Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza

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Goliarda vit à Catane en Sicile et plus précisément dans le quartier de la Civita où se croisent petits trafiquants, prostituées et gens honnêtes. Un tourbillon de vie, de bruits, de passion qui accompagne la jeune Goliarda qui ne va pas à l’école. Ses parents ne veulent pas qu’elle soit embrigadée par les fascistes. Pour occuper ses journées, l’enfant va au cinéma et en voyant « Pépé le Moko », elle tombe sous le charme de Jean Gabin. Mieux, elle veut être Jean Gabin.

« Moi, Jean Gabin » est un bijou de vitalité et d’insoumission. Goliarda Sapienza écrivit son texte dans les dernières années de sa vie et on sent une infinie tendresse pour cette enfance hors du commun et pour le quartier de la Civita. Nous sommes dans les années 30, la Sicile est gangrénée par la mafia et les fascistes. Les parents de Goliarda sont communistes, anarchistes et ils élèvent leurs enfants avec des idées politiques très fermes. Les frères de Goliarda se font parfois arrêtés. Ce sont d’ailleurs eux qui élèvent la petite fille et notamment le formidable Ivanoe capable de lui expliquer Voltaire comme la puberté. Goliarda est une enfant curieuse, vive, rêveuse et idéaliste (elle est consciente très jeune de l’injustice sociale). Ce texte rend d’ailleurs hommage aux rêves que l’on nourrit pendant l’enfance. « Se tenir toujours accroché au rêve, et défier jusqu’à la mort pour ne jamais le perdre. » Son rêve de devenir Jean Gabin est le fil conducteur de ce texte où nous la suivons pas à pas, où elle virevolte dans les ruelles « taillées dans la lave » à la rencontre d’amis, de membre de sa famille, d’habitants du quartier.

« Moi, Jean Gabin » c’est aussi une langue magnifique qui rend si bien la pulsation de la vie, le bouillonnement de la Civita et la beauté singulière de la Sicile : « Elle est comme ça, mon île, après ces courts orages qui hurlent à perdre haleine comme un adieu à la belle saison ( comprenons-nous bien, chez nous la belle saison est l’hiver où au moins on respire et on sent moins la puanteur), le grand soleil gravit la dernière marche du ciel et s’installe à nouveau sur son trône, d’où, immobile et dardant ses feux, il s’amuse à écraser tout le monde et toute chose sur la grande carcasse millénaire et rugueuse, surgie du chaos en un endroit perdu de la mer, éloignée de toute chose humaine. « 

« Moi, Jean Gabin » est un livre joyeux, tendre, incarné racontant l’enfance atypique et libertaire de Goliarda Sapienza dans une langue somptueuse et particulièrement évocatrice.

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné

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Diane vit pour et par son travail. Elle veut être la meilleure, la plus performante, la dernière à partir le soir. Lorsqu’une employée commence à la concurrencer, Diane ne le supporte pas. Il lui faut réagir rapidement. Elle prend une décision radicale : elle va se faire opérer pour améliorer ses performances. Mais cette modification génétique va avoir des effets surprenants et inattendus.

« Le lièvre d’Amérique » de Mireille Gagné est un texte court à la construction très structurée. L’auteure organise son roman par sections dans lesquelles on retrouve : les caractéristiques du lièvre d’Amérique, Diane après l’opération, Diane quinze ans plus tôt sur l’Isle-aux-Grues, Diane avant l’opération. Ce dispositif est vraiment intéressant et pertinent. Chaque chapitre a un ton et un style différents. La Diane d’avant et d’après l’opération nous est présentée à la troisième personne alors que celle de l’Isle-aux-Grues s’exprime à la première personne. On sent alors très bien que Diane s’est perdue, s’est oubliée. Les pages sur son quotidien avant l’opération sont également formidables. Il s’agit d’une succession d’actions, de ressentis sans ponctuation. Là aussi, la forme du texte exprime parfaitement le fait que Diane est une workaholic qui court à sa perte en se noyant dans le travail.

Mais « Le lièvre d’Amérique » n’est pas qu’une brillante construction narrative. Le fond de l’histoire est également réussi. Le roman de Mireille Gagné est une fable animalière, une ode magnifique à la nature. Le cheminement psychologique et physique de Diane va la ramener à l’Isle-aux-Grues. Les paysages y sont sauvages, les éléments s’y déchaînent. La beauté de l’endroit éblouit Eugène, nouvellement arrivé alors que Diane, adolescente, ne rêve que de s’en évader. Mais l’appel de la nature, du lièvre d’Amérique sonne toujours à l’oreille de ceux qui se sont égarés, qui ont nié leurs origines.

Conte humaniste, « Le lièvre d’Amérique » nous offre une lecture singulière de part sa construction inventive et qui varie les styles. Mireille Gagné nous plonge avec délice dans un univers magique et merveilleux. Etes-vous prêt à suivre le lièvre d’Amérique ?

Bilan livresque et cinéma de septembre

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Mon mois de septembre a été essentiellement tourné vers les États-Unis pour mon mois américain : l’intrigant « Les sœurs de Blackwater » de Alyson Hagy, le tendre et drôle « L’oiseau canadèche » de Jim Dodge, le passionnant et touchant « Neverhome » de Laird Hunt, le formidable « Brown girl dreaming » de Jacqueline Woodson qui n’est malheureusement pas traduit en français, le sensible et musical « Les variations sentimentales » de André Aciman et le féministe « L’éveil » de Kate Chopin. Un nouveau mois américain se termine, j’ai presque réussi à suivre l’ensemble de mon programme de départ et j’ai fait de très belles découvertes. Un grand merci à tous les participants !

J’ai également pu lire deux premiers romans : celui d’Andrea Donaera, « Je suis la bête », une plongée percutante dans la mafia des Pouilles et celui de Mireille Gagné, « Le lièvre d’Amérique » dont je vous reparle très vite. Je n’ai pas pu chroniquer par manque de temps « Les vermeilles de Camille Jourdy et « Zaï zaï zaï » de Fabcaro mais je vous conseille très fortement ces deux BD qui sont fabuleuse (pour celle de Camille Jourdy) et hilarante (pour celle de Fabcaro).

Six films complètent mon bilan de septembre :

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Antoinette est institutrice. Sa vie amoureuse est compliquée puisqu’elle a une relation avec le père d’une de ses élèves qui est marié. La fin de l’année arrive, Antoinette est aux anges : elle doit passer une semaine avec son amoureux. Mais lors de la fête de l’école, celui-ci lui annonce qu’il part finalement dans les Cévennes avec sa famille. Antoinette ne baisse pas les bras et réserve un circuit de randonnée, dans la même région, avec un âne sur les traces de Robert Louis Stevenson.

Le film de Caroline Vignal est une comédie pétillante et réjouissante qui évite tous les clichés du genre. La randonnée d’Antoinette va se transformer en chemin initiatique (voire psychanalytique avec Patrick, l’âne, comme psy !). La femme délaissée par son amant va assumer sa solitude au fur et à mesure des chemins rocailleux des Cévennes. Raillée par certains randonneurs, admirée par d’autres, Antoinette est tour à tour charmeuse, pathétique, exaspérante, drôle et ce personnage finit par être totalement irrésistible et attachant. Elle et l’âne Patrick forment un duo inédit, surprenant et parfaitement accordé. Laure Calamy fait des merveilles dans le rôle d’Antoinette et le plaisir que l’on a à regarder le film tient beaucoup à sa performance. Elle est de tous les plans et le personnage d’Antoinette lui va comme un gant ! Une comédie totalement réussie, intelligente et pleine de fraîcheur que je vous conseille fortement.

Ondine

Un couple se sépare à la terrasse d’un café. La jeune femme, Ondine, ne le supporte pas et dit à son amant qu’elle va être obligée de le tuer. Un peu plus tard dans la même journée, Ondine rencontre Christoph, un scaphandrier. L’amour renaît, il est tendre, simple et entier. Mais cela suffira-t-il à Ondine pour oublier sa déception amoureuse ?

Le film de Christian Petzold mélange le réalisme et la mythologie. Ondine est l’héroïne d’une légende germanique, elle ne peut vivre sans l’amour d’un humain et elle devra tuer celui qui la trahit avant de retourner dans l’eau. Le réalisateur propose un nouvel amour à Ondine pour la faire dévier de sa funeste destinée. La scène de la rencontre entre Ondine et Christoph est fracassante et sublime. Christian Petzold reprend les deux acteurs (Paula Beer et Franz Rogowski) qui étaient à l’affiche de son précédent film « Transit », le couple d’acteurs fonctionne merveilleusement bien. Ils vibrent de romantisme. Face à cette histoire d’amour mythique, Christian Petzold montre la réalité de Berlin, notamment son urbanisation puisque Ondine est historienne et qu’elle est conférencière dans un musée de maquettes de la ville. Les deux niveaux se contrebalancent, s’équilibrent. Berlin était à l’origine un marais, peut-être qu’Ondine vient de là. La mise en scène de Petzold parachève l’ensemble avec plusieurs scènes qui se répètent, se font écho et rythment l’histoire. Le réalisateur allemand nous offre ici un film qui revisite le mythe d’Ondine tout en gardant un ancrage contemporain. Une histoire ensorcelante servie par deux formidables acteurs.

  • « La daronne » de Jean-Paul Salomé : Patience est traductrice d’arabe pour la police. Elle traduit les écoutes de trafiquants et de revendeurs de drogue. Comme Patience a des difficultés a payé l’Ehpad où elle a mis sa mère, les écoutes finissent par lui donner des idées. Grâce à une coïncidence, elle prend possession d’un énorme stock drogue qu’elle ira écouler en djellaba. La police finit par la nommer la daronne. Le film de Jean-Paul Salomé est une comédie sympathique qui vaut surtout pour le numéro d’actrice d’Isabelle Huppert. Elle est parfaite dans ce rôle de femme qui joue un double jeu sans que personne puisse la soupçonner. Le personnage est intéressant car ce basculement dans la délinquance n’est pas vraiment une surprise. L’enfance de Patience a été aventureuse en raison d’un père proche de l’illégalité. Autour de Patience, les seconds rôles offrent de beaux moments au film comme celui d’Hippolyte Girardot, le policier énamouré, ou de Jade-Nadja Nguyen, la gardienne de l’immeuble  encore plus magouilleuse que la daronne !

 

  • « Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait » d’Emmanuel Mouret : Pour se remettre d’une déception amoureuse, Maxime va s’installer quelques jours en Provence, chez son cousin François. Mais ce dernier a du s’absenter pour le travail, Maxime est donc accueilli par Daphné, l’amie de son cousin. Celle-ci va proposer des visites touristiques à Maxime et au gré de leurs promenades tous les deux vont raconter leurs histoires d’amour respectives. La construction du film d’Emmanuel Mouret est complexe et raffinée. Elle se déploie dans de nombreux aller-retours dans le présent et le passé, entre l’histoire de Daphné et celle de Maxime. Emmanuel Mouret tisse un réseau de sentiments amoureux, de situations diverses et variées où se trouvent pris nos deux héros. Comme toujours chez le réalisateur, son film est très littéraire et les dialogues y sont extrêmement travaillés.  Les acteurs, avec en tête Niels Schneider et Camélia Jordana, semblent se régaler  dans ses jeux modernes de l’amour et du hasard. La très belle fin du film  le fait basculer dans une douce mélancolie.

 

  • « Énorme » de Sophie Letourneur : Claire Girard est une grande pianiste qui se produit dans le monde entier. Son mari, Fred, est son agent, son garde-du-corps, son homme à tout faire. Le couple ne veut pas d’enfants. Mais lorsque Fred assiste à un accouchement dans un avion, il change complètement d’avis. Il ne pense plus qu’à ça mais Claire ne veut rien savoir. Fred, sous les bons conseils de sa mère, va faire un enfant dans le dos à sa femme. Ce qui est intéressant dans le film de Sophie Letourneur est l’inversion des rôles. C’est Fred (Jonathan Cohen) qui assiste aux séances de préparation à l’accouchement, lui qui connaît les infirmières, les sage-femmes de l’hôpital. Claire (Marina Foïs) fait comme si tout cela n’existait pas. Le duo d’acteurs fonctionne très bien entre la placidité de Marina Foïs et l’exubérance de Jonathan Cohen. La réalisatrice a également eu la bonne idée de faire tourner de véritables professionnels hospitaliers. Le mélange entre réalité et fiction est assez intrigant. Et finalement, c’est bien cet adjectif qui définit le mieux cette comédie.

 

  • « Les apparences » de Marc Fitoussi : Eve, qui a raccourci son prénom originel d’Evelyne, est la directrice de la médiathèque française à Vienne. Son mari, Henri, est un célèbre chef d’orchestre. Ils vivent entourés d’autres riches expatriés de la capitale autrichienne. Les dîners succèdent aux dîners, la vie d’Eve semble parfaite. Mais lorsqu’elle découvre qu’Henri la trompe, Eve va tout faire pour sauver les apparences et son mariage. Marc Fitoussi s’attaque à la bourgeoisie et aux faux-semblants. Mentir semble être le sport préféré des différents personnages. Le film se consacre surtout à Eve qui se montre redoutable et d’un cynisme sans faille pour préserver sa situation sociale. Karin Viard incarne de manière réjouissante cette femme que l’on plaint et que l’on déteste tour à tout. Les rebondissements, la duplicité des personnages titillent notre curiosité mais le film souffre de quelques défauts. Il y a un peu trop de complexité dans l’intrigue, le millefeuille est un peu trop épais pour être convaincant (les deux amants qui ont de lourds secrets notamment). Et certaines pistes sont rapidement balayées, la plus intéressante me semblait être la détestation d’Eve de son milieu modeste d’origine. Cette piste constitutive du personnage n’est pas assez exploitée. « Les apparences » est un film honnête, qui est agréable à regarder mais il aurait pu être plus méchant, plus incisif. N’est pas Chabrol qui veut !

 

Les sœurs de Blackwater de Alyson Hagy

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Dans une Amérique décimée par des fièvres mystérieuses, des hordes de mercenaires font régner la peur et le chaos. Des groupes d’individus, les Indésirables, se regroupent dans des campements. Une femme a réussi à conserver la ferme familiale. Elle y vit seule et tient les autres en respect grâce au talent qu’elle propose : l’écriture. Elle seule sait encore fabriquer du papier et de l’encre. Sa sœur, décédée, avait quant à elle des pouvoirs de guérisseuse. L’arrivée d’un homme, Mr Hendricks, va changer la vie de l’héroïne. Il souhaite non seulement qu’elle écrive une lettre mais il souhaite également qu’elle la délivre en personne dans une ville lointaine.

« Les sœurs de Blackwater » est un roman étrange qui nous donne peu de repères. Nous sommes probablement dans une dystopie mais nous pourrions également être dans une époque passée (j’ai notamment pensé à la guerre de Sécession). L’héroïne n’a elle-même pas de prénom ou de nom. Alyson Hagy réussit parfaitement à créer une ambiance trouble mais également pesante, tendue où tout semble être une menace. Nous sommes dans une Amérique où les rêves, les espoirs ont fait long feu. « Des terres – chaque homme, chaque femme et chaque enfant, à bord de ces chariots, croyait que son bonheur l’attendait sur un lopin de terre planté d’arbres sombres. Plus personne, aujourd’hui n’avait foi en ces rêves de bonne fortune. Cette naïveté avait vécu. Une loi plus cruelle prévalait désormais : prendre ou être pris. » Dans ce monde monde brutal et sans pitié, la femme et Mr Hendricks portent tous les deux le poids de la culpabilité, d’un passé d’enfermement et de douleurs. Tous deux cherchent une forme de rédemption.

Ce qui est plaisant dans le roman d’Alyson Hagy, c’est sa volonté de célébrer la puissance de l’imaginaire. Ici se mélangent le réalisme, les rêves, les fantômes et les légendes. L’héroïne, qui est l’héritière des sorcières, fonde son pouvoir sur l’écriture. Les lettres, qu’elle rédige, ont le pouvoir de soulager, de laver les péchés de ceux qui les commandent. L’écriture peut guérir, peut permettre d’expier et de se réconcilier avec soi-même et les autres.

« Les sœurs de Blackwater » est un roman à la langue belle et intrigante. Le lecteur doit accepter de perdre ses repères, de ne pas tout saisir pour se laisser envoûter par ce texte étonnant.

Traduction David Fauquemberg

Merci aux éditions Zulma et à La Bande.

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L’oiseau canadèche de Jim Dodge

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Jonathan Adler Makhurst II, dit Titou, perd très tôt son père puis sa mère. Il ne lui reste que son grand-père maternel mais l’administration rechigne à lui confier la garde de son petit-fils. Jake est en effet adepte du jeu et de la distillerie d’alcool fort. Un indien lui a un jour révélé les secrets d’une boisson carabinée, source d’immortalité. Jake nomme son tord-boyau « Vieux Râle d’Agonie ». Malgré  son mode de vie hors-norme, il se bat pour obtenir la garde de Titou et finit par gagner. Le grand-père de 80 ans et son petit-fils vont parfaitement s’entendre malgré des caractères forts différents. « Ces différences qu’on pourrait multiplier à plaisir tant elles étaient nombreuses, restaient pourtant superficielles. Si les similitudes des deux hommes étaient rares, elles avaient beaucoup de fond : elles reposaient sur l’amour émerveillé qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, sur une gentillesse qui allait bien au-delà de la simple tolérance : un accord du sang qui touchait le cœur de l’un comme de l’autre. » Le quotidien des deux hommes s’écoulent paisiblement entre parties d’échecs, confection du Vieux Râle d’Agonie et fabrication de clôture (la passion de Titou) lorsqu’un caneton va faire irruption dans leurs vies.

« L’oiseau canadèche » est un court roman qui a des allures de conte. Le ton du livre est cocasse et malicieux. Jim Dodge nous fait rencontrer une famille des plus atypiques. Pépé Jake est un personnage haut en couleurs, libertaire, fuyant à tout pris la normalité. Titou reste marqué par la mort de ses parents (il prend du Vieux Râle d’Agonie avant de se coucher pour éviter les mauvais rêves) mais également celle de son chien tué par un sanglier surnommé Cloué-Legroin. Celui-ci est à Titou ce que Moby Dick est à Achab. Et il ne faut pas oublier de citer Canadèche, le 3ème personnage de ce roman ! Cette femelle colvert est incroyablement vorace, elle se comporte comme un chien et ne vole pas. Un canard hors-norme à l’image de ceux qui l’ont recueilli ! « L’oiseau canadèche » est un roman plein de fantaisie, facétieux comme Pépé Jake. Mais il est aussi plein de tendresse, de sérénité face au temps qui passe, à la mort.

Je découvre Jim Dodge avec ce court texte drôle et tendre, une jolie fable lumineuse que je vous invite à découvrir à votre tour.

Traduction Jean-Pierre Carasso

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Neverhome de Laird Hunt

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Constance vit avec son mari Bartholomew dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir. Quand éclate la guerre de Sécession, Constance prend la décision de rejoindre les armées confédérées à la place de son mari. Elle se sait bien plus solide que lui. Travestie en homme, Constance écrit rapidement sa légende sous le nom de Ash Thompson. Elle est courageuse, excellente tireuse et elle ne tente pas de s’enfuir à la moindre occasion. Après de nombreux jours de combats, Constance se retrouve séparée de son régiment. Son retour chez elle se transforme en une véritable épopée. 

Laird Hunt aborde la guerre de Sécession de manière originale à travers le regard de Constance. Le fait est peu connu mais de nombreuses femmes nordistes et sudistes se sont engagées durant cette guerre. Certaines ont laissé des témoignages comme Loretta Velazquez qui publia ses mémoires en 1876 ou Sarah Rosetta Wakeman dont les lettres sont connues. Le livre de Laird Hunt est une sorte d’Odyssée où Ulysse-Bartholomew reste à la maison pour attendre Pénélope-Constance. Cette dernière écrit son témoignage bien des années après le conflit, avec le recul qu’elle ne pouvait pas avoir lorsqu’elle était plongée au cœur de  la bataille. Son voyage fut émaillé de violence, de rencontres bonnes ou mauvaises, d’épreuves et les âmes des morts accompagnent Constance. Elle converse régulièrement avec sa mère dont le destin tragique nous sera dévoiler au fur et à mesure. La brutalité, la mort entourent Constance et la changent. Son passage dans un asile parachève ce cheminement au plein cœur des ténèbres. Constance ne peut en sortir indemne ; ce qu’elle a vu, ce qu’elle a subi et fait subir la conduisent irrémédiablement vers un drame encore plus épouvantable. « Neverhome » n’est pas un énième roman sur la guerre de Sécession, c’est avant tout un très beau portrait de femme, émouvant, puissant.

« Neverhome » est un roman plein du bruit et de la fureur de la guerre et de la folie des hommes. Un monde violent où Laird Hunt plonge son héroïne et rend ainsi hommage à celles qui se sont engagées durant la guerre de Sécession. Un portrait de femme saisissant et captivant. 

Traduction Anne-Laure Tissut

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Brown girl dreaming de Jacqueline Woodson

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Dans « Brown girl dreaming », Jacqueline Woodson nous parle de son enfance, de ses origines et de la manière dont elle est devenue écrivaine. Ce livre, qui a remporté à juste titre de nombreux prix, est écrit sous la forme de poèmes en vers.

Jacqueline Woodson est née en 1963 et elle ouvre son texte sur les combats qui ont été menés et qui perdurent pour permettre aux enfants noirs  de naître libres aux États-Unis. Au travers de son texte, elle évoque Martin Luther King, Angela Davis, Malcolm X, James Baldwin, Shirley Chisholm. Jacqueline Woodson inscrit son histoire personnelle dans celle de la lutte pour les droits civiques. Grandir dans les années 60 et 70, c’est le faire à l’ombre des lois Jim Crow. Quand les enfants prennent le bus avec leur mère pour aller dans le Sud, ils s’installent tout au fond du bus. A Greenville, en Caroline du Sud, les panneaux « White only » sont encore visibles sous la couche de peinture. La famille de Jacqueline Woodson incarne l’Histoire de l’Amérique et la disparité de traitement des afro-américains entre le Nord et le Sud. Son père est originaire de Colombus, dans l’Ohio. Son arrière-arrière-grand-père paternel est né libre en 1832, il a travaillé dans sa propre ferme et dans des mines de charbon. Il a combattu durant la guerre de Sécession. Du côté de sa mère, les origines viennent de Greenville. Les arrières-arrières-grands-parents étaient des esclaves. Quand les parents de Jacqueline se séparent, elle va vivre à Greenville chez ses grands-parents dans un quartier réservé aux noirs. Ils iront ensuite s’installer à New York où le Sud, ses odeurs, ses bruits, lui manqueront terriblement.

Les souvenirs de sa vie chez ses grands-parents à Greenville amènent Jacqueline à imaginer des histoires qui évoquent sa vie là-bas. Très tôt, elle a le goût des récits, de raconter des histoires à ses frères et sœur, à ses amis. Jacqueline Woodson peine à apprendre à lire mais elle comprend rapidement l’infinité des possibles que lui offrent les mots. Être écrivain est une évidence pour elle. « Brown girl dreaming » est d’ailleurs la preuve éclatante du talent de Jacqueline Woodson.

« Brown girl dreaming » est constitué de courts poèmes racontant les petits riens de l’existence, les drames, les joies qui ont émaillé la vie de Jacqueline Woodson. Émouvants, infiniment poétiques, ses instants de vie sont sublimés par l’écriture de l’auteure.

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Je suis la bête d’Andrea Donaera

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Domenico Trevi, dit Mimi, est fou de douleur. Son fils de 15 ans, Michele, s’est suicidé en se jetant par la fenêtre. Mimi veut venger sa mort, faire couler le sang. Car Mimi n’est pas n’importe qui, il est à la tête de la Sacra Corona Unita, la mafia des Pouilles. Sa colère, sa rage vont s’abattre sur Nicole, une adolescente qui avait rejeté les avances de Michele et lui avait brisé le cœur. Ni la femme de Mimi, ni sa fille Arianna n’arriveront à l’apaiser. Mimi fait enlever Nicole et il la séquestre dans une maison éloignée en attendant de décider de son sort. Le jeune Veli est chargé de sa surveillance.

« Je suis la bête » est le premier roman d’Andrea Donaera, un roman percutant et puissant. Le fond et la forme sont parfaitement maîtrisés. Le cœur du roman est le délitement d’une famille, celle de Mimi, qui va nous mener jusqu’au drame. « Je suis la bête » a la noirceur et la fatalité des tragédies grecques. La tension est présente tout le long du roman, tout comme la violence que Mimi distille au fil des pages. Chaque chapitre donne le point de vue de chacun des personnages. Chacun y expose ses peurs, ses rages, ses pulsions violentes. Et l’emprise terrifiante de Mimi est visible sur chacun.

La langue d’Andrea Donaera nous fait pénétrer dans la psyché de tous les personnages, les voix sont parfaitement distinctes, les personnages sont tous incarnés. L’écriture est brute, gutturale, crue et nous prend aux tripes. Andrea Donaera rend son récit hypnotique en utilisant des répétitions, comme celle du mot basta qui revient sans cesse dans la bouche de Mimi et scande le texte. De plus, le début et la fin du roman se font écho, se répondent pour clore la boucle. La langue d’Andrea Donaera est souvent proche de l’oralité et cela est du au fait que « Je suis la bête » fut au départ un texte théâtral. Une langue, qui pour toutes ces raisons, est proprement saisissante.

« Je suis la bête » marque la naissance d’un écrivain, d’une nouvelle voix de la littérature italienne, une voix importante qui manie la langue avec brio.

Traduction Lise Caillat

L’éveil de Kate Chopin

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Edna Pontellier est en vacances au bord de la mer, à Grand-Isle, avec ses enfants et son mari qui fait des aller-retours le week-end. Durant l’été, Edna rencontre Robert Lebrun dont elle tombe amoureuse. Cette relation platonique va éveiller les sentiments, les sens d’Edna. Elle se redécouvre, aspire à une vie nouvelle et indépendante. Sa soif de vivre va rendre son retour à la réalité très difficile. Son mariage et ses enfants lui pèsent et lui apparaissent comme des freins à son émancipation.

« L’éveil » a été publié en 1899 et la forte indignation que le roman provoqua, empêcha ensuite Kate Chopin d’écrire à nouveau. Cet émoi s’explique par le vent de liberté qui souffle sur la vie d’Edna. Bien qu’elle respecte son mari et ne veut pas lui causer de tort, elle comprend que ce mariage était une erreur : « Elle s’imaginait qu’ils avaient une communauté de goût et de pensée, ce en quoi elle se trompait. » A son retour de Grand-Isle, Edna délaisse sa maison, n’organise plus de soirées, ne rend plus les visites qu’on lui rend. Elle ne s’oblige plus à être une femme parfaite comme son amie Mme Ratignolle. Edna ne se sent plus être une épouse mais elle ne se sent pas non plus mère. Elle adore ses enfants mais ne serait pas prête à sacrifier sa personnalité pour eux. Ni son mari, ni ses enfants ne comblent le vide qu’Edna ressent.

Willa Cather parlait de « L’éveil » en le qualifiant de « Bovary créole ». Edna, comme Kate Chopin, évolue dans la haute société créole de la Louisiane. L’auteure était une admiratrice de Maupassant et de Flaubert. Les deux héroïnes, Edna et Emma Bovary, ont de nombreux points communs. Toutes deux trompent l’ennui de la vie quotidienne en ayant des amants, toutes  deux se perdent dans des rêves romantiques. Mais, alors qu’Emma sombre, Edna se révèle, prend son élan. Une très belle scène du roman symbolise cela parfaitement.  Lors de son été à Grand-Isle, Edna ose nager loin du rivage, plus loin qu’elle ne l’avait jamais fait. Un sentiment de liberté inouïe l’envahit alors et c’est cette sensation qu’elle essaiera de retrouver.

Dans un style très fluide, très agréable, Kate Chopin nous dépeint un an dans la vie d’Edna Pontellier, une année où la jeune femme tente de s’émanciper, d’échapper à une destinée toute tracée. Un roman féministe avant l’heure.

Traduction Michelle Herpe-Voslinsky

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Le pouvoir du chien de Thomas Savage

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Montana, années 1920, Phil et George Burbank travaillent dans le ranch familial. Les parents ont pris leur retraite en laissant leurs fils gérer la grande exploitation. Phil est un cow-boy à l’ancienne, il est rustre, n’aime pas se laver et il domine les employés qui travaillent au ranch. Mais il est également extrêmement brillant et charismatique. George est rondouillard, maladroit, taiseux. Leur vie à deux est bien calée, routinière. Et c’est George qui va tout faire imploser en épousant la veuve d’un médecin, Rose. Phil est stupéfait par le choix de son frère et n’apprécie guère le changement imposé par son mariage. Il compte bien faire payer Rose en lui rendant la vie insupportable et il en fera de même avec son fils Peter qui viendra également vivre au ranch.

« Le pouvoir du chien » fut publié en 1967 et créa quelques remous à sa sortie. La figure centrale du cow-boy solitaire, fort et virile est effectivement mise à mal et questionnée dans le roman. C’est donc au mythe de l’Ouest américain que s’attaque Thomas Savage. « Le pouvoir du chien » est basé sur un jeu de de pouvoir, de domination. Tout se joue entre les quatre personnages principaux (Phil George, Rose et Peter). Nous sommes quasiment dans un huis-clos psychologique. Phil exerce son pouvoir sur son entourage, il domine depuis toujours son frère sans que celui-ci se rebelle. Phil est brutal mais on sent également chez lui une vraie dépendance à son frère. Phil vit dans la nostalgie de leurs jeunes années. L’époque change pourtant, la modernité (électricité, voiture) s’impose et les Indiens disparaissent de la région et sont emmenés dans des réserves (ils font l’objet d’un chapitre magnifique et très touchant). Le monde qu’a aimé Phil disparait sans qu’il puisse faire quoique ce soit. En revanche, il peut en vouloir à Rose de le priver de la compagnie exclusive de son frère.

L’intrigue se développe lentement, le malaise s’installe au fur et à mesure des humiliations endurées par Rose. L’arrivée de Peter, jeune homme gringalet et contemplatif, modifie les forces en présence au ranch. Mais je vous laisse découvrir ce qu’il adviendra à ce quatuor. Et il vous faudra attendre les dernières lignes du roman pour le savoir !

« Le pouvoir du chien » est un roman âpre, au rythme lent, un roman quasiment psychologique où s’affrontent les membres d’une même famille. Indubitablement un grand classique de la littérature américaine.

Traduction Laura Derajinski

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