Bilan livresque et cinéma de mai

Mai

Cinq romans  et deux bandes-dessinées sont à porter sur mon compteur pour le mois de mai. Parmi mes lectures, une pépite, un bijou de la littérature européenne : « La nuit sous le pont de pierre » de Leo Perutz qui entrelace les époques, les personnages, le shistoires avec une intelligence rare. Deux découvertes dont je vous ai déjà parlées : « Maisie Dobbs » de Jacqueline Winspear un roman policier très plaisant qui donne envie de découvrir la suite de la série ; « L’écrivain public » de Dan Fesperman qui m’a séduit grâce à son héros atypique. Je vous parle très bientôt du premier roman percutant de Kate Tempest, du dernier roman en date de mon cher Jonathan Coe et de « Serena », BD adaptée de Ron Rash.

Et côté cinéma ?

Mon coup de cœur :

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Chez Perrin Industrin, la colère gronde. La maison-mère en Allemagne veut fermer le site et mettre au chômage 1100 salariés. Mais ces derniers ont décidé de ne pas se laisser faire. Les syndicats ont organisé l’arrêt du travail et le blocage de l’usine. La guerre entre les salariés et les dirigeants de l’entreprise commence. Le nouveau film de Stéphane Brizé est une claque. Il est d’une intensité, d’une force remarquables. Il est également d’une incroyable justesse. Le combat des Perrin nous est malheureusement familier. Celui d’autres salariés nous a été montré dans les journaux, sur les chaînes d’infos (Stéphane Brizé nous montre d’ailleurs la manière dont celles-ci traitent ce type d’actualité). Le réalisme est renforcé par le fait qu’une partie des partenaires de Vincent Lindon sont des acteurs non professionnels. La rapidité de l’action, des mouvements de caméra donnent l’impression d’être dans un documentaire. Et que dire du jeu de Vincent Lindon, toujours plus juste, authentique et intense ? Après « La loi du marché », sa prestation est encore une fois mémorable. Stéphane Brizé montre à quel point le combat est inégal, il montre la vérité des négociations entre les différents partenaires dont l’État. L’instinct de survie face à la loi du marché. « En guerre » est un film nécessaire, puissant et marquant.

Et sinon :

  • « Plaire, aimer et courir vite » de Christophe Honoré : Jacques est écrivain et il est atteint du sida. Il se cache, se terre pour éviter de montrer sa déchéance. Il est néanmoins obligé d’aller à Rennes où se joue l’une de ses pièces. C’est dans une salle de cinéma qu’il croise la route d’Arthur, un étudiant. Une histoire débute entre eux que Jacques tente de freiner. Mais lorsque Arthur débarque à Paris pour le voir, Jacques finit par s’abandonner à cette dernière histoire d’amour. Christophe Honoré est ici dans la veine de son plus beau film « Les chansons d’amour ». On y retrouve son romantisme désespéré, sa mélancolie. « Plaire, aimer et courir vite » est emprunt de gravité, Jacques se sait au bout du chemin. Il a vu d’anciens amants disparaitre. Mais le film n’est pas que sombre. Il est émaillé de scènes légères, drôles et la présence de Vincent Lacoste contribue à ses moments lumineux. Pierre Deladonchamps est vraiment un acteur d’exception, sensible, fragile et au jeu subtile. Le troisième compère, Denis Podalydès, est également au mieux de sa forme. Même si j’ai trouvé quelques longueurs au dernier tiers du film, « Plaire, aimer et courir vite » est un très beau film sur les hésitations du cœur, la passation de la culture et la fragilité de nos vies.

 

  • « Everybody knows » de Asghar Farhadi : Laura revient dans son village natal en Espagne avec ses deux enfants pour le mariage de l’une de ses sœurs. Son mari a dû rester en Argentine à cause de son travail. Les retrouvailles sont chaleureuses. En plus de la famille, Laura revoit Paco, un ami d’enfance. Le mariage est joyeux, toute la famille célèbre bruyamment cette nouvelle union. Malheureusement ce dernier se termine par un drame. Les scènes d’exposition du film sont absolument remarquables. le film s’ouvre sur un clocher poussiéreux où règnent les colombes, sur une personne qui coupe des articles de journaux. Ces deux scènes mystérieuses, inquiétantes contrastent avec les scènes de liesse du mariage. Elles donnent le ton de la suite du film qui révèlera les failles, les blessures de chacun. Le drame précipitera les ruptures, les règlements de compte. C’est ce qu’observe le réalisateur iranien, ce sont les fêlures de l’âme qui l’intéresse. Il faut saluer le beau casting du film avec en tête un fabuleux Javier Bardem tout en nuances.

 

  • « Transit » de Christian Petzold : Georg fuit des forces fascisantes qui envahissent la France. Il s’échappe avec un ami dans un train de marchandises. Son compagnon de route ne verra pas la fin du voyage. A Marseille, Georg  arrive à usurper l’identité d’un écrivain allemand qui s’est suicidé dans son hôtel. Sa femme le cherche et elle va croiser la route de Georg à plusieurs reprises. L’histoire aurait pu se dérouler en 1940 mais le réalisateur a choisi de la placer à une époque contemporaine. cela crée un certain malaise au début du film, ce choix est déstabilisant. Les deux acteurs, Franz Rogowski et Paula Beer, sont très bien et les scènes qu’ils jouent ensemble sont convaincantes. Elles apportent de beaux moments de sérénité par rapport à la situation anxiogène dans laquelle se trouve Georg. Mais l’intrigue reste trop mystérieuse, allégorique pour captiver réellement.

 

 

Les adaptations de Tess d’Urberville

La semaine dernière, je vous parlais du magnifique roman de Thomas Hardy : « Tess d’Urberville ». J’ai eu l’occasion depuis de voir trois adaptations tirées du livre : celle de Roman Polanski qui date de 1979, celle de ITV de 1998 et celle de la BBC de 2008. Laquelle des trois est la plus réussie ?

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1-La fidélité au roman

Les trois adaptations sont très fidèles au roman et reprennent les scènes essentielles. Roman Polanski est celui qui fait le plus de coupe dans le roman et son film ne comporte ni la scène nocturne où le cheval des Dubeyfield est tué, ni la conversion de Alec D’Urberville. Ce sont des scènes importantes du livre mais l’intrigue n’en est pas dénaturée pour autant. Et Polanski respecte un moment clef du livre qui est détourné dans les deux autres adaptations : la raison pour laquelle Angel abandonne Tess juste après leur mariage. Il reprend exactement ce que Thomas Hardy a écrit. Angel quitte Tess non pas à cause de sa relation avec Alec mais parce que son manque de volonté est pour lui le signe de la décadence des familles aristocratiques anglaises. Cette scène est pour moi essentielle car tous les malheurs de Tess ne découlent que de son nom, de sa descendance avec les D’Urberville.

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2-L’esthétique 

Là, les trois adaptations sont disparates quant à ce point. La version ITV est assez pauvre sur ce plan et les images ne sont pas très travaillées. La version de la BBC s’en sort bien avec de splendides paysages de la campagne anglaise. La dernière scène à Stonehenge est particulièrement réussie. Mais tout cela est peu trop lisse, un peu trop sage pour emporter une adhésion totale. Roman Polanski apporte un véritable regard de cinéaste sur l’histoire de Tess, les cadrages sont beaucoup plus travaillés que dans les deux autres adaptations. De plus, le réalisateur a énormément travaillé pour que l’arrière-plan de l’intrigue soit des plus réalistes. Le film fut tourné sur huit mois pour respecter le rythme des saisons, le mobilier est en partie d’époque, la reconstitution est vraiment saisissante.

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3-Alec D’Urberville

Le personnage est interprété par Leigh Lawson chez Polanski, Jason Flemyng pour ITV et Hans Matheson pour la BBC. Clairement, Jason Flemyng n’est pas à la hauteur des deux autres. Il est beaucoup trop fade et on se demande comment il est possible que Tess lui cède si facilement ! Le choix entre les deux autres acteurs est difficile. Hans Matheson nous propose un Alec torturé, complexe et pris entre un repentir sincère et son envie de posséder Tess coûte que coûte. Leigh Lawson joue un Alec dominateur de bout en bout. Il est brutal, pervers mais sait aussi se faire charmant quand il s’agit de séduire Tess. Les deux interprétations sont vraiment intéressantes et les deux acteurs sont tous les deux très convaincants.

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4-Angel Clare

Ici, le choix est beaucoup plus simple. Oliver Milburn et Peter Firth sont de charmants Angel. Mais ma préférence va à Eddie Redmayne qui décidément est un acteur remarquable. Je trouve qu’il incarne totalement la candeur, la naïveté de Angel. Chacune de ses apparitions illuminent la série de la BBC. Il apporte beaucoup de romantisme à cette histoire, son duo avec Gemma Arterton fonctionne totalement. On sent aussi parfaitement l’orgueil buté d’Angel qui l’empêche de pardonner à Tess et son changement, suite à son voyage au Brésil, se lit sur le visage de Eddie Redmayne.

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5-Tess D’Urberville

Là aussi, le choix s’impose de lui même. Nastassja Kinski EST Tess ! Il n’y a pas grand chose à reprocher à Justine Waddell et à Gemma Arterton, elles livrent deux très belles prestations. J’ai d’ailleurs trouvé que Gemma Arterton était encore meilleure dans le tragique qu’au début de la série. Mais Nastassja Kinski est vraiment très au-dessus de ces deux actrices dans le rôle de Tess. Elle en est l’incarnation idéale et c’est sans aucun doute son plus beau rôle. Elle est parfaite à chaque moment de l’intrigue et son jeu est tout en subtilité.  Sa beauté, sa pureté éclatent à l’écran au début du film. Les épreuves traversées par Tess marquent son visage et elle semble beaucoup plus vieille à la fin du film. Elle est empreinte de gravité alors qu’elle n’est qu’innocence à l’ouverture du film. Roman Polanski a su choisir l’actrice parfaite pour ce rôle.

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Après avoir visionné ces trois adaptations, celle de Roman Polanski s’impose comme la plus réussie. Il est vrai que le réalisateur a pris beaucoup de soin à réaliser cette histoire bouleversante et romanesque. C’est en effet Sharon Tate, quelques mois avant son assassinat, qui indiqua à son mari que le roman de Thomas Hardy ferait un bon film. Roman Polanski lui dédie ce qui ne fait que renforcer le côté poignant de « Tess ».

 

Maisie Dobbs de Jacqueline Winspear

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A Londres en 1929, Maisie Dobbs ouvre son agence de détective privé. Elle poursuit le travail de son maître à penser, Maurice Blanche dont elle a récupéré la clientèle. Il reste à voir si les clients vont faire confiance à une jeune femme seule. Sa première affaire ne tarde pas à se présenter. Un gentleman nommé Christopher Davenham aimerait faire suivre sa femme. Les nombreuses absences de celle-ci lui font soupçonner l’existence d’un amant. Une première affaire qui semble des plus classiques à première vue. En suivant Mrs Davenham, Maisie ne va pas découvrir une liaison mais une affaire beaucoup plus complexe et intéressante. Cette enquête va replonger Maisie Dobbs dans un passé qu’elle n’aime pas évoquer, celui de sa période en tant qu’infirmière durant le première guerre mondiale.

« Maisie Dobbs » est le premier roman de Jacqueline Winspear qui a écrit depuis treize autres livres avec cette héroïne. Malheureusement, seules les deux premiers sont traduits en français. Ce premier volet a donc pour but de nous faire connaître Maisie Dobbs. Fille de vendeur des quatre saisons, Maisie voit sa mère disparaître lorsqu’elle est jeune. Son père travaille dur pour élever sa fille correctement. Mais il finit par ne plus s’en sortir. Maisie va devoir être placé comme femme de chambre dans une maison de Belgravia. Et ce travail sera sa chance car Maisie est extrêmement brillante et avide de savoir, ce que vont remarquer Lady Rowan, son employeur, et son ami Maurice Blanche. Le personnage de Maisie est de ceux auxquels on s’attache, elle est intègre, intelligente et extrêmement volontaire. On prend donc plaisir à la suivre durant son enquête même si celle-ci manque de relief.

L’intrigue n’est effectivement pas le point fort de ce roman. Ce qui est véritablement intéressant dans « Maisie Dobbs », c’est ce que Jacqueline Winspear restitue de l’époque et ce qui s’y déroulait. Toute l’histoire porte sur l’après première guerre mondiale même si le roman comporte un long flash-back pendant que Maisie est infirmière. Comment les soldats aux gueules cassées se sont-ils réinsérés dans la société ? Et d’ailleurs ont-ils réellement retrouver leur place ? La manière dont l’Angleterre (c’est également valable pour la France) les ont accueillis est assez navrante. On ne voulait pas les voir, on voulait à tout prix oublier la guerre. Ce qui est également intéressant, c’est que Jacqueline Winspear ne se contente pas des gueules cassées, de ceux qui portent physiquement la marque des combats, elle évoque également les jeunes hommes brisés de l’intérieur. Leur mal-être devait être difficile à faire comprendre alors qu’ils étaient revenus entiers. Jacqueline Winspear traite parfaitement ce sujet à travers l’enquête de Maisie.

« Maisie Dobbs » est un roman policier tout à fait plaisant qui m’a plus intéressée par son arrière-plan historique que par son enquête elle-même. Et l’héroïne est assez attachante pour que l’on est envie de la retrouver.

La nuit sous le pont de pierre de Leo Perutz

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« Ces mots : « la fortune de Meisl », je les connaissais depuis toujours. Ils évoquaient la richesse, la propriété par excellence, l’or, les bijoux, les maisons, les immeubles et les caves remplies de toutes sortes de marchandises, en ballots, dans des caisses et des fûts. La « fortune de Meisl » n’était pas ce qu’on appelle la richesse, c’était l’opulence. Et lorsque mon père déclarait qu’il ne pouvait se permettre de faire une dépense qu’on attendait de sa générosité, il avait coutume d’ajouter : « Ah ! si je possédais la fortune de Meisl ! » » A travers quatorze chapitres, qui racontent chacun une histoire, Leo Perutz nous conte, de manière magistrale, la fortune de Mordecai Meisl.  La construction du roman est formidable et incroyablement bien pensée. Chaque histoire se suffit à elle-même, on peut penser au départ qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles. Mais elles forment en réalité un tout parfaitement cohérent qui nous raconte comment Meisl devint riche et comment il mourut sans un sous en poche. C’est en filigrane que tout cela apparaît, les pièces du puzzle se mettent en place au fur et à mesure des chapitres. Leo Perutz entrecroise les époques, les personnages que l’on retrouve d’une histoire à l’autre. Dans les chapitres s’insinuent du merveilleux, du fantastique notamment lorsqu’est évoquée l’histoire d’amour d’Esther Meisl et l’empereur Rodolphe II. Tout cela est mené de manière absolument remarquable.

« La nuit sous le pont de pierre » nous transporte à Prague. Nous sommes principalement au moment du règne de Rodolphe II, fou d’art au point de se ruiner. On y découvre également sa passion pour l’alchimie, Rodolphe se voulait immortel. On arpente les rues de Prague où l’on croise beaucoup de crucifix et d’églises et surtout on découvre le quartier juif. Josefov était la plus grosse communauté juive d’Europe. Mordecai Meisel, un entrepreneur du XVIème siècle, a inspiré le personnage principal de ce livre. Il fit édifier une synagogue qui porte son nom. Dans le roman plane également l’ombre du grand rabbin Loew qui instille de la magie à l’histoire et qui fut le créateur du Golem. Leo Perutz raconte également la fin du quartier juif démoli pour raisons d’assainissement à la fin du XIXème siècle. Il reste aujourd’hui peu de choses de ce ghetto. Juif né à Prague, Perutz s’était éloigné de ses racines avant d’y revenir à la fin de sa vie où il s’imprégna à nouveau des légendes juives. « La nuit sous le pont de pierre », publié en 1953, est son dernier roman et il est imprégné de cette culture.

« La nuit sous le pont de pierre » de Leo Perutz est un bijou méconnu de la littérature européenne. L’auteur entrelace les époques, les histoires pour nous conter, en fil rouge, la fortune de Mordecai Meisl et celle de sa femme Esther. Absolument remarquable !

Tess D’Urberville de Thomas Hardy

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C’est un soir de la fin mai que le destin de la famille de John Dubeyfield bascula. Le pasteur Tringham lui apprit qu’il était le descendant en ligne directe de la famille D’Urberville dont l’un des ancêtres fut chevalier auprès de Guillaume le Conquérant. Voilà de quoi faire la fierté de John Dubeyfield, très modeste homme de la campagne qui vivote pour faire vivre sa famille. La femme de John voit dans cette annonce l’opportunité de faire fortune. Près de leur village de Marlott dans le Wessex, vit une riche dame du nom D’Urberville. Elle imagine donc d’y envoyer sa fille aînée, Tess, pour faire valoir leurs droits auprès de leur parente et elle espère ainsi voir sa fille épouser un noble. Culpabilisant face à la pauvreté de ses parents et au sort réservé à ses frères et sœurs, Tess accepte de rencontrer la dame en question. En arrivant à la propriété des D’Urberville, la belle et fraîche jeune femme croise la route du fils de la maison, Alec. Ce dandy oisif tombe immédiatement sous le charme de Tess et décide de tout faire pour la séduire. Le destin de jeune femme bascule dès lors vers le drame et la déchéance.

Voilà bien longtemps que je me promettais de lire ce grand roman de Thomas Hardy. Connaître la destinée de Tess ne gêne en rien la lecture, cela permet de voir certains signes avant coureurs placés par l’auteur ou de comprendre que le sort de Tess est réglé en cinquante pages. Le reste du roman découle de ces premières pages et rien ne semble pouvoir arrêter sa terrible fin. C’est d’ailleurs bien la thématique du roman : Tess et la fatalité attachée à son nom. La découverte de la haute ascendance de la famille Dubeyfield est le point de départ de la tragique destinée de l’héroïne. Tess ne peut en aucun cas échapper à son nom. Il l’entraîne vers Alec D’Urberville, il éloigne d’Angel, jeune homme dont elle tombera amoureuse, qui ne peut supporter la décadence de cette grande famille anglaise.

Le roman est à la fois très classique et très moderne dans sa construction. C’est un livre typiquement victorien. Il a été publié en feuilleton à partir de 1891 et cela transparaît dans les nombreux rebondissements de l’intrigue (peut-être trop nombreux pour certains lecteurs mais je les trouve pour ma part cohérents). Mais le récit des malheurs de Tess se fait également très moderne car l’auteur utilise des ellipses dans tous les moments importants (attention spoilers dans la suite de cette phrase !) : la perte de la virginité de Tess, sa confession à Angel, le meurtre d’Alec et la mort de Tess. Hardy extrait son roman des descriptions détaillées du roman victorien et laisse l’imagination de son lecteur combler les vides.

Avant-dernier roman du Wessex, « Tess D’Urberville » est un des œuvres majeures de Thomas Hardy et de la littérature anglaise. Fataliste, pessimiste, critiquant la morale de l’époque (un peu trop longuement parfois), le roman est le récit implacable et déchirant du destin d’une jeune femme pure et innocente.

L’écrivain public de Dan Fesperman

Le 9 février 1942, Woodrow Cain, une jeune flic du sud des États-Unis, débarque à New York pour un nouveau poste. Il arrive au milieu de la fumée et du chaos : le Normandie est en feu et sombre peu à peu dans l’Hudson. Les débuts de Woodrow dans la Big Apple ne seront pas simples : les ennuis qu’il a connu dans le sud, où son coéquipier est mort devant ses yeux, le suivent. Ses nouveaux collègues ont l’intention de lui mener la vie dure d’autant plus qui, est arrivé dans leur commissariat grâce au piston de son beau-père. Bientôt, il est mis sur sa première affaire : un cadavre a été repêché dans l’Hudson près des docks gérés par la mafia. L’individu est inconnu des services et rien ne permet de l’identifier. Mais Cain reçoit la visite au commissariat d’un drôle de personnage : Danziger est un vieil homme mal habillé et mystérieux. Il se dit écrivain public, polyglotte, il aide les migrants à écrire à leurs familles restées en Europe. Danziger est surtout une mine d’information. Il connaît l’identité du cadavre des docks. Il s’agit d’un allemand ayant des accointances avec les factions nazies. Danziger va entraîner Woodrow Cain a Yorkville, le quartier allemand de New York.

« L’écrivain public » est un roman policier tout à fait convainquant et prenant. Son premier atout est son réalisme. Le livre est extrêmement documenté sur le New York des années 40. D’ailleurs Dan Fesperman s’est inspiré de nombreux faits réels comme le naufrage du Normandie ou les liens entretenus par la mafia avec le procureur de New York et la marine. Une association de circonstance qui permettait de surveiller les docks, d’empêcher les entreprises de sabotage. De meme Dan Fesperman utilise les véritables gangsters de l’époque : Lucky Luciano qui reste influant du fond de sa cellule, Meyer Lansky ou Albert Anastasia. Tout ce fond historique rend crédible le roman et l’enquête aux très nombreuses ramifications.

L’autre réussite du roman est le personnage de Danziger. Dan Fesperman a créé là un personnage tout à fait original. Son métier d’écrivain public est parfaitement romanesque. Il garde dans un meuble la grec des correspondances échangées entre ses clients et leurs proches. Ce meuble est pour lui plus précieux que sa propre vie, il renferme la,mémoire  des ses clients, ces lettres sont souvent les dernières traces de vie de leurs correspondants. Mais Danziger n’est pas que ce scrupuleux écrivain public. Au fur et à mesure se dévoile un passe beaucoup plus trouble. Le personnage surprend, à plusieurs facettes et il est très attachant. Son duo avec Woodrow Cain fonctionne parfaitement et on aimerait les retrouver dans un nouveau volume.

« L’écrivain public » est un roman policier réussi qui allie un solide fond historique à un duo de personnages crédibles et attachants.

Merci aux editions du Cherche-midi.

Le destin d’Anna Pavlovna de Alekseï Pisemski

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Dans la petite commune de Boïarchtchina, dans les années 1850, vit Mikhaïlo Egorytch Zador-Manoski et sa jeune épouse Anna Pavlovna. Celle-ci semble dépérir et profondément triste. Manovski reproche à sa femme le peu de dot donné par son père et se montre grossier et brutal avec elle. Souffreteuse, Anna s’enferme sur elle-même. Une rencontre va bouleverser la vie de la jeune femme. Lors d’une fête organisée chez le maréchal de la noblesse, Anna retrouve un jeune homme qu’elle a aimé avant d’épouser son mari : Valerian Aleksandrytch Eltchaninov. Après la mort de sa mère, il a quitté St Pétersbourg pour venir s’occuper de la propriété familiale laissée à l’abandon. Lui aussi était follement amoureux d’Anna. Ses retrouvailles pourraient aider Anna à se sortir des griffes de son mari. Mais le comte Youri Petrovitch Sapega s’intéresse également de très près à Anna Pavlovna et risque bien de contrarier le destin des amoureux.

« Le destin d’Anna Pavlovna » a été écrit en 1847, interdit à la censure et finalement publié en 1858. Il est pour la première fois traduit en français et on peut remercier les ateliers Henry Dougier pour la découverte de ce contemporain de Tourgueniev. Le roman d’Alekseï Pisemski est très mélodramatique, très théâtral avec ses nombreux dialogues et son unité de lieu (le titre originel du roman était « Boïarchtchina » où toute l’intrigue se déroule). L’auteur étudie, à travers le destin d’Anna Pavlovna, la petite société qui réside dans cette bourgade du Nord de la Russie du tsar Alexandre II. Ce sont les propriétaires terriens qui intéressent Pisemski. Ceux dont on compte la fortune en fonction du nombre de serfs qu’ils possèdent. Loin de l’agitation de Moscou ou de St Pétersbourg, les habitants s’ennuient et manquent d’occupation. Ils ne leur restent plus que les commérages pour remplir leurs journées et le marivaudage. Et Anna Pavlovna en sera la première victime et sera au centre des discussions de ses voisins. Pisemski dénonce cette classe sociale oisive, imbue d’elle-même. Anna Pavlovna est un personnage extrêmement romantique, idéaliste et naïf. Elle sera victime de la mesquinerie de sa classe sociale. On comprend mieux à la lecture du roman pourquoi celui-ci fut interdit de publication. Les propos de l’auteur sont mordants avec cette petite noblesse de province.

« Le destin d’Anna Pavlovna » m’a permis de découvrir un auteur russe du XIXème siècle qui, avec une plume acide, dénonce les mœurs d’un petit village de province.

Prochainement, Aphrodite ! et Mon ennemi mortel de Willa Cather

A travers deux courts textes, j’ai découvert Willa Cather (1873-1947), auteure américaine contemporaine de Edith Wharton et Henry James. Et c’est à ces deux auteurs que ces deux textes m’ont fait penser par leurs thématiques.

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Le premier a avoir été publié est « Prochainement, Aphrodite ! » en 1920. Le jeune peintre Don Hedger habite près de Washington Square. Il ne fréquente pas ses voisins et se consacre entièrement à son travail. Sa vie va être bouleversée par l’arrivée d’une nouvelle voisine. Eden Bower, brillante jeune femme, aspire à être cantatrice.

Ce texte met en présence deux jeunes artistes idéalistes au tout début de leur carrière. Leur amour passionné sera mis en balance avec leur art et leur ambition. Ce texte montre également une jeune femme extrêmement libre qui mène sa vie comme l’entend. Son talent et son intelligence lui permettent toutes les audaces.

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« Mon ennemi mortel » a lui été publié en 1926. Ce très beau texte est le récit de la gloire et de la déchéance de Myra Henshawe. Celle-ci a bravé les conventions sociales et a fugué pour épouser son fiancé. Cette action éclatante lui a valu une belle réputation d’audace et de force de caractère. Lorsque la narratrice la rencontre, Myra est au fait de sa gloire. Elégante, choyée, elle provoque l’admiration de son entourage. Dix années après, la narratrice retrouve le couple Henshawe dans un humble meublé d’une petite ville de la Côte Ouest. Après bien des déboires, Myra a tout perdu de sa superbe.

« Mon ennemi mortel » est un récit cruel pour son héroïne. Myra Henshawe est un personnage digne des œuvres de Edith Wharton. La fin de son histoire est pleine d’amertume. L’héroïne est alors pleine de rancœur, de regret sur les choix qu’elle a pu faire dans sa vie. Éternel centre d’attraction, Myra ne peut supporter ce passage de la lumière à l’ombre. C’est un personnage que l’on finit par plaindre malgré son caractère capricieux.

J’ai beaucoup aimé découvrir Willa Cather à travers ces deux textes qui m’ont évoqué deux de mes auteurs favoris : Edith Wharton et Henry James. Il me reste à découvrir la plume de l’auteure dans l’un de ses romans, je suis preneuse de vos conseils !

 

Tamara de Lempicka de Daphné Collignon et Virginie Greiner

La bande-dessinée de Virginie Greiner et Daphné Collignon choisit de nous montrer un moment clef dans le vie de Tamara de Lempicka : l’apogée de sa carrière de peintre alors que son mariage avec Tadeusz Lempicki se défait.

Tamara de Lempicka est l’incarnation des années folles et de l’art déco. D’origines polonaises, Tamara grandit à St Pétersbourg. Elle fait partie de la bonne société russe et fait un bon mariage. La révolution bolchévique l’oblige à quitter la Russie. A Paris, c’est elle et sa peinture qui font vivre sa famille. Elle fréquente les soirées mondaines, les réceptions pour se faire connaître et obtenir des commandes de portraits. Elle devient l’amie de Gide, Cocteau, Gabriele d’Annunzio. Elle devient de plus en plus libre et indépendante ce qui déplaît fortement à son mari.

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La bande-dessinée montre parfaitement l’atmosphère des années folles, les excès, le champagne, la liberté sexuelle et la légèreté de vivre après les terribles heures de la première guerre mondiale. Tamara incarne tout cela, elle est ouvertement bisexuelle, fréquente les cercles saphiques et va dans les cabarets de travestis avec Gide. Mais Tamara est un être complexe et tient également à sauver les apparences auprès de ses domestiques. Elle est chaque matin dans le lit conjugal. Elle tient également à être présente pour sa fille Kizette.

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La bande-dessinée met également en lumière de Tamara de Lempicka qui était une travailleuse acharnée. Son art reflète le désir et pour cela elle cherche le modèle idéal dans tout Paris. Sa peinture néo-cubiste est faite de forts contrastes de lumière, de couleurs vives et saturées, la technique est très lisse, glacée. La bande-dessinée se clôt sur son nu le plus célèbre « La belle Rafaëlla » qui montre l’apogée de sa quête esthétique.

J’ai beaucoup aimé le dessin de Daphné Collignon tout en nuances sépia et dans un style très art déco. Les années folles prennent chair sous son crayon. Les visages en gros plan sont splendides et les personnages très incarnés.

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« Tamara de Lempicka » est une bande-dessinée particulièrement réussie tant au niveau de  son intrigue que de son graphisme. Tamara de Lempicka est l’incarnation des années folles qu’elle a vécu à 200%. La bande-dessinée rend magnifiquement compte de cette époque bouillonnante et de la formidable liberté de cette artiste. Pour compléter la bande-dessinée, un dossier documentaire se trouve à la fin de l’album et présente en détail la vie et l’oeuvre de l’artiste.