Une jolie fille comme ça de Alfred Hayes

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Lors d’une soirée, le narrateur, un scénariste hollywoodien à succès, sort prendre l’air sur une terrasse donnant sur la plage. C’est de là qu’il voit une jeune femme ivre se diriger avec détermination vers la mer. Elle s’y enfonce dangereusement et le narrateur se précipite pour la secourir. Suicide ? Bain de minuit trop arrosé ? Difficile de savoir ce que la jeune femme voulait réellement faire. Deux jours plus tard, elle contacte le narrateur pour le remercier, le revoir. Il est surpris de son appel mais sent qu’un lien s’est créé entre eux lors de la fameuse nuit : « En lui sauvant la vie, j’avais, je le constatais, accompli un acte intime, et une sorte de relation s’était créée entre nous à la suite de cet évènement. Elle s’était étranglée en recrachant de l’eau de mer ; elle s’était trouvée là, devant moi, à nu, sans la moindre affectation, en train de vomir ; elle avait été comme ça, dans mes bras, avant que j’aie pu la connaître, avant de lui avoir parlé. A cet instant, il n’y avait eu rien d’autre entre nous, aucune autre émotion. »  Un premier rendez-vous, un deuxième, l’engrenage vers le drame se met en place.

Alfred Hayes était un romancier,  un scénariste et comme son personnage, il travailla à Hollywood. « Une jolie fille comme ça » est un roman noir dans le Los Angeles des années 50. L’ambiance est sombre, crépusculaire. Les deux personnages, qui resteront anonymes, semblent absolument sans illusion sur la vie, l’amour. Ils ne paraissent pas se plaire plus que ça. Le narrateur trouve la jeune femme belle mais n’est pas attiré par elle. Il est lui-même marié, sa femme vit à New York. Et pourtant, une relation se noue, ils sortent ensemble. Le désir est triste dans ce roman d’Alfred Hayes. L’envie, le plaisir ne sont pas au programme dans la vie de ces deux-là. La lassitude, l’ennui les poussent dans les bras l’un de l’autre. Les deux personnages sont rapidement pris au piège de cette histoire et leurs sentiments sont disséqués par l’auteur. C’est presque sur un ton froid, clinique que Alfred Hayes nous décrit cette relation vouée à l’échec et à la tragédie. Tout semble écrit d’avance, le poids de la fatalité pèse sur la destinée de la jeune femme dévorée, comme tant d’autres, par l’ogre hollywoodien.

« Une jolie fille comme ça » est une belle redécouverte à l’atmosphère venimeuse et désabusée qui nous rappelle l’univers de Raymond Chandler et des films noirs des années 50.

Mrs Bridge de Evan S. Connell

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« (…) certaines personnes, faisait remarquer l’auteur, passent en effleurant les années de leur existence et s’en vont s’enfoncer doucement dans une tombe paisible, ignorants de la vie jusqu’à la fin, sans avoir jamais su voir tout ce qu’elle a à offrir. » En 117 brefs chapitres, Evan S. Connell illustre ce constat établi par Joseph Conrad dans l’un de ses livres. Ce roman écrit en 1959 raconte la vie de India Bridge, une mère de famille de la petite bourgeoisie dans les années 30 à Kansas City. L’enfance et le mariage sont rapidement évoqués avec un décalage dès la naissance : Mrs Bridge ne comprend pas comment ses parents ont pu lui donner un prénom si exotique, si fantaisiste et donc si éloigné de sa nature profonde.

Mrs Bridge vit paisiblement, tièdement dans son pavillon de banlieue avec ses trois enfants dont elle ne comprend pas les réactions, et sa servante noire Harriet. Mr Bridge, sur lequel l’auteur à également écrit un roman éponyme, est très absent et travaille beaucoup pour assurer le bien être de sa famille. Le quotidien de sa femme n’est que problèmes domestiques, discussions avec les voisines. Elle ne prend aucune décision, n’a aucun avis politiques et se conforme à ceux de son mari. C’est avec beaucoup d’humour et d’ironie que Evan S. Connell dresse le portrait de cette femme pour qui seules comptent les bonnes manières, la politesse et qui fait très attention aux apparences. L’ironie est parfois seulement présente dans le décalage entre le titre du chapitre et ce qui y est raconté.

Et malgré tout, c’est bien de l’empathie que l’on finit par ressentir pour cette femme. Evan S. Connell n’est jamais cruel avec son personnage. Mrs Bridge est d’ailleurs bien consciente qu’il y a plus à attendre de la vie : « Jamais elle ne devait oublier ce moment où elle avait failli appréhender le sens même de la vie, des étoiles et des planètes, oui, et l’envol de la terre. » Mrs Bridge a des velléités d’ouverture d’esprit, elle veut apprendre l’espagnol, prend des cours de dessins. Mais le quotidien la rattrape toujours, la renvoie à sa morne existence.

La vie de Mrs Bridge aura passé sans qu’elle s’en rende compte, sans laisser de trace, sans évènements marquants. Enfermée dans le carcan des habitudes et de la bienséance, elle sera restée en dehors de la vie, à distance toujours. Subtilement, par petites touches, Evan S. Connell nous parle d’une époque où les femmes n’avaient aucun rôle social à jouer à part être de parfaites femmes d’intérieur et des mères attentives. Un beau et poignant portrait de femme qui donne très envie de lire le volume consacré à Mr Bridge.

Merci à Babelio et aux éditions Belfond pour cette belle découverte.

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City on fire de Garth Risk Hallberg

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31 décembre 1976, Samantha Cicciaro s’apprête à assister à un concert punk avec son ami Charlie Wesburger dans le Lower East Side. Le groupe est formé des anciens membres de Ex Post Facto qui a perdu son chanteur William Hamilton-Sweeney. Ce dernier a préféré se consacrer à la peinture. Il passera d’ailleurs son réveillon seul, refusant de rejoindre sa riche famille dans leur immeuble particulier. Son petit ami, Mercer Goodman, est en revanche bien tenté par l’invitation, il aimerait en savoir plus sur son mystérieux amant. Il pourrait y rencontrer Regan, la sœur de William, actuellement en plein désarroi entre les problèmes de la société et son divorce avec Keith Lamplighter. Ce dernier a en effet eu une liaison avec une très jeune femme prénommée Samantha. Dans la nuit, à Central Park, des coups de feu retentissent. Un corps s’effondre dans le noir.

Le premier roman de Garth Risk Hallberg a défrayé la chronique outre Atlantique. Et pour cause, il a été acheté deux millions de dollars devenant ainsi le plus cher premier roman de l’histoire de l’édition américaine. Les droits d’adaptation ont également été acquis par Hollywood. Le roman avait donc intérêt d’être à la hauteur de sa réputation et de son prix d’achat !

Et fort heureusement pour son auteur, il l’est. « City on fire » est une formidable fresque mélangeant le roman d’apprentissage, le thriller et le roman urbain. C’est aussi le constat de la fin d’une époque. Le roman se déroule du 31 décembre 1976 au 13 juillet 1977, jour du grand black-out qui transforma définitivement New York  en ville plus sûre mais également plus lisse et moins libre. New York est à l’époque une véritable ville punk : anarchique, créative, violente et camée jusqu’à l’os. « Les coupes budgétaires, la criminalité et le chômage avaient brutalisé la ville, et dans les rues ce sentiment d’anarchie aigrie et d’utopie mort-née était perceptible. Mais aussi triste fût-il, c’était un terrain de jeu idéal pour des adolescents avec des familles déstabilisées et de faux papiers d’identité. On pouvait aller écouter les premiers disques de rap, les derniers de la New Wave ou ce que le disco était en train de devenir dans des clubs sans licence où Noirs, métis, Blancs, gays et hétéros se mélangeaient encore librement. » Garth Risk Hallberg rend parfaitement compte de ce bouillonnement, de cette incroyable vitalité. La ville est en train de changer, on voit les prémices peu engageants de ce qu’elle va devenir à travers les pages du roman.

La construction de l’intrigue est à l’image de ce qu’était New York : foisonnante. A chaque chapitre, nous changeons de voix. Garth Risk Hallberg compose une belle galerie de personnages qui sont appelés à se croiser, dont les destins vont se télescoper en ce début d’année 77. Tous les milieux sociaux se croisent, s’entraident ou se détruisent dans cette ville de tous les possibles. La longueur (presque 1000 pages) permet aux personnages de s’installer, de se construire, de prendre chair sous les yeux du lecteur.

« City on fire » était un projet très ambitieux qui tient ses promesses. C’est une œuvre à l’esprit très 19ème siècle (on pense à Dickens) tout en étant moderne, fourmillant de personnages et d’idées. C’est le roman d’une fin d’époque, d’un basculement dans l’histoire de la ville de New York. Malgré quelques longueurs au milieu du livre, j’ai pris énormément de plaisir à la lecture de « City on fire » grâce à la fluidité de l’écriture et à la densité de son intrigue. Un nouvel auteur américain est né dont je vais suivre le travail avec grand intérêt.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Paris est une fête de Ernest Hemingway

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« Paris est une fête » est un recueil de textes qu’Ernest Hemingway a écrit à la fin de sa vie et qui fut publié en 1964, trois ans après son suicide. Il y parle des années qu’il passa à Paris dans les années 20 avec sa première femme Hadley et leur fils Jack surnommé Bumby.

Les années passées à Paris sont celles de la vie de bohème, de la pauvreté et de la faim qui tenaille le ventre mais aiguise l’esprit. A l’époque Hemingway écrivait des articles, des contes, des nouvelles pour des journaux américains ou canadiens. Il s’agit presque de son apprentissage du métier d’écrivain. Il retravaille sans cesse ses textes cherchant à écrire la phrase la plus vraie possible. On assiste vraiment à la création, à la découverte de son style. La vérité recherchée donne naissance à un style sec, aride, sans fioriture ou effet de style facile.

Les chroniques nous entraînent dans le bouillonnement du Montparnasse des années folles. On y croise quelques personnages illustres : Gertrude Stein, James Joyce, Blaise Cendrars, Pascin, Francis Scott et Zelda Fitzgerald ou encore Sylvia Beach la propriétaire du Shakespeare & Code la rue de l’Odéon. Montparnasse est à l’époque une ruche de talents, d’artistes en tout genre qui se croisent au Dôme, à la Coupole ou à la Closerie des Lilas, le café préféré de Hemingway qui aime à écrire à l’ombre de la statue du Maréchal Ney. Ça discute, ça boit, ça crée, les poches sont vides mais la joie de vivre est bel et bien là. « La génération perdue », comme Gertrude Stein appelait les jeunes gens revenus de la guerre, profite de la légèreté retrouvée sans se soucier du lendemain.

« Paris est une fête » est un bel hommage à l’effervescence des années folles, aux cafés de St Michel, de la place de la Contrescarpe et de Montparnasse, à la frivolité et à l’écriture. Je vous conseille de regarder après la lecture de ce livre, « Midnight in Paris » de Woody Allen qui se passe à la même époque et qui rend bien compte de l’éphorie créatrice des années folles.

Une lecture commune organisée par Eliza.

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Va et poste une sentinelle de Harper Lee

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Jean Louise Finch rentre à Maycomb, Alabama. Elle a 26 ans et habite à New York. Dans la ville de son enfance, l’attendent son père avocat, Atticus, son petit ami Hank qui travaille avec son père, sa tante Alexandra et son oncle. Jean Louise, surnommée Scout, a perdu sa mère enfant et son frère Jem est décédé d’une crise cardiaque quelques années plus tôt. Scout se réjouit de passer du temps dans sa famille où elle retrouve ses souvenirs d’enfance. Mais elle va découvrir Atticus sur un nouveau jour et cela va totalement la bouleverser.

Avant de parler du contenu du livre, il faut évoquer son étonnante publication. Harper Lee était jusqu’à présent l’auteur d’un seul et unique ouvrage « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », prix Pulitzer en 1961. L’auteur a aujourd’hui 89 ans et les lettres américaines se sont étonnées de la sortie de ce roman cinquante ans après le premier. « Va et poste une sentinelle » se situe vingt ans après l’intrigue de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Et pourtant, ce roman est le premier à avoir été écrit par Harper Lee, il fut refusé par les éditeurs et l’auteur retravailla son texte pour donner naissance à l’oiseau moqueur. Les critiques à l’égard de ce nouveau roman furent assassines. « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », portant  sur l’enfance de Scout Finch, est un monument aux États-Unis, un classique qui est le symbole de l’antiracisme. Atticus Finch est un père et un avocat exemplaire qui défend un jeune noir accusé à tort. ce qui a fait scandale dans ce nouvel opus, c’est que l’on y apprend qu’Atticus a participé à des réunions du Ku Klux Klan et qu’il est membre d’une association locale très conservatrice. Harper Lee a fait tomber Atticus de son piédestal et les américains ne lui pardonnent pas.

Mais parlons du roman en lui-même. Il est étonnant que ce livre ait été rejeté par les maisons d’édition car, même s’il est parfois maladroit, il reste de qualité. « Va et poste une sentinelle » est le roman de l’émancipation. Scout semble ouvrir les yeux sur la communauté qui l’a vue grandir. Ce retour dans le Sud est extrêmement douloureux, sa vie à New York l’a changée. Elle comprend que les gens ne sont pas aussi tolérants qu’elle l’imaginait. Sa relation avec Calpurnia, leur ancienne servante noire, n’est plus non plus celle qu’elle avait gardé en mémoire. Scout va lui rendre visite et la scène est particulièrement poignante. Scout voyait en elle une mère de substitution, Calpurnia a toujours su qu’elle n’était qu’une domestique. Un fossé s’est creusé entre Scout et la ville de Maycomb. Elle ne comprend plus le Sud des États-Unis, ne comprend plus son père. C’est toute l’incompréhension du Nord du pays envers le Sud dans les années 50 qui s’exprime ici par le regard de Scout. L’image qu’elle gardait de Maycomb n’est qu’un souvenir. Il y a d’ailleurs déjà de très belles évocations de l’enfance, annonciatrice de ce que sera « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ».

« Va et poste une sentinelle » est le roman du passage à l’âge adulte alors que « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » était celui de l’enfance. Il montre qu’il faut savoir s’émanciper de ses modèles pour grandir et devenir soi-même. Un beau roman, peut-être plus complexe et nuancé que le premier publié, et qui complète bien le formidable « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ».

Merci à NetGalley pour cette lecture.

Seul l’assassin est innocent de Julia Székely

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« Quelque chose de pesant, d’angoissant flottait dans l’air de l’appartement. Quelque chose de tellement épouvantable et sinistre qu’on aurait voulu hurler de terreur, comme si des fauves inconnus se tenaient aux aguets quelque part aux environs, prêts à bondir, avides de sang frais et de tiède chair humaine. » Une maison, la neige, l’horloge qui égrène les heures inexorablement, quatre membres tourmentés d’une famille : le père Tumas qui passe ses soirées à jouer, la mère Magda obsédée par sa beauté et sa peur de vieillir, Poupée la jeune nymphette insolente et Petit qui cherche à attirer l’attention des uns et des autres désespérément. Beaucoup d’indifférence, de tension se développe entre les murs de la demeure familiale. Beaucoup de rancœur entoure un autre personnage : Robert, ami d’enfance du père et amant de la mère. Et le drame survint.

« Seul l’assassin est innocent » de Julia Székely est un petit roman très étonnant. L’auteur prend plaisir à faire perdre ses repères au lecteur. L’époque, le lieu sont indéterminés. On se situe probablement dans la première partie du 20ème siècle, peut-être à l’époque où il a été écrit, c’est-à-dire vers 1940. Les personnages sont par moments également plongés dans le flou et l’incertitude. Ils ne sont pas toujours nommés, à nous de nous y retrouver. Le lecteur est donc un peu mal à l’aise, mis dans une posture inconfortable. Cela ne fait que renforcer l’ambiance oppressante, étrange de ce drôle de roman policier.

Toute l’intrigue se déroule sur une seule journée et presque entièrement  dans la demeure familiale où se nouent et se dénouent les fils de ce drame. Ce livre m’a évoqué la manière dont George Simenon pouvait écrire ses romans noirs notamment en raison de l’importance donnée à l’atmosphère d’un lieu et de la manière froide avec laquelle est traitée la psychologie des personnages. Il y a un côté entomologiste dans la façon qu’a Julia Székely d’épingler les travers de ses personnages et de mettre au jour leurs faiblesses. A la famille, il faut ajouter un savoureux lieutenant de police, auteur sous pseudo de romans policiers. Toujours partagé entre ses deux activités, il analyse les situations à l’aune de ce qu’il pourrait en faire sur le papier, attristé par la réalité et excité par la possibilité de fiction.

Il faut accepter de se perdre un peu pour profiter de ce surprenant petit roman policier de Julia Székely  qui nous sort des sentiers battus.

Un grand merci aux éditions Phébus pour cette découverte.

Le fils de Philipp Meyer

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Né en 1836, Eli McCullough grandit dans un pays en pleine mutation, un pays où chacun vole les terres des autres pour s’imposer. Le Texas vient d’être arraché au Mexique et est indépendant. Mais les indiens n’ont pas abandonné leur territoire. A l’âge de treize ans, Eli est kidnappé par des Comanches et il les a vu assassiner sauvagement sa mère, sa sœur et son frère. Pendant trois ans, il apprend à devenir un vrai Comanche. Il reste avec eux jusqu’à ce que la variole décime les troupes. Il doit alors rejoindre la civilisation, travailler, fonder une famille et un empire grâce à l’élevage puis au pétrole. Sa descendance, son fils Peter et son arrière petite-fille Jeanne-Anne, suivront-ils la voie tracée par Eli ?

C’est une véritable et formidable saga familiale qu’a écrit Philipp Meyer dans son deuxième roman. Les trois membres de la famille McCullough prennent successivement la parole au fil des chapitres. Eli est le fondateur de cette dynastie, celui qui, parti de rien, lèguera une fortune à ses descendants même si celle-ci est tachée de sang. Son fils, le doux Peter, ne pourra jamais accepter les méthodes de son père. Il est hanté par un évènement : la manière brutale dont une famille mexicaine a été abattue sous un prétexte fallacieux de rébellion pour que les McCullough récupèrent leur terrain. Jeanne-Anne a moins de scrupules. Sa vie nous emmène jusqu’à notre époque, elle est la conclusion, la fin de l’empire construit par Eli. Trois époques, trois personnages qui nous sont présentés sous un prisme narratif différent : Eli s’adresse à nous à la première personne du singulier, Peter se raconte au travers de son journal intime tandis que Jeanne-Anne est vue par un narrateur extérieur. Les destins de Eli et Peter m’ont totalement passionnée, celui de Jeanne-Anne un peu moins  même si son combat féministe pour accéder au pouvoir est loin d’être sans intérêt. Les différentes voix, leur alternance en fonction des chapitres donnent beaucoup de rythme et de vie à ce roman de presque 700 pages.

L’évolution de la famille McCullough est également celle du Texas, le roman traverse toute l’histoire de cet état. De l’indépendance à l’éradication des tribus indiennes, en passant par les « bandits wars » de 1915 contre les rebelles mexicains, c’est toute la violence de la construction de l’Ouest des États-Unis qui se déploie devant nos yeux. Philipp Meyer nous dépeint cette période sans complaisance et après un énorme travail documentaire. Nous sommes ici loin des images d’Épinal véhiculées par la plupart des westerns et loin de leur manichéisme. On voit également la transformation du Texas qui passe de l’agriculture, des grands espaces sauvages aux derricks, à l’appauvrissement de la terre. L’or noir coule à flots et emporte tout sur son passage.

« Le fils » est une épopée qui vous entrainera aux origines du Texas et au cœur de la famille McCullough. Formidablement construit et documenté, Philipp Meyer a écrit un roman palpitant, dense et ambitieux qui place son auteur dans la liste des écrivains américains à suivre.

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Souvenez-vous de moi de Richard Price

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A Manhattan, le Lower East Side est un quartier melting-pot : ancien quartier juif, il est aujourd’hui peuplé de communautés noire, latinos mais aussi de clandestins chinois et de trentenaires bobos. Eric Cash y est gérant d’un restaurant à la mode. Un soir, il se trouve entraîné par deux jeunes barmen dans une tournée alcoolisée des bars du quartier. Au bout de la nuit les attendent deux braqueurs. Eric tend son portefeuille mais le jeune Ike s’y refuse et défie ses agresseurs. Il finira sur le pavé, une balle dans le ventre. Eric est interrogé par la police mais il est tellement embrouillé qu’il passe rapidement de témoin à suspect. Et pendant qu’il est au poste, le véritable coupable prend le large.

Contrairement à ce que pourrait faire penser ce résumé, je ne qualifierais pas « Souvenez-vous de moi » de roman policier car nous connaissons dès le départ le meurtrier et nous le suivons tout au long du roman. Le suspens n’est pas ce qui intéresse Richard Price. Au travers des voix des différents protagonistes, c’est la vie quotidienne des habitants du quartier  que nous présente l’auteur. Richard Price a été scénariste de l’excellente série « The wire » et son roman m’y a beaucoup fait penser. Comme dans « The wire », les dialogues sont très présents et surtout l’enquête de police est très réaliste. Il n’y a aucune facilité, au contraire Richard Price montre bien les difficultés des policiers à mener leur enquête : les faux et imprécis témoignages, le manque de moyens, la hiérarchie qui se défile. Il me semble que « Souvenez-vous de moi » donne une idée très juste de ce qu’est une enquête policière, loin des clichés hollywoodiens.

Plus largement, ce roman nous donne un panorama du Lower East Side au travers d’une galerie de personnages paumés. Chacun est insatisfait de sa vie, cherche à l’améliorer ou à la changer : Eric Cash qui pique dans les pourboires de ses serveurs pour quitter la ville, le meurtrier qui voudrait se débarrasser de son violent beau-père, Matty Clark le policier consciencieux qui ne connaît pas ses fils, le deuxième barman braqué avec Cash qui profite du meurtre pour relancer sa carrière d’acteur. Tous semblent pris au piège de ce quartier, de leurs vies.

« Souvenez-vous de moi » est un excellent roman noir, foisonnant, multipliant les points de vue et qui est au plus près de la vie des habitants du Lower East Side.

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Les égouts de Los Angeles de Michael Connelly

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Appelé sur une scène de crime, Harry Bosch découvre, dans une canalisation de Hollywood, le corps d’un ancien compagnon du Vietnam : Billy Meadows. Tous deux faisaient partie des « rats de tunnel ». Les Vietcongs avaient creusé énormément de galeries sous les villages. Les rats y pénétraient pour les nettoyer. Ce qu’il a vécu là-bas hante toujours Harry Bosch et la découverte du corps de Meadows ne va pas l’aider à faire disparaître ses cauchemars. Il semble que celui-ci soit mort d’une overdose. Trop simple, trop évident, plusieurs détails invitent Bosch à creuser, à mener l’enquête.

Mon intérêt pour Bosch est venu de deux raisons : son nom bien évidemment, un policier américain se nommant Hieronymus Bosch (Harry est un diminutif) ne pouvait que piquer ma curiosité ;  la série qui est sortie cette année avec Titus Welliver dans le rôle titre et qui m’a été fortement conseillée par ma copine Shelbylee. Je voulais découvrir le personnage sous la plume de Michael Connelly avant de visionner la série.

Bosch est l’archétype du policier solitaire et ténébreux. Né d’un père inconnu, sa mère était une prostituée qui a été assassinée lorsqu’il avait douze ans. Bosch ne respecte pas le règlement, son enquête passe avant même s’il doit se retrouver au tribunal ou devant les affaires internes. Il va toujours jusqu’au bout de ses investigations. Un lourd passé, des failles mais aussi beaucoup d’intuitions et d’intelligence, un cocktail classique mais qui rend Bosch intéressant et attachant.

L’intrigue des « Égouts de Los Angeles » est extrêmement bien menée. Chaque pièce du puzzle finit par faire sens, rien n’est laissé au hasard dans cette enquête. Le meurtre de Billy Meadows, anodin au départ, va se révéler complexe et permet de développer de nombreuses pistes et ramifications. Le tout est rythmé, Michael Connelly nous entraine d’un rebondissement à un autre au fil des découvertes de Bosch.

« Les égouts de Los Angeles » est un polar totalement classique mais avec  un personnage principal charismatique et une intrigue suffisamment bien menée pour me donner envie de lire les autres volumes des aventures de Harry Bosch.

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Le médaillon de Budapest de Ayelet Waldman

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 A la veille de sa mort, Jack Wiseman reçoit dans sa maison du Maine sa petite-fille Natalie. Celle-ci vient de démissionner de son travail et de divorcer. Son grand-père, souhaitant probablement lui changer les idées, lui confie une mission : rendre un médaillon en forme de paon aux descendants de sa propriétaire. « En l’écoutant, il découvrit un petit étui en velours noir. A l’intérieur, un bijou de femme, un grand pendentif orné d’un paon en émail violet et vert rehaussé de touches de blanc. Le travail filigrané d’un grand orfèvre qui avait inséré une pierre précieuse à l’extrémité de chaque plume. » Le problème, c’est que Jack n’a aucune idée de l’identité de la propriétaire originelle du pendentif. Il faisait partie du train de l’or hongrois qui contenait les biens volés aux juifs pendant la 2nde Guerre Mondiale. En 1945, Jack s’était retrouvé à devoir faire l’inventaire du train de Salzbourg. La mission de Natalie est presque impossible.

Je dois bien avouer m’être laissée charmer par la très belle couverture Art Déco du roman de Ayelet Waldman. Il se compose en trois parties à des époques et des lieux très différents : Salzbourg en 1945 avec le jeune Jack Wiseman, en 2013 à Budapest et Israël aux côtés de Natalie qui tente de retrouver la propriétaire du médaillon, enfin de nouveau à Budapest mais en 1913 où nous ferons la connaissance de la propriétaire du bijou. Les trois parties nous permettent de croiser de nombreux personnages dont les destins s’imbriquent sous l’égide du médaillon. L’auteur aborde des thématiques forts variées : la Shoah, le vol des biens aux juifs, le problème de leur restitution, le féminisme naissant, le début de la psychanalyse, le départ des juifs en Palestine et les débuts d’Israël.

Cela fait beaucoup, sans doute un peu trop. Les trois parties peuvent quasiment se lire indépendamment les unes des autres. Le médaillon est en effet un bien maigre lien entre elles, il est à chaque fois très anecdotique dans le récit de chaque période. « Le médaillon de Budapest » me semble presque un recueil de nouvelles, trois moments de l’histoire juive contemporaine.

Visiblement bien documentée, foisonnant d’idées, « Le médaillon de Budapest » est un roman plutôt plaisant mais qui manque d’interaction entre ses différentes parties.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

amarica