Heurs et malheurs du sous majordome Minor de Patrick de Witt

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Lucy Minor espère que quelque chose arrive dans sa vie. Mal-aimé, il passe son temps à réinventer la réalité, à l’embellir pour se donner un rôle important. C’est donc sans regret qu’il quitte sa ville natale lorsqu’on lui propose de travailler au château des Von Aux. Après un voyage en train, Lucy est accueilli au château par le majordome M. Olderglough. Le jeune homme sera placé sous ses ordres. Une seule autre personne fait partie du personnel : Agnès, la cuisinière. Lucy découvre un endroit extrêmement étrange et lugubre. Il est au service du comte mais M. Olderglough lui déconseille de le rencontrer. La ville, se situant au bas du château, n’est également pas sans surprise. Lucy y fait la connaissance de deux voleurs invétérés, de soldats combattant pour une raison inconnue et surtout de la charmante Klara. Il en tombe éperdument amoureux et rentre ainsi en concurrence avec Adolphus à qui elle est promise.

L’univers déployé par Patrick de Witt est extrêmement original et singulier. Son roman mélange les genres. Il tient à la fois du conte façon frères Grimm, du roman gothique et du roman initiatique. Les aventures rocambolesques, les rencontres avec des personnages ubuesques et improbables vont rythmées le récit de Patrick de Witt. Le lecteur et Lucy lui-même vont de surprise en surprise, l’ennui n’est pas de mise au château Von Aux ! « Heurs et malheurs du sous-majordome Minor » m’a fait penser aux aventures de Candide. Lucy, comme le héros de Voltaire, devra braver de nombreux obstacles pour conquérir et garder son amoureuse.

Le roman est constitué de courts chapitres rendant le récit rythmé, dynamique. A la manière du conte de Voltaire, Patrick de Witt écrit une parodie farfelue et éminemment drôle. On peut y voir également une certaine influence de la littérature anglaise tendance Tom Sharpe. L’absurde n’est jamais loin chez Patrick de Witt.

« Heurs et malheurs du sous-majordome Minor » m’a permis de découvrir la plume originale et fantasque de Patrick de Witt. Je ne tarderai pas à lire son précédent roman « Les frères Sisters » qui est en cours d’adaptation par Jacques Audiard.

 

 

Le chemin des âmes de Joseph Boyden

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En 1919, dans le Nord de l’Ontario, Niska, une vieille indienne Cree, vient chercher à la gare le meilleur ami de son neveu, Elijah. Lui et Xavier se sont engagés dans l’armée canadienne pour combattre les troupes allemandes en Europe. Des deux jeunes hommes, seul Elijah a survécu aux combats. Mais contrairement à ce qu’on lui avait annoncé, c’est son neveu Xavier qui descend du train. Il est méconnaissable et a eu une jambe amputée. Niska décide de le ramener chez eux à bord de son canoë. Xavier est à bout de force, il est devenu accro à la morphine. Seule les piqures semblent le garder en vie. Mais que se passera-t-il quand il n’aura plus rien pour lui faire oublier ses douleurs et les visages de tout ceux qui sont morts au front ?

« Le chemin des âmes » était le premier roman de Joseph Boyden. Il entrelace deux récits, deux voix : celle de Niska qui, pour maintenir son neveu en vie, lui raconte son histoire, et celle de Xavier qui se remémore ses années de guerre en France et en Belgique. Ce roman est l’histoire de l’extinction d’une famille. Niska et Xavier sont les derniers descendants de la famille Bird. La tante a conservé son mode de vie sauvage, en communion avec la nature et les esprits. Elle pratique le chamanisme comme son père. Niska a souhaité transmettre son savoir à son neveu qu’elle a arraché au pensionnat où il avait été envoyé de force. C’est dans celui-ci que Xavier fait la connaissance d’Elijah. Les deux garçons sont inséparables. Xavier apprend à Elijah l’art de la chasse. Ils s’épanouissent dans un environnement traditionnel et proche de la nature.

Mais l’amitié des deux jeunes hommes sera mise à mal par leur engagement. Elijah rêve d’être couvert d’honneur et pour se faire il faut qu’il tue le plus d’allemands possible pour les ajouter à son tableau de chasse. Il finit par prendre plaisir à tuer des hommes. Xavier, qui est le meilleur tireur, exècre le champ de bataille et ne pense qu’au retour au Canada. L’horreur de la guerre, les conditions de vie déplorables dans les tranchées sont présentées de manière très réaliste. Nous suivons Xavier au plus près de cet enfer : « Un nouvel obus hurle vers nous, puis un troisième : ils éclatent si près que la succion m’empêche de respirer. Je roule sur le ventre et je m’éloigne en rampant. Je n’ai aucune idée de ce que sont devenus les autres. Il pleut sur moi des échardes de terre gelée. J’avise un gourbi où je rampe m’abriter. On n’y voit rien, dans le noir et la fumée. Une odeur de brûlé monte du sol. Les salves cessent aussi brusquement qu’elles ont commencé ; je comprends que les boches vont se déverser dans la tranchée d’un moment à l’autre, pour finir le travail, mais les explosions m’ont étourdi, je ne peux plus bouger. Un grand silence s’est fait dans ma tête. » Aucun des soldats, et encore moins deux jeunes indiens, ne pouvaient s’attendre à pareil carnage. Et pour ceux qui en sont revenus, comment oublier ?

Brassant plusieurs thématiques, « Le chemin des âmes » est un magnifique roman. La construction a deux voix est parfaitement maîtrisée et montre déjà le formidable talent de conteur de Joseph Boyden.

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Les douze tribus d’Hattie de Ayana Mathis

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En 1923, Hattie, sa mère et ses sœurs débarquent à la gare de Philadelphie. Elles ont fui la Géorgie ségrégationniste où le chef de famille a trouvé la mort. Peu de temps après, Hattie fait la connaissance d’August de qui elle tombe rapidement enceinte. A 17 ans, Hattie est mariée et mère de jumeaux. Son innocence, sa jeunesse et ses illusions se brisent rapidement. Philadelphia et Jubilee, les jumeaux, tombent malades : une pneumonie dont ils ne réchapperont pas. La suite de la vie d’Hattie balaiera toutes ses espérances. Les grossesses se succèdent, August devient de plus en plus paresseux et tout le poids et la survie de la famille reposent sur les épaules d’Hattie. La misère menace jour après jour la famille.

Le premier roman remarqué et remarquable d’Ayana Mathis est une véritable fresque familiale. Le roman présente sur plus de cinquante ans la vie d’Hattie et de sa famille. L’histoire des Etats-Unis est l’arrière-plan à cette histoire intime : la ségrégation et les combats pour les droits civiques, la guerre du Vietnam, etc… Le portrait de Hattie se fait sous forme de puzzle. Chaque chapitre est l’histoire d’un des enfants du couple Hattie-August. Chacun pourrait être une nouvelle sans le fil rouge que représente Hattie. On l’appréhende donc de manière fractionnée, par petites touches. Et Hattie est un personnage qui semble ambigu, changeant. A deux reprises, c’est une mère dévastée, terrassée par la douleur que nous découvrons. La mort des jumeaux, l’abandon de son dernier bébé nous montrent une mère habitée par l’amour de ses enfants. Son instinct maternel semble tout puissant mais à travers les mots de ses enfants c’est une femme dure, méchante et brutale qui apparaît. Trop de bouches à nourrir, la peur de ne pas pouvoir éloigner ses enfants de la pauvreté, la perte des espoirs d’une vie meilleure, tout cela semble expliquer la personne qu’est devenue petit à petit Hattie. Et qu’il le veuille ou non, chaque enfant reste marqué par la forte personnalité de leur mère, son empreinte est indélébile. Chacun d’eux se construira ou se déconstruira en réaction à Hattie.

« Les douze tribus d’Hattie » est un roman très ambitieux, à la narration originale et parfaitement tenue. Ayana Mathis raconte le destin d’Hattie sans pathos, sans misérabilisme. Un premier roman parfaitement maîtrisé qui est aussi l’annonce de la naissance d’une grande plume de la littérature américaine.

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Cassandra au mariage de Dorothy Baker

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Cassandra et Judith sont sœurs jumelles. Cassandra est une brillante étudiante de Berkeley, Judith est musicienne. Toutes deux ont un temps vécu ensemble avant que Judith ait envie d’autre chose. Elle a laissé Cassandra pour passer un an à New York. Elle y a rencontré un médecin qu’elle va épouser. Cassandra ne croit pas au mariage de sa sœur. Leur séparation n’a pour elle que trop duré. Cette vie de solitude fut insupportable pour Cassandra qui lentement a glissé dans la névrose. Judith devait revenir. « (…) quelle folie ce serait de vouloir nous séparer. Mais nous le saurions bientôt, même si j’avais besoin de prendre des pilules pour tenir la journée. Nous en avions eu cinq cents fois la preuve : nous ne sommes pas des esclaves qu’ont peut vendre séparément , à droite à gauche, et envoyer vivre leur petit bout de vie dans des lieux différents. Combien de fois avions-nous déjà essayé ! Cette dernière tentative elle-même -9 mois à New York renforcés par des fiançailles avec une espèce de docteur, jusqu’au bord de la véritable reddition en bonne et due forme- avait échoué elle aussi. »  Tout au long de la route qui mène Cassandra à la demeure familiale, elle ressasse la même idée : comment empêcher Judith d’épouser son médecin ?

« Cassandra au mariage » est l’anatomie de la relation sororale de Cassandra et Judith. Une relation extrêmement complexe due à la gémellité qui est vécu différemment par les deux sœurs. Durant leur enfance, leurs parents ont fait en sorte qu’elles soient bien deux personnes, deux entités séparées. Tandis que leur grand-mère ne rêvait que d’une chose : habiller les deux fillettes de la même façon. Mais finalement, Cassandra n’arrive pas à se sentir entière sans sa sœur, elle se pense réduite à la moitié d’elle-même. Le roman décrit, décortique cette interdépendance, cet amour qui vire à la jalousie la plus brutale et la plus haineuse.

Et Dorothy Baker est au plus près de son sujet pour analyser cette relation. Son roman est un flux de conscience permanent. Nous sommes dans le cerveau de Cassandra puis dans celui de Judith. Nous sommes donc au cœur de la tempête émotionnelle que représente la mariage de Judith. Les névroses de Cassandra n’en sont que plus criantes, que plus poignantes. Nous la sentons totalement enfermée, dépendante de sa relation avec sa sœur et finalement Cassandra semble avoir peur d’exister par elle-même. Le roman de Dorothy Baker  peut être vu également comme un roman d’émancipation psychologique, d’acceptation de soi.

Ecrit en 1962, « Cassandra au mariage » m’a semblé très moderne dans sa manière d’étudier la psychologie de la relation de sœurs jumelles. Les sentiments y sont crûment exposés et le basculement vers la folie n’est jamais loin.

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Je m’appelle Lucy Barton

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Lucy est hospitalisée pour une appendicite. Mais après l’opération, une infection se déclare. Lucy est alors forcée de rester à l’hôpital durant de longues semaines loin de son mari et de ses deux filles. Une visite inattendue va rompre sa solitude. Sa mère vient lui rendre visite et reste cinq jours et cinq nuits à son chevet. Les deux femmes ne se sont pas vues depuis de nombreuses années. Lucy et sa mère se parlent de tout et de rien. La mère raconte des histoires à sa fille, celles de ses anciens camarades d’école, des habitants de la petite ville de l’Illinois où Lucy est née. Celle-ci se remémore ses moments passés là-bas, son enfance pauvre et sans affection et la manière dont elle a fui sa famille et sa classe sociale.

J’avais beaucoup aimé « Olive Kitteridge » qui présentait avec beaucoup de délicatesse les petits riens et les grandes tragédies de la vie. J’ai retrouvé la même qualité dans ce dernier roman. En de courts chapitres, Lucy nous présente sa vie, les grands moments, les grandes tristesses, les petits riens qui font parfois tout basculer. Par petites touches, en quelques mots, on devine la dureté de l’enfance vécue par Lucy. La famille de trois enfants qui doit vivre dans un vieux garage. On devine le manque de nourriture, le froid, l’humiliation quotidienne face aux autres enfants. La mère est parfois violente, le père est ambigu. Lucy souffre surtout du manque d’amour, et de gestes tendres qu’elle continue de réclamer à sa mère durant ses visites à l’hôpital. Lucy déplore également une pauvreté intellectuelle, un manque de culture populaire qu’elle sentira tout au long de sa vie.

« Je m’appelle Lucy Barton » est également, comme son titre l’indique, une affirmation de soi. Lucy a trouvé le moment de transcender sa souffrance. Elle est devenue écrivain. Pour se faire, il lui a fallu couper les ponts, s’éloigner des racines du mal pour enfin s’affirmer. Le livre que nous lisons est celui qu’elle a écrit au mitan de sa vie pour se libérer de sa relation d’amour/rejet pour sa mère. La littérature, l’écriture est une catharsis, une béquille pour aider à vivre mieux.

« Je m’appelle Lucy Barton » est un livre touchant, tout en délicatesse et en sobriété. C’est le récit d’une renaissance par l’écriture, d’un dépassement de ses douleurs, de ses blessures grâce aux mots.

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La maison hantée de Shirley Jackson

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« Aucun œil humain n’est capable d’isoler l’élément précis, qui, dans la composition malheureuse des lignes et des espaces, donne une allure diabolique à une maison. Il y avait là cependant un je-ne-sais-quoi – une juxtaposition insensée, un angle mal conçu, une rencontre hasardeuse entre ciel et toiture -, par lequel Hill House respirait le désespoir. Vision d’autant plus terrifiante que la façade semblait en éveil, avec ses fenêtres sombres évoquant les yeux d’un vigile, surmontées de temps à autre par le sourcil inquiétant d’une corniche. » C’est dans cet étrange endroit que le docteur Montague a choisi de mener des recherches sur les phénomènes paranormaux. Pour l’accompagner, il a sélectionné des personnes sensibles et réagissant à ce type de manifestations. Eleanor est la première à arriver dans la lugubre demeure. Elle s’est occupée pendant des années de sa mère malade et attend qu’enfin il se passe quelque chose dans sa vie. C’est par une pure curiosité que Theodora se décide à se rendre à Hill House. Luke, qui arrive avec le docteur, n’est là que pour surveiller ce qui se passe dans la maison dont sa famille est propriétaire. Ils sont tous les quatre accueillis par le couple de domestiques, M. et Mme Dudley, aussi patibulaire que l’allure de la maison. Tout le monde étant arrivé, l’expérience du docteur Montague va pouvoir débuter.

Le film de Robert Wise, adapté du roman de Shirley Jackson, m’avait beaucoup plu. J’ai découvert récemment que le roman existait en français et j’ai retrouvé l’ambiance du film. Si vous cherchez du spectaculaire, des fantômes remuants et violents, passez votre chemin. « La maison hantée » n’est pas un livre d’horreur. Il ne s’y passe rien ou quasiment rien. Tout ce qui se déroule est hors-champs. Les principaux événements paranormaux sont des bruits dont on ne connait pas l’origine. Le roman est avant tout une histoire d’atmosphère et de psychologie. Comme dans « Nous avons toujours vécu au château », Shirley Jackson sait créer une atmosphère sombre, malveillante, inquiétante. Rien de spectaculaire dans ce qu’elle écrit. Tout se joue en fait dans les réactions des différents personnages. Comment chacun d’eux va-t-il supporter cette étrange ambiance ? Quelqu’un va-t-il craquer face à cette maléfique maison ? Chacun veut se montrer plus solide, plus fiable que son voisin. Mais devant des portes qui se ferment toutes seules, il est parfois difficile de garder son sang-froid. Ils sont tous les quatre enfermés, pris au piège et Shirley Jackson les observe comme s’ils étaient des rats de laboratoire. « La maison hantée » joue avec l’imagination de ses personnages et de ses lecteurs. L’angoisse naît de ce que l’on ne voit pas et à aucun moment l’auteur ne nous explique ce qui se passe dans la maison. C’est un roman sur la peur qui peut nous faire perdre pied et perdre la raison.

« La maison hantée » est un huis-clos inquiétant, psychologique qui joue avec les peurs primales des personnages et des lecteurs.

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Un travail comme un autre de Virginia Reeves

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En Alabama, dans les années 20, l’électricité arrive petit à petit dans les villes et les fermes. Roscoe T. Martin a tout de suite été fasciné par cette nouvelle énergie. Il en fait son métier ; l’électricité l’habite et le fascine. Il épouse Marie qui est institutrice et ils auront un enfant. Lorsque son beau-père décède, Roscoe est forcé d’abandonner son travail pour s’occuper des terres et de la ferme dont Marie hérite. Les années passent. L’exploitation agricole marche mal et la faillite se rapproche dangereusement. Roscoe n’a pas une âme de fermier. Il s’ennuie loin de son électricité et s’éloigne de sa femme et de son fils. Il a alors une idée qui pourrait sauver la ferme et son couple. Il va détourner les lignes électriques de l’Alabama Power pour alimenter la ferme. Roscoe pourra transformer la moissonneuse pour aller plus vite et gagner plus d’argent. Il demande à Wilson, qui travaille à la ferme depuis des années, de l’aider à construire un transformateur. Tout se passe au mieux, la ferme devient prospère. Jusqu’au jour où le shérif vient menotter Roscoe. Un homme est mort sur son transformateur illégal. Roscoe sera incarcéré dans la prison de Kilby, mais Wilson, qui est noir, n’aura pas cette chance.

« Un travail comme un autre » est le premier et remarquable roman de Virginia Reeves. La narration est très fluide et nous présente l’histoire d’un homme passionné jusqu’à l’obsession. Roscoe n’imagine pas vivre sans l’électricité, le travail de la ferme ne l’intéresse aucunement. Mais sa passion va détruire sa vie, sa famille. Au travers des différents chapitres, se croisent le récit à la troisième personne du drame et de la vie de la ferme après celui-ci, et le récit de Roscoe en prison à la première personne. Cette alternance nous permet d’entendre l’ensemble des voix des protagonistes, de sonder leurs âmes en appuyant bien entendu sur celle du personnage central de l’intrigue.

La rancune, l’aigreur va habiter le cœur de Marie pendant que Roscoe sera en prison. Son erreur, sa culpabilité, Roscoe les paie pourtant chères derrière les barreaux. Dans les années 20, les violences, les humiliations sont le lot quotidien des prisonniers. Les pages consacrées à l’incarcération de Roscoe sont très réalistes et montrent la dureté de cette vie de privation. Au fur et à mesure des pages, le portrait de Roscoe s’affine, se complexifie. Le personnage devient extrêmement attachant, sa psychologie est finement analysée comme celles des autres personnages.  Un grand panel de sentiments est exploré à travers ce roman.

« Un travail comme un autre » est le puissant récit d’un homme malmené par le destin, par un mariage malheureux et une passion contrariée. Parfaitement tenu, ce premier roman est magnifique et d’une étonnante maturité littéraire. Une très belle découverte.

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Tribulations d’un précaire de Iain Levison

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« Au cours des dix dernières années, j’ai eu quarante deux emplois dans six états différents. J’en ai laissé tomber trente, on m’a viré de neuf, quant aux trois autres, ça a été un peu confus. C’est parfois difficile de dire exactement ce qui s’est passé, vous savez seulement qu’il vaut mieux ne pas vous représenter le lendemain. » Après avoir obtenu sa licence de lettres et en attendant d’écrire son grand roman américain, Iain Levison accumule les jobs : poissonnier, livreur de fuel, serveur dans un restaurant, conducteur de poids lourds et le pire de tous : travailler sur les bateaux de pêche en Alaska.

Son livre est le récit de cette épopée du travailleur précaire et itinérant. Il y raconte, avec beaucoup d’humour, les arnaques, les petites annonces mensongères, les concessions, les humiliations pour gagner quelques dollars et ne pas se retrouver à la rue. Iain Levison dénonce avec force et clairvoyance l’exploitation de ces salariés, de cette classe pauvre des Etats-Unis. Tous doivent se battre pour le moindre dollar, pour obtenir leur assurance-vie. Une masse silencieuse qui n’a d’autre choix que d’accepter les conditions indignes des patrons qui les embauchent. Le libéralisme implacable pousse la majorité à la survie, à s’épuiser au travail. « Impensable d’avoir une femme et des enfants. Il s’agit de survivre. Encore y a-t-il de la grandeur dans la survie, et cette vie manque de grandeur. En fait, il s’agit surtout de s’en tirer. » Et à chaque nouveau boulot, il faut tout reprendre, tout recommencer à zéro. Aujourd’hui on appelle çà la flexibilité, un euphémisme pour parler de précarité.

« Tribulations d’un précaire » est un livre engagé, politique qui dénonce le cynisme du libéralisme. Avec un sens aigu de l’anecdote, un sens de l’humour et de l’absurde à toute épreuve, Iain Levison nous montre que les travailleurs des « Raisins de la colère » sont toujours en train de trimer.

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L’homme de la montagne de Joyce Maynard

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Rachel, 13 ans, et Patty, 11 ans, passent leurs vacances de l’été 1979 à arpenter la montagne derrière leur maison. Leurs parents sont divorcés et leur mère ne roule pas sur l’or. Elle est également passablement déprimée et laisse ses filles très libres. Mais cet été-là va rester graver dans la mémoire des deux jeunes filles. Une série de crimes va se dérouler dans la montagne. Des jeunes femmes sont assassinées selon le même mode opératoire. L’enquête est confiée au père de Rachel et Patty, l’inspecteur Toricelli. Son charisme, son physique avantageux font de lui le héros de la population a chacun de ses passages télévisés. Malheureusement les semaines et les mois passent sans que l’Étrangleur du crépuscule ne soit arrêté. L’opinion publique se retourne petit à petit contre la police. Rachel et Patty, qui adorent leur père, décident alors de mener leur propre enquête.

Sous ses airs de roman policier, « L’homme de la montagne » est avant tout un roman d’apprentissage. Les faits-divers nous sont racontés par la voix de Rachel devenue adulte. Elle se remémore cet été 1979 où sa vie semblait bouillonner en raison des événements et surtout de l’adolescence. Joyce Maynard rend parfaitement compte des difficultés de cet âge. Rachel a tout à la fois peur de grandir et envie d’être adulte. Ses sentiments ne cessent de changer, de faire le yoyo. Treize ans est un âge charnière, délicat, violent dans ce qu’il impose au corps et à l’esprit. « Les filles de 13 ans sont grandes, petites, grosses et maigres. Ni l’un ni l’autre, ou les deux. Elles ont la peau la plus douce, la plus parfaite, et parfois, en l’espace d’une nuit, leur visage devient une sorte de gâchis. Elles peuvent pleurer à la vue d’un oiseau mort et paraître sans cœur à l’enterrement de leurs grands-parents. Elles sont tendres. Méchantes-Brillantes-Idiotes-Laides-Belles. » Une explosion de sensations contradictoires que Joyce Maynard sait parfaitement décrire.

« L’homme de la montagne » est également le récit de l’amour infini que se portent Rachel et Patty. Livrées à elles-mêmes par une mère dépressive et un père débordé, les deux sœurs sont inséparables et ne comptent que sur elles-mêmes. Elles se comprennent au-delà des mots et se complètent. Et les événements de l’été 1979 ne feront que renforcer le lien qui les unit. Un lien puissant et émouvant qui éclaire les terribles crimes commis dans les pages du livre.

« L’homme de la montagne » est un roman très juste sur les affres de l’adolescence et sur la puissance du lien qui unit deux sœurs.

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Les cygnes de la cinquième avenue de Melanie Benjamin

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« Alors, Truman avait surgi au milieu d’elles et soudain, les ragots étaient devenus délicieux, les distractions plus nombreuses. Il s’était assis sur les lits de chacun de ses cygnes en murmurant à chacune combien elle était belle, précieuse, combien il lui était dévoué, qu’elle était la seule qui comptait, et même si elles savaient toutes qu’il disait la même chose à chacune d’entre elles, peu leur importait. Car, derrière leur beauté, elles étaient toutes sacrément seules. » C’est en 1955 que Truman Capote pénètre le cercle de la grande bourgeoisie new-yorkaise. Il y fait la connaissance de plusieurs élégantes à l’allure raffinée qu’il surnomme ses cygnes. Il se lie tout particulièrement avec Babe Paley, la femme d’un très riche propriétaire de médias. Truman amuse la galerie avec son humour piquant et ses commérages. Mais il sait également écouter et comprendre l’immense solitude de ces femmes exhibées par leurs maris en soirée et délaissées le reste du temps. Truman les accompagne partout, il est de toutes les soirées, les vacances sur les yachts. Il se fond dans cette société, en adopte les codes. Sa gloire littéraire accompagne son apogée sociale jusqu’à son mémorable bal en noir et blanc. Le rêve de glamour et de paillettes ne dure pourtant pas. Il s’achève le jour où Truman publie « La côte basque » en 1975 dans Esquire où il égratigne profondément ses cygnes.

Le roman de Melanie Benjamin nous présente une reconstitution particulièrement soignée du New York des années 1950-1970. La haute société est faite d’élégance, de distinction et de champagne. Les cygnes de Truman incarnent la perfection, le luxe. Babe Paley, Slim Hayward, Gloria Guiness, Marella Agnelli et les autres font les couvertures de Vogue. Mais derrière l’apparence, Truman Capote découvre une tristesse, une solitude qui rejoignent les siennes. Lui, le petit garçon maigrichon du Sud, délaissé par sa mère, moqué pour son physique et sa voix, trouve de l’amour et du réconfort auprès d’elles. « Les cygnes de la cinquième avenue » souligne le rôle de potiche que devaient tenir ces femmes qui faisaient pourtant rêver le monde entier. Leurs relations avec leurs époux sont inexistantes, elles ont divorcé au moins une fois et n’ont d’autre occupation que celle de se mettre en valeur. Des futilités mondaines qui ne peuvent en rien combler le vide de leur existence.

Mais « Les cygnes de la cinquième avenue » ne se contente pas d’être une excellente restitution d’une époque. Melanie Benjamin retrace avec subtilité la tragique chute de Truman Capote. Ses cygnes lui apportent tout ce qu’il a toujours cherché : la notoriété, le luxe, l’appartenance à un milieu social qui n’est pas le sien, la reconnaissance. Babe Paley lui donne ce que sa mère lui refusait : de l’amour. L’amitié fusionnelle entre Babe et Truman est magnifique et elle va bien au-delà des simples apparences. C’est à cette époque que Truman Capote écrit ses œuvres les plus importantes, comme porté par les sentiments de Babe. Et puis, il y eut « De sang froid ». Ce roman, cette période de la vie de Truman Capote me fascinent totalement. L’écriture si éprouvante de ce chef-d’œuvre, qui invente le non-fiction novel, va ruiner moralement son auteur. La réussite et la déchéance se trouvent ici inextricablement mêlées. Rendu bouffi par l’alcool, incapable d’écrire une ligne, Truman parachève son suicide social avec « La côte basque ». Il signe alors la fin de sa relation avec la haute société new-yorkaise et surtout la fin de son amitié avec Babe Paley. Melanie Benjamin rend parfaitement compte dans son roman du destin tragique de Truman Capote et des souffrances engendrées par la publication de cette nouvelle.

Le roman de Melanie Benjamin examine avec finesse la gloire et la chute de Truman Capote mais également la fin d’une époque, la fin d’une certaine idée de l’élégance.

Un grand merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.