Quand j'étais Jane Eyre de Sheila Kohler

Les premiers chapitres de « Quand j’étais Jane Eyre » nous plonge dans l’obscurité d’une chambre occupée par une fille et son père. Ce dernier vient de subir une opération des yeux et sa fille veille sur lui. Nous sommes à Manchester en 1846, le père s’appelle Patrick Brontë et sa fille Charlotte. Dans la pénombre de la pièce, loin du presbytère familial de Haworth, Charlotte se met à écrire ce qui deviendra l’un des grands classiques de la littérature anglaise : « Jane Eyre ». Ce livre, largement inspiré par des épisodes de la vie de l’auteur, se construit peu à peu devant nous. Charlotte Brontë y transcende ses expériences malheureuses, ses souffrances. De retour à Haworth, Charlotte se battra sans relâche pour faire éditer son livre et ceux de ses sœurs : Emily et Anne.

« Quand j’étais Jane Eyre » est un vibrant hommage à Charlotte Brontë et à son chef-d’œuvre. Sheila Kohler mêle biographie et imagination comme l’a fait Charlotte dans son livre. Le processus créatif est au cœur de ce roman.  Charlotte se remémore sa vie : le pensionnat et ses conditions de vie déplorables, la Belgique et son professeur bien aimé, la jeunesse de son frère Branwell. Tout est inspirant et tout est transfiguré dans l’œuvre. Sheila Kohler s’insinue dans la tête de son personnage pour nous transmettre ses pensées, ses états d’âme avec beaucoup de finesse. On découvre une Charlotte Brontë blessée par la vie, féministe (« Elle aimerait toucher d’autres femmes, quantité de femmes. Elle aimerait les divertir, les éblouir, formuler ce qu’elles cachent dans le secret de leur cœur, leur faire sentir qu’elles appartiennent à une large communauté d’êtres en souffrance. Elle aimerait leur décrire tout ce que ressent une femme : l’ennui d’une vie réduite à de fastidieuses tâches domestiques. ») , solide et déterminée à publier son travail.

« Quand j’étais Jane Eyre » nous plonge également dans le quotidien d’une famille incroyablement créative. Depuis l’enfance, les enfants Brontë écrivent et inventent des mondes imaginaires d’une grande complexité. Chaque membre de la famille a du talent : Emily, Charlotte et Anne persistent dans l’écriture, Branwell écrit et peint mais sombre malheureusement dans l’opium. Daphné du Maurier a consacré un excellent livre à ce frère brillant intitulé « Le monde infernal de Branwell Brontë ».  Sheila Kohler nous montre aussi la rivalité entre les trois sœurs qui veulent chacune être publiée. Mais c’est aussi cette émulation  qui a permis la création de romans magnifiques comme « Les Hauts de Hurlevent », « Jane Eyre » ou « Agnès Grey ».

« Quand j’étais Jane Eyre » rend de manière très juste l’ambiance au presbytère de Haworth : l’extraordinaire imagination des enfants, l’austérité de cette vie, les tragédies si nombreuses. Sheila Kohler nous dépeint Charlotte Brontë avec délicatesse et sensibilité. Un roman très réussi qui me donne grandement envie de me replonger dans « Jane Eyre » et dans « Les Hauts de Hurlevent ».

Un grand merci à Babelio et aux éditions de la Table Ronde pour cette lecture.

tous les livres sur Babelio.com

Les mystères de la forêt de Ann Radcliffe

 

Le livre s’ouvre sur un carrosse qui s’enfuit en pleine nuit. A son bord, M et Mme La Motte qui tentent d’échapper à la justice. La Motte a mené une vie dispendieuse faite de luxure et de jeu. Ayant largement abusé de la crédulité de ses contemporains, La Motte doit tout abandonner pour sauver sa peau. Au cours de sa fuite, le couple s’arrête à côté d’une maison isolée sur la lande. La Motte se fait alors kidnapper par de bien étranges bandits. Ces derniers acceptent de rendre sa liberté à La Motte à condition qu’il prenne en charge leur prisonnière. Celle-ci est une très belle jeune fille du nom d’Adeline. Pour garder la vie sauve, La Motte l’embarque avec lui. L’équipage en fuite va trouver refuge dans une abbaye en ruines au beau milieu d’une forêt. C’est dans ce cadre inquiétant que vont se dérouler les mésaventures d’Adeline.

Ann Radcliffe est la reine du roman gothique anglais. « Les mystères de la forêt » a été publié en 1791, trois ans avant son grand succès « Les mystères d’Udolphe ». L’intrigue se situe au XVIIIème siècle et est inspiré d’un fait divers. La traduction est très XVIIIème, c’est une langue un peu désuète qui donne beaucoup de charme au roman. « Les mystères de la forêt » est un récit initiatique, l’apprentissage de la pureté face au vice. Adeline incarne la vertu malmenée par les mauvaises pulsions des hommes. Tous semblent la convoiter, l’envier, la désirer. Adeline doit faire face à toutes les sollicitations et résiste fermement. Elle est enlevée à plusieurs reprises, est enfermée, doit s’enfuir, cela fait beaucoup pour une si jeune fille. Surtout pour une personne à la sensibilité exacerbée, Adeline pleure en effet beaucoup et s’évanouit régulièrement. C’est un personnage féminin typique des romans gothiques : forte face aux épreuves mais avec beaucoup d’effusions. Sur 520 pages, c’est un peu lassant.

Il ne faut pas non plus attendre un quelconque réalisme dans le déroulement de l’intrigue. Le roman gothique est du romanesque pur. Les rebondissements se suivent sans discontinuer et tous les fils de l’histoire finissent par se rejoindre. Le récit est totalement rocambolesque et improbable ; mais l’écriture est rythmée et au final cette succession d’aventures passe très bien.

Comme dans tout roman gothique, la nature est au cœur de l’intrigue. Les paysages sont source de sublime, de frissons, mais aussi d’extase. Ann Radcliffe suit les préceptes de Rousseau qui plaçait la nature au centre de tout. La forêt où se situe la première partie du roman symbolise la dialectique du roman gothique : elle est à la fois effrayante et protectrice du monde extérieur.  » Le temps que Pierre fut absent son inquiétude (celle de La Motte) l’employa à examiner les ruines et à parcourir les environs. Ils étaient agréablement romantiques et les arbres touffus dont ils abondaient semblaient séparer cet asile du reste de l’univers. Souvent une trouée entre les arbres découvrait un immense paysage terminé par des montagnes qui se confondaient dans le lointain avec le bleu de l’horizon. Un ruisseau chatoyant serpentait dans un doux murmure au pied de la terrasse où s’élevait l’abbaye. Il s’écoulait en silence sous les ombrages, en désaltérant les fleurs qui émaillaient ses bords et en répandant la fraîcheur alentour. »

« Les mystères de la forêt » est un roman gothique parfaitement classique : il allie les aventures d’une jeune femme vertueuse, les ruines, le surnaturel avec des rêves prémonitoires, la nature sublime et des émotions exacerbées. Malgré les torrents de larmes versés par Adeline, le roman de Ann Radcliffe est plaisant à lire et reste un excellent témoignage du style gothique si prisé à l’époque.

Un grand merci à Lise des éditions Folio.

Charles Dickens de Jean-Pierre Ohl

« Jamais personne n’avait porté aussi haut l’étendard de la fiction, au point de concurrencer la vie même, d’interagir avec elle et de réconcilier dans un même amour de la littérature tous les publics, du plus fruste au plus cultivé. » L’écrivain qui sut si bien passionner des millions de lecteurs c’est Charles Dickens à qui Jean-Pierre Ohl rend hommage dans cette biographie. L’admiration de Jean-Pierre Ohl pour Dickens transparaît dans chaque page mais sans complaisance. Les parts d’ombre du plus grand romancier victorien ne sont pas oubliées.

Il faut dire que la vie de Charles Dickens fut des plus mouvementée, elle pourrait être qualifiée de dickensienne ! L’enfance est le moment fondateur , le moment où se forge le caractère de Dickens. Jusqu’à l’année 1824, la vie est plutôt harmonieuse dans la famille de John Dickens. Mais ce dernier est impécunieux et cumule les dettes. Sa situation empire tellement qu’il demande à son fils Charles de travailler. A l’âge de 12 ans, celui-ci est embauché chez Warren’s Blacking, une fabrique de cirage, pendant que son père est incarcéré à la prison de la Marshalsea. Cet épisode est un véritable traumatisme pour le jeune Charles, non seulement il doit travailler mais en plus il ne peut continuer à aller à l’école. Devenu adulte, Charles Dickens voudra prendre une revanche sur son enfance et travaillera de manière acharnée pour s’élever socialement et sortir de la misère.

Il réussit malgré tout à devenir clerc puis journaliste. Il écrit des chroniques publiées en volume en 1835, ce sont « Les esquisses de Boz ». Mais le succès arrive en 1836 avec la publication en feuilleton « Des papiers posthumes du Pickwick Club ». C’est un triomphe absolu et chaque publication est attendue par des millions de spectateurs. La même année Charles Dickens épouse Catherine Hogarth qui lui donnera dix enfants. Le succès e Charles Dickens ne sera jamais démenti. Il y aura des hauts et des bas, des scandales (notamment lorsqu’il se sépare brutalement de sa femme) mais le lecteur sera toujours au rendez-vous. L’inimitable Boz laisse des chefs-d’œuvre absolus à la littérature anglaise : « Oliver Twist », « David Copperfield », « Le conte de Noël », « De grandes espérances », « L’ami commun ».

Charles Dickens avait une personnalité complexe et terriblement angoissée. La mort rôde toujours et la morbide assombrit ses romans. A cet égard la mort de sa jeune belle-sœur Mary Hogarth en 1837 est évènement majeur. Dickens ne s’en remettra jamais. Ses terreurs étaient masquées, apaisées par une énergie folle. Dickens était toujours en mouvement : écrire beaucoup, marcher, voyager, défendre les plus démunis, jouer ses propres pièces, faire des lectures publiques. Charles Dickens s’est consumé au fil des ans, s’est ruiné la santé à force de débauches d’énergie.

Charles Dickens était également un homme tyrannique. Ne laissant personne décider pour lui, il prenait le pouvoir de force comme avec ses différents éditeurs. Personne ne pouvait se mettre sur sa route quand il avait décidé quelque chose. Son besoin de contrôle rejoint son côté maniaco-dépressif.

La biographie de Jean-Pierre Ohl est vraiment passionnante, nous permettant de mieux cerner ce personnage flamboyant qu’était Charles Dickens. Ohl entremêle judicieusement la vie et les œuvres de Boz, les deux étant totalement indissociables. Malgré les défauts de Charles Dickens, mon admiration est ressortie grandie de cette lecture. Dickens a consacré sa vie à la littérature avec grandeur, panache, talent et une passion brûlante. Oliver Twist, la petite Nell, Scrooge, Paul Dombey, Pip, Mr Pickwick, David Copperfield, Edwin Drood peuplent et peupleront pour toujours nos imaginaires.

Et aujourd’hui 7 février 2012 est le bicentenaire de la naissance de Charles Dickens alors happy birthday Charlie !

Anna Karénine de Clarence Brown

Ayant déjà lu le sublime roman de Tolstoï, j’ai décidé de regarder une adaptation afin de participer au challenge de ma copine Cryssilda.

Ce film de 1935 a été réalisé par Clarence Brown. Greta Garbo incarne pour la deuxième fois à l’écran Anna Karénine, la première fois date de 1927 et il s’agissait d’une version muette.

Le film s’ouvre sur une scène de banquet. Des officiers russes encadrent une table interminable (joli travelling arrière sur celle-ci) et avalent vodka sur vodka. Et ils finissent tous sous la table sauf Vronski. Le spectateur, est ainsi plongé directement dans une ambiance russe ! Clarence Brown a choisi de centrer son film sur la relation impossible entre Anna et Vronski. L’histoire est épurée. Celles des couples Daria/Oblonski et Kitty/Levine ne sont qu’esquissées dans une ou deux scènes. Le contexte historique cher à Tolstoï est ici gommé pour ne pas alourdir la romance.

L’intrigue principale est parfaitement respectée et les moments les plus marquants sont bien présents dans le film comme celui de la course à cheval qui révèle au mari d’Anna qu’elle est amoureuse de Vronski. Le cœur du roman de Tolstoï est le choix impossible d’Anna Karénine : rester avec son fils adoré et un mari qu’elle n’aime plus ou partir avec son amant en abandonnant son fils. Les déchirements et les doutes d’Anna sont très sensibles tout au long du film. Ils sont d’ailleurs symbolisés dans une scène inventée pour le film. Juste avant la course, Anna voit Vronski dans un jardin. Son fils Serguei l’appelle et elle ne sait plus vers lequel aller.

Greta Garbo habite le rôle, ce n’est pas un hasard si elle a voulu l’incarner à deux reprises. La passion, la détresse se peignent tour à tour sur le visage de la grande Garbo.   Son jeu est tout en sensibilité, tout en nuance. Elle est bien encadrée avec Fredric March dans le rôle de Vronski et Basil Rathbone dans celui de son mari.

Le film de Clarence Brown respecte l’esprit du roman, le drame de Tolstoï n’est pas dénaturé. Greta Garbo rend hommage à un personnage qu’elle adore en le magnifiant. Une belle adaptation qui vaut vraiment la peine d’être vue.

L'homme inquiet de Henning Mankell

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Dans « L’homme inquiet », on retrouve Kurt Wallander pour la dernière fois. Le héros récurrent de Henning Mankell a maintenant la soixantaine. Au début du roman, Wallander apprend qu’il va bientôt être grand-père. Ses collègues prennent leur retraite les uns après les autres. Le temps passe et Kurt Wallander craint de finir comme son père  :  « L’image du monde qu’avait Wallander était assez simple. Il ne voulait pas être un solitaire aigri, ne voulait pas vieillir seul en recevant la visite de sa fille et de temps à autre, peut-être, celle d’un ancien collègue qui se serait soudain souvenu qu’il était encore en vie. Il n’entretenait aucun espoir édifiant comme quoi Autre Chose l’attendait après la traversée du fleuve noir. Il n’y avait rien là-bas que la nuit d’où il avait émergé à sa naissance.  » Pour casser ses habitudes, Wallander achète une maison à la campagne et un chien pour lui tenir compagnie. Mais le travail ne le lâche pas. Le beau-père de sa fille Linda disparaît. La femme de ce dernier ne tarde pas à faire de même. Cette enquête va amener Wallander à s’intéresser à l’Histoire de la Suède pendant la Guerre Froide.

Le passé est au cœur de la dernière enquête de Kurt Wallander. Ce dernier doit chercher dans les archives de la marine où le beau-père de Linda, Hakan Von Enke, était capitaine de sous-marin. La Guerre Froide, les relations avec la Russie et les États-Unis,  le meurtre jamais élucidé du premier ministre Olof Palme se dressent sur le chemin de Wallander. Celui-ci est forcé de se pencher sur  la politique et sur l’Histoire qui pourtant l’indiffère. Henning Mankell, très engagé politiquement, a créé un personnage très différent de lui. Dans ce dernier opus, il semble que l’auteur punisse un peu sa créature pour son manque d’intérêt pour la sphère publique.

Mais c’est surtout son propre passé qui assaille Wallander. L’âge l’amène à un retour sur sa vie, à s’interroger sur ses choix. Outre le fantôme de son père, Wallander revoit les femmes de sa vie. Mona, son ex-femme, resurgit dans sa vie dans un état pitoyable. Baiba, son seul autre amour, vient lui faire des adieux déchirants. Viennent se rajouter à cela des pertes de mémoire aussi subites qu’inexpliquées. Kurt Wallander semble encore plus perdu que d’habitude. Sa petite-fille est la seule chose qui lui permet de ne pas perdre pied complètement.

« L’homme inquiet » est un roman profondément nostalgique et mélancolique. L’enquête est comme toujours très bien ficelée et nous en apprend beaucoup sur la pseudo neutralité de la Suède. Pour cette dernière enquête, Henning Mankell rend son commissaire encore plus vulnérable et touchant. Le dernier paragraphe du livre est poignant et je défie quiconque de ne pas avoir la gorge serrée à sa lecture.

Merci à Jérôme et aux éditions Points pour ce dernier voyage en compagnie de Wallander.

 

La carte du monde invisible de Tash Aw

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En Indonésie, en 1964, le jeune Adam voit Karl, son père adoptif, se faire enlever sous ses yeux. Karl est né en Indonésie mais il est d’origine hollandaise. Le président Soekarno décide d’expulser tous les Occidentaux de son pays et malheureusement Karl fait partie du lot. Adam n’a que seize ans et il se retrouve totalement seul sur l’île de Nusa Perdo. En fouillant dans les papiers de son père, il trouve des photos et des lettres d’une certaine Margaret Bates qui semblait très attachée à Karl. Adam décide de quitter Perdo pour chercher Margaret à Jakarta. Il arrive dans une ville plongée dans le chaos ; les émeutes anti-coloniales, anti-Malaisie, anti-communistes plongent la capitale indonésienne dans l’anxiété. Adam arrive à retrouver Margaret mais comment avoir des nouvelles de Karl alors que la révolte gronde ?

Grâce aux éditions Robert-Laffont, j’ai découvert ce deuxième livre de Tash Aw, écrivain indonésien qui vit actuellement à Londres.  J’ai été séduite aussi bien par les thèmes de son roman que par son style lyrique. Tash Aw mélange dans son récit les destins individuels et celui de l’Indonésie. Au début du roman, Adam ne sait plus qui il est ni où il va. Il  est seul une nouvelle fois. Sa mère l’a abandonné avec son frère Johan. Ce dernier fut adopté par une famille malaise. On peut noter le parallélisme entre l’histoire des deux frères séparés et celle de l’Indonésie et de la Malaisie. Les deux pays se déchirent dans les années 60. Le président Soekarno rejette la Malaisie qu’il considère à la solde de l’impérialisme américain. Il veut faire table rase de tout le passé colonial de l’Indonésie par la force. De nombreux Occidentaux, comme Karl et Margaret, avaient choisi l’Indonésie comme pays. Avec les expulsions mises en place par Soekarno, ils ne savent plus où aller. Leurs pays d’origine leur sont étrangers, ils ne connaissent plus que l’Indonésie. Mais ce pays est en plein bouleversement. « La carte du monde invisible » est celle de l’Indonésie disparue, celle que Karl et Margaret ont aimée. Tash Aw fait des aller-retours dans le passé des personnages pour nous faire comprendre leur choix de vivre dans ce pays. Tous les personnages de Tash Aw sont en quête de leur identité, de leur véritable maison. En cherchant sa place dans le monde, Adam va également permettre aux autres personnages de se retrouver.

J’ai beaucoup apprécié le style de l’auteur. Ces descriptions de l’Indonésie sont très réalistes, j’ai été plongée totalement dans l’atmosphère de ce pays en plein délitement. « Mais tout vieillissait tellement vite dans cette ville… Jakarta avait le don de tout engluer dans sa crasse visqueuse, pour faire paraître décaties les choses les plus neuves. La mousse poussait sur les surfaces de ciment lisse; le métal et la pierre rongés par le soleil et la pluie, prenaient un aspect sale. A Jakarta, on avait beau faire, on avait toujours la sensation d’être dans un bidonville. »  Tash Aw a un sens aigu de la description, il utilise beaucoup les sensations, les impressions pour rendre une atmosphère. Jakarta et Kuala Lumpur, où se trouve Johan, sont des personnages à part entière du roman.

« La carte du monde invisible » est une très belle découverte. La quête identitaire d’Adam dans un contexte politique troublé m’a passionnée. La subtile construction du livre entre passé et présent, l’écriture de Tash Aw m’ont conquise. Un auteur à découvrir et à suivre assurément.

Un grand merci à Christelle et Maggie Doyle de chez Robert-Laffont pour cette découverte et la rencontre passionnante avec Tash Aw.

 Le billet de ma copine Cryssilda.

Le cousin Henry de Anthony Trollope

 « C’était un principe auquel il fallait obéir religieusement que, dans l’Angleterre, une terre passât du père au fils aîné, et, à défaut du fils, à l’héritier mâle le plus proche. L’Angleterre ne serait pas ruinée parce que Llanfeare serait transmis en dehors de l’ordre régulier, mais l’Angleterre serait ruinée si les Anglais n’accomplissaient pas les devoirs qui leur incombaient à chacun dans la situation à laquelle Dieu les avait appelés, et, dans ce cas, son devoir à lui était de maintenir le vieil ordre des choses.  »

Indefer Jones a longuement hésité avant d’établir son testament. Il aimerait tant pouvoir laisser ses terres de Llanfeare à sa nièce Isabel. Celle-ci vit avec lui depuis des années et est appréciée de tous les fermiers et villageois. Mais Indefer Jones veut respecter la tradition et se décide en faveur de son neveu Henry. Il le connaît à peine et ne le porte pas dans son estime mais c’est un mâle. Indefer Jones a néanmoins une idée pour régler son cas de conscience : et si Isabel épousait son cousin Henry ?

Anthony Trollope utilise une thématique très anglaise dans ce court roman, la propriété ne peut revenir qu’à un homme. C’était déjà la problématique de « Raison et sentiment » de Jane Austen. Les femmes sont les laissées pour compte de la succession anglaise ! Alors même qu’il n’a jamais rencontré son neveu auparavant Indefer Jones préfère lui laisser ses biens plutôt qu’à Isabel qui lui tient compagnie chaque jour. L’oncle sera rongé par des doutes et des regrets jusqu’à son dernier souffle.

Comme dans « Miss Mackenzie », il ne se passe pas grand chose dans « Le cousin Henry ». Anthony Trollope est plus intéressé par la psychologie de ses personnages que par une intrigue à rebondissements. Les caractères de Henry et Isabel sont au cœur du roman. Le cousin Henry est la lâcheté incarnée et d’une mollesse de caractère incroyable. Il n’agit jamais par méchanceté mais il est totalement incapable de prendre la moindre décision. Néanmoins, il n’est pas totalement antipathique. A son arrivée au village gallois de son oncle, tout le monde le déteste alors que le pauvre n’a rien fait. Il n’inspire que mépris à son oncle et sa cousine. Rien n’est fait pour l’aider ! Quant à elle, Isabel est affectueuse avec son oncle, elle incarne l’abnégation et la droiture. Mais on se rend vite compte que tout cela n’est que fierté et orgueil. Elle n’est finalement pas très sympathique.

« Le cousin Henry » est finalement une nouvelle occasion pour Anthony Trollope de déployer son immense talent pour les analyses psychologiques. Fin connaisseur de la nature humaine, il nous montre l’effet dévastateur de l’argent de l’héritage d’Indefer Jones. Cette deuxième lecture de Trollope confirme mon envie de découvrir toute son œuvre.

 


Le mois anglais : this is the end

Tea2

Voilà déjà un mois que commençait notre mois consacré à la littérature Anglaise, le temps a passé bien vite ! Les participantes ont été vraiment très enthousiastes et elles ont beaucoup, beaucoup lu. Pour preuve le billet récapitulatif qui vous montrera l’engouement des bloggeuses pour la littérature Anglaise qui le vaut bien ! Les classiques furent très présents avec Jane Austen, Charles Dickens, Anthony Trollope, William Makepeace Thackeray, Elizabeth Gaskell ou encore Wilkie Collins. Mais les contemporains ne furent pas oubliés avec Jonathan Coe, Nick Hornby, Anne Perry, Sarah Waters, Doris Lessing ou Kate Morton. Mais la grande gagnante du mois anglais c’est sans conteste la grande Agatha Christie qui a fait le bonheur des participantes tout au long du mois. Hercule Poirot et Miss Marple ont toujours la cote et c’est une très bonne nouvelle !

Mais il ne fut pas question que de littérature, loin de là ! Le cinéma n’a pas été oublié avec des adaptations, des films de cinéastes contemporains et pour mon plus grand bonheur les Monty Python ont plusieurs fois fait la une du mois anglais. 

Nos chemins ont également fréquemment rencontré ceux d’un certain Docteur et de la famille Grantham. Il fut également question de la splendide exposition du musée d’Orsay « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre de Oscar Wilde » qui se termine en même temps que notre mois anglais. Les voyages, les recettes de cuisine ont aussi émaillé notre séjour virtuel dans la perfide Albion.

Alors pour tous ces billets passionnants, ces découvertes, ces coups de cœur, je voudrais dire un grand merci à toutes les participantes et à mes deux copines Cryssilda et Lou avec qui ce mois fut organisé. Et surtout continuez à aimer l’Angleterre et à nous faire partager votre passion !

Raining Stones de Ken Loach

Comment organiser un mois anglais sans parler d’un de ses plus grands réalisateurs : Ken Loach. J’ai choisi de vous parler de « Raining stones » qui me semble assez emblématique des thématiques loachiennes.

Le film se déroule dans la banlieue de Manchester. Bob (Bruce Jones) vit dans une HLM sordide avec sa femme Ann (Julie Brown) et leur petite fille Coleen (Gemma Phoenix). Bob est sans emploi mais pas sans idée. Avec son ami Tommy (Ricky Tomlinso déjà présent dans « Riff Raff »), ils sont les rois de la débrouille. Le film s’ouvre d’ailleurs sur les deux hommes pourchassant à travers la campagne un mouton qu’ils comptent vendre au boucher.  La chasse s’avère assez épique !

Coleen va bientôt faire sa communion et Bob tient à ce qu’elle porte une robe neuve malgré le coût exorbitant. Il ne veut pas entendre parler de robe de location ou en solde, il s’accroche à l’idée du vêtement neuf comme il s’agissait du dernier témoignage de sa dignité. Et Bob va enchaîner les petits boulots : égoutier, videur de boîte de nuit, il tente tout pour réunir la somme demandée pour la robe de communion. Mais tous ses efforts ne suffiront pas et il devra faire un prêt qui va très mal tourner.

A travers l’histoire de Bob, Ken Loach fait le portrait du prolétariat délaissé du nord de l’Angleterre. Le film date de 1993 et les années Thatcher ont laissé exsangue cette partie du pays. Bob et Tommy sont au chômage et ils vivent de débrouillardise et de système D. Leur quotidien est synonyme de galère mais il est souvent fait de franche rigolade. La scène de la chasse au mouton ou celle du vol du gazon du club du parti conservateur en témoignent. Les personnages de Ken Loach sont toujours solidaires et l’amitié a une place essentielle dans leurs vies. Les réunions au pub rendent le quotidien un peu moins glauque. Les rires font oublier quelques instants les poches vides.

La force de Ken Loach c’est de ne jamais juger ses personnages. Son regard est placé à leur hauteur, il est amical et respectueux. Bob et Tommy se battent pour garder le peu de dignité qu’il leur reste. Il y a une scène déchirante où Tommy accepte de l’argent de sa fille. Cette dernière quitte la pièce et Tommy se met à sangloter. La scène est très courte, Ken Loach ne s’appesantit pas sur la détresse de cet homme. Il n’est pas nécessaire d’en faire trop. Le réalisateur sait nous mettre en totale empathie avec ses personnages avec sobriété.

« Raining stones » est donc une œuvre typique de Ken Loach qui oscille entre humour et tragédie. L’humanisme du réalisateur transparaît à chaque image et il nous est transmis par des acteurs absolument fabuleux. Encore une fois un grand moment de cinéma dans la banlieue de Manchester.

Image11

Le billet récapitulatif pour déposer vos liens est ici.

La vie très privée de Mr Sim de Jonathan Coe

Maxwell Sim est seul, désespérément seul. Sa femme l’a quitté et est partie avec leur fille, plongeant Max dans la dépression. Quand le livre s’ouvre, il est en Australie chez son père avec qui il a les plus grandes difficultés à communiquer. C’était une idée de son ex-femme que de recréer du lien entre les deux hommes. C’est raté… Néanmoins, le goût des contacts humains revient à Max lorsqu’il observe une mère et sa fille dans un restaurant. Leur intimité le fait pâlir d’envie. Max est bien décidé à changer sa vie lorsqu’il reprend l’avion pour l’Angleterre. Mais, c’était compter sans la malchance. La première personne avec qui il arrive à communiquer est son voisin dans l’avion. Pendant que Maxwell lui parle, celui-ci meurt d’une crise cardiaque. Etant donné le manque de place dans l’avion, Max voyage avec le cadavre à côté de lui. Mais, il en fallait plus pour démonter son moral. Arrivé à Watford, il s’installe sur un banc pour arrêter les passants. Le seul qui s’arrête le fait pour lui voler son portable ! La dernière chance de rétablir un lien social pour Maxwell se présente sous la forme d’une offre d’emploi. Un ancien ami lui propose de devenir VRP d’une entreprise de brosses à dent bios. Maxwell doit se rendre sur les îles Shetland à bord d’une Prius dont la voix du GPS ne le laisse pas indifférent…

« La vie privée de Mr Sim » est un livre très ironique sur le monde contemporain. Maxwell Sim se sent extrêmement seul malgré les nombreux moyens de communication. « Les contacts humains, j’en avais perdu le goût. L’humanité, vous l’aurez remarqué, multiplie désormais avec une grande ingéniosité les moyens d’éviter de se parler, et j’avais pleinement profité des plus récents. Au lieu de retrouver des amis, je déposais des mises à jour ironiques et enjouées sur Facebook, histoire de montrer à tout le monde que ma vie était bien remplie. » Le livre de Jonathan Coe critique l’excès de virtualité dans laquelle se perd Maxwell Sim. Il pousse l’idée à son paroxysme puisque son personnage tombe amoureux de son GPS. L’auteur élargit son propos avec de petites piques sur les banques et les marchés qui fonctionnent sur la spéculation. De la virtualité encore, du vent. Les paysages traversés par Maxwell sont à l’image de sa dépression, des aires d’autoroutes, des banlieues tristes, des chaînes de restaurant. Les villes finissent par toutes se ressembler et se confondre. Rien de réjouissant à l’horizon pour notre VRP.

Fort heureusement, le voyage de Mr Sim sera salutaire. Ce déplacement vers les îles Shetland va rapidement prendre un tour initiatique. Maxwell y rencontre de vieux voisins, une ancienne amie, dîne pour la première fois avec sa fille depuis son divorce. Toutes ces personnes croisées obligent Maxwell à réfléchir sur lui-même jusqu’à un retour auprès de son père en Australie. Sur une plage, Maxwell va comprendre le sens de sa vie et la roublardise de Jonathan Coe va le laisser pantois. « La vie privée de Mr Sim » est un livre infiniment drôle et ironique sur nos modernes solitudes. L’auteur reprend son terrain de jeu habituel après « La pluie avant qu’elle tombe », l’Angleterre contemporaine et ses travers. Ce fut un plaisir de retrouver la plume fluide, satyrique de Jonathan Coe.

Time3

Le billet récapitulatif pour déposer vos liens est ici.