La vie seule de Stella Benson

Couv-et-bandeau-la-vie-seule-680x1035-1-673x1024

Londres, 1918, lors d’une réunion d’un comité de bienfaisance, une étrange jeune femme fait une apparition fracassante. Elle entre en courant dans la pièce et se réfugie sous une table. Ses explications ne cessent de stupéfier l’assemblée et les participants à la réunion ne tardent pas à découvrir qu’ils sont en présence d’une sorcière. Après le départ de cette dernière, l’une des membres du comité, Sarah Brown, découvre que la sorcière a oublié son balai. Sur celui-ci figure une adresse, Sarah décide de s’y rendre. D’étonnantes aventures attendent alors la jeune femme.

Le court roman de Stella Benson est extrêmement surprenant. Il m’a tour à tour évoqué Harry Potter (nous assistons notamment à une terrible bataille de balais) et Alice aux pays des merveilles (« Les pâquerettes vous regardaient dans les yeux, mais pas les violettes, parce qu’elles refusaient les bonnes manières. »). « La vie seule » est un livre à la fantaisie débridée, aux situations totalement farfelues. Sarah Brown travaillera dans une ferme gérée par un dragon dans une Forêt enchantée. Nous croiserons un balai nommé Harold, une valise appelée Humphrey ou encore un cheval nommé Vivian. Un tourbillon d’évènements fantastiques va venir perturber la vie de Sarah Brown et des autres membres du comité de bienfaisance.

Ce qui rend le roman de Stella Benson vraiment intéressant, c’est la manière dont elle mêle la magie à la réalité de la vie des habitants de Londres en 1918. La ville est alors bombardée et nous assistons à leur repli dans des abris. Stella Benson en profite également pour placer quelques insertions ironiques sur la société anglaise de son temps : « Elle avait un mari, mais aucune autre tragédie marquante dans sa vie. » ; « Lady Arabel était une des personnes les plus gentilles du monde mais elle frémit à l’évocation de la classe moyenne. »  On sent également l’engagement de l’auteure auprès des Suffragettes au travers du destin de Sarah Brown, une jeune femme célibataire qui va conquérir son indépendance grâce à la sorcière.

« La vie seule » est un livre déroutant, original qui mêle réalisme et magie avec humour et ironie.

Traduction Leslie De Bont

10 ans du mois anglais

Un lieu à soi de Virginia Woolf

G02823_Woolf_un-lieu-a-soi.indd

Grâce au Café du classique sur Instagram, j’ai relu « A room of one’s own » de Virginia Woolf. J’ai choisi la récente traduction de Marie Darrieussecq qui m’a semblé plus fluide que celle de Clara Malraux qui est celle par laquelle j’ai découvert ce livre important de l’auteure. Et le choix de la traduction du titre me paraissait plus juste, plus proche de ce qu’avait voulu dire Virginia Woolf.

Cet essai, publié en 1929, a comme point de départ deux conférences sur le thème des femmes et de la fiction qui devaient avoir lieu aux Newnham College et au Girton College, deux institutions de Cambridge dédiées aux jeunes filles. Virginia Woolf choisit de décliner son propos sur deux journées où elle mélange flâneries et réflexions sur le thème des conférences. Il ne s’agit donc pas d’un essai classique, scolaire. L’auteure y écrit comme dans ses romans, exprimant un flux de conscience qui peut donner l’impression d’un livre déconstruit, aux propos éclatés. Comme toujours, Virginia Woolf écrit avec une grande liberté, une ironie grinçante et une culture remarquable. Ce qui m’a frappée durant cette relecture, c’est à quel point elle s’amuse, elle invente des personnages pour nous parler des femmes et de la fiction et le plus intéressant d’entre eux est celui de la sœur de Shakespeare qui, si elle avait voulu écrire, aurait connu un bien funeste destin.

Virginia Woolf choisit d’aborder le thème de ses conférences de manière concrète. Dès le départ, elle fait le constat que les pelouses, les bibliothèques des colleges masculins sont interdites aux femmes, leurs repas sont de meilleure qualité que ceux des jeunes filles. Cela peut paraître anecdotique mais pour elle, cela fait partie intégrante de son constat : « La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. » Les femmes, pour créer, n’ont besoin que de deux choses : une pièce à soi et de l’argent. Elle montre bien à travers l’Histoire à quel point la création doit se libérer des contingences matérielles pour pouvoir exister et sa démonstration est brillante.

Bien entendu, le patriarcat a également tout fait pour brimer les femmes, les a modelées pour limiter leur envie d’expression, les a décrédibilisées. Certaines ont du prendre des noms masculins pour se faire publier (George Eliot, les sœurs Brontë, George Sand, etc…).

Pour autant, Virginia Woolf ne souhaite pas lancer une guerre ouverte entre les deux sexes. Elle préconise que chacun cultive ses différences. Elle insiste sur l’importance de l’éducation, elle qui a vu ses frères partir dans les College alors qu’elle n’a pas pu y aller. Elle invite les jeunes femmes à voir le monde, à avoir plus d’expérience pour en nourrir leurs œuvres et surtout à penser par elle-même : « Je me retrouve à dire brièvement et prosaïquement que le plus important est d’être soi-même, plutôt que n’importe quoi d’autre. »

La démonstration de Virginia Woolf dans « Un lieu à soi » est originale, impeccablement menée et imaginative. Le statut des femmes a changé depuis 1929 et pourtant cet essai résonne toujours avec notre actualité. Le chemin parcouru est important mais il ne s’arrête pas là et Virginia Woolf nous invite à rester vigilantes.

Traduction Marie Darrieussecq

20210522_175412_0000

L’invitation à la valse de Rosamond Lehmann

9782714481337

« Oui c’est certain, ces murs renferment un monde. Ici, la durée tisse sa toile d’une pièce à l’autre, d’un an à l’autre. Le temps est en sûreté dans cette maison. Quelque chose d’énergique, de concentré, de fort, de calme, s’y développe, quelque chose qui a ses lois, ses habitudes, quelque chose d’inquiétant, de tyrannique, à quoi il ne faut pas se fier tout à fait ; quelque chose d’atroce, peut-être. Une plante curieuse, aux fortes racines enchevêtrées, un spécimen unique. Une famille, en un mot. » Cette famille, c’est celle d’Olivia Curtis, qui réside dans le petit village de Little Compton. Nous sommes en hiver et la jeune femme fête ses 17 ans. Dans quelques jours, elle va assister à son premier bal chez Lord et Lady Spencer. Elle reçoit d’ailleurs, parmi ses cadeaux d’anniversaire, une étoffe rouge qui servira pour la confection de sa robe. Une couleur flamboyante choisie par sa sœur Kate et non par sa mère qui aurait préféré une couleur plus discrète pour une jeune fille. Olivia est enchantée et attend avec autant d’impatience qu’inquiétude le jour du bal.

J’ai déjà lu plusieurs romans de Rosamond Lehmann et le résultat n’a pas toujours été concluant. Mais comme il s’agit d’une romancière extrêmement appréciée par Jonathan Coe, je persiste dans la découverte de son œuvre. Cette fois, j’ai été totalement séduite par « L’invitation à la valse ». Ce passage à l’âge adulte est décrit avec beaucoup de délicatesse, de tendresse et avec finesse pour la psychologie de son héroïne. Olivia sent bien qu’elle est à un tournant de sa jeune vie. Le bal est son intronisation dans le monde des adultes, dans la haute société. Elle doit donc se présenter sous son meilleur jour. Cela est d’autant plus vrai que sa sœur Kate va bientôt quitter le foyer pour passer un an à Paris. Olivia devra faire son chemin seule. Le bal, qui occupe la moitié du roman, est formidablement décrit : le jeu social, le paraître, l’humiliation de ne pas avoir son carnet de bal rempli, les rencontres impromptues le temps d’une danse, la courtoisie. La soirée sera riche en expériences pour la jeune femme, beaucoup de possibilités s’ouvrent à elle et tout autant de questions sur son avenir.

« Tout va commencer », cette phrase se situe à la fin du roman et laisse en suspens ce qu’il va advenir de la jeune Olivia Curtis. Rosamond Lehmann nous permet de le découvrir dans « Intempéries ».

Traduction Jean Talva

10 ans du mois anglais

Sœurs de Daisy Johnson

9782234088870-001-T

Sheela et ses deux filles, Septembre et Juillet, quittent Oxford pour s’installer dans une maison dans le Yorkshire suite à un « incident » au lycée. Les filles sont presque jumelles, elles n’ont que dix mois d’écart et sont totalement inséparables. Septembre et Juillet contre le reste du monde : « A quinze et seize ans, elles étaient plus proches que jamais. Septembre répondait à la place de sa sœur, elles partageaient la même assiette, leur repas soigneusement divisé en deux, dormaient la tête posée sur le même oreiller. » Septembre prend toujours le dessus sur sa sœur. Sa domination devient de plus en plus étouffante et malsaine.

J’avais découvert Daisy Johnson avec son 1er roman « Tout ce qui nous submerge ». Je n’avais pas été totalement convaincue par l’histoire mais l’écriture poétique, l’ambiance particulière m’avaient séduite. Cette fois, pas de sentiment mitigé, « Sœurs » est un roman parfaitement maîtrisé, à l’atmosphère sombre, âpre. Daisy Johnson s’est inspirée du roman gothique. On retrouve les éléments classiques de ce genre de littéraire si anglais :  la maison inquiétante « Échouée sur la lande du Yorkshire à peine en retrait de la mer », les cauchemars qui envahissent les nuits de Juillet, les éléments qui sont peu cléments (pluie, vent, tempête, boue) et une pointe de surnaturel pour parfaire l’ensemble. Le thème du double est également présent dans les romans gothiques, Daisy Johnson joue avec les identités des deux sœurs qui se fondent l’une dans l’autre. L’emprise totale de Septembre, ses jeux pervers nous mettent mal à l’aise, créent une ambiance troublante, sombre.

La force du roman est d’allier le roman gothique à des thématiques plus contemporaines. L’auteure sait parfaitement décrire les affres de l’adolescence, les difficultés à affirmer sa personnalité face à un groupe et les troubles du désir naissant. « Sœurs » parle également de harcèlement, de la cruauté implacable de cet âge.

L’écriture ardente, hypnotique de Daisy Johnson happe le lecteur dès les premières lignes et nous entraîne dans la noirceur de la relation exclusive et dévorante de Juillet et Septembre.

Traduction Laëtitia Devaux

20210522_175412_0000

Milkman d’Anna Burns

Irlande du Nord, années 70, la narratrice a 18 ans, elle est issue d’une famille de douze enfants et elle est qualifiée de « sœur du milieu ». Un qualificatif qui lui vient de son père, maintenant décédé, qui éprouvait des difficultés à se rappeler des prénoms de tous ses enfants. La jeune femme travaille, fait du jogging, lit en marchant et fait tout pour rester invisible durant cette époque si troublée. Mais ses stratégies pour rester à l’écart, à l’abri ne fonctionnent pas, bien au contraire. Elle est vue dans le voisinage comme une  » dépasseuse-de-bornes » et à ce titre elle va attirer l’attention et les commérages. Ceux-ci vont partir d’une rencontre avec Laitier (qui n’est pas du tout laitier), un paramilitaire important qui s’intéresse à elle. La rumeur va alors s’amplifier de manière démesurée.

« Milkman » m’intriguait depuis que ce roman a remporté le Man Booker Prize en 2018 et il me tardait de le découvrir. Et le roman d’Anna Burns est à la hauteur de mes attentes. Sa forme narrative originale est exigeante pour le lecteur. Le texte, écrit à la première personne du singulier, est le flot de pensées de la narratrice. Il n’y a pas de paragraphe, pas de respiration pour le lecteur. Les idées de la narratrice se déclinent en nombreuses digressions qui toutes apportent quelque chose au récit. Le texte est extrêmement dense, presque étouffant. Mais la forme est en adéquation le fond puisqu’il est ici question de violence et de harcèlement.

La violence est d’abord politique. Anna Burns est née en 1962 à Belfast, elle retranscrit donc parfaitement le conflit d’Irlande du Nord : les paramilitaires, la police d’État, les écoutes, les morts violentes, le couvre-feu, etc… La suspicion, la paranoïa dominent dans cette société qui fonctionne par quartiers comme de petits villages. Tout le monde connaît la vie des autres et s’en mêle à coups de rumeurs qui ne font qu’accroître la peur ambiante. Rajoutez à cela le poids de la religion, du patriarcat et vous comprendrez mieux pourquoi notre jeune héroïne tente de passer inaperçue. Malheureusement pour elle, sa jeunesse et sa beauté retiennent l’attention du Laitier. Et comme elle a scrupuleusement rendu l’atmosphère de terribles tensions de cette époque, Anna Burns montre avec justesse les mécanismes du harcèlement. Les rumeurs s’immiscent petit à petit dans le cerveau de la narratrice. L’étau se resserre, le Laitier sait endormir sa proie par le langage, par sa présence insistante et tenace. La jeune femme exprime un engourdissement de sa pensée, elle finit par ne plus pouvoir prendre du recul. Elle s’enferme de plus en plus et ne trouve d’appui nulle part. Son récit est proprement saisissant.

« Milkman » est un livre unique dont la lecture est un peu déconcertante au début mais qui s’avère très riche et d’une étourdissante maîtrise narrative.

Traduction Jakula Alikavazovic

Le parfum des fleurs la nuit de Leïla Slimani

9782234088306-475x500-1

« Le parfum des fleurs la nuit » est le troisième livre de la collection « Ma nuit au musée » que je lis. Après avoir suivi Léonor de Récondo au musée Greco de Tolède et Santiago Amigorena au musée Picasso de Paris, j’ai cette fois accompagnée Leïla Slimani à Venise où elle passa une nuit dans le Fondation Pinault en décembre 2018. Ce projet lui fut proposé alors qu’elle était en train d’écrire « Le pays des autres ». Ce n’est pas le plaisir de se retrouver seule devant des œuvres d’art qui a convaincu Leïla Slimani mais bien la possibilité de s’extraire du monde, d’être inatteignable et inaccessible aux perturbations extérieures. « Être seule dans un lieu dont je ne pourrais pas sortir, où personne ne pourrait entrer. Sans doute est-ce un fantasme de romancier. Nous faisons tous des rêves de cloître, de chambre à soi où nous serions à la fois les captifs et les geôliers. » Durant cette nuit passée à la Punta della Dogana, Leïla Slimani digresse autour de la littérature, des mystères de l’écriture, elle convoque de nombreux écrivains comme Stefan Zweig, Virginia Woolf,  Robert Louis Stevenson, Rainer Maria Rilke, Sandor Marai, Milan Kundera, Charles Baudelaire ou Valery Larbaud.

Peut-être est-ce la position de Venise, entre Orient et Occident, qui ramène Leïla Slimani au Maroc qu’elle a quitté vingt ans plus tôt. Elle se souvient de ce que signifiait être une jeune fille au Maroc où tout se jouait dans une tension entre le dedans et le dehors. Les fantômes de son passé s’animent au fil de la nuit et notamment celui de son père dont elle parle avec beaucoup de pudeur et d’émotion. Cette déambulation dans la Fondation Pinault est l’occasion d’une introspection où l’art qui entoure l’auteure n’a que peu de place (à l’exception des photos de Berenice Abbott) et la laisse perplexe.

Avec lucidité, nostalgie, Leïla Slimani nous livre un texte finalement très intime, loin de l’exercice de style que la commande pouvait provoquer et où elle questionne l’art d’écrire et ce que cela signifie d’être libre.

Merci Netgalley pour cette lecture.

Le mois anglais : 10 bougies en juin

 

C’est avec grand plaisir que nous ouvrons les festivités de ce nouveau Mois anglais, qui débutera le 1er juin. Il y a dix ans LouCryssilda et moi lancions la toute première édition de ce challenge, sans imaginer que c’était le début d’une aussi belle aventure. Nous avons chaque année retrouvé avec bonheur des participant.e.s aussi enthousiastes que nous à l’idée de parler littérature anglaise, voyages, culture, et même cuisine ! D’autres ont rejoint le Mois plus tard avec tout autant de folie et de générosité. Merci pour cela ! Ce Mois anglais c’est un rendez-vous qui nous tient à cœur et nous sommes très heureuses de le passer une nouvelle fois avec vous.
 
Vous pourrez participer :
– Sur les blogs où est né le challenge
– Sur le groupe Facebook du Mois anglais (pour papoter, partager des idées et vos chroniques)
– Sur Instagram, avec le compte @ayearinengland2021 géré ensemble, et #lemoisanglais et/ou #ayearinengland et/ou #ayearinengland2021 (pensez à nous taguer et à utiliser les # pour nous aider à vous suivre).
 
Et voici maintenant le programme que certain.e.s d’entre vous attendaient avec impatience ! Merci pour toutes vos suggestions qui nous ont beaucoup inspirées. Nous avons voulu simplifier cette année pour laisser plus de place aux lectures libres, pour nous permettre de piocher dans nos PAL mais bien sûr, les thèmes non traités directement et surtout les auteurs s’intègrent aisément dans les rendez-vous par période que nous vous proposons (sur l’une de vos suggestions). On espère que ce programme vous plaira :
  • Présentation de PAL, d’envies : dès à présent
  • Billets libres: à tout moment
  • Avant 1837 : 3 juin
  • Animaux : 5 juin
  • 1ere ou 2e guerre mondiale : 7 juin
  • Littérature jeunesse / album jeunesse : 9 juin
  • Époque victorienne : 10 juin
  • Une saison au choix : 12 juin
  • Années 50/60 : 14 juin
  • Époque édouardienne : 17 juin
  • English Royals : 19 juin
  • Années 70/80/90 : 21 juin
  • Non fiction (essai / biographie / livre d’histoire) : 22 juin
  • Années 20/30/40 : 24 juin
  • Voyage / évasion au sens large (régions anglaises, voyage dans le temps, dans l’espace si l’équipage est anglais) : 26 juin
  • Années 2000 jusqu’à aujourd’hui : 28 juin

Nous vous souhaitons un excellent Mois anglais, de belles lectures et un excellent voyage en Angleterre, littéraire mais pas que !

Fragiles serments de Molly Keane

I23763

La luxueuse demeure de Silverue, située entre mer et montagne en Irlande, est en effervescence  : Lady Bird et son mari Julian attendent le retour de leur fils aîné John. Officiellement, il revient d’un voyage à l’étranger mais en réalité, il séjournait en maison de repos pour soigner sa dépression. Sont également présents pour accueillir John, sa sœur Sheena qui découvre le bonheur des premiers émois amoureux, et son frère Mark qui, a sept ans, est aussi affectueux que cruel. Lady Bird, qui adore son fils aîné, est nerveuse et elle a invité son amie Eliza à Silverue pour la soutenir. Malgré cela, l’équilibre familial reste fragile et Lady Bird va avoir beaucoup de mal à sauver les apparences.

« Fragiles serments » était le premier roman de Molly Keane que je lisais et j’ai eu  quelques difficultés à rentrer dans l’histoire. L’auteure prend son temps pour installer son cadre et ses personnages. Et ce sont bien eux qui sont au cœur du roman. L’auteure nous offre une belle galerie de personnages, ils sont assez nombreux et d’ailleurs le titre original est « Full house ». L’ironie grinçante de l’auteure ne les épargne pas. Lady Bird est une coquette, écervelée qui veut se faire passer pour la sœur de son fils aîné. Julian, quant à lui, ne s’intéresse qu’à sa femme, ses enfants passent après !  Les pauvres vont avoir beaucoup de mal à trouver leur équilibre et encore plus à être heureux. Et malgré les efforts de Lady Bird pour maintenir l’illusion  d’une famille unie, les failles, les secrets enfouis vont bientôt gâcher le tableau d’ensemble. Le roman familial se transforme en satire cruelle de la haute société anglo-irlandaise. Et c’est vraiment quand le ton de Molly Keane se fait mordant qu’elle me plaît le plus (la pauvre gouvernante du petit dernier de la famille en fait les frais entre son envie de frissons romantiques et sa pilosité excessive). Les portraits des personnages sont vraiment réussis, incisifs et sans concession. L’intrigue aurait sans doute pu être un peu raccourcie mais elle est émaillée de très belles et poétiques descriptions de la nature irlandaise.

Même si le début du roman est un peu lent, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire « Fragiles serments » notamment grâce au ton caustique de Molly Keane qui me donne envie de la lire à nouveau.

Traduction Cécile Arnaud

Les Oxenberg & les Bernstein de Catalin Mihuleac

9782882506214-7edb2

Deux familles, deux époques. Washington DC, les Bernstein ont fait fortune dans le commerce des vêtements de seconde main. La narratrice, Suzy Bernstein, est originaire de Roumanie où elle a rencontré Ben Bernstein et sa mère Dora venus prospecter pour l’affaire familiale. Au fil des années, Suzy a su prendre une place importante dans l’entreprise. Son credo : chaque pièce vintage doit avoir une histoire. Celle de la famille Oxenberg se déroule à Iasi en Roumanie dans les années 40. Jacques est un gynécologue-obstétricien réputé. Sa femme, Roza, rédige une anthologie sur la nouvelle roumaine traduite en allemand. Leur position privilégiée ne les protégera pas et leurs enfants non plus lorsque le climat va devenir de plus en plus pesant et nauséabond. Bien au contraire, leur statut social ne fera qu’aggraver les jalousies et les rancœurs.

« Les Oxenberg & les Bernstein » m’a fait découvrir l’existence du pogrom de Iasi de juin 1941, un évènement terrible bien caché dans les tréfonds de l’Histoire roumaine. Mais après avoir lu le roman percutant de Catalin Mihuleac, ces évènements resteront à jamais gravé dans ma mémoire. Et pour cause, « Les Oxenberg & les Bernstein » est à la fois saisissant et déroutant. Le ton du roman est surprenant, il est ironique, cynique et particulièrement irrévérencieux dans les pages consacrées à Suzy qui aime à se moquer de sa belle-famille.

La construction du roman se fait avec une alternance de chapitre : un pour les Bernstein et un pour les Oxenberg. Cette brillante construction intrigue, interroge quant aux liens entre les deux familles qui ne se laissent deviner qu’à la fin du roman. Les deux narrations se font écho par le biais de répétitions qui soulignent certains moments.

Les personnages sont également particulièrement marquants et décrits sans manichéisme. Suzy est par exemple aussi agaçante qu’amusante. La petite Golda Bernstein est extrêmement attachante dans sa volonté de réinventer le monde grâce à son imagination (l’histoire de ses canards en plastique est tellement émouvante). Roza Bernstein est quant à elle totalement aveugle sur la situation et pense que son travail sur la traduction allemande va la protéger. Chacun est particulièrement bien caractérisé, réaliste et inévitablement le lecteur s’attache à eux et la lecture n’en sera que plus éprouvante.

Car Catalin Mihuleac ne nous épargne pas dans les pages de son livre. Il ne nous cache rien de la brutalité sans nom, de l’horreur absolue qui frappent Iasi en juin 1941. Ces passages sont difficiles à lire tant les actes de haine sont insoutenables. Mais il ne faut pas avoir peur de plonger dans ce texte car l’auteur nous offre un final bouleversant d’humanité et de bienveillance.

« Les Oxenberg & les Bernstein »est un roman marquant, puissant par sa construction, son ton, ses personnages et les évènements tragiques qui sont au cœur de ses pages. Un livre aussi terrible que poignant à côté duquel il ne faut pas passer.

Traduction Marily Le Nir

Harvey de Emma Cline

I23766

Harvey s’est réfugiée dans la luxueuse villa d’un ami dans le Connecticut. Il est là en attendant le verdict de son procès qui tombera le lendemain. Mais Harvey en est persuadé, il sera forcément acquitté. Il ne comprend pas l’acharnement contre lui. « Car il n’était qu’un homme, un homme seul avec des chaussettes rouges et un T-shirt trop fin, une molaire gauche douloureuse, un dos fragile sur le point de s’effondrer, tout le cartilage avait été gratté, si bien que sa colonne vertébrale était un jeu de casse-briques. » Harvey s’apitoie beaucoup sur lui-même, se gave de bonbons et d’antalgiques. Et il anticipe la suite, lorsqu’il sera libre et débarrassé du bracelet électronique vissé à sa cheville. Harvey a un grand projet, il veut adapter « White noise » de Don DeLillo qu’il pense avoir reconnu dans la maison voisine. Voilà un projet de taille pour relancer sa carrière !

Emma Cline avait fait une entrée très remarquée en littérature avec son formidable « The girls » en 2016. Cette jeune femme n’a pas froid aux yeux puisqu’elle se place ici dans la tête de Harvey Weinstein. Son texte est une novella qui a été publiée l’année dernière dans le magazine New Yorker. Le nom de famille d’Harvey n’est jamais cité car il reste un personnage de fiction. Emma Cline explique ne pas avoir fait de recherches particulières sur sa biographie, elle ne sait, par exemple, pas s’il a réellement des filles adultes.

Comme dans « The girls », l’auteure s’intéresse à l’emprise de certains individus sur les autres, au mécanisme de domination. On le voit bien ici à l’œuvre, Harvey est un personnage qui exerce son pouvoir sur tous ceux qui l’entourent avec mépris et brutalité. Il pensait jusque là que son argent, sa réussite le protégeaient et lui permettaient tout. Emma Cline nous le montre à un moment charnière, juste avant le basculement du verdict. Harvey peut encore se percevoir comme une victime, il peut s’illusionner sur son avenir et il nous paraît alors bien pathétique. Des failles dans ce résonnement percent de temps en temps le voile qu’il jette sur ce qui l’attend. Mais le projet « White noise » lui permet de rapidement de se voiler à nouveau la face. Emma Cline réussit à explorer la psyché perverse d’Harvey avec beaucoup de finesse et d’intelligence.

Dans « Harvey », Emma Cline dresse le portrait d’un personnage aussi glaçant que ridicule et elle montre à nouveau sa grande maîtrise de la narration et de la complexité de la nature humaine.

Traduction Jean Esch