White House dévorée par le lierre, l’herbe et la poussière (un très joli chapitre dans la maison est un hommage à Charles Dickens : « It was a large room but whole recesses of it were in shadow and seemed to be full of furniture swathed in sheeting. Oterwise, it was as if I had entered the room in which the boy Pip had encountered Miss Havisham. »), celle du monastère St Mathieu des étoiles dans le Vercors où règne le calme et la sérénité et où Adam acquiert une première édition de Shakespeare. La langue de Susan Hill se fait très descriptive pour les lieux, les décors, les changements de temps et de saison, tout pour nous plonger totalement dans l’ambiance du livre. Et cela fonctionne parfaitement puisqu’il est très difficile de lâcher ce roman avant le dénouement final.

En résumé : une belle écriture, une intrigue parfaitement tenue, une atmosphère lourde comme un ciel d’orage, le résultat est un bon moment de lecture inquiétant à souhait !

Halloween

Instinct primaire de Pia Petersen

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Il y a un an, l’église, l’autel et le marié s’offraient à la narratrice d' »Instinct primaire ». Mais devant la foule des amis et de la famille rassemblés, l’évidence lui apparaît soudain : elle ne veut pas se marier et ne l’a jamais voulu. Elle s’enfuit, laissant en plan l’homme qu’elle aime. Après avoir vainement essayé de le contacter pour s’expliquer, c’est une longue lettre qu’elle lui écrit.

Leur histoire est au départ passionnée, un amour total même si l’homme est marié. « J’étais ivre en permanence, je pouvais déplacer des montagnes et j’avais des ailes, je me sentais extra-lucide, rien que des lieux communs et j’en voulais encore. » Entre eux d’eux, l’amour était libre : pas de contrat, pas de jalousie, pas d’exigences du quotidien, juste le plaisir d’être ensemble quand on le souhaite. La narratrice, écrivain, a besoin de cette liberté pleine et entière. Elle se pensait comprise par l’autre mais on échappe pas si facilement aux conventions sociales.

Cette lettre d’une centaine de pages est un  magnifique plaidoyer pour la liberté en amour et pour celle des femmes. A l’heure du mariage pour tous et de l’explosion démographique, la narratrice constate qu’il est toujours problématique pour une femme de ne pas vouloir d’enfants. Elle entend les mots d’incomplétude, de non accomplissement. Les femmes ne sont toujours pas débarrassées des stéréotypes de la femme au foyer devant obligatoirement fonder une famille. Et il est très difficile de faire front : « J’aime ma liberté, j’aime ma vie, je t’aimais toi et j’assumais tout ça. Mais il y a les autres. Ce n’est pas si évident d’être affranchi des normes, ce n’est pas si simple de créer sa propre ligne de vie. Et dis-moi, comment est-ce que la société et la représentation que nous avons de nous-mêmes peuvent évoluer et s’adapter au monde tel qu’il est, si nous, à titre personnel, on continue à fuir dans les convenances du passé ? » Les hommes rentrent eux aussi dans les normes ou s’imaginent que la femme qu’ils aiment le souhaite. La narratrice nous montre qu’il y a d’autres voies possibles, d’autres manières d’être en couple, qu’il faut innover pour réinventer l’amour.

« Instinct primaire » est un vrai livre féministe où la narratrice assume avec courage sa vision libre du couple et de l’amour. C’est également une très émouvant déclaration d’amour. Et pour cela, je la remercie sincèrement.

Un grand merci à Cécile et Christelle et aux éditions Nil.

Macabre de Pedro Rodriguez

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« Macabre » est composé de sept histoires classiques avec par exemple « La main » de Guy de Maupassant, « Le chat noir » de Edgar Allan Poe, « Le vampire » de John William Polidori ou « Le pacte de Sir Dominick » de Sheridan Le Fanu. Chaque conte débute avec un portrait de l’auteur et une petite biographie. « Macabre » s’adresse à des personnes voulant découvrir des nouvelles gothiques et sombres. Le diable, le vampire, les fantômes et autres esprits inquiétants sont au rendez-vous. Le graphisme est agréable, les couleurs déclinent les nuances du sépia.

2013-10-22 21.28.12Malheureusement cet album ne tient pas toutes ses promesses. Pour la plupart des nouvelles, le suspens ou l’horreur ne sont pas entretenus. La chute tombe trop rapidement, parfois sans que l’on y comprenne grand chose. « La maison B… à Camdem Hill » devient ensorcelée du jour au lendemain sans que l’on nous explique d’où vient l’esprit vindicatif. Peut-être aurait-il fallu choisir moins de nouvelles pour mieux les développer.

2013-10-22 21.31.28« Le vampire » de Polidori est le conte le mieux adapté. Le dessinateur a pris son temps pour installer l’intrigue et la chute est bien amenée, surprenant le lecteur.

2013-10-22 21.27.31« Macabre » est plutôt à conseiller à des jeunes qui chercheraient à découvrir des classiques de la littérature gothique. Sinon cette bande-dessinée laisse sur sa faim.

Les mercredis BD fantastiques de Lou, Hilde et Mango.