Un mariage de rêve de Stephan Elliot

Angleterre, les années 20. John Whittaker (Ben Barnes) revient dans le manoir familial après avoir épousé la sculpturale Larita (Jessica Biel). Cette dernière est américaine et en plein dans la modernité puisqu’elle vient de remporter le grand prix de Monaco. Larita est fraîchement accueillie au manoir par Mrs Whittaker (Kristin Scott-Thomas) qui espérait un autre mariage pour son fils. La guerre entre les deux femmes va rapidement être déclarée opposant ainsi les moeurs victoriennes à l’irrésistible tornade américaine.

« Un mariage de rêve » est une comédie raillant les habitudes passéistes et empruntées d’une famille aristocratique anglaise. Mrs Whittaker ne peut souffrir sa belle-fille qui semble ne connaître aucun carcan moral (le titre original le signifie parfaitement : « Easy virtue »). Les deux femmes s’affrontent, tous les coups sont permis pour se débarrasser l’une de l’autre. Cela amène des révélations fracassantes : Mrs Whittaker est ruinée et Larita a été mariée une première fois. John est au milieu des deux femmes mais il ne sait vers quel camp pencher. C’est un personnage assez falot et on plaint la pétillante Larita de l’avoir trouvé sur sa route !

Fort heureusement, Larita a des alliés dans ce sombre manoir. Le premier d’entre eux est le père de John, Jim Whittaker (Coliiiiiiin Firth). C’est un solitaire, un bourru, et qui s’amuse des déconvenues affligées à sa femme. Jim est revenu profondément marqué par la guerre et les moeurs anglaises sont pour lui des plus risibles. Il ne peut donc qu’apprécier le dépoussiérage de Larita. Le deuxième allié de l’américaine est le majordome Furber ((Kris Marshall). On se trouve là devant l’archétype du majordome britannique : en apparence très convenable, il a toujours une réflexion cinglante et n’hésite pas à braver les convenances pour venir en aide à Larita. J’ai bien entendu pensé au Jeeves de Wodehouse qui sort toujours son maître des pires tracas avec humour.

« Un mariage de rêve » est un film très drôle par ses situations et ses dialogues. Une des scènes les plus réussies est celle où Larita s’assoie et écrase le chien de Mrs Whittaker. Elle tente de se débarrasser du corps mais sans cesse quelqu’un entre dans la pièce, ce qui oblige Larita à se rasseoir sur le chien ! D’ailleurs Furber l’aidera à enterrer le chien dans le jardin. Les dialogues sont très piquants, un exemple à l’arrivée de Larita et John :

Mrs Whittaker à sa fille : « Souris Marion. »

Marion : – Pas envie

Jim Whittaker : – T u es anglaise, fais semblant.

« Un mariage de rêve » est une comédie so british très réussie, les acteurs sont tous parfaits et j’ai passé un très bon moment. Les amoureux de l’esprit britannique, qui sont légion dans la blogosphère, apprécieront.

Ken Loach Swap

C’est vendredi et c’est toujours swappy!!! (rime riche de la poétesse Isil…) Après avoir dû patienter toute une journée pour récupérer mon colis, j’ai enfin découvert mon Ken Loach Swap. Ce swap a été organisé brillamment par Cryssilda pour la sortie du dernier Ken Loach « Looking for Eric ». Le thème était bien-sûr le grand cinéaste anglais et son inspiration première : la condition sociale en Angleterre. A l’occasion, les participantes ont concocté une bibliographie dans laquelle je retournerai pour me donner des idées de lecture. Le swap devait comporter un DVD de Ken Loach, un livre et une surprise. Je fais durer le suspense…allez je vous mets les photos des cadeaux que m’a gentiment envoyés DViolante:

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Mais que cachent ces jolis emballages???

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Je vous mets le détail:

-Un DVD de « Kes », l’un des premiers Ken Loach, que je n’ai jamais vu

-Deux livres : »Pâques sanglantes » d’Iris Murdoch et « Black Album » de Hanif Kureishi (pour ceux qui suivent c’est assez cocasse puisque pour ce swap j’ai également envoyé un roman de Kureishi à Virginie)

-Des shortbread réalisés par DViolante et pour les observateurs il en manque déjà un dans la boîte…ils sont délicieux!

-Des marque-pages pour augmenter ma collection et celui que l’on voit à droite de l’image a été brodé par DViolante et vient directement de l’Abbaye de Wesminster, so british!

Voilà un formidable swap rendant hommage à la culture britannique que nous sommes nombreux à aimer dans la blogosphère. Un grand grand merci à DViolante pour ce paquet qui me promet de belles lectures en mangeant mes sablés préférés.  Et merci aussi à Cryssilda pour ce swap bien organisé et de très bon goût!

La vie et les opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne

« La vie et les opinions de Tristram Shandy » porte mal son nom. Car de la vie de Tristram, le narrateur, on apprend très peu de choses, et un peu plus de ses opinions il est vrai. Sa naissance ne survient qu’au tiers du livre environ, et à la fin il n’est encore qu’un enfant. Les véritables héros en sont le père de Tristram, Gauthier Shandy, et le frère de celui-ci, Tobie. Leurs discussions, réflexions, faits et gestes, et les retours sur leur vie constituent autant de digressions qui freinent la progression du récit. Mais cela semble le cadet des soucis de Laurence Sterne, qui prend plutôt plaisir à dynamiter la forme académique du roman.

Au final, le récit se présente comme un collage de commentaires philosophiques, de gloses religieuses, d’allusions graveleuses, de discussions sur d’absurdes points de droit, d’analyses scientifiques, de dissertations sur l’art militaire. La science des fortifications est le « dada » (ou « califourchon ») de Tobie, ancien officier blessé à la bataille de Namur, homme bon et doux dingue, qui reconstitue dans son jardin, en miniature, places fortes ou autres villes afin de rejouer avec son fidèle serviteur L’Astiqué les batailles qui s’y sont déroulées. Tout cela sous l’œil mi-amusé mi-agacé de son frère, excentrique d’un autre genre, homme fantasque, singulier et imprévisible, à la grande culture livresque parfois mal digérée, « dont la méthode constante était de faire cadrer de force chaque événement au monde avec une de ses hypothèses » et qui professe les théories les plus extravagantes sur la procréation, l’accouchement, la forme du nez, ou encore l’influence du nom de baptême. Théories qu’il entend bien appliquer à l’éducation de son fils Tristram, même si la fortune semble prendre un malin plaisir à contrarier ses plans.

« Tristram Shandy » est rempli de références aux penseurs et écrivains qui ont influencé Sterne : Locke, Swift, mais surtout Cervantès et Rabelais. On retrouve de ce dernier un goût certain pour la fantaisie verbale, avec ces savoureux archaïsmes (ou néologismes ?) : « éplapourdi », « patafioler », « embabouiné », « emberlucoqué », « coquefredouille »,  « niquedouille », « entrefesson », « dilapidéchargé », « débagoulage », « fougadeux », « turlutaine », etc. Hommage et satire, éloge de la singularité et dénonciation des idées reçues, récit et parodie de récit, ce texte iconoclaste contient tous les genres, il est tous les textes, il est le « livre des livres ».

Laurence Sterne s’amuse avec son lecteur, qu’il apostrophe parfois pour lui exposer ses propres réflexions sur la littérature et la vie. Ecrire et vivre sont une seule et même chose pour Sterne le tuberculeux. Lutter contre la mort qui rôde revient donc à combattre le mortifère esprit de sérieux en littérature : « […] j’écris sans plus m’en faire ce parfait livre du dessouci : d’une honnête courtoisie et d’une extravagance absolue, facétieux en diable mais sans malice aucune, bref, shandéique jusqu’à la moelle des os, qui ne manquera point de vous faire le plus grand bien au cœur. Et à la tête également, à condition que vous y compreniez quelque chose. » Grand bien nous fasse en effet.

Jane Austen à Scargrave Manor de Stephanie Barron

Ce roman est la première aventure sherlockholmesque  de notre chère Jane Austen. Elle est invitée par Isobel, la nouvelle Lady Scargrave, à venir célébrer son mariage dans son château. Jane Austen a rencontré celle-ci 18 mois plus tôt à Bath et s’est liée d’amitié avec elle. A l’époque, les deux jeunes femmes étaient célibataires et leurs destins furent très différents. Isobel se marie à Lord Scargrave, beaucoup plus âgé qu’elle ; Jane refuse la proposition de mariage de Mr Bigg-Wither et justifie son choix auprès de son amie : « Mon instinct de conservation, ma conviction qu’un mariage sans amour est la pire forme d’hypocrisie qui soit me donnèrent la force, après une nuit sans sommeil, de l’informer que j’avais commis une erreur en encourageant ses avances et de lui assurer que j’étais la femme la moins capable de lui apporter la félicité conjugale. »

De retour de voyage de noces, Lord et Lady Scargrave organisent un grand bal pour célébrer leur mariage avec leurs amis et familles. Mais pendant le bal, Lord Scargrave se trouve mal et meurt avant le lever du jour. Isobel est rapidement soupçonnée et avec elle Fitzroy Payne, neveu et seul héritier de Lord Scargrave. Les deux sont en effet tombés amoureux : « Nous nous déclarâmes notre flamme, nous fîmes appel à notre sens de l’honneur et à l’estime que nous vouions au comte, et finîmes par nous résigner à notre sort, le coeur déchiré. » Isobel et Fitzroy sont envoyés en prison et Jane Austen se lance à la poursuite du meurtrier pour sauver ses amis.

Stephanie Barron est une grande amatrice de Jane Austen et imite dans ses romans le style de son écrivain préféré. Elle va même plus loin puisqu’elle tente de nous faire croire que le manuscrit de Scargrave Manor est un original de Jane. Stephanie Barron explique dans l’avant-propos qu’elle l’a découvert dans le manoir de la famille Westmoreland affiliée lointainement au frère de Jane Austen. Elle joue le jeu tout le long du roman en annotant le manuscrit en bas-de-page avec des précisions d’ordre bibliographique. Ce petit jeu avec le lecteur est très amusant et on peut reconnaître à Stephanie Barron une bonne connaissance de l’écrivaine anglaise. Elle décrit une Jane Austen intelligente, piquante et observatrice, qualité qui lui permet de se transformer en fin limier.

L’enquête est quant à elle bien ficelée et attise réellement la curiosité du lecteur. L’intrigue ne se dénoue qu’à la toute fin du roman.

« Jane Austen à Scargrave Manor » est un divertissement agréable et original. Ce n’est bien évidemment pas le policier du siècle mais il ne faut pas bouder cet hommage délicieux à Jane Austen. A conseiller aux austiniennes acharnées.

 

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Les braises de Sandor Marai (Blog-o-trésors)

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Le temps s’est arrêté dans le château isolé du général. Depuis la mort de sa femme, survenue 33 ans plus tôt, la vie du général s’est fixée dans ses habitudes austères : « Quand il sortait, il allait seulement au cellier ou dans la forêt et chaque matin-même en hiver ou sous la pluie-à l’étang aux truites. Rentré à la maison, il traversait le vestibule pour rentrer dans sa chambre, où il prenait tous ses repas. » Le général a bani de sa vie toutes les pièces, les ailes du château où il avait vécu avec sa femme, Christine. Il s’est réfugié dans la chambre de sa mère où les souvenirs sont moins douloureux.

Mais en ce jour de l’année 1940, le général attend un visiteur qu’il n’a pas vu depuis 41 ans. C’est le retour de son meilleur ami : Conrad. Les deux hommes se sont connus à l’Académie militaire de Vienne à l’âge de 10 ans et ils sont devenus frères presque instantanément. « Leur amitié était profonde et grave comme les sentiments qui doivent durer une vie entière. » Henri, futur général, est riche et fait profiter Conrad, beaucoup plus pauvre, des avantages de sa classe. Les deux amis se complètent parfaitement et ne se quittent jamais.

L’âge adulte les sépare, un jour Conrad quitte tout sans prévenir. Il démissionne de l’armée et part en Malaisie où il reste pendant 41 ans. Le général a attendu Conrad pendant toutes ces années en espérant avoir un jour une explication de cet abandon subit. Au fond de lui, il a toujours su que son ami finirait par revenir et il s’est maintenu en vie dans ce but. « Cette attente stimule et maintient en vie. Naturellement, elle a ses limites. Si je n’avais pas su que tu reviendrais un jour, je serais sans doute parti à ta recherche…peut-être hier, peut-être il y a 20 ans. »

L’objet principal de la littérature de Sandor Marai est le passage du temps. Souvent ce temps écoulé laisse au bord du chemin des vies gâchées, des vies figées dans leurs souvenirs. Les vies du général et de Conrad se sont interrompues lorsqu’ils se sont quittés. Le général passe alors son temps à ruminer les évènements, à réfléchir à ce qui s’est passé. On comprend d’ailleurs rapidement qu’il a peu de questions, il a compris les raisons du départ de Conrad. Mais il ne peut mourir sans l’avoir revu. Tous deux sont restés coincés dans le passé, les évènements ont eu lieu 41 ans plus tôt mais aucun détail n’a été oublié par les deux hommes.

Cette amitié interrompue est aussi le symbole de l’effondrement de l’empire austro-hongrois. Les deux amis se remémorent avec nostalgie la Vienne de cette époque glorieuse. C’est tout leur monde, tous leurs repères qui se sont écroulés avec la fin de l’empire. « Ma patrie n’existe plus, dit Conrad. Pour moi la patrie c’est la Pologne, Vienne, cette demeure-ci, les casernes de la capitale, la Galicie et Chopin. Qu’en est-il resté? Le lien mystérieux qui a tenu tout ensemble a disparu. Tout a été démembré. La patrie, pour moi, était un sentiment. Or ce sentiment a été bafoué. Dans des cas pareils, on doit partir sous les tropiques ou même plus loin. »

J’avais déjà pu admirer le talent de Sandor Marai dans « L’héritage d’Esther » et « Les braises » ne font que confirmer ce sentiment. Le style de l’écrivain est tout en retenue, en non-dits et en déchirante nostalgie. Une dernière citation pour le plaisir du style : »Le château était un monde en soi, à la manière de ces grands et fastueux mausolées de pierre dans lesquels tombent en poussière des générations d’hommes et de femmes, enveloppés dans leurs linceuls de soie grise ou de toile noire. Il renfermait aussi le silence qui, tel un fidèle emprisonné à cause de sa profession de foi, dépérit sur la paille pourrie au fond d’une cave. Il conservait également des souvenirs, ceux des morts. »

Ma découverte de l’oeuvre de Sandor Marai ne fait que commencer, sa littérature douce-amère comme un souvenir est sublime.

Looking for Eric de Ken Loach

Dans son dernier film « Looking for Eric », Ken Loach s’amuse à mélanger les genres : le social, la romance et la fantastique.

Eric Bishop (extraordinaire Steve Evets) est un postier au bout du rouleau. Le spectateur le découvre d’ailleurs au volant de sa voiture en train de prendre un rond-point en sens inverse. Eric n’a plus de prise sur sa vie et sur ses proches. Il a été marié deux fois : il a lâchement quitté sa première femme Lilly (Stephanie Bishop) et la deuxième est allée en prison en lui laissant la charge de ses deux fils. Le beau-fils d’Eric, Ryan, tente de sortir de sa condition sociale à coups de petits trafics et s’acoquine au caïd local. Ce dernier oblige Ryan à garder une arme ayant blessé un homme, sous peine de représailles violentes. La fille d’Eric est quant à elle fille-mère et elle demande à son père et sa mère de se relayer pour garder son bébé.

C’est là que bascule Eric car il n’avait pas revu Lilly depuis longtemps. Celle-ci reste l’amour de sa vie. Mais il n’a jamais osé le lui dire et encore moins lui expliquer son départ subit. L’idée de revoir Lilly panique totalement Eric qui n’ose affronter son regard.

Pour l’aider à reprendre confiance, la bande de copains d’Eric le soumet à un exercice : se mettre dans la peau d’une personnalité pour acquérir sa force, ses qualités. Eric choisit Eric Cantona et il rentre bel et bien dans le jeu puisqu’il voit apparaître le King Eric. Celui-ci se transforme en ange gardien, en Jiminy Cricket pour aider notre ami à remettre de l’ordre dans sa vie.  On peut souligner la formidable auto-dérision d’Eric Cantona qui se présente comme une caricature de lui-même. Il s’exprime souvent par aphorismes qui agacent Eric car ils sont incompréhensibles. Cantona fait référence ici à sa fameuse conférence de presse suite à son exclusion pour neuf mois, où il avait parlé de mouettes suivant un chalutier.

« Looking for Eric » est un film typiquement loachien par son héros, un prolétaire qui doit faire face à l’adversité. Il y sera aidé par sa bande de copains, indéfectibles et tous supporters de Manchester United. L’un d’eux explique d’ailleurs qu’un homme peut changer de femme, de religion mais jamais de club de foot ! Ken Loach en profite pour critiquer le foot d’aujourd’hui menacé par l’argent roi. Ce sport qui servait de lien social pour les classes populaires devient de plus en plus inaccessible à cause du coût des places.

Ce qui différencie « Looking for Eric » des autres films de Ken Loach c’est l’humour, on a affaire ici à une véritable comédie. Bien entendu tous les passages avec Eric Cantona sont drôles grâce à ses proverbes, mais l’humour est partout présent. Il culmine lors de « l’opération Cantona » à la fin du film dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir des autres spectateurs.

« Looking for Eric » est un Ken Loach réussi car il nous montre de nouveau sa grande humanité et son amour des classes populaires. C’est un film jubilatoire, plein d’énergie, d’optimisme ce qui n’est pas si fréquent chez Ken le Rouge ! J’espère que toutes les swappeuses du Ken Loach Swap organisé par Cryssilda vont y courir!

Happy Sweden de Ruben Östlund

Le cinéma du nord de l’Europe nous prouve depuis quelque temps déjà son incontestable originalité. Les films de Lars von Trier, Thomas Vinterberg ou Aki Kaurismaki étonnent,  amusent ou dérangent, mais laissent rarement indifférent.

« Happy Sweden » est une alternance de scènes qui, mises bout à bout, nous racontent cinq histoires sans lien entre elles : lors d’une réception, l’hôte prend un feu d’artifice dans l’œil et refuse d’être conduit à l’hôpital ; deux adolescentes font une virée alcoolisée un soir et passent à deux doigts de la tragédie ; dans une école, une prof est témoin d’une correction qu’inflige un de ses collègues à un gamin et le lui reproche en public dans la salle des profs ; un conducteur de car refuse de repartir tant que la personne qui a commis une dégradation dans les toilettes ne se dénonce pas ; pendant un week-end entre potes, l’un d’eux est contraint à un acte sexuel sous l’œil amusé des autres.

Cinq histoires banales en elles-mêmes, mais qui toutes disent la difficulté pour chacun de se situer par rapport aux autres, de trouver le bon équilibre entre affirmation de soi et intégration au groupe. Ceci est symbolisé par cette scène où l’instructrice montre le dessin de deux bâtons de longueur inégale à un élève et lui demande lequel est le plus long. L’élève répond juste et la prof pose la même question aux autres élèves, complices. Ceux-ci désignent, hilares, le bâton le plus court. Elle renouvelle l’expérience plusieurs fois jusqu’à ce que l’élève donne sciemment la mauvaise réponse. Lorsqu’elle lui demande pourquoi il a fait cela, il répond : « A cause des autres ».

Les autres, ce sont aussi les spectateurs, que la mise en scène du réalisateur inclut dans le jeu : chaque séquence est un plan fixe de plusieurs minutes, où les acteurs sont filmés de loin, de dos ou de trois-quarts, derrière une porte vitrée ou à travers la soute à bagages du car, parfois seules les jambes apparaissent, ou bien encore un personnage est hors-champ, tout ceci nous donnant l’impression d’être là quelque part et de surprendre une conversation, des gestes, nous plaçant plus que jamais en position de voyeur et nous confortant dans notre rôle de témoins passifs.

 « Happy Sweden » brosse un portrait acide de la société suédoise – mais il pourrait s’agir de toute autre société -, et montre sans les juger les petites lâchetés du quotidien, la peur de la solitude, la tentation du conformisme, les affres de l’orgueil, en somme les faiblesses de ses compatriotes. On sourit quelquefois, mais c’est souvent un sourire de commisération. De la dérision naît la gravité. Un film intéressant et réussi.

La mezzanine de Nicholson Baker

Le résumé de « La mezzanine » de Nicholson Baker est des plus simple : un homme casse un lacet de chaussure et décide d’en racheter un lors de sa pause déjeuner. Voilà tout, rien de plus que cette infime intrigue ne nous est raconté. Mais cet achat est l’occasion de multiples digressions sur le monde moderne qui entoure notre employé de bureau. Chaque objet est décrypté, rien n’est anodin et tout peut faire appel à des souvenirs, être source de questionnement.

Le lacet de chaussure cassé est par exemple le départ d’une longue analyse sur l’usure et les raisons de celle-ci. Notre narrateur tente de comprendre pourquoi ses deux lacets se sont cassés à deux jours d’intervalle. Cela le plonge dans la perplexité et le ramène à l’origine de la paire de souliers : « D’accord, il aurait lâché tôt ou tard : les lacets étaient d’origine et les chaussures celles-là mêmes que m’avaient achetées mon père deux ans auparavant quand j’étais entré dans cette boîte, pour y prendre mon premier boulot après mes études-cette rupture marquait donc une date sur le plan sentimental. »

Tout y passe dans cet inventaire à la Prévert des objets du quotidien : les escalators et leur nettoyage, les sacs en papier montrant que « (…) son possesseur mène une vie riche et active, emplie de courses urgentes. », les briques de lait qui remplacent malheureusement les bouteilles de lait livrées à domicile, etc, etc, etc…

La vie de notre employé de bureau n’est rythmé que par les objets qui l’entourent, les autres personnes ont peu de place dans son imaginaire. Les grandes étapes de sa vie défilent dans sa mémoire grâce aux objets et semblent être ses uniques repères temporels. Son passage à l’âge adulte est marqué par une découverte essentielle à l’homme moderne : comment mettre du déodorant alors que l’on est déjà habillé? La réponse est simple : il faut s’inspirer du portrait de Napoléon par Ingres et glisser sa main dans le bouton défait de sa chemise!

Nicholson Baker nous présente un monde moderne rendu absurde par la multiplication des objets supposés rendre nos vies plus simples. Le cerveau du narrateur ne cesse de réfléchir sur l’utilité de chaque chose. Son esprit, ses yeux sont mobilisés en permanence par des avancées technologiques, son paysage eest totalement rempli de choses parfaitement indispensables à son bien-être. « Je comptais sur la présence des appareils comme on compte sur une haie bien taillée à un certain carrefour, ou sur une affiche aux couleurs passées dans la vitrine de la teinturerie, une nourriture visuelle sur le chemin pour rentrer chez moi. » En fait de nourriture, cela ressemble plus à une pollution visuelle qui empêche notre narrateur de penser plus sérieusement ou même de lire pendant son heure de repas.

« La mezzanine » est une oeuvre réellement surprenante dans le fond et dans la forme. Nicholson Baker choisit de se moquer de notre monde moderne à travers cette énumération d’actes quotidiens qui peuvent sembler bien anodins. L’humour fait passer avec plus de légèreté les obsessions du héros. La forme peut également dérouter le lecteur. Nicholson Baker utilise les notes de bas de page avec excès. Il est capable pendant 2 pages 1/2 de nous démontrer la supériorité de la mug sur la tasse classique! Il nous explique son amour des notes de bas de page par d’autres auteurs qui « (…) savaient que la vérité ne s’obtient pas en naviguant tranquillement de paragraphe en paragraphe, mais qu’il lui faut son lit protecteur de citations, de guillemets, d’italiques et de langues étrangères (…). Ils connaissent le plaisir anticipé, après un coup d’oeil d’ensemble sur la double-page suivante, de ces lignes écrites en tous petits caractères qui leur dispenseraient d’autres exemples et un nouveau savoir. »

Vous l’aurez compris, l’absurde est le maître mot de ce roman, absurde qui envahit notre quotidien sans que l’on y prenne garde. « La mezzanine » est une charge drôlissime contre la modernité et qui nous sort de nos habitudes de lecteur. Ouvrez les yeux sur votre quotidien, il est plus foisonnant et délirant qu’il n’en a l’air!

La recluse de Wildfell Hall de Anne Brontë

« La recluse de Wildfell Hall » est le second roman de la cadette des soeurs Brontë, Anne. Le premier, « Agnès Grey », a été publié en 1847, celui-ci en 1848 sous le pseudonyme de Acton Bell. Les trois soeurs avaient en effet envoyé leurs manuscrits aux éditeurs sous des pseudonymes masculins pour avoir plus de chance d’être publiées.

L’histoire de « La recluse de Wildfell Hall » commence à l’automne 1827. Le narrateur est Gilbert Markham, un fermier de 24 ans. Dans le village, une nouvelle habitante vient de s’installer à Wildfell Hall. Elle se nomme Helen Graham, est veuve, mère d’un fils de cinq ans, reste très réservée et à l’écart de la vie sociale de la petite communauté. Son logement se prête d’ailleurs fort bien à l’isolement :  » Près du sommet de cette colline, à 2 miles environ de Linden-Car, se dressait Wildfell Hall, une vieille bâtisse de l’époque élisabétahaine, construite en sombres pierres grises, vénérable et pittoresque, mais sans aucun doute aussi froide que triste à habiter, avec ses épais meneaux de pierre, ses petites vitres treillissées, ses soupiraux rongés par le temps et son isolement. »

La nouvelle arrivée suscite immédiatement l’intérêt de tous. Gilbert Markham ne fait pas exception et son attention devient de plus en plus tendre. Mais il ne comprend pas l’attitude froide et distante d’Helen alors même qu’ils passent beaucoup de temps ensemble. Elle ne veut pas approfondir ses relations avec Gilbert : »(…) si vous ne pouvez vous contenter de me regarder comme une amie…une amie sincère, sans passion, maternelle ou fraternelle, je dois vous prier de me laisser seule à présent, et de me laisser seule désormais. » Cette solitude est rapidement l’objet des pires rumeurs sur la moralité d’Helen. Elle doit alors s’expliquer auprès de Gilbert.

Là s’ouvre un deuxième récit dont le narrateur est Helen elle-même. A travers son journal intime, elle nous raconte son mariage avec Arthur Huntingdon qui ne se déroula pas exactement comme la jeune fille romantique l’avait imaginé. « Il n’est pas non plus un mauvais mari; mais ses notions de devoir et de bonheur conjugal sont opposées aux miennes. Si l’on en juge par l’apparence, son idée est que la femme est faite pour aimer l’homme avec dévotion et pour rester à la maison. Elle doit attendre son mari, l’amuser, pourvoir à son confort de toutes les façons possibles, tant qu’il lui plaît de rester avec elle. Quand il est absent, elle doit veiller à ses intérêts domestiques et autres et patienter jusqu’à son retour. Peu importe ce qu’il fait pendant ce temps. »

« Le recluse de Wildfell Hall » est un des premiers romans féministes. Helen, déçue par son mariage, revendique sa liberté et défie son mari. Les femmes ne sont que secondaires dans le couple et doivent tout mettre en oeuvre pour être agréables aux hommes. Anne Brontë n’était bien entendu pas de cet avis, Helen en est la preuve mais également Esther qui ne cède pas à la pression sociale et attend l’amour véritable.

On trouve dans « La recluse de Wildfell Hall » des thématiques proches « Des hauts de Hurlevent » de Emily Brontë. Notamment celui de la violence sauvage des hommes (même le charmant Gilbert peut réagir de manière violente) et surtout l’alcoolisme qui les détruit. Branwell Brontë, le frère d’Anne, était lui-même alcoolique ce qui le mena à une déchéance physique mortelle.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture même si l’écriture de Anne est moins fluide que celle de ses deux soeurs. Les thématiques, le réalisme social en font une oeuvre tout à fait intéressante. Anne confirme l’extraordinaire créativité artistique de la famille Brontë.

Nous autres d'Eugène Zamiatine

Cela fait mille ans que la terre est soumise au pouvoir de l’Etat unique. Depuis la Guerre de Deux Cents ans, les hommes vivent dans des villes séparées par des « immensités vertes », chacune entourée du Mur Vert qui la préserve de la nature sauvage. Pour parvenir au bonheur, l’état de liberté a été supprimé. Chaque instant de la vie est planifié, programmé. Chaque activité humaine – travail, loisirs, éducation, repos, repas, sexualité, etc. – est organisée selon « un système d’éthique scientifique, basé sur les opérations d’arithmétique ». L’inattendu, l’imprévu ont été réduits au maximum. C’est le règne de la rationalité appliquée à l’organisation sociale, à laquelle chacun apporte « un sacrifice paisible, réfléchi et raisonnable ».

Les êtres humains sont les rouages d’une machine au bon fonctionnement de laquelle doivent tendre tous leurs actes et pensées. Ils « sont fondus en un seul corps aux millions de mains », – le total l’emporte sur l’unité. Ils ne sont plus désignés par un nom, mais par un numéro composé d’une lettre et d’un chiffre. Ils vivent dans des bâtiments de verre transparents, car ils ne doivent rien cacher de leur vie. Les Gardiens veillent par ailleurs à ce que cette harmonie perdure, sous l’égide du Bienfaiteur, « aussi sage et aussi cruel que le Jéhovah des anciens ». Le narrateur, D-503, est mathématicien et le constructeur de l’Intégral, engin « électrique en verre et crachant le feu », chargé de porter la bonne nouvelle du « bonheur mathématique et exact » aux habitants d’autres planètes, dans le but de les « soumettre au joug bienfaisant de la raison ». L’Intégral transportera des traités, poèmes et autres écrits « célébrant les beautés et la grandeur de l’Etat Unique ». « Nous autres » est la contribution de D-503, ensemble de notes où il consigne ce qu’il pense, ou plutôt, – ce qui revient au même -, ce que nous autres pensons. La vie de D-503 sera bouleversée par sa rencontre avec une femme, I-330, qui l’éveillera à des sentiments nouveaux et l’amènera à prendre conscience de son individualité, autant d’hérésies dans « la vie mathématiquement parfaite de l’Etat Unique ». 

« Nous autres » fut écrit par l’ingénieur, mathématicien et écrivain Eugène Zamiatine (1884-1937) en 1921 et interdit par la censure soviétique. En 1931 Zamiatine fut contraint à l’exil, à Paris, où il mourut. Le roman paraît pour la première fois en 1924 dans une édition en anglais. Il exerça une réelle influence sur d’autres contre-utopies écrites plus tard et beaucoup plus connues : « 1984 » de George Orwell, « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, ou encore « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury. Il fut ainsi l’un des pionniers d’un genre destiné à anticiper l’effroi du totalitarisme, qu’il soit inspiré par le socialisme, le fascisme, le scientisme ou le capitalisme. Désespérant et glaçant par bien des aspects, ce livre garde cependant foi en l’humanité et nous rappelle, comme l’écrivit Zamiatine dans un essai, que « seuls les hérétiques, rejetant le présent au nom de l’avenir, sont l’éternel ferment de la vie et assurent l’infini mouvement en avant de la vie ». A méditer en ces temps de capitalisme triomphant à l’échelle planétaire.