La maison d’Âpre-vent de Charles Dickens

Esther Summerson est orpheline, elle a été élevée par sa tante qui ne lui a jamais rien révélé sur l’identité de ses parents. La tante s’occupe d’Esther sans amour et la fait expier sans cesse la faute de sa mère. On suppose donc qu’Esther est une enfant illégitime. A la mort de sa tante, Esther rencontre M. Jarndyce qui souhaite qu’elle vienne tenir compagnie à sa pupille Ada Clare. Le bienveillant M. Jarndyce a également pris sous son aile Richard Carstone. Tous vont résider dans le Hertforshire dans la maison d’Âpre-Vent. Le nom est quelque peu lugubre et il vient de l’état dans lequel le précédent propriétaire l’avait laissé. L’oncle de M. Jarndyce s’était impliqué dans un procès familial, Jarndyce vs Jarndyce, et il y a laissé sa santé physique et mental. Il s’est d’ailleurs suicidé dans cette maison qu’il avait laissée se délabrer peu à peu. M. Jarndyce ne souhaite donc  pas s’impliquer dans ce procès interminable. Richard, cousin de M. Jarndyce, pense pouvoir mettre fin au procès et récupérer l’héritage qui est en jeu. Il souhaite en effet épouser Ada. Mais il ne sait pas dans quel terrible engrenage il vient de mettre le doigt.

Disons-le tout de suite, « La maison d’Âpre-Vent » est un chef-d’oeuvre et il montre l’incroyable maîtrise narrative de Charles Dickens. Le livre est raconté au travers de deux types de narration : celle d’un narrateur omniscient et celle d’Esther à la première personne du singulier, ce qui rend la « Maison d’Âpre-Vent » particulièrement originale et singulière. C’est un roman foisonnant où tous les personnages, les intrigues finissent par converger vers le procès Jarndyce vs Jarndyce (procès qui est tout à la fois un fil rouge et un prétexte narratif). Ce livre est l’occasion pour Dickens de dénoncer un système judiciaire absurde où les procès n’en finissent jamais et où les justiciables se font broyer. Esther l’exprime ainsi : « (…) contempler le Lord Chancelier et tout le déploiement d’hommes de loi disposés au-dessous de lui, comme si personne n’avait jamais entendu dire que dans toute l’Angleterre l’institution au nom de laquelle ils se réunissaient était une amère plaisanterie, était unanimement considérée avec horreur, mépris et indignation, avait la réputation d’être si scandaleuse et si funeste qu’il ne faudrait guère moins qu’un miracle pour qu’elle produisit un bien quelconque pour quiconque : tout cela fut pour moi, qui n’en avais aucune expérience, si étrange et contradictoire que je fus au premier abord incrédule et incapable de comprendre. »  On verra dans le roman des hommes et des femmes perdre goût à la vie face à la lenteur terrifiante du système judiciaire.

« La maison d’Âpre-Vent », c’est également une impressionnante galerie de personnages  (environ une cinquantaine) qui tous ont un rapport avec le procès de M. Jarndyce ou avec la destinée d’Esther. Toutes les couches sociales y sont représentées, nous passons de la méprisante Lady Dedlock au pauvre petit Jo, balayeur de rues de son état. Certains sont comiques et ridicules comme Sir Leicester Dedlock ou l’insupportable M. Skimpole, certains ont des destins tragiques comme Mlle Flite ou M. Gridley, d’autres sont terrifiants comme le redoutable conseiller juridique de Sir Leicester, M. Tulkinghorn. Et puis, il y a Londres, un personnage à part entière, une ville rongée par le brouillard né de la révolution industrielle.

« La maison d’Âpre-Vent » est à tour à tour drôle et tragique, une critique sociale et un roman victorien aux nombreux rebondissements. Charles Dickens signe là un des plus grands romans de la littérature anglaise du 19ème siècle.

 

The making of Mollie de Anna Carey

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Mollie a 14 ans, elle vit à Dublin en 1912 avec ses parents, ses deux sœurs et leur frère. Ce dernier, Harry, a le don de taper sur les nerfs de Mollie. Il prend un malin plaisir à taquiner sa petite sœur. Mais ce qui exaspère encore plus Mollie, c’est le fait qu’il est droit de tout faire. Il peut aller voir son ami Franck quand il le souhaite, n’a pas à se battre pour aller à l’université et il ne passe pas ses soirées à faire du raccommodage. Mollie voit bien que sa situation est beaucoup moins avantageuse que la sienne. Cette prise de conscience va être renforcée lorsqu’elle va découvrir que sa sœur aînée, Phyllis, est engagée auprès des suffragettes irlandaises. L’injustice que subissent les femmes devient flagrante pour la jeune fille et elle essaie de convaincre sa sœur de l’emmener à des meetings. Mollie entraîne dans son engagement sa meilleure amie Nora, du même âge qu’elle. Mais participer à des meetings de suffragettes peut s’avérer dangereux et Phyllis aimerait bien mettre un frein aux ardeurs militantes de sa cadette.

« The making of Mollie » est un roman jeunesse qui peut  parfaitement se lire une fois adulte tant le ton est vif et plein d’humour. Le nouvel engagement politique de Mollie nous est raconté sous forme de lettres. La jeune femme écrit le récit de ses aventures à Frances, une amie qui se trouve dans une école en Angleterre. Les lettres de Mollie sont écrites de manière rythmée pour intéresser son interlocutrice et le lecteur par la même occasion. Les événements dont parle Mollie sont très réalistes et s’inspirent de faits et de personnages réels comme  le signale l’auteure à la fin du livre. Ce roman permet de rappeler que le combat des suffragettes pour le droit de vote n’existait pas qu’en Angleterre. En 1912, l’Irlande était une partie du Royaume-Uni mais le pays demandait à avoir un parlement autonome, c’est ce que l’on appelait le Home Rule. Le combat des suffragettes irlandaises se surajoutait à celui du Home Rule et beaucoup pensait que ces femmes mettaient en péril l’accord avec le Royaume-Uni. Leur engagement n’en était que plus difficile à faire entendre.

Outre la prise de conscience de Mollie qui la fait grandir, Anna Carey n’en oublie pas l’âge de son héroïne. Mollie a également des préoccupations de son âge. Elle raconte sa vie à l’école, son inimitié  avec l’odieuse Grace, son amitié avec Stella la reine du tricot ! Mollie est une grande lectrice, elle lit « Trois hommes dans un bateau » qu’elle trouve très drôle, elle tombe sous le charme du Mr Rochester de « Jane Eyre » et dévore « No surrender » de Constance Maud, roman publié en 1911 qui parle du combat des suffragettes. Mollie connaît aussi ses premiers émois amoureux avec Franck, le charmant meilleur ami de son frère. Tous ces moments du quotidien d’une jeune fille de 14 ans apporte beaucoup de vie au récit et rend proche Mollie de ses jeunes lectrices.

A travers l’engagement de l’enthousiaste et sympathique Mollie, Anna Carey rappelle aux jeunes filles de notre époque le combat, pas si lointain, des suffragettes pour obtenir le droit de vote et un peu plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Un deuxième tome existe et s’intitule « Mollie on the march » et j’ai hâte de la retrouver.

 

Vinegar girl de Anne Tyler

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Kate Battista a bientôt 30 ans et elle vit toujours chez son père avec sa sœur adolescente. Kate gère toute la logistique du quotidien et suit le « système » institué par son père : purée de viande tous les soirs que l’on prépare une fois par semaine, le lave-vaisselle ne tourne qu’une fois qu’il est totalement plein quitte à devoir reprendre dedans la vaisselle sale, etc… Le Dr Battista a réglé le quotidien une bonne fois pour toute pour alléger son esprit de savant. Kate travaille comme assistante maternelle dans une école où son manque de tact et de diplomatie lui vaut des remontrances de la part de la directrice. La routine de Kate va bientôt être bouleversée par une idée de son père. Dans son laboratoire, il a engagé un assistant, Pyotr Cherbakov, qui va devoir retourner dans son pays. Le Dr Battista demande donc à Kate de l’épouser pour qu’il puisse rester aux États-Unis.

« Vinegar girl » est une réécriture de « La mégère apprivoisée » de Shakespeare. Ce projet de réécriture a été initié par la maison d’édition Hogarth pour célébrer en 2016 le 400ème anniversaire de sa mort. On peut déjà trouvé en France le « Macbeth » de Jo Nesbo et très bientôt « Le nouveau » de Tracy Chevalier qui est la réécriture de « Othello ». La thématique de « Vinegar girl » est donc celle de la pièce du barde de Stratford-upon-Avon : un mariage forcé qui adoucit une femme au caractère bien trempé. Comme chez Shakespeare, le ton est celui de la comédie, les répartis de Kate sont délectables. Celle-ci est bien partie pour devenir une vieille fille même si elle trouve l’un de ses collègues séduisant. Kate s’est enfermée dans les codes de son père après la mort de sa mère. Le scientifique est un personnage assez détestable et parfaitement égoïste. Kate ne semble être là que pour lui faciliter les choses. Elle n’a à ses yeux pas besoin d’une vie à elle. Au début du roman, elle semble presque autiste tant elle a des difficultés à communiquer avec autrui. On comprend mieux pourquoi lorsque l’on fait connaissance avec son père ! Comme dans « La mégère apprivoisée », le mariage forcé sera finalement plus libérateur que ce qu’il semblait être au départ !

« Vinegar girl » est une réécriture réussie qui tout en étant proche de son modèle sait aussi s’en affranchir. C’est une comédie plaisante et amusante dont le personnage principal est particulièrement attachante.

La partition de Flintham de Barbara Baldi

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Décembre 1850, Nottinghamshire, Flintham Hall Manor est frappé par le décès de la comtesse de Sutherland. Ses deux petites filles, Clara et Olivia, sont ses seules descendantes et héritières. Le testament de leur grand-mère leur réserve d’ailleurs une surprise de taille. La vieille dame lègue son domaine de Flintham Hall Manor à la cadette, Clara. Olivia aura l’équivalent de la valeur du domaine sous forme de fonds fiduciaires. Cette dernière ne supporte pas la décision de sa grand-mère et décide de quitter le domaine le lendemain, abandonnant sa jeune sœur à ses lourdes responsabilités. Pour entretenir Flintham Hall Manor, il faut beaucoup d’argent, Clara n’hésite pas à participer aux tâches quotidiennes et aux travaux des champs. Rapidement, elle est obligée de licencier certains employés. Malgré ses efforts et sa bonne volonté, Clara va-t-elle réussir à sauver le domaine ?

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J’avais repéré cette bande-dessinée dans le magasine Page des libraires et j’avais été immédiatement séduite par le dessin de Barbara Baldi. Il s’agit de sa première bande-dessinée et c’est une réussite. L’histoire rappelle les romans du 19ème siècle anglais, notamment ceux des sœurs Brontë pour le romantisme du destin de Clara. « La partition de Flintham » est le récit du lent déclassement social de son héroïne. Les coups du sort vont s’abattre sur elle et la mettre à l’épreuve. Elle accepte tout avec abnégation et tente toujours de trouver des solutions. Elle devient servante alors qu’elle est petite fille de comtesse. Rien ne semble la rebuter ou entamer son courage. L’histoire de Clara se fait particulièrement cruelle lorsqu’elle recroise sa sœur Olivia chez les personnes qui l’emploient. Son chemin semé d’embûches évoque bien entendu Jane Eyre ou d’autres personnages féminins de l’époque victorienne.

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Le fond également nous rappelle cette période de la littérature anglaise. Les paysages désolés, les grandes étendues sauvages autour du manoir m’ont fait irrésistiblement penser au chef-d’œuvre d’Emily Brontë. J’irai même plus loin, la bande-dessinée de Barbara Baldi se rapproche de l’adaptation qu’Andrea Arnold a réalisé des « Hauts de Hurlevent » en 2011. Ce film privilégiait l’atmosphère, la nature et surtout le silence. La dessinatrice a écrit peu de dialogues et tout passe par l’ambiance et le dessin. Ce dernier évoque de manière générale la peinture du 19ème siècle, par moments j’ai pensé à Millet et aux macchiaioli pour les scènes dans les champs. Le dessin est pour beaucoup dans la réussite de cette bande-dessinée. Il mélange l’aquarelle et la palette graphique, le résultat est surprenant et très artistique. J’ai vraiment été emballée par les choix esthétiques de Barbara Baldi.

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« La partition de Flintham », je ne vous ai pas expliqué le titre et vous laisse découvrir sa signification, est une bande-dessinée qui, par le fond et la forme, évoque les romans anglais du 19ème siècle. Elle ne pouvait donc que me séduire et le dessin est une grande réussite.

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Vigile de Hyam Zaytoun

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« C’est une histoire de pulsation. Une certitude physique qui mute en pensée. Ça me traverse dans la cuisine, alors que tu es là, juste derrière moi. A peine un mètre nous sépare. Nos corps s’activent pour préparer le repas et nos cœurs étrangement battent plus qu’à l’ordinaire. Ça ne va pas. On ne peut pas continuer comme ça. » Pas de dispute définitive, juste une tension qui fait que chacun termine la soirée dans son coin. Hyam Zaytoun monte se coucher la première, la fatigue et un rhume ont raison d’elle malgré un désagréable pressentiment. Pendant la nuit, elle est réveillée par des bruits étranges produits par son compagnon Antoine. Rapidement, elle comprend qu’il fait un arrêt cardiaque.

Cinq ans après cette terrible nuit, Hyam Zaytoun nous confie son histoire. Dès les premiers mots, le lecteur est happé par l’urgence, par l’importance de chaque instant et de chaque geste. Hyam Zaytoun, dont le père a également fait un infarctus, sait qu’il faut réagir vite si elle veut avoir une chance de sauver Antoine. Elle sait aussi qu’elle n’a pas le droit de s’effondrer, il faut qu’elle reste debout pour ses enfants, la famille et les amis. Et la force de Hyam irrigue le récit, l’illumine de son obstination fragile à garder espoir. Pour accompagner Antoine, elle réunit toute leur tribu, chacun vient au chevet de celui qui a été placé en coma artificiel. L’auteur créée un lien d’amour et d’amitié pour tirer son homme vers la vie. Elle espère que les voix familières, les caresses lui donneront envie de se battre.

Durant les jours qui suivent l’arrêt cardiaque, elle se remémore les moments passés à deux : les jours avant la naissance de leur fille qui ne se décidait pas à naître, un voyage en Inde, des courses au centre commercial pour choisir des lunettes, etc… Le drame permet à Hyam Zaytoun de réaliser que chaque moment vécu à deux était important et précieux. Les banales actions du quotidien se parent d’une beauté insoupçonnée jusque là. La plume de Hyam Zaytoun est intense, très poétique : « Certaines nuits sont plus épaisses que d’autres. Celle-ci est trouée de tristesse. »  Elle sait employer les mots justes, sans apitoiement sur elle-même, pour dire la peur, l’attente, l’espoir coûte que coûte.

« Vigile » n’est pas un livre vers lequel je serais allée spontanément mais je suis ravie d’avoir découvert ce récit sensible qui sonne toujours juste, est généreux et lumineux malgré la tragédie qui s’y noue.

Merci aux éditions du Tripode.

 

 

Bilan 2018

Nous avons récemment dit adieu à 2018, il est donc grand temps de faire un bilan de mes lectures. Durant cette année, j’ai lu 71 romans et 21 bande-dessinées. C’est un peu moins bien que 2017 mais il faut dire que j’ai terminé 2018 avec « La maison d’Âpre-vent » de Charles Dickens qui fait plus de 1000 pages, de quoi réduire le nombre de livres lus pendant les vacances de Noël !

Et voici mon top 5 de 2018 :

Impossible de départager les deux romans en tête de mon classement et pourtant ils n’ont rien en commun. D’un côté, il y a la sensualité d’un premier amour, la chaleur de l’Italie en été, l’art et le magnifique Elio. De l’autre, Leo Perutz nous entraîne dans la ville de Prague sous Rodolphe II pour nous raconter la fortune et la chute de Mordecaï Meisl et celle du ghetto juif à l’aide d’une construction époustouflante. Rien a voir donc sinon une qualité littéraire supérieure et des récits prenants et touchants.

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J’ai terminé l’année 2018 en bonne compagnie avec mon cher Dickens et l’un de ses meilleurs romans : « La maison d’Âpre-vent ». J’ai retrouvé tout ce qui fait la force de l’auteur victorien : une galerie impressionnante de personnages, la dénonciation d’un système injuste (ici le système judiciaire), de l’humour, Londres pendant la révolution industrielle et une intrigue foisonnante. Dickens fait preuve d’une maîtrise remarquable tout au long du roman et il s’amuse même à alterner les points de vue. Du grand art !

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2018 m’a permis de renouer avec un héros de mon enfance (grâce au dessin animé et à une version abrégée du roman) : Tom Sawyer. Quel plaisir de retrouver le facétieux personnage de Mark Twain ! La lecture du roman est un vrai délice, c’est rythmé, drôle, plein de malice tout en étant tendre et grave. Mark Twain a vraiment créer un personnage phare de la littérature américaine avec ce jeune garçon espiègle. Et 2019 sera l’année de Huckleberry Finn !

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Enfin, je me suis décidée à lire « La servante écarlate » de Margaret Atwood ! Il me faisait de l’œil depuis tellement longtemps ! Et sa réputation n’est pas galvaudée. L’auteure canadienne a écrit là une formidable dystopie féministe qui malheureusement reste toujours d’actualité. Tout est plausible dans ce roman et c’est ce qui nous glace à sa lecture. Je vous conseille également la saison 1 de la série (je n’ai pas encore vu la deuxième) qui est très réussie.

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« Numéro 11 » m’a permis de retrouver un de mes auteurs contemporains préférés : Jonathan Coe. Celui-ci revient à sa veine sociale, celle de « Testament à l’anglaise » ou de « Bienvenue au club ». Il épingle avec humour les travers de ses contemporains, les absurdités de notre époque et y rajoute une pointe de fantastique. J’ai hâte de le retrouver car son prochain roman parlera du Brexit et cela promet d’être caustique !

Deux premiers romans m’ont également marquée cette année et ils sont tous les deux écrits par des romancières britanniques (how surprising !) :

« Ecoute la ville tomber » révèle une voix forte, rugueuse et originale dans son emploi de la langue. L’originalité de « Eleanor Oliphant va très bien » réside dans son personnage principal atypique, sans cesse en décalage par rapport aux autres et habité par une grande solitude.

La bande-dessinée de l’année n’a pas de concurrence et elle est tout en haut du podium, très loin de tout ce que j’ai pu lire dans cette catégorie :

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Cette BD est un bijou, une alliance parfaite du fond et de la forme. Le dessin de David Sala s’inspire des œuvres de la Sécession viennoise et c’est tout simplement splendide.

Il n’y a pas beaucoup d’auteurs français dans ce bilan et pourtant j’ai beaucoup aimé certains de leurs romans : « Tenir jusqu’à l’aube » de Carole Fives, « Avec toutes mes sympathies » de Olivia de Lamberterie, « Le guetteur » de Christophe Boltanski.

Et puis, il y le livre autour duquel j’ai tourné pendant des mois et que je n’ai toujours pas lu : « Le lambeau » de Philippe Lançon. Je m’engage donc à le lire en 2019 !

Encore une année littéraire qui fut riche et très variée, j’espère qu’elle le fut également pour vous tous. Espérons que 2019 le sera tout autant et que les livres vont se multiplier !

Bilan livresque et cinéma de décembre 

Et voici venu l’heure du dernier bilan mensuel de 2018 ! A part le formidable « L’herbe de fer » qui montre les ravages de la grande dépression américaine, je n’ai lu que des livres de saison : « Rendez-vous avec le mal » de Julia Chapman qui m’a moins séduite que le premier volet de la série, « Le petit sapin de Noël » qui est un recueil de nouvelles de la piquante Stella Gibbons et « Mortels Noëls » qui est la première aventure de Vipérine Maltais, une adolescente dans un pensionnat. Enfin, j’ai achevé l’année avec l’un de mes auteurs favoris et qui se marie fort bien avec les fêtes de Noël, j’ai nommé Charles Dickens et son incroyable « Maison d’Âpre-vent » dont je vous parlerai très bientôt. S’est rajoutée à ces romans, une bande-dessinée hilarante qui est un très chouette hommage à « Alice au pays des merveilles » : « Madame le lapin blanc » de Gilles Bachelet.

Côté cinéma, j’ai terminé l’année avec deux premiers films très réussis réalisés par deux acteurs :

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Été 1960 dans le Montana, Jo, 14 ans, voit sa famille se désagréger. Le père, Jerry, prof de golf, vient de se faire licencier. Le couple vient d’emménager dans la région pour que Jerry trouve un nouveau souffle. C’est encore raté. La mère, Jeanette, veut recommencer à travailler pour aider son mari. Les disputes entre les deux parents s’accentuent. Jerry décide à alors de s’engager pour aider à éteindre les feux qui ravagent la région. Devant les difficultés, Jerry fuit et laisse sa femme et son fils se débrouiller.

Pour sa première réalisation, Paul Dano, acteur toujours remarquable, a choisi d’adapter un roman de Richard Ford. Il adopte le point de vue de Jo qui voit sa vie changer totalement dans une ville qu’il ne connaît pas. Il voit ses parents se débattre contre leurs problèmes et s’y noyer. Le père part pour une mission dangereuse et la mère se perd dans des frasques auprès d’un autre homme. Le fils, renfermé, assiste à tout, ses parents le prennent à témoin de leurs disputes et se confient à lui. L’adolescent apparaît souvent comme plus mâture qu’eux. Les trois acteurs qui composent ce trio sont parfaits : Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal et le jeune Ed Oxenbould. La réalisation de Paul Dano est classique, soignée et évoque les peintures de Edward Hopper (notamment lorsque le réalisateur montre la maison de la famille vue de l’extérieur). Un premier film extrêmement prometteur.

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Pour sa première réalisation, Ruper Everett a choisi de nous raconter les dernières années d’Oscar Wilde. L’acteur a joué à plusieurs reprises sur grand écran et sur scènes les pièces de l’écrivain irlandais. Il montre Oscar Wilde dans les bouges parisiens où il s’était réfugié à sa sortie de prison. Durant le film, le réalisateur nous montre les différents épisodes de sa vie, de sa gloire sur les planches en passant par son procès pour homosexualité, son emprisonnement et son exil en France, en Italie avec Bosie puis à Paris où la déchéance et la mort l’attendent. Rupert Everett rend un hommage vibrant et extrêmement émouvant à cet extraordinaire artiste à l’élégance et à l’esprit incomparables. Dans la misère, dans la souffrance et la solitude, Wilde sait toujours faire preuve d’autodérision. Ce que montre très bien Rupert Everett, ce sont les humiliations que Wilde a du affronter (la scène sur le quai du train où il se fait cracher dessus et celle des jeunes gens qui le poursuivent dans un village français sont terribles). Le réalisateur a l’art de restituer à merveille l’époque dans laquelle a évolué Wilde. Rupert Everettv incarne magnifiquement l’auteur et nous offre pour son premier film, un biopic d’une mélancolie tragique.

Et sinon :

  • « Le retour de Mary Poppins » de Rob Marshall : Michaël Banks se remet difficilement de la mort de sa femme. Les comptes n’étant pas sa spécialité, il se retrouve en difficultés. La banque menace de saisir la maison où il vit avec ses trois enfants et dans laquelle il a grandi avec sa sœur Jane. Michaël ne sait pas comment éviter le pire quand surgit du ciel son ancienne nounou : Mary Poppins. Le retour de la plus extraordinaire gouvernante est réussi. Les scènes merveilleuses s’enchaînent (la baignoire, la soupière où se mélangent l’animation et les prises de vue réelles) et les chansons nous enchantent. Rob Marshall nous fait retrouver la féerie du film de 1964. Il faut dire que Emily Blunt enfile le costume de la gouvernante avec talent et malice. On se laisse totalement emporter par ce tourbillon coloré et joyeux.

 

  • « Les héritières » de Marcelo Martinessi : Au Paraguay,  Chela vit avec Chiquita dans sa grande maison de famille. La vieille femme voit ses souvenirs s’éparpiller, elle est obligée de vendre les objets qui l’entourent. Tout va de mal en pis lorsque Chiquité est envoyée en prison pour une histoire de fraude. Chela, qui n’en a pas l’habitude, doit se débrouiller toute seule. Elle se met à faire le taxi pour des amies, elle doit se rendre à la prison. Elle est obligée de se confronter au monde. C’est un très joli film que nous offre le réalisateur Marcelo Martinessi. L’ambiance y est très mélancolique puisque Chela voit sa vie, choyée et protégée, peu à peu disparaître. Elle, si discrète voire taiseuse, est obligée d’aller vers les autres et de commencer à devenir indépendante. Chela semble s’éveiller à nouveau notamment grâce à une jeune femme qui fait battre son cœur. Voir Chela s’émanciper, s’affirmer nous offre un très beau portrait de femme.

 

  • « Leto » de Kirill Serebrennikov : Leningrad dans les années 80, Mike Naumenko est le leader d’un groupe de rock, Zoopark, qui fait un tabac sur la scène underground. Les concerts ont lieu dans des salles surveillées par des apparatchiks qui empêchent les spectateurs de se lever et de crier. Mike est le père d’un bébé et est en couple avec la fascinante Natasha. Bientôt, un jeune chanteur prometteur va croiser leur route, Viktor Tsoï, futur créateur du groupe new wave Kino. Natasha et Viktor sont irrésistiblement attirés l’un par l’autre. Kirill Serebrennikov, réalisateur assigné à résidence, réalise avec « Leto » un « Jules et Jim » rock qui se déroule sur une période courte où souffle un vent de liberté sur la jeunesse russe. Le film est visuellement très riche et inventif : un narrateur nous présentant une réalité alternative, des gribouillages, des parenthèses musicales qui ressemblent à des clips. C’est un tourbillon, le film dégage une énergie propre au rock et au punk. Une joie de vivre teintée de mélancolie car elle est forcément de courte durée. « Leto » est un film original, énergique et inventif.

Le petit sapin de Noël de Stella Gibbons

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« Le petit sapin de Noël » de Stella Gibbons est un recueil de quinze nouvelles dont seule la première se déroule durant la période des fêtes de fin d’année. Elles ont été écrites et oubliées durant l’entre-deux-guerres. Elles traitent quasiment toutes de l’amour, du couple et de la place des femmes.

Un certain nombre de nouvelles sont idéales pour cette période de l’année, elles relèvent presque du conte de fée. C’est le cas dans « Le petit sapin de Noël », « Un jeune homme en haillons », « L’ennui de la fête » et « Le frère de Mr Amberly ». L’amour y surgit  de manière totalement inopinée. Les personnages centraux de ces histoires ne cherchent pas forcément l’amour au début des nouvelles. Mais le hasard fait bien les choses et ils croisent ou retrouvent le grand amour.

Le mariage n’est pourtant pas idéalisé chez Stella Gibbons. Dans plusieurs nouvelles, les couples sont au bord de la rupture. Dans la plus cruelle des nouvelles, « Pour le meilleur et pour le pire », l’auteure met en scène toute l’incompréhension entre un mari et sa femme, la communication est rompue entre eux. Le mariage est décrit dans « L’enclos » comme un enfermement :

« -Mais tous les mariages ne sont quand même pas comme un enclos ?

-Tous les vrais mariages le sont, répondit son mari. » 

Entre le coup de foudre et le naufrage, on voit bien que les femmes vivent un entre-deux. Elles sont à cheval entre la modernité et la tradition. A ce tire, la nouvelle intitulée « La part du gâteau » est extrêmement intéressante. Elle met en scène une jeune femme fière de son travail et qui doit interviewer une ancienne suffragette. « Il doit être triste de tomber aussi bas, après avoir cru qu’on allait révolutionner le monde en 1913. Mais elles étaient si bêtes, ces suffragettes et féministes. Toutes en proie à la manie masculine de protester, toutes habillées en hommes alors qu’elles détestaient les hommes…Elles renonçaient à tout le plaisir qu’il y a à être une femme (…), elles se mettaient les gens à dos. C’étaient de redoutables combattantes, j’imagine…mais qu’elles idiotes ! Elles ne savaient pas s’y prendre pour avoir leur part du gâteau. Ma génération, en revanche, a poussé à sa perfection l’art de manger son gâteau. Nous avons des métiers d’hommes, des salaires d’hommes, avec le plaisir d’être une femme par dessus le marché. Les heureuses gagnantes, c’est nous ! » Cette femme, qui se voit comme une gagnante, va néanmoins se précipiter pour rattraper son mari qu’elle venait de congédier. Cela va lui valoir une gifle mémorable qu’elle estime avoir mérité ! Nous sommes donc encore loin de l’émancipation totale et le mariage semble bien être une nécessité.

Une femme seule cherche toujours un homme comme dans « L’amie de l’homme » où l’héroïne chasse un amant égoïste pour se jeter immédiatement dans les bras d’un autre. La modernité, tant souhaitée, a des limites et les personnages de Stella Gibbons restent finalement très attachés aux traditions. Dans « Charité bien ordonnée », un homme invite son ex-femme à séjourner avec sa nouvelle épouse dans leur maison. Tout cela se fait en bonne intelligence et dans l’intérêt des enfants issus du premier mariage. Comme les personnages le verront, les bonnes manières et la retenue ont leurs limites !

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume ironique et l’humour grinçant de Stella Gibbons et son univers un brin suranné. Ces nouvelles nous donnent un point de vue intéressant sur la place de la femme entre les deux guerres mondiales.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture.

 

Rendez-vous avec le mal de Julia Chapman

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Un matin, Mme Sheperd rend visite à Samson O’Brien dans son agence de Recherche des Vallons. La vieille dame, qui habite la résidence pour personnes âgées de Fellside Court, pense que l’on cherche à l’assassiner. Elle a relevé des événements étranges comme la disparition de sa montre ou des boutons de manchettes d’un autre résident. Elle aperçoit également quelqu’un roder la nuit dans les couloirs. Un peu mince pour que Samson O’Brien se mette à enquêter. Parallèlement, un fermier vient l’engager pour qu’il l’aide à retrouver un bélier, un mal reproducteur qu’il a payé fort cher. Voilà qui n’est pas extrêmement palpitant pour l’ancien policier londonien qu’est Samson. Pourtant, il faut bien faire vivre son agence et il part donc observer les collines environnant la ferme pour trouver des traces du bélier. L’intérêt de Samson va être à nouveau attirer vers Fellside Court lorsqu’il apprend le décès d’Alice Sheperd. C’est accompagné de Delilah Metcalfe, sa propriétaire et curieuse patentée, qu’il va enquêter dans la résidence pour personnes âgées.

Le point fort de la série de Julia Chapman est sans conteste sa galerie de personnages. On retrouve avec plaisir Samson et Delilah dont l’association, entre flirt et chamailleries, fonctionne bien même si elle est assez attendue. Dans le premier tome, nous avions déjà rencontré les habitants de Fellside Court puisque l’un d’entre eux est le père de Samson. Ce petit groupe de personnes âgées est très sympathique et attachant. Samson renoue tout doucement avec les habitants de Bruncliffe qu’il avait quitté pendant dix ans, c’est notamment le cas avec son père et l’un des frères de Delilah.

Les deux intrigues policières s’imbriquent parfaitement et permettent à l’auteure de varier les univers et la tonalité du livre. L’enquête sur le bélier apporte de la légèreté et de l’humour. On peut en revanche reprocher à Julia Chapman de ne pas du tout faire progresser l’histoire de Samson par rapport au premier tome. Aucune nouvelle information n’est apportée quant à la menace qui pèse sur lui et sur la raison de son départ précipité de Bruncliffe. Certes Julia Chapman ne peut pas tout nous dévoiler d’un coup puisqu’elle écrit une série mais nous donner quelques pistes supplémentaires aurait rajouter un peu de piquant à l’histoire. Autre problème, Julia Chapman force un peu trop le suspens avec des teasings en fin de paragraphes : « Il gravit les marches. Il ne remarqua rien d’inhabituel. Parce qu’il n’y avait rien à remarquer. Pas encore. Quand quelqu’un s’en apercevrait, ce serait trop tard. » , « Elle ne remarqua pas l’étrange éclat de lumière sur le sol, juste devant la première marche ». L’auteure insiste un peu lourdement, cela confine au tic, sur tout ce que les personnages ne remarquent pas et qui les met en danger. C’est un peu lassant…

Malgré mes bémols, « Rendez-vous avec le mal » reste un honnête cosy mystery qui se lit sans déplaisir grâce à sa galerie de personnages et à sa touche so english !

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.