Les femmes de Heart Spring Mountain de Robin MacArthur

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Août 2011, l’ouragan Irene s’abat sur les Etats-Unis et notamment sur le Vermont où de nombreux dégâts sont recensés. Des personnes ont également disparu. C’est le cas de Bonnie qui est sortie de chez elle le soir de la tempête après avoir pris de la drogue. Sa fille Vale, qui vit à la Nouvelle Orléans, apprend la nouvelle par sa tante Deb. Elle, qui n’a pas mis les pieds dans le Vermont depuis 8 ans, se précipite pourtant pour essayer de retrouver sa mère. A Heart Spring Mountain, elle retrouve donc sa tante Deb, ancienne hippie, et la vieille Hazel, la tante de sa mère. Toutes deux vivent en plein cœur de la nature sauvage où leurs ancêtres s’étaient eux-mêmes installés. Vale va se confronter à ses propres souvenirs mais également à ceux de sa famille.

« Les femmes de Heart Spring Mountain » est le premier roman de Robin MacArthur après un recueil de nouvelles. Elle dépeint, dans son livre, une lignée de femmes et en fait un roman choral. Chaque court chapitre est dédié à l’un des personnages : Bonnie, sa fille Vale, sa mère Lena, sa tante Hazel et sa belle-fille Deb. Les liens entre tous les personnages sont au début un peu difficile à établir mais ils s’éclairent au fur et à mesure de la lecture. De plus, Robin MacArthur nous fait voyager dans le temps de la fin des années 50 à 2011. Les hommes ont parfois voix au chapitre mais ils sont en minorité, ils disparaissent assez vite, s’éloignent géographiquement ou ont des destins tragiques. Robin MacArthur écrit donc un roman au féminin qui commence même avant Lena avec l’ancêtre Marie dont Vale découvre une photo. Une femme mystérieuse aux longues tresses noires qui pose la question des origines indiennes de la famille. Les Abénakis peuplaient effectivement la région avant l’arrivée des colons blanc. Les femmes de Heart Spring Mountain sont toutes plus ou moins fantasques, décalées et bohèmes. C’est sans doute cela qui les rend si attachantes. L’une d’elles l’est tout particulièrement : Lena, la grand-mère de Vale. C’est d’ailleurs la seule dont l’histoire nous est racontée à la première personne du singulier. Elle vit dans une cabane avec une chouette qu’elle a soignée et elle est en parfaite adéquation avec la nature.

Cette dernière est d’ailleurs l’autre grande thématique du roman de Robin MacArthur. Cette lignée de femmes est totalement ancrée dans le territoire de Heart Spring Mountain, ce sont leurs ancêtres qui ont nommé ainsi cette terre où ils s’installèrent. Il y a un attachement viscéral à cet endroit que redécouvre Vale en y revenant. « Vale se lève et sort pour s’éclaircir un peu les idées. Il fait froid. Un vent mordant au parfum de résine monte de la rivière. Elle s’enveloppe dans son gilet, rabat le chapeau de Lena sur ses yeux et ses oreilles. Un peu plus haut dans la montagne, la fumée d’un feu de bois s’élève du chalet de Deb ; la lumière du soleil se reflète sur la fenêtre de la cuisine de Hazel. « Chez moi », murmure-t-elle, le paysage lui apparaissant sous un jour nouveau. » Le récit est émaillé de descriptions du paysage et les événements souligne la puissance des éléments. Mais Robin MacArthur parle aussi beaucoup de ce qui détruit notre environnement, du danger qui menace des lieux comme Heart Spring Mountain. La beauté, la rudesse de la nature appelle ici à sa défense, à sa protection.

Les thématiques du roman de Robin MacArthur m’ont séduite et intéressée. Il s’agit là d’une belle découverte et d’une auteure à suivre à l’avenir.

Merci au Picabo River Book club et à Léa pour cette découverte !

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La nuit se lève de Elisabeth Quin

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2017, Elisabeth Quin apprend que son glaucome s’aggrave et qu’elle risque de devenir aveugle. C’est sans délicatesse aucune que le médecin lui annonce la terrible nouvelle . C’est le récit de sa vie après cette découverte qu’elle nous raconte dans « La nuit se lève ». Comment affronter la maladie ? Comment appréhender le monde lorsque l’on est plongé dans le noir ?

Cela fait vingt ans que j’admire Elisabeth Quin, sa culture, son esprit pétillant et malicieux, son humilité face à son métier et son peu d’attrait pour le monde de la télévision. Son récit est à son image, il est plein de questionnement sur ce qui l’attend, de recul et d’humour. Que doit-on faire lorsque l’on risque de perdre la vue ? S’entraîner ? Elle le fait régulièrement, fermant les yeux à la fin d’un opéra, en marchant avec son compagnon François, en prenant sa douche au risque de tout faire dégringoler au fond de la baignoire. Elisabeth Quin fait des listes de ce qu’elle aimerait voir une dernière fois : « Mais comment dresser pareille liste d’images à accumuler avant que la maladie ne les rétrécisse ou ne les fonde au noir ? Paysages, films, tableaux, visages chéris, objets, animaux, lumières, livres ? Froisser la liste, partir sur les sentiers et laisser advenir. »

Elisabeth Quin examine ce que signifie voir, ce sens tellement évident produit par une machine extraordinaire qu’est l’œil. Organe complexe, délicat auquel on ne fait pas assez attention. Qu’en sera-t-il de son apparence lorsqu’elle ne verra plus ? Elle, qui est à l’antenne d’Arte chaque soir, sera tributaire des autres pour être présentable, lui enlever des poils disgracieux. Et qu’en sera-t-il du désir ? Le sien ne dépend-t-il que de la vue de l’autre ? Et surtout son compagnon acceptera-t-il de vivre avec une handicapée, une femme totalement dépendante pour les gestes du quotidien ?

Pour accompagner ses réflexions, elle convoque de nouveaux et d’anciens compagnons de route : Im Dong-Hyun archer sud coréen presque aveugle, Jean Hélion et Georgia O’Keeffe peintres devenus aveugles, Jacques Lusseyran jeune résistant aveugle et déporté, Jim Harrison borgne depuis l’enfance, Aldous Huxley mal-voyant après une attaque de kératite, Claude Monet atteint de cataracte ou Jorge Luis Borges aveugle à la fin de sa vie. Elle s’intéresse aussi aux mythes comme celui de Tirésias ou celui de Ste Lucie que l’on représente souvent dans la peinture avec ses yeux sur un plateau. Toutes ses lectures, ses recherches l’aident à lutter contre la maladie et le déni qui l’accompagne.

« La nuit se lève » est le récit sans fard d’une maladie mais c’est egalement le moyen de l’accepter, de l’affronter et de vaincre la peur. Elisabeth Quin le fait avec une intelligence, une élégance et un humour formidables.

Le verger de marbre de Alex Taylor

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Au fin fond du Kentucky, la Gasping River s’écoule, profonde et tumultueuse, dans la vallée. Clem Sheetmire possède un ferry qui permet de passer d’une rive à l’autre. Certains soirs, c’est son fils Beam qui effectue les traversées. Ce mardi-là, il n’avait pris sur le ferry qu’un paysan avec son tracteur. Jusqu’à ce qu’un homme se présente en pleine nuit. Le passage d’une rive à l’autre se fit dans le calme de la nuit. « Il fit ronronner l’accélérateur et le moteur crachota, l’écume de l’eau bouillonnant autour de l’hélice tandis que le ferry progressait lentement dans le courant, les poulies grinçant sur leurs câbles. Un morceau de bois flotté s’agita sur la rivière et l’odeur âcre de vase et de fleurs de robinier s’éleva, puissante et corsée, au-dessus de la puanteur de gasoil carbonisé. Quand il s’approcha, Beam coupa le moteur et laissa le ferry accoster sur l’embarcadère (…). » Arrivé à destination, le passager refuse de payer la course, pire il tente de voler la caisse. Beam se défend et tue l’homme. Clem vient en aide à son fils en jetant le corps dans la rivière et en l’aidant à fuir. Le cadavre est en effet celui du fils de Loat Duncan, le caïd du coin.

« Le verger de marbre » est le premier roman d’Alex Taylor, ce qui est assez incroyable tant son intrigue est maîtrisée et son écriture est ciselée et de toute beauté. La quatrième de couverture compare le livre à une tragédie grecque chez les frères Coen et je trouve que l’idée résume bien le roman.

L’intrigue se déroule dans le Sud profond, rural. L’ambiance y est poisseuse, moite et perverse. Loat Duncan y fait régner la violence, les règlements de compte. Le shérif ne peut rien pour l’arrêter. L’ennui, le désespoir n’arrangent rien à la situation et ne font qu’alourdir l’atmosphère déjà sombre et pesante.

Dans ce cadre, les personnages ne semblent avoir aucune chance de s’en sortir. La famille de Beam fait partie des perdants. Beam porte cet héritage familial même si, comme il va peu à peu le découvrir, il ne le connaît pas réellement. Les Sheetmire sont rongés par leurs secrets et leur fils va devoir payer la note de ces omissions. Comme dans les tragédies grecques, son destin est totalement inéluctable.

La galerie de personnages qui l’entoure est digne d’un film des frères Coen : Loat Duncan est cruel et se promène avec une meute de chiens, le propriétaire du rade du coin est un manchot, un routier en costard se révèle être un psychopathe, un vieil homme a comme cachette privilégiée un cimetière. Les habitants sont à l’image de l’endroit où ils vivent.

« Le verger de marbre » est un premier roman noir parfaitement maîtrisé et très littéraire de par son écriture. Alex Taylor est un écrivain américain à suivre.

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Le nouveau de Tracy Chevalier

Washington DC en 1974, Osei est fils d’un diplomate ghanéen. A nouveau, il doit changer d’école et cette fois, il ne la fréquentera que quelques mois puisque la fin de l’année approche. Une jeune fille va se lier à lui immédiatement. Dee repère Osei dès son entrée dans la cour. Elle admire l’harmonie de son visage. Mais Osei ne va pas s’attirer que des bonnes grâces dans sa classe. Dans les années 70, la présence d’un enfant noir est incongru dans cette école. « Il n’y avait pas d’élèves noirs à l’école de Dee, ni d’habitants noirs dans le quartier de banlieue où elle vivait, même si en cette année 1974, Washington proprement dit possédait une population noire assez nombreuse pour être baptisée Chocolate City, la « ville-chocolat ». L’amitié instantanée de Osei et Dee, l’une des filles les plus populaires de l’école, va créer des jalousies et des inimitiés.

Après « Vinegar girl », relecture de « La mégère apprivoisée », je découvre avec « Le nouveau » une nouvelle réécriture de Shakespeare commandée par la maison d’édition Hogarth Press. Contrairement à Ann Tyler qui prenait de la distance avec l’oeuvre originale, Tracy Chevalier reste plus proche de la trame d’Othello. On retrouve notamment la quasi totalité des personnages shakespeariens : Osei-Othello, Dee-Desdémone, Ian-Iago, Mimi-Emilia, Blanca-Bianca, Casper-Cassio. Le déroulement de l’intrigue est également identique, Osei sera le jouet des machinations de Ian qui visent à anéantir sa relation avec Dee.

Tracy Chevalier choisit de transposer le drame du maure de Venise dans les années 70 aux Etats-Unis, époque où le combat pour les droits civiques faisait rage, époque que Tracy Chevalier a vécu elle-même puisqu’elle a grandi à Washington à cette époque-là. La sœur d’Osei, un des rares personnages totalement inventés par l’auteur,  est affiliée aux Black Panthers et affirme son identité avec force. Elle reste en arrière-plan mais politise l’intrigue de Shakespeare. Face à elle, Osei semble vouloir se fondre dans la masse, faire oublier sa couleur de peau pour avoir la paix. Il ne peut malgré tout pas éviter le racisme très présent dans la cour de l’école venant aussi bien des autres élèves que des enseignants. La pièce de Shakespeare trouve un écho flagrant dans la société américaine des 70’s et d’aujourd’hui. Ce qui montre aussi à quel point les thématiques shakespeariennes sont intemporelles.

Ce qui est également intéressant dans le roman de Tracy Chevalier, c’est qu’elle condense l’histoire sur une seule et unique journée. Comme le barde, elle décline son intrigue en cinq actes qui correspondent ici à une journée d’école. La tension monte petite à petit, au fur et à mesure de la journée. L’action ainsi comprimée donne plus de force à l’inéluctabilité du drame qui se joue dans cette cour d’école. Mon seul petit bémol à cette réécriture est la manière d’agir et de parler des enfants. Ils ont 11 ans et paraissent en avoir beaucoup plus, être beaucoup plus mâtures. Mais Tracy Chevalier, que j’ai eu la chance de rencontrer, nous expliquait bien se souvenir de sa propre enfance et de l’attitude de ces camarades de classe beaucoup plus adultes qu’il n’y semblait.

« Le nouveau » est une réécriture d’Othello dont l’intrigue est très judicieusement transposée dans les années 70 aux Etats-Unis où le racisme ne se cachait pas. Le livre de Tracy Chevalier souligne également à quel point les œuvres de Shakespeare sont intemporelles.

Merci à Babelio et aux éditions Phébus.

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Franny et Zooey J.D. Salinger

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« Franny » et « Zooey » furent respectivement publiés en 1955 et 1957 dans le New Yorker. J.D. Salinger les a ensuite lui-même réuni, les deux forment un diptyque autour de Franny et de sa quête de spiritualité.

Dans la première nouvelle, Franny retrouve son petit ami Lane pour dîner. Ce dernier est ravi de la revoir et il essaie de se valoriser auprès d’elle notamment du point de vue intellectuel. Franny semble ailleurs, elle n’écoute pas véritablement. Elle se pose des questions sur ses études, a abandonné la section théâtrale qu’elle aimait tant. Lane finit par découvrir que Franny est obnubilée par la lecture d’un livre : « Le chemin d’un pèlerin », un livre sur la prière perpétuelle. Le dîner se termine sur le malaise de la jeune femme.

Dans la deuxième nouvelle, nous sommes un lundi matin de novembre 1955 dans l’appartement new yorkais de la famille Glass. Zooey prend un bain et sa mère vient discuter avec son fils à propos de sa fille Franny. Cette dernière est mal dans sa peau, mange peu et dort encore moins. Mme Glass tente de convaincre son fils de parler à sa sœur.

Je suis sortie mitigée de cette lecture. J’avais adoré « L’attrape-coeur » et j’attendais peut-être trop de cette lecture. La famille Glass est composée de cinq garçons et deux filles, tous sont précoces intellectuellement et tous ont participé à un jeu radiophonique appelé « C’est un enfant avisé ! ». Les deux aînés ont depuis laissé tomber le reste de la famille : Seymour s’est suicidé et Buddy, devenu écrivain, s’est retiré du monde (ça vous rappelle quelqu’un ?). Franny et Zooey sont à un moment où ils se cherchent et ils souhaitent trouver un sens à leur vie. Ils s’interrogent sur la manière de vivre dans un monde aussi égocentrique et vaniteux. « Ce que je sais, moi, c’est que je perds la tête, dit Franny. J’en ai assez de l’ego, de l’ego, de l’ego. Du mien et de celui des autres. J’en ai assez de tous ceux qui veulent arriver à quelque chose, faire quelque chose de distingué, être intéressants. C’est écœurant, écœurant. Ce que les gens disent m’est égal. » Là aussi on croirait entendre Salinger lui-même. La réflexion est très intéressante mais c’est le véhicule de celle-ci qui m’a moins convaincue.

On retrouve dans « Zooey » beaucoup de l’humour caustique que l’on trouvait dans « L’attrape-cœur » notamment au début de la nouvelle. Buddy se fait le narrateur de l’histoire et présente sa famille avec beaucoup d’ironie. De même, la scène entre Zooey et sa mère est très réussie, elle est très cinématographique. On visualise parfaitement le pauvre jeune homme coincé dans sa baignoire pendant que sa mère monologue. Le reste de la nouvelle, comme pour « Franny », se fait essentiellement au travers de dialogues. Cette manière de faire m’a, par moments, fait penser aux films de Woody Allen. Les dialogues donnent un côté très spontané et naturel à l’histoire. Mais j’avoue avoir trouvé que le dialogue entre Franny et Zooey était trop long, il tourne en rond et manque singulièrement d’humour par rapport au début de la nouvelle. La discussion entre le frère et la sœur m’a paru verbeuse. Peut-être qu’elle passerait mieux sur grand écran ou sur les planches d’un théâtre mais j’ai vraiment eu du mal à e,n venir à bout.

« Franny et Zooey » fut malheureusement une lecture décevante, j’aurais finalement dû me contenter de « L’attrape-cœur ».

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

 

Les enfants de cœur de Heather O’Neill

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Rose et Pierrot sont nés en 1914 et tous les deux ont été abandonnés par leurs mères. Ils sont élevés ensemble dans un orphelinat tenu par des bonnes sœurs. Les enfants y sont traités avec dureté, voire avec brutalité. C’est le cas avec l’une des sœurs attirée par Pierrot et qui fait subir des sévices corporels à Rose car les deux enfants sont inséparables. Tous deux sont hors du commun : Pierrot est un très grand pianiste et Rose l’accompagne d’incroyables pantomimes. Leur duo illumine le visage des autres orphelins. La mère supérieure voit là une source de revenus possible. Elle les envoie exercer leurs talents dans les salons des riches membres de la communauté. Pierrot et Rose sont enchantés mais leur bonheur est de courte durée. Bientôt les deux enfants sont séparés sans savoir où l’autre se trouve.

« Les enfants de cœur » est vraiment un roman très surprenant. Nous sommes dans un conte naïf, tout en étant plongés dans la réalité cruelle de le Grande Dépression à Montréal. La candeur côtoie la crudité, notamment celle de la langue et du désir. L’histoire d’amour de Rose et Pierrot est pavée de perversités. Celles-ci débutent dès l’orphelinat puisque Rose est persécutée physiquement et que Pierrot subit des abus sexuels. Une fois séparés, les chapitres alternent les récits concernant les destins de Rose et de Pierrot. La Grande dépression, la pauvreté vont décider de leurs destinées. Pierrot quitte l’orphelinat car un homme riche admire ses talents de pianiste. A la mort de ce dernier, il se retrouve à la rue où il partage le quotidien de prostituées. Il plonge également rapidement dans la drogue. Plutôt que de se retrouver à la rue, Rose devient la maîtresse d’un caïd de la drogue. « Elle aimait l’idée d’être une fille perdue. Elle était curieuse de voir ce qu’il adviendrait  d’elle si pas un homme ne l’épousait. Ça lui semblait le moyen le plus probable de vivre une aventure. Même si elle était capable de faire rire les gens à longueur de journée, elle voulait parfois être tragique. » Sa position de maîtresse attitrée lui apprendra surtout que la femme est très loin d’être indépendante et que la société est dirigée exclusivement par les hommes. A partir de là, le but de Rose sera de devenir libre et de ne dépendre d’aucun homme, même de Pierrot. Heather O’Neill crée un univers véritablement original avec deux personnages atypiques et fantasques, plein d’imagination et de créativité. La pureté de leur amour est mis à rude épreuve face à la débauche et aux vices.

« Les enfants de cœur » est un roman aussi fantaisiste que tragique, mélangeant légèreté et noirceur, et où l’imagination peut sauver deux êtres malmenés par la vie.

Bilan livresque et cinéma de janvier

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Le bilan de ce premier mois de l’année est positif : six romans, une pièce de théâtre et trois BD. J’espère lire autant durant le reste de l’année !

Le premier roman de l’année est un livre vers lequel je ne serais pas allée spontanément mais que je ne regrette pas de l’avoir découvert tant son propos était fort : « Vigile » de Hyam Zaytoum. J’ai ensuite commencé à lire les réécritures des pièces de Shakespeare traduites en français avec « Vinegar girl » de Ann Tyler et je viens d’achever « Le nouveau » de Tracy Chevalier dont je vous reparle très vite. Ce projet de réécriture ne pouvait que m’enchanter et mes deux premières lectures m’ont totalement convaincue. Je l’ai été aussi par l’étonnant roman de Heather O’Neill, « Les enfants de cœur », qui mélange la candeur et le crudité pour nous conter l’histoire d’amour fantasque de Rose et Pierrot. En revanche, j’ai été un peu déçue par la lecture de « Franny et Zooey » de J.D. Salinger qui m’a semblé un peu vain et trop bavard. Côté roman, je termine le mois avec « Le verger de marbre » qui fait partie de la sélection du Prix du polar SNCF.

Trois bande-dessinées à mon comptoir et déjà un grand coup de cœur : « La partition de Flintham » de Barbara Baldi que j’ai trouvé aussi splendide sur le fond comme sur la forme. Je vous conseille également la lecture de « La bobine d’Alfred » de Malika Ferdjoukh et Nicolas Pitz qui est aussi délicieuse que le roman dont il est l’adaptation.

Passons au cinéma !

Mes coups de cœur du mois :

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Le commissaire Beffrois arrive très bientôt à la retraite. Sa carrière ne fut pas aussi brillante qu’elle aurait pu l’être. Il est veuf, ses fils ont quitté la maison. Il semble naviguer entre l’ennui et la désinvolture. Mais un vol de tableau va le réveiller et son envie d’enquêter va renaître. D’autant plus que le voleur est extrêmement malin : il ne vole que quelques œuvres par an et elles ne sont jamais d’artistes majeures. De quoi le faire passer sous les radars de la police et des assurances. Mais Beffrois veut terminer sa carrière en beauté et veut arrêter ce voleur qui n’agit qu’en passant par les toits parisiens.

« Un beau voyou » est un premier long métrage et c’est une comédie délicieuse et malicieuse. Les personnages sont atypiques : Beffrois a tout du perdant sympathique, c’est un flic doué mais qui passe toujours à côté de sa chance ; le voleur est un jeune homme au regard doux voulant échapper à son milieu petit-bourgeois ; sa petite-amie est une restauratrice de tableau fantasque. Le trio de comédiens, Charles Berling, Swann Arlaud et Jennifer Decker, s’accordent à merveille et prennent un grand plaisir aux dialogues ciselés et piquants. C’est vraiment une très jolie surprise que cette comédie au ton frais et espiègle.

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L’envol est un centre d’accueil de jour pour les femmes sans-abris dans le Nord. Elles y trouvent un café, une douche et du réconfort de la part d’Audrey, Manu, Hélène et les autres bénévoles. Malheureusement, la municipalité constate  que seulement 4% des femmes accueillies dans le centre réussissaient à se réinsérer. Les travailleurs sociaux les chouchoutent trop, les maternent trop pour les pousser vers la réinsertion. La municipalité veut donc fermer le centre. Audrey et Manu vont pourtant continuer à aider les femmes mais de manière clandestine.

« Les invisibles » est un film qui évoque le cinéma de Ken Loach quand ce dernier montrait la dure réalité sociale sous l’angle de la comédie. Ici la rébellion se fait avec bonne humeur et celle-ci commence avec les pseudos choisis par les femmes sans-abris : Brigitte Macron, Lady Di, Beyoncé, Dalida, Edith Piaf, etc… Ces femmes apparaissent à l’écran pour la première fois en tant qu’actrice et elles viennent elles-mêmes de la rue. Les vies que l’on découvre sur grand écran sont les leurs. Leurs prestations sonnent parfaitement justes et on admire leur force de caractère. Elles sont bien entourées avec Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky et Déborah Lukumuena, ces quatre-là sont formidables et leurs personnages sont attachants. Derrière la comédie, Louis-Julien Petit nous fait parfaitement comprendre la dureté de la vie dans la rue, accrue par le fait qu’il s’agit ici de femmes (refus d’aller dans des structures mixtes, viols dans les rues, etc…). Une scène d’expulsion au petit matin par la municipalité de nos sans-abris est particulièrement glaçante.

« Les invisibles » est une comédie sociale réussie qui n’oublie pas de montrer la dureté de la vie pour les femmes qui se retrouvent à la rue.

Et sinon :

  • « L’homme fidèle » de Louis Garrel : Abel et Marianne habitent ensemble depuis plusieurs années. Un matin, Marianne annonce à son compagnon qu’elle est enceinte, malheureusement pas de lui mais de son ami Paul. Elle demande à Abel de bien vouloir quitter l’appartement puisqu’elle a décidé d’épouser Pal. Abel et Marianne se retrouvent dix ans plus tard à l’occasion de l’enterrement de Paul. Abel tente alors de regagner le cœur de Marianne. Le deuxième film de Louis Garrel se tourne vers la Nouvelle Vague et donc de sa filiation paternelle. Le duo amoureux devient trio avec Eve, la sœur de Paul. Le film a la spontanéité de la Nouvelle Vague et regarde l’intimité du couple. Mais Louis Garrel aborde ces thèmes avec beaucoup d’humour, de cocasserie. Il y met également un peu suspens par le biais du fils de Marianne qui explique à Abel que sa mère a tué son père en l’empoisonnant. Ses déclarations sont assez troublantes pour inquiéter Abel et lui faire regarder sa belle différemment. Louis Garrel s’amuse avec le cinéma, mélange les genres et nous enchante.

 

  • « L’heure de la sortie » de Sébastien Marnier : Une classe d’élèves surdoués voit son prof principal se défenestrer pendant un cours. Rapidement, un prof remplaçant vient combler le vide. Ses nouveaux élèves lui font tout de suite sentir leur supériorité intellectuelle par des sarcasmes, des piques. Leur comportement intrigue leur prof qui se met à les observer, à les épier en dehors de la classe. Le nouveau film de Sébastien Marnier est vraiment très original dans le paysage du cinéma français. Ce groupe de jeunes enfants froids et cruels évoque bien entendu « Le village des damnés ». L’ambiance est trouble, le prof ressent de la fascination pour ses élèves mais également une forte répulsion. Cette ambiguïté nous intrigue comme les activités indéchiffrables (et souvent violentes) des adolescents. J’ai également pensé à « Lemming » de Dominik Moll pour l’atmosphère singulière et certains passages d’une grande étrangeté (les cerfs qui se promènent dans une ville vidée de ses habitants). La musique est également pour beaucoup dans la création de cette atmosphère, les notes sont le plus souvent stridentes. La fin, très actuelle, est glaçante et réussie. Laurent Lafitte, dans le rôle du prof remplaçant, démontre une nouvelle fois sa maîtrise et son talent.

 

  • « Edmond » d’Alexis Michalik : Edmond Rostand ne connaît pas le succès malgré le soutien de son interprète favorite Sarah Bernard. Feydeau et Courteline se gaussent de cet homme qui n’écrit qu’en vers. En désespoir de cause, Rostand propose une pièce au grand Constant Coquelin. Une comédie dont il n’a pas écrit une ligne. C’est un quitte ou double mais il n’a pas le choix, il faut qu’il réussisse à faire vivre sa famille. Il improvise devant Coquelin, sa pièce aura comme sujet Cyrano de Bergerac. La pièce d’Alexis Michalik était déjà réjouissante et son film l’est tout autant. C’est drôle, les personnages virevoltent, les dialogues sont vifs et rythmés. L’histoire de l’écriture de Cyrano est tellement improbable qu’elle se prête parfaitement à la comédie et Alexis Michalik rend un hommage enlevé à son auteur. La troupe d’acteurs semble se régaler et ils sont tous parfaits. Le duo Thomas Solivérès/Olivier Gourmet est réjouissant. Alexis Michalik réussit le passage de la scène à l’écran et l’on prend à nouveau un grand plaisir à regarder cette histoire.

Trois séries françaises : Ad vitam,Aux animaux la guerre et Hippocrate

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Darius Asram a presque 120 ans, il est flic et pense sérieusement à changer de métier. Sa dernière enquête portera sur un suicide collectif d’un groupe d’adolescents. Quelques années auparavant, des jeunes gens avaient déjà choisi d’en finir dans cette société qui a aboli la mort. Darius va aller chercher de l’aide auprès de Christa Novak. La jeune femme, mise sous surveillance, avait fait partie de la première vague de suicide. Elle en avait réchappé et semble la plus à même de comprendre la psychologie des victimes.

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Thomas Cailley s’était déjà fait remarquer avec son premier film, « Les combattants », qui était original et totalement maîtrisé. Sa série l’est tout autant. Il imagine une société qui a vaincu la mort et où les hommes se régénèrent dans des caissons. La série présente alors les conséquences de cet état de fait. Elle s’ouvre sur l’annonce d’un vote portant sur le contrôle des naissances. Et c’est bien la première conséquence de l’abolition de la mort : quelle est la place de l’enfant, de la jeunesse ? La planète est surpeuplée et avoir des enfants ne ferait qu’aggraver le problème. La question de la limitation du nombre des naissances semble alors s’imposer. Les jeunes ne trouvent plus leur place dans cette société d’autant plus que la majorité est portée à trente ans, l’indépendance est donc longue à venir. Le seul moyen de se rebeller et surtout d’exister est paradoxalement de se suicider. La mort est devenu le tabou ultime, le seul et unique interdit.

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La disparition de la mort empêche également de sentir un élan vers le futur, le désir de vivre a lui aussi disparu. Pour se sentir vivant, les hommes recherchent la souffrance et à frôler la mort (combats violents, morsures de chien, etc…). L’ambiance dans cette société est plutôt dépressive, la possibilité de l’immortalité a fait perdre le sens de l’existence. Le duo d’acteurs principaux fonctionne à merveille. Yvan Attal est parfait dans le rôle du flic bourru et blasé. Face à lui, Garance Marillier crève l’écran. Dans « Grave », elle réalisait déjà une formidable performance, la série de Thomas Cailley confirme son incroyable intensité de jeu. Si vous avez raté la diffusion de « Ad vitam » sur Arte, je vous conseille vraiment de visionner cette série entre polar et dystopie.

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Dans les Vosges, l’usine de sous-traitance automobile Velocia va fermer ses portes. Les salariés désignent Martel, un syndicaliste, comme secrétaire du comité d’entreprise. C’est lui qui va devoir défendre les autres. Martel cherche de l’aide auprès de Rita, inspectrice du travail engagée. Le syndicaliste a un deuxième travail, il est videur dans une boîte de nuit pour pouvoir offrir à sa mère une maison de retraite de luxe. Le fait d’être bientôt au chômage l’amène à s’engager dans une voix criminelle : kidnapper une prostituée pour la revendre à deux caïds.

AUX ANIMAUX LA GUERRE

Alain Tasma adapte ici le premier roman de Nicolas Mathieu qui a également collaboré au scénario. « Aux animaux la guerre » met en valeur la France des zones périurbaines où la fermeture d’une usine est une véritable catastrophe puisqu’elle fait vivre toute une population. Martel refuse le déclassement social pour sa mère, il se bat pour elle comme il se battra pour sauver son usine. La fresque sociale se transforme en polar quand Martel tente tout pour acquérir de l’argent et tombe dans la délinquance. La désespérance, le chômage amènent la colère et la violence. L’atmosphère est pesante et le paysage (la vallée, la forêt) renforce cette impression de confinement. Il faut quitter la région si l’on veut survivre, ce que vont faire les deux jeunes adolescents de la série.

AUX ANIMAUX LA GUERRE

Ce qui fait également l’intérêt de « Aux animaux la guerre », c’est le récit choral, une constellation de personnages entourent Martel : Rita, l’inspectrice du travail passionnée et rongée par le deuil de son mari, Bruce le bodybuilder qui vit de petits trafics, sa sœur la pin-up du coin, Serge Tokarev le caïd en fin de vie. Et quel casting pour servir ces différents personnages : Roschy Zem, Olivia Bonamy, Tchéky Karyo, Rod Paradot, Eric Caravaca, etc…

« Aux animaux la guerre » est vraiment une réussite qui montre la France délaissée, celle des plans de licenciement qui détruisent toute une région. Il ne me reste plus qu’à découvrir le roman de Nicolas Mathieu.

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Dans l’hôpital de Garches, les médecins titulaires doivent être mis en quarantaine. Les internes vont devoir gérer en attendant leur retour. Chloé est la plus expérimentée, elle semble totalement dominer la situation. Pour la seconder, deux jeunes internes, Alyson et Wagner, qui sont plus novices et Arben, médecin légiste qui aspire à rejoindre la médecine généraliste. Les quatre internes vont devoir se serrer les coudes pour faire tourner le service.

HIPPOCRATE Saison 1 - Episode 4

Thomas Lilti, lui-même médecin, a déjà réalisé deux films sur sa profession : « Hippocrate » avec Vincent Lacoste et Reda Kateb et « Première année » toujours avec Vincent Lacoste et William Lebghil. Comme dans le film éponyme, Thomas Lilti fait le choix du réalisme pour sa série. C’est le quotidien des médecins, leurs questionnements, les gardes sans fin, et celui des patients qui nous est présenté. Les acteurs utilisent les termes techniques exacts, procèdent aux véritables gestes techniques qui ont beaucoup été travaillés. Il y a aussi l’envers du décor : les gages entre internes, la cantine où l’on ne doit pas parler de médecine, la crudité des mots pour aider affronter le quotidien.

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Les personnages sont extrêmement bien dessinés et crédibles : Chloé l’ambitieuse qui se veut froide et distante, professionnelle à outrance pour masquer ses faiblesses ; Arben est bienveillant, attentif mais il cache un grave secret ; Alyson est fragile, elle veut tellement bien faire qu’elle finit par douter de sa vocation ; Wagner est insouciant, léger mais il est le fils d’un médecin titulaire et il a peur de ne pas être à la hauteur. Comme pour « Aux animaux la guerre », il faut saluer la qualité du casting : Louise Bourgoin encore une fois parfaite, Alice Belaïdi, Karim Leklou, Zacharie Chasseriaud, Anne Consigny ou encore Eric Caravaca complètent ce casting.

J’ai toujours beaucoup aimé les séries médicales et celle-ci est sans doute la plus aboutie. Elle sait allier réalisme et tension romanesque avec un casting cinq étoiles. J’espère qu’une deuxième saison est envisagée !

 

La maison d’Âpre-vent de Charles Dickens

Esther Summerson est orpheline, elle a été élevée par sa tante qui ne lui a jamais rien révélé sur l’identité de ses parents. La tante s’occupe d’Esther sans amour et la fait expier sans cesse la faute de sa mère. On suppose donc qu’Esther est une enfant illégitime. A la mort de sa tante, Esther rencontre M. Jarndyce qui souhaite qu’elle vienne tenir compagnie à sa pupille Ada Clare. Le bienveillant M. Jarndyce a également pris sous son aile Richard Carstone. Tous vont résider dans le Hertforshire dans la maison d’Âpre-Vent. Le nom est quelque peu lugubre et il vient de l’état dans lequel le précédent propriétaire l’avait laissé. L’oncle de M. Jarndyce s’était impliqué dans un procès familial, Jarndyce vs Jarndyce, et il y a laissé sa santé physique et mental. Il s’est d’ailleurs suicidé dans cette maison qu’il avait laissée se délabrer peu à peu. M. Jarndyce ne souhaite donc  pas s’impliquer dans ce procès interminable. Richard, cousin de M. Jarndyce, pense pouvoir mettre fin au procès et récupérer l’héritage qui est en jeu. Il souhaite en effet épouser Ada. Mais il ne sait pas dans quel terrible engrenage il vient de mettre le doigt.

Disons-le tout de suite, « La maison d’Âpre-Vent » est un chef-d’oeuvre et il montre l’incroyable maîtrise narrative de Charles Dickens. Le livre est raconté au travers de deux types de narration : celle d’un narrateur omniscient et celle d’Esther à la première personne du singulier, ce qui rend la « Maison d’Âpre-Vent » particulièrement originale et singulière. C’est un roman foisonnant où tous les personnages, les intrigues finissent par converger vers le procès Jarndyce vs Jarndyce (procès qui est tout à la fois un fil rouge et un prétexte narratif). Ce livre est l’occasion pour Dickens de dénoncer un système judiciaire absurde où les procès n’en finissent jamais et où les justiciables se font broyer. Esther l’exprime ainsi : « (…) contempler le Lord Chancelier et tout le déploiement d’hommes de loi disposés au-dessous de lui, comme si personne n’avait jamais entendu dire que dans toute l’Angleterre l’institution au nom de laquelle ils se réunissaient était une amère plaisanterie, était unanimement considérée avec horreur, mépris et indignation, avait la réputation d’être si scandaleuse et si funeste qu’il ne faudrait guère moins qu’un miracle pour qu’elle produisit un bien quelconque pour quiconque : tout cela fut pour moi, qui n’en avais aucune expérience, si étrange et contradictoire que je fus au premier abord incrédule et incapable de comprendre. »  On verra dans le roman des hommes et des femmes perdre goût à la vie face à la lenteur terrifiante du système judiciaire.

« La maison d’Âpre-Vent », c’est également une impressionnante galerie de personnages  (environ une cinquantaine) qui tous ont un rapport avec le procès de M. Jarndyce ou avec la destinée d’Esther. Toutes les couches sociales y sont représentées, nous passons de la méprisante Lady Dedlock au pauvre petit Jo, balayeur de rues de son état. Certains sont comiques et ridicules comme Sir Leicester Dedlock ou l’insupportable M. Skimpole, certains ont des destins tragiques comme Mlle Flite ou M. Gridley, d’autres sont terrifiants comme le redoutable conseiller juridique de Sir Leicester, M. Tulkinghorn. Et puis, il y a Londres, un personnage à part entière, une ville rongée par le brouillard né de la révolution industrielle.

« La maison d’Âpre-Vent » est à tour à tour drôle et tragique, une critique sociale et un roman victorien aux nombreux rebondissements. Charles Dickens signe là un des plus grands romans de la littérature anglaise du 19ème siècle.

 

The making of Mollie de Anna Carey

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Mollie a 14 ans, elle vit à Dublin en 1912 avec ses parents, ses deux sœurs et leur frère. Ce dernier, Harry, a le don de taper sur les nerfs de Mollie. Il prend un malin plaisir à taquiner sa petite sœur. Mais ce qui exaspère encore plus Mollie, c’est le fait qu’il est droit de tout faire. Il peut aller voir son ami Franck quand il le souhaite, n’a pas à se battre pour aller à l’université et il ne passe pas ses soirées à faire du raccommodage. Mollie voit bien que sa situation est beaucoup moins avantageuse que la sienne. Cette prise de conscience va être renforcée lorsqu’elle va découvrir que sa sœur aînée, Phyllis, est engagée auprès des suffragettes irlandaises. L’injustice que subissent les femmes devient flagrante pour la jeune fille et elle essaie de convaincre sa sœur de l’emmener à des meetings. Mollie entraîne dans son engagement sa meilleure amie Nora, du même âge qu’elle. Mais participer à des meetings de suffragettes peut s’avérer dangereux et Phyllis aimerait bien mettre un frein aux ardeurs militantes de sa cadette.

« The making of Mollie » est un roman jeunesse qui peut  parfaitement se lire une fois adulte tant le ton est vif et plein d’humour. Le nouvel engagement politique de Mollie nous est raconté sous forme de lettres. La jeune femme écrit le récit de ses aventures à Frances, une amie qui se trouve dans une école en Angleterre. Les lettres de Mollie sont écrites de manière rythmée pour intéresser son interlocutrice et le lecteur par la même occasion. Les événements dont parle Mollie sont très réalistes et s’inspirent de faits et de personnages réels comme  le signale l’auteure à la fin du livre. Ce roman permet de rappeler que le combat des suffragettes pour le droit de vote n’existait pas qu’en Angleterre. En 1912, l’Irlande était une partie du Royaume-Uni mais le pays demandait à avoir un parlement autonome, c’est ce que l’on appelait le Home Rule. Le combat des suffragettes irlandaises se surajoutait à celui du Home Rule et beaucoup pensait que ces femmes mettaient en péril l’accord avec le Royaume-Uni. Leur engagement n’en était que plus difficile à faire entendre.

Outre la prise de conscience de Mollie qui la fait grandir, Anna Carey n’en oublie pas l’âge de son héroïne. Mollie a également des préoccupations de son âge. Elle raconte sa vie à l’école, son inimitié  avec l’odieuse Grace, son amitié avec Stella la reine du tricot ! Mollie est une grande lectrice, elle lit « Trois hommes dans un bateau » qu’elle trouve très drôle, elle tombe sous le charme du Mr Rochester de « Jane Eyre » et dévore « No surrender » de Constance Maud, roman publié en 1911 qui parle du combat des suffragettes. Mollie connaît aussi ses premiers émois amoureux avec Franck, le charmant meilleur ami de son frère. Tous ces moments du quotidien d’une jeune fille de 14 ans apporte beaucoup de vie au récit et rend proche Mollie de ses jeunes lectrices.

A travers l’engagement de l’enthousiaste et sympathique Mollie, Anna Carey rappelle aux jeunes filles de notre époque le combat, pas si lointain, des suffragettes pour obtenir le droit de vote et un peu plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Un deuxième tome existe et s’intitule « Mollie on the march » et j’ai hâte de la retrouver.