Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal

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À Coca, petite ville de Californie, un caïd de la politique surnommé Boa, décide de faire sortir de terre un vaste pont dont la construction valoriserait la ville. « Le vieux Golden Bridge est dans le collimateur. L’ouvrage est étroit, il étrangle le trafic, d’où énervements, doigt d’honneur brandi à travers les vitres, lenteur et mise en péril des affaires. Il est insuffisant. Le Boa ne peut plus le voir sans entrer en rage. Je veux en finir avec le lent, le vieux, le poussif. Je veux qu’on le détruise. Qu’on le foute à la casse, au rebut, qu’on le fasse pourrir, dépecé. » Ce projet grandiose attire les travailleurs du monde entier, à commencer par le charismatique Diderot, chef de chantier reconnu et respecté. Tous vont contribuer à l’édification de ce pont, cet élément concret de modernité.

Le choix du thème peut sembler étonnant mais la force de Maylis de Kerangal est de transformer la construction d’un pont en une véritable odyssée. Elle explore de manière presque documentaire les tenants et les aboutissants d’un tel projet : l’histoire du lieu, le contexte de la construction, l’environnement et ses habitants, chaque intervenant du chantier nous est connu. Elle épuise totalement le sujet. Maylis de Kerangal souligne par son récit qu’un tel projet est avant tout une affaire d’hommes. Ce sont tous les acteurs du chantier qui mettent à jour ce pont, qui joignent leurs forces, leurs connaissances pour élever l’édifice. Elle rend hommage à cette chaîne humaine capable de créer des objets architecturaux plus grands qu’elle. Dans ce magma humain, se forgent des destins, se dessinent des trajectoires, naissent des histoires d’amour et d’amitié. L’auteur souligne également la volonté farouche de l’homme à toujours vouloir marquer de son empreinte son environnement, de le domestiquer.
La puissance de la langue de Maylis de Kerangal, déclamatoire et poétique, rend palpitante, haletante cette construction.

Depuis « Corniche Kennedy », le travail de Maylis de Kerangal s’est affiné, sa langue s’est encore affûtée. « Naissance d’un pont » est un roman absolument remarquable et il est donc indispensable de le lire.

Le chardonneret de Donna Tartt

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 Un américain occupe une chambre d’hôtel au moment de Noël à Amsterdam. Il est fiévreux, agité et inquiet. Il s’intéresse aux journaux, à un fait divers en particulier : une scène de crime en plein cœur de la capitale néerlandaise. Quel est le rapport entre le narrateur et ce crime ? Comment a-t-il atterri dans cette chambre dont il ne sort pas ? C’est ce que Theodore Decker, le narrateur, va nous raconter durant 786 pages palpitantes. Le point de départ de son flash-back est l’évènement qui transforme à jamais sa vie : sa mère meurt lors d’un attentat au Metropolitan Museum où ils étaient venus pour voir une exposition sur l’âge d’or de l’art flamand.

Vous avez beaucoup entendu parler du « Chardonneret » depuis sa sortie et la plupart du temps dans des articles dithyrambiques. Force m’est de constater que ce roman mérite amplement tous les éloges, toutes les couronnes de laurier qu’on lui a tressées. Le dernier livre de Donna Tartt est un bijou, une œuvre ample et superbe. L’auteur maîtrise à la perfection son intrigue, c’est une formidable conteuse d’histoires. Elle sait changer d’ambiance, créer des rebondissements sur 786 pages sans lasser à aucun moment. Le début est déjà un tour de force : on découvre Theo à Amsterdam avant de plonger dans son enfance, au moment de ses treize ans et du drame de sa vie. Pendant tout le roman, l’idée de ce début de roman à Amsterdam reste inscrit dans la tête du lecteur : à quel moment allons-nous y retourner ?

Donna Tart excelle également dans tous les genres , toutes les atmosphères : roman d’apprentissage à la Dickens (présent sous la forme de nombreux clins d’œil) ; histoire d’amour sublime et infiniment triste ; roman d’amitié ; roman noir avec voyous, alcool et drogue ; roman du secret et de la culpabilité ; réflexion sur le destin, sur le bien et le mal (avec l’ombre tutélaire de Dostoïevsky). « Le chardonneret » réussit à être tout ça à la fois. Les trois villes où vit Theo (New York, Las Vegas et Amsterdam) sont de véritables personnages, leur atmosphère est très marquée. New York est la ville des doux souvenirs avec sa mère disparue, Vegas celle de tous les excès et de l’amitié avec Boris, Amsterdam celle où le destin s’accomplit. La galerie de personnages secondaires est foisonnante mais aucun n’est laissé de côté, chacun prend corps pour accompagner l’évolution de Theo. Il y a le monde policé et bourgeois de la famille Barbour où Theo est accueilli après la mort de sa mère. Pippa dont il tombe amoureux au MET avant l’attentat et qui est brisée comme lui par l’évènement. Hobie, le restaurateur de meubles, admirable de compréhension et qui transmet son art à Theo. Le père, revenu de nulle part, est rongé par l’alcool et la fièvre du jeu. Et il y a Boris, l’ami ukrainien rencontré à Vegas. Il est à l’origine de tous les excès, de tous les risques mais son amitié est indéfectible.

Enfin « Le chardonneret » est un hommage à l’art, à l’imaginaire. Le splendide tableau de Carel Fabritius est au cœur de l’intrigue et aussi de la philosophie que tire Theo de la vie : « Et tandis que nous mourons, tandis que nous émergeons de l’organique, c’est une gloire et un privilège d’aimer ce que la Mort n’atteint pas. Parce que si le désastre et l’oubli ont suivi ce tableau au fil du temps, l’amour l’a suivi aussi. Dans la mesure où il est immortel (il l’est), et où j’ai un petit rôle, lumineux et immuable, à jouer dans cette immortalité. Il existe ; il continue d’exister. Et j’ajoute mon propre amour à l’histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu’elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s’élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d’amoureux, et la prochaine encore. »

Alors ne vous privez pas de cette plongée dans un roman foisonnant et totalement captivant.

Un grand merci aux éditions Plon pour ce grand moment de lecture.

 

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Mrs Parkington de Louis Bromfield

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Mrs Parkington a 84 ans et sa vie a été riche en évènements et en rencontres. Elle prépare les fêtes de Noël dans son luxueux appartement de Park Avenue. Toute la famille doit se retrouver : sa fille, les enfants et petits-enfants de ses deux fils disparus. Mrs Parkington se force à maintenir cette tradition mais à part son arrière-petite-fille Janie, elle ne porte pas sa famille dans son cœur. Elle les trouve peu intelligents, gâtés par l’argent et sans vie. « En vérité, si la plupart des convives n’avaient pas été le fruit de sa propre chair, aucun d’eux n’aurait jamais été invité à cette table. Mrs Parkington se força à suivre quelques-unes des conversations particulières qui s’étaient engagées espérant surprendre quelque phrase, quelque remarque, quelque pensée d’où jaillirait une étincelle, comme lorsqu’une barre de fer frappe un silex ; elle avait tant besoin d’un peu de chaleur humaine ! » Les membres de sa famille sont de plus complètement incapables de gérer leurs affaires et font sans cesse appel à l’avis de la doyenne. Mrs Parkington se sent par moments si lasse…heureusement qu’elle peut se remémorer sa vie pour se distraire.

J’avais découvert Louis Bromfield avec « Précoce automne » et j’étais restée un peu sur ma faim. « Mrs Parkington » a en revanche été un vrai coup de cœur. Ce roman est absolument délicieux, l’écriture y est fluide, ciselée. Les flash-back sur la vie de Mrs Parkington s’insèrent de manière parfaite dans le récit présent, nous suivons le cours des pensées de la vieille dame.

Susie Parkington est issue d’un milieu pauvre, elle travaillait dans un hôtel près d’une mine avec ses parents à Leaping Rock. C’est là qu’elle rencontra le major Parkington, de seize ans son aîné. Il l’épouse à la mort de ses deux parents lors de l’effondrement d’une mine. Le major veut conquérir le monde, être toujours plus riche et ce à n’importe quel prix. L’époque est propice aux coups bas et aux escroqueries. Le major devient multimilliardaire et conquiert la haute société grâce au charme et à l’intelligence de sa femme. Rien ne résiste au couple Parkington, l’argent ouvre toutes les possibilités. « Fils d’un épicier villageois, le major Parkington avait souhaité devenir un personnage de légende, laisser lui survivre une nombreuse descendance qui contribuerait à accroître sa propre gloire et à faire subsister son nom dans l’histoire. Mais il n’avait pas pensé au pouvoir maléfique de la richesse mal employée… » Et c’est ce que constate Mrs Parkington, sa descendance est figée dans ses privilèges. Le monde change sans que ses petits-enfants s’en rendent compte, sans réagir. L’Amérique est en guerre, le New Deal de Rossevelt a réformé les marchés financiers. Les manœuvres datant de l’époque du major ne peuvent plus avoir cours et les financiers véreux payent l’addition. Mrs Parkington voit la déchéance de son clan d’un œil navré et mélancolique. Rien ne peut éviter la ruine à ceux qui n’ont pas su voir la fin de leur caste. Mrs Parkington ne peut que limiter les dégâts et sauver la vie de son arrière-petite-fille Janie.

La lecture de « Mrs Parkington » fut un régal, le personnage central est extrêmement attachant, d’une sagesse et d’une finesse psychologique remarquables.

Challenge Myself

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Esprit d’hiver de Laura Kasischke

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C’est le matin de Noël, Holly et son mari Eric ont dormi plus tard que prévu, leur réveillon fut un peu trop arrosé. Eric bondit hors du lit, il doit récupérer ses parents à l’aéroport. Holly se retrouve seule dans la maison avec leur fille de 15 ans, Tatiana, adoptée en Russie. Celle-ci boude en raison du réveil tardif de ses parents qui l’a privée du rituel de Noël : ouvrir les cadeaux au saut du lit. L’humeur de Tatty complique la vie d’Holly qui doit rattraper son retard dans la préparation du repas de fête. La famille, les amis sont attendus comme tous les ans. Mais ce Noël ne sera pas un Noël ordinaire pour Holly. Le blizzard s’est levé, empêchant tout déplacement. Les invités se décommandent. Tatiana devient de plus en plus maussade, exaspérante. La tension monte entre les deux femmes.

« Esprit d’hiver » est le premier livre de Laura Kasischke que je lisais et j’ai été complètement séduite par son univers. Se développe dans ce roman un malaise terrifiant entre la mère et sa fille. Holly se réveille avec une drôle d’impression : « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. (…) Quelque chose qui avait été là depuis le début. A l’intérieur de la maison. A l’intérieur d’eux-mêmes. Cette chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. » Cette angoisse augmente au fil de la journée en raison d’évènements étranges : le téléphone d’Holly ne cesse de sonner, les carottes semblent avoir continué à pousser dans le frigo, Tatiana se brûle de manière incompréhensible. Laura Kasischke se place à la limite du surnaturel. Tatiana accentue l’atmosphère inquiétante en se comportant de manière irrationnelle : elle change sans arrêt de tenue, a des sauts d’humeur brutaux, se goinfre de viande crue et passe son temps à dormir. Dans les dernières pages du roman culmine l’horreur, une véritable claque pour le lecteur.

A travers son roman, Laura Kasischke questionne la relation mère-fille. Holly s’interroge sur son éducation, se compare à ses amies. La culpabilité ressentie par nombre de parents est ici accentuée par le fait que Holly et Eric ont adopté leur fille. Et ils l’ont fait en Russie, en Sibérie dans un orphelinat pauvre où les enfants sont maltraités. Les Américains y viennent faire leur marché, soudoyant les infirmières avec des cadeaux pour que leur bébé soit traité correctement. Que deviennent les autres enfants laissés en Russie ? Qu’est-il arrivé aux parents de Tatiana ? Quel est son patrimoine génétique ? Toutes ces choses remontent à la surface obligeant Holly à s’interroger sur sa volonté d’avoir un enfant coûte que coûte et sur sa relation avec sa fille.

Un huis-clos hivernal, étouffant dont vous ne sortirez pas indemne. Laura Kasischke vous plonge dans la noirceur, dans l’effroi, une grande réussite.

Ma note : 17/20

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Les hauts de Hurlevent de Emily Brontë

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C’est sur une lande du Yorkshire balayée par le vent que se trouve la demeure de la famille Earnshaw, le lieu dit est appelé les hauts de Hurlevent. De retour d’une vente de chevaux dans la ville voisine, Mr Earnshaw revient avec une surprise de taille pour ses deux enfants : il ramène avec lui un petit bohémien trouvé sur le marché. Il lui donne un nom : Heathcliff, et le considère comme son fils. La réaction des enfants Earnshaw est diamétralement opposée. Catherine accepte Heathcliff immédiatement et les deux enfants deviennent inséparables. Hindley ne supporte pas ce jeune bohémien que son père privilégie. Malheureusement pour Heathcliff, Mr Earnshaw meurt et Hindley devient le maître de Hurlevent. Heathcliff passe du statut d’enfant de la famille à celui de domestique. Hindley le traite rudement, l’abaisse, l’humilie. « Heathcliff supporta son avilissement assez bien dans les premiers temps, parce que Cathy lui enseignait ce qu’elle apprenait, travaillait et jouait avec lui dans les champs. Tous deux promettaient vraiment de devenir aussi rudes que des sauvages ; le jeune maître ne s’occupait en rien de la manière dont ils se conduisaient, ni de ce qu’ils faisaient, pourvu qu’il ne les vît point. »   La situation s’aggrave pour Heathcliff lorsque Cathy se blesse sur la lande et est recueillie par la famille Linton de Thrushcross Grange. Cathy découvre le raffinement, le luxe et la douceur d’Edgar Linton. Heathcliff est abandonné de tous, sa vengeance sera terrible.

J’avais déjà lu il y a plus de 20 ans ce roman d’Emily Brontë. Je n’osais pas le relire de peur de l’aimer moins. J’avais tort, l’atmosphère sombre et désespérée des hauts de Hurlevent me plaît toujours autant. Le roman d’Emily Brontë est souvent réduit à l’histoire d’amour de Cathy et Heathcliff (c’est d’ailleurs souvent le cas dans les adaptations comme celle de William Wyler qui s’arrête à la mort de Cathy). Certes ces deux-là s’aiment par-delà la mort, s’identifient l’un à l’autre comme des jumeaux. Mais « Les hauts de Hurlevent » est surtout une histoire de vengeance, de haine dévorante. Heathcliff ne se contentera pas de déverser sa colère sur Hindley Earnshaw, Edgar Linton et Cathy. Sa vengeance s’exercera sur leurs descendants. Rien ne semble pouvoir étancher sa rage.

Pour raconter cette histoire tragique, Emily Brontë s’appuie sur les codes du romantisme noir. La demeure des Earnshaw se trouve dans un milieu hostile : une lande soumise aux intempéries et sublimement décrite par l’auteur. La maison est de plus totalement isolée, loin de tout voisinage. Il est question également d’un fantôme, celui de Cathy qui vient hanter Heathcliff. L’originalité d’Emily Brontë se situe tout d’abord dans sa manière de raconter la vie des personnages à travers le prisme de plusieurs narrateurs. Mr Lockwood, le locataire d’Heathcliff, se fait raconter l’histoire par Nelly Dean, sa servante, mais certains passages se font à travers des lettres et lui-même est le témoin direct de nombreuses scènes. Ensuite la violence des sentiments, de l’intrigue est surprenante. Où une jeune fille de pasteur a-t-elle pu inventer le personnage d’Heathcliff ? « Montrez-lui ce qu’est Heathcliff : un être resté sauvage, sans raffinement, sans culture ; un désert aride d’ajoncs et de basalte. »  Un personnage effrayant de sauvagerie, d’animalité, indomptable et tourmenté qui est unique dans la littérature. C’est le cœur du roman, l’âme damnée que l’on plaint, que l’on déteste mais que l’on n’oublie jamais.

« Les hauts de Hurlevent » est un grand roman noir sur un amour passionné et une vengeance terrifiante. La complexité, la violence des sentiments sont marquantes ; tout comme l’est le personnage d’Heathcliff, d’une sauvagerie inouïe. A lire et à relire !

Une lecture commune avec Eliza.

Les vagues de Virginia Woolf

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Les vagues est une oeuvre d’une extrême originalité narrative. Elle est constituée de neuf moments dans la vie de six personnages. Entre chaque période de vie, un paysage maritime se fait la métaphore de notre existence. Nous le découvrons du lever au coucher du soleil. La vie des différents personnages nous est connue par leurs pensées. Le récit ne se fait que par ces monologues intérieurs qui se suivent, se croisent comme le ressac des vagues. Les pensées sont au départ courtes mais elles s’étoffent au fur et à mesure. Les personnages acquièrent une voix reconnaissable et nous suivons leurs évolutions.

Les six personnages se rencontrent à l’école, ils se suivent à l’université puis les chemins se séparent avec le travail, le mariage, les enfants. Ils se retrouveront pourtant à plusieurs reprises et notamment pour le départ en Inde d’un septième personnage : Percival. Nous n’entendons pas la voix de ce dernier et pourtant c’est celui qui lie les autres, qui les unit pour la vie. « Mais ici et maintenant, dit Bernard, nous sommes rassemblés, à un instant donné, à cet endroit donné. Nous sommes entraînés dans cette communion par une émotion commune, profonde. Allons-nous, par commodité, appeler ça « l’amour » ? Et dire « l’amour de Percival » parce que Percival part pour l’Inde ? »

La voix de Bernard ouvre le roman, c’est un conteur. Il joue avec les mots, invente sans cesse pour plaire à ses amis. Bien qu’il ait du mal à terminer ses récits, c’est lui seul qui achèvera « Les vagues », lui qui nous raconte la fin de l’histoire, la sienne et celle de ses camarades.

Il y a également Louis qui est complexé par son accent australien. Son père ayant fait faillite, il ne pourra pas suivre les autres à l’université. Il en éprouve de la rancœur et une puissante soif de revanche.

Neville est un rêveur, un poète. Il est amoureux de Percival depuis toujours. Rien ne compte plus que l’amour pour Neville.

Susan aime la vie à la campagne, elle s’empresse d’y retourner pour se marier et avoir des enfants. Elle y vit un bonheur simple en communion avec la nature.

La belle et étourdissante Jinny suscite bien des jalousies dans le monde. Son indépendance lui cause malgré tout bien des solitudes.

Enfin, Rhoda est la plus émouvante, la plus fragile. Elle cherche son identité, se dit « sans visage » et se perd dans la foule.

« Les vagues » est bien entendu une réflexion sur le temps qui s’enfuit, sur les souvenirs, sur les blessures causées par l’absence ou la mort. Au fil des pages, les six personnages se rendent compte de ce qu’ils ont raté, de ce qu’ils auraient pu être. Se dégage de ces monologues une forte émotion, une prenante mélancolie. Tout en se dévoilant, chacun prend vie, prend de l’épaisseur et devient attachant. Le livre est d’une beauté, d’une poésie rares.

J’ai beau connaître l’ampleur du talent de Virginia Woolf, j’ai encore été bluffée par son originalité, son intelligence et sa maîtrise de la narration. « Les vagues » est une œuvre absolument magistrale.

Le billet de Eliza.

This is England colors

La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne

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A Boston, en 1850, Hester Prynne attend en prison le moment  de l’humiliation publique. Elle va être exposée au pilori pendant plusieurs heures. Sa faute : être une femme adultérine et d’avoir eu un enfant de cette liaison. En plus de son exposition publique, elle devra porter à vie un A rouge sur son corsage pour que tout le monde sache ce qu’elle a fait. Hester a cependant échappé à la peine de mort qui est la sentence habituelle pour ce crime. Elle a des circonstances atténuantes. Vivant en Allemagne, c’est son mari qui voulut venir aux États-Unis. Il envoya d’abord sa femme et devait la rejoindre. Mais après plusieurs années à Boston, Hester est toujours seule et tout le monde suppose que son époux a péri en mer. Sa tentation en est plus compréhensible. Hester ne devrait pas être seule sur le pilori mais elle refuse de révéler le nom de son amant, de le déshonorer. Elle affronte, avec son bébé dans les bras, les huées de la foule, les regards méprisants avec dignité. Mais dans les personnes présentes, elle reconnait une silhouette, celle d’un homme âgé et voûté, celle de son mari.

« La lettre écarlate » est un des tous premiers romans de la littérature américaine, une œuvre fondatrice absolument remarquable. Après un prologue (un peu long) où Hawthorne nous parle de son amour pour sa ville de Salem, l’intrigue s’ouvre directement sur la très forte scène du pilori. Tout est déjà en place, tout se noue lors de l’humiliation publique d’Hester. Car elle n’est pas seulement sous le regard de son mari, son amant est également là parmi les notables de la ville. Il s’agit en effet du révérend Dimesdale, respecté de tous pour sa haute moralité. Le roman va ensuite être basé sur la psychologie, les affres intérieurs des trois personnages. Hester s’acharne à porter sa lettre d’infamie, reste à Boston alors que rien ne lui interdirait de partir : « La torture que lui infligerait sa honte quotidienne laverait peut-être à la fin  son âme et en remplacerait la pureté perdue par une autre approchant de celle d’une sainte puisqu’elle serait le résultat d’un martyre.  » Hester se fond parfaitement dans le puritanisme excessif de Boston. A force d’abnégation, d’humilité, de charité, elle change le regard des autres. Contrairement à ce que laisse augurer l’ouverture du roman, Hester n’est pas celle qui souffre le plus. Le mari excuse la faiblesse de sa femme. C’est un penseur, un philosophe. Mais il est quand même pris au piège de la jalousie et de la curiosité. Il veut savoir qui est l’amant d’Hester et le découvre rapidement. Il devient le médecin du révérend, dès lors une relation extrêmement perverse se développe entre les deux. Le révérend Dimmesdale est rongé par la culpabilité, par sa faute. Il attend la mort et  le jugement de Dieu. Mais le médecin lui refuse, il fait tout pour le garder en vie et finalement le torture en le sauvant à tout prix. Cette relation entre les deux hommes est absolument incroyable, c’est une idée romanesque brillante. L’étude psychologique de chaque personnage est très poussée, même celle de Pearl, l’étrange fille d’Hester.

« La lettre écarlate » est un formidable roman psychologique et aussi un témoignage sur les commencements si puritains des États-Unis.

Une lecture commune avec Noctenbule.

Challenge Myself

Quelle époque ! de Anthony Trollope

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En 1873 à Londres, un personnage attire l’attention de toute la bonne société. Augustus Melmotte est un financier à la réputation sulfureuse mais c’est son argent qui lui vaut sa popularité. La vieille noblesse, à bout de souffle pécuniairement, voit en Melmotte une occasion de se refaire une santé. Pour récolter une partie du pactole, deux possibilités s’offrent aux Lords : adhérer à la compagnie du chemin de fer du Pacifique Centre et Sud et du Mexique, dont Melmotte est le président pour l’Angleterre, ou épouser la fille du financier, Marie. Certains, comme le futile et dépravé Sir Felix Carbury, tentent de faire les deux. La course à la spéculation et au mariage est lancée dans l’aristocratie londonienne.

Ce résumé ne vous donne qu’un mince aperçu de ce que contient ce foisonnant roman d’Anthony Trollope. « Quelle époque ! » (« The way we live now » en anglais mais le titre français traduit bien l’ironie de l’auteur) passe au tamis du sarcasme l’aristocratie, les milieux financiers, littéraires et journalistiques. Anthony Trollope a écrit une vaste et dynamique fresque qui fourmille de personnages et d’intrigues.

Au centre de cette satire se trouve donc Augustus Melmotte. Personne ne sait d’où il vient ni comment il est devenu si riche. Les rumeurs vont bon train et il semble évident que cette immense fortune a des origines malhonnêtes. Néanmoins les aristocrates courtisans ne manquent pas. Les Lords ne sont pas très regardants. « La noblesse gaspille l’argent ; le commerce le gagne ; et alors le commerce achète la noblesse, en lui permettant de redorer son blason. » Anthony Trollope nous montre précisément ce moment où l’argent change de main. La finance prend l’ascendant sur les vieilles familles aristocratiques en achetant leurs propriétés, en faisant des mariages pour acquérir des titres ou en se présentant au parlement comme le fera Melmotte. Ce thème est très moderne et finalement toujours d’actualité. La compagnie du chemin de fer du Pacifique Centre et Sud et du Mexique n’est qu’une vaste supercherie basée uniquement sur la spéculation. Peu importe que le chemin de fer soit construit du moment que les actions se vendent. Melmotte incarne parfaitement ce monde financier corrompu. C’est un homme détestable, méprisant et imbu de lui-même. Il considère sa femme et sa fille comme des marchandises et les maltraite. Marie Melmotte doit épouser le prétendant choisi par son mère et non l’élu de son cœur, Sir Felix Carbury. Même si ce choix est loin d’être judicieux, la jeune femme fera preuve de beaucoup de force de caractère pour défier son terrible père. La révolte de Marie correspond au moment où la chute de l’empire Melmotte est amorcée.

Le financier n’est pas le seul personnage détestable, d’ailleurs peu sont ceux qui sont véritablement honnêtes et bons. Seuls Roger et Hetta Carbury, le cousin et la soeur de Sir Felix, n’ont rien à se reprocher. Sir Felix remporte la palme de la bêtise et de la suffisance. Le livre s’ouvre sur trois lettres envoyées par Lady Carbury à des journalistes pour obtenir de bons articles sur son essai historique. Si elle est obligée de s’abaisser à flatter les critiques, c’est uniquement pour espérer rembourser les lourdes dettes de son fils.  L’obséquieuse Lady Carbury est en fait une mère aimante et pardonnant trop à son fils unique. Sir Felix dilapide l’argent de la famille dans son club minable où il passe des soirées arrosées autour de la table de jeu. Il n’a aucune conscience, aucun sentiment, seul son intérêt et son bien-être l’intéressent. C’est Hetta Carbury qui devrait se sacrifier pour sauver les finances familiales. Sa mère la voudrait mariée à son riche cousin Roger mais elle est amoureuse d’un autre homme, Paul Montague. Mais les jeunes femmes ont du caractère chez Anthony Trollope. Hetta, comme Marie Melmotte, ne laissera pas sa famille choisir son destin.

« Quelle époque ! » est une grande réussite : les intrigues sont parfaitement menées, les personnages sont complexes et ne laissent pas indifférents, l’écriture et fluide et pleine d’humour. Un grand auteur victorien que j’aimerais voir plus réédité en français.

Une lecture commune organisée par Adalana et avec Shelbylee, Camille, Syl, Céline et Denis.

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Au temps du roi Edouard de Vita Sackville-West

Nous sommes en 1905, le roi Édouard, fils de Victoria et d’Albert, est sur le trône d’Angleterre depuis quelques années. Sébastien a 19 ans, étudie à Oxford et est le cinquième duc de Chevron. Il s’ennuie parmi ses pairs durant les week-ends où sa mère invite. Sébastien est viscéralement attaché à sa terre, son domaine mais il préfèrerait s’épargner les mondanités inhérentes à son rang. Lors d’un de ces week-ends, il fait la connaissance de Léonard Anquetil, un aventurier revenant du pôle Nord. Celui-ci apprécie le jeune homme et tente de le sauver de son destin tout tracé : « (…) Vous ne vous demandez jamais pourquoi vous suivez telle ligne de conduite ; vous la suivrez parce que c’est ce qui est admis. Croyez-moi, c’est la passé qui est responsable de tout cela, l’héritage, la tradition, l’éducation, votre nurse, votre père, votre précepteur, votre école, Chevron, vos ancêtres, toute la gamme. Vous êtes condamné d’avance, mon pauvre Sébastien, vous êtes perdu. » Il lui propose alors de le suivre lors de sa prochaine expédition. Sébastien refuse pour des raisons sentimentales. Il va devenir l’amant de Sylvia, Lady Roehampton, une amie de sa mère. Son destin aristocratique commence à ce moment et la prédiction d’Anquetil semble s’accomplir.

« Sébastien se trouvait au milieu d’un ordre de choses qui, pour un esprit de 1905, était immuable. Pourquoi changeraient-elles, puisqu’elles n’avaient jamais changé ? » L’excellent roman de Vita Sackville-West nous montre justement un monde en mutation, entre deux époques. L’époque victorienne s’est terminée, l’atmosphère peut se détendre mais la première Guerre Mondiale n’est pas loin.  A beaucoup d’égards, « Au temps du roi Édouard » m’a fait penser à la série de Julian Fellowes « Downton Abbey ». L’aristocratie se complait dans ses traditions, dans son luxe, dans son snobisme. Les terres héréditaires et les domestiques aussi. Mais les habitudes changent imperceptiblement comme par exemple le fils de Wickenden, l’intendant de Chevron, qui veut devenir mécanicien au lieu de succéder à son père. Ou Viola, la sœur de Sébastien, qui veut s’émanciper et vivre seule à Londres (elle fait penser à la Sybil de « Downton Abbey »). Les mœurs deviennent décadentes derrière la façade lisse. Tout le monde connaît les amants des autres mais rien ne se dévoile au grand jour. C’est ce que ne comprend pas Sébastien, il faut sauvegarder les apparences, éviter le scandale quitte à sacrifier son amour. Après Sylvia, Sébastien se grisera à séduire d’autres femmes, rejoindra la garde royale, s’étourdira dans des réceptions et regrettera amèrement de n’avoir pas suivi Anquetil.

« Au temps du roi Edouard » est, avec « Toute passion abolie », mon roman préféré de Vita Sackville-West. Elle ressuscite ce monde d’avant la première Guerre Mondiale, avec une plume élégante et sarcastique. Ce monde aristocratique sur le point de disparaître fut admirablement peint par John Sargent dont j’admire l’œuvre et qui est cité plusieurs fois dans le roman (Eliza en parle également dans son beau billet sur ce même roman). C’est toujours un immense plaisir de retrouver cette grande romancière.

Un livre lu avec ma copine Lou.

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Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson

« Le Maître de Ballantrae » s’ouvre sur l’Écosse de 1745, un pays divisé entre le roi George, protestant, et Charles Edouard Stuart, catholique. Les Durie de Durrisdeer et de Ballantrae sont une famille puissante, Lord Durisdeer a deux fils : James, Maître de Ballantrae, et son cadet Henry. Tout oppose les deux frères. James est un libertin, un joueur, un manipulateur et un grand séducteur. Henry est l’honnêteté incarnée, la droiture sous un aspect austère. Au moment  du conflit de 1745, le Maître de Ballantrae est supposé soutenir le roi George et rester au domaine tandis que son cadet devrait partir en guerre aux côtés des Stuart. Mais le Maître est un homme d’action et il joue son destin à pile ou face. C’est lui qui part sur le champ de bataille. Il est présumé mort après la défaite de Culloden. Henry prend alors le titre de Lord Durrisdeer, gère le domaine et épouse l’orpheline qui était promise à James. Il paiera tout cela extrêmement cher lorsque le Maître de Ballantrae réapparaîtra.

Autant vous le dire d’entrée, « Le Maître de Ballantrae » est un chef-d’œuvre. Les différentes inspirations de Robert Louis Stevenson y sont présentes. « Le Maître de Ballantrae » est un roman d’aventures à l’image de « L’île au trésor ». L’intrigue nous entraîne sur les champs de bataille, un bateau pirate, en Amérique, en Inde, dans une forêt sauvage où le Maître a caché un formidable trésor. Mais ce livre est également plus psychologique. L’affrontement entre les deux frères n’est pas sans évoquer « L’étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde ». L’opposition entre le bien et le mal, bien marquée au début, tend à s’atténuer au fur et à mesure. Dès le départ, on sent que le falot Henry ne fera jamais le poids face au charisme du Maître. Même mort, il reste le préféré de tous. Henry, droit et généreux, pêche par excès de timidité et de modestie. La dévotion imméritée portée au Maître finit par l’obséder. La haine le ronge petit à petit. Face à lui, le Maître apparaît comme le mal incarné, voire le diable puisqu’il ressuscite à plusieurs reprises. Mais il finit par séduire M. Mackellar, narrateur-régisseur et seul ami d’Henry. Il faut dire que le Maître a un charme et un panache insensés. Plusieurs fois, il joue sa vie à pile ou face car pour lui il s’agit du « meilleur moyen de manifester son mépris de la raison« .  La détestation, la jalousie, la volonté de détruire l’autre amènent les deux frères à un terrible affrontement final.

Robert Louis Stevenson livre là un récit haletant, enlevé et brillant. « Le Maître de Ballantrae » se dévore, les péripéties des deux frères sont captivantes. On tient là du grand art, une perfection littéraire. Inutile de vous préciser que je vous conseille de le lire de toute urgence !