Revoir Marceau de Romain Meynier

revoirmarceau-COUV-680x989

« Quand Marceau partit avec la voiture et les clés de la maison, j’étais sous la douche ; l’eau inondait la cabine, m’éclaboussait les yeux ; je chantais à tue-tête Pour que tu m’aimes encore, ce qui suffisait à couvrir les chevaux du moteur ; je n’ai rien entendu. Pas la porte qui claque, ni le mécanisme de la serrure m’enfermant, ni les graviers sous les pieds de Marceau, ni, peut-être, ce qu’elle a pu hurler de définitif avant de m’abandonner seul, coincé dans une courte longère en rase campagne française, un jour avant notre retour à Paris. »  Sans moyen de transport, enfermé dans sa maison de famille en Lozère, notre narrateur va devoir trouver des solutions alternatives pour regagner Paris et retrouver sa fiancée, Marceau.

Je continue à découvrir le talentueux Romain Meynier avec son premier roman « Revoir Marceau ». J’ai retrouvé ce qui m’a séduit dans « L’île blanche » : un narrateur anti-héros lunaire et en perpétuel décalage, des situations incongrues et drôles. Le narrateur ne sait pas exactement pourquoi Marceau l’a quitté de manière aussi brutale mais il prend la situation avec stoïcisme et philosophie. Les péripéties de notre narrateur pour rejoindre la capitale vont l’amener à s’inquiéter pour un troupeau de mouton dont le propriétaire est décédé, à voyager dans la camionnette d’un curé de campagne aimant photographier des nus, à croiser des agriculteurs en colère bloquant les rails de la SNCF, à errer dans les rayons d’un magasin de sport pour s’acheter une raquette de badminton (sport qu’il ne pratique pas). Les situations, les personnages cocasses se multiplient, l’imprévu émaille le voyage sans que cela ne perturbe outre mesure le narrateur de cette folle escapade ! Comme dans « L’île blanche », le narrateur est incroyablement attachant en raison de sa manière décalée de réagir à chaque situation.

« Revoir Marceau » m’a permis de retrouver avec grand plaisir la fantaisie de Romain Meynier et sa plume élégante et poétique.

 

L’intemporalité perdue et autres nouvelles de Anaïs Nin

61QcGLk5i7L

L’écrivaine américaine Anaïs Nin (1903-177) est surtout réputée pour son monumental journal, qu’elle écrivit dès l’âge de 11 ans et pendant 60 ans. Cette femme libre et indépendante, cérébrale et ardente, avait adopté la devise de Rabelais : « Fay ce que vouldras ». Elle se marie à 20 ans avec un banquier,  le couple s’installe à Paris. Mais Anaïs Nin n’est pas satisfaite par cette relation. Elle connaîtra des amours adultères nombreuses, avec des écrivains comme Antonin Artaud et Henry Miller (et la femme de celui-ci, June) ou avec ses psychanalystes Otto Rank et Roger Allendy, et sera toujours en quête d’une vie intellectuelle, artistique et sensuelle intense.

Anaïs Nin a aussi écrit des romans et des nouvelles. Celles de ce recueil ont été écrites lorsqu’elle avait 26, 27 ans, c’est-à-dire à une période où elle prend conscience de sa vocation d’écrivaine et d’artiste, et où elle aspire à une vie de femme épanouie. Ces nouvelles portent en elles les observations et interrogations de cette femme artiste en devenir. Elle y évoque le désir d’évasion, les affres de la création artistique, la prépondérance de l’art, l’inaccomplissement, les difficultés de communication entre les êtres, en particulier entre les femmes et les hommes, la recherche de l’amour vrai et la difficulté de l’accorder à une vie d’artiste.

Deux nouvelles ont particulièrement retenu mon attention. Dans « Tishnar », courte histoire teintée de fantastique, une jeune femme qui recherche « un moment au cours duquel  elle serait parfaitement seule, […] un lieu où elle pourrait se faire oublier et se perdre » alors qu’elle  marche dans les rues de Paris, finit par prendre un bus bondé à l’avant duquel est écrit « Un autre monde ». Dans « Un sol glissant », une danseuse professionnelle, dévouée à son art, résiste aux hommes qui la courtisent, en attendant de tomber réellement amoureuse. Un soir, sa mère, une actrice volage, qui l’a abandonnée quand elle avait quatre ans, vient la trouver dans sa loge. Elle rencontrera également l’amant de sa mère, un peintre, délaissé par sa maîtresse.

On peut reprocher à ces nouvelles leur manque de chair et d’ancrage dans la réalité, leur côté intellectualisant et onirique. Il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’oeuvres de jeunesse d’une apprentie écrivaine, qui ont le mérite de nous introduire à l’univers d’Anaïs Nin. Y sont déjà présentes les préoccupations qu’elle développera de façon magistrale dans son journal.

Le jour où Kennedy n’est pas mort de R.J. Ellory

9782355847950ORI

Le 22 novembre 1963, le président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, est en visite à Dallas avec son épouse. Sa voiture traverse Dealey Plaza, le président salue la foule dans sa voiture décapotable. Il repartira le soir à Washington. En juillet 1964, Mitch Newman, journaliste et photographe, apprend le suicide de Jean Boyd. Ils s’étaient rencontrés avant la fac et voulaient tous les deux devenir journalistes. Ils se fiancèrent à l’université. Leur histoire s’acheva lorsque Mitch partit volontairement sur le front en Corée. Ils ne se sont jamais revus mais Mitch est persuadé que Jean n’a pas pu se donner la mort. Il découvre rapidement que Jean était sur une enquête. Et celle-ci va emmener Mitch sur les traces de JFK à Dallas.

R.J. Ellory nous entraîne dans une uchronie, un monde où Lee Harvey Oswald aurait manqué sa cible. Le roman alterne les chapitres consacrés à l’enquête de Mitch sur le suicide de Jean et des chapitres où nous accompagnons le président et son staff. Les Etats-Unis de 1964 sont bien sombres. John Fitzgerald Kennedy est en pleine campagne pour sa réélection et les choses sont loin d’être gagnées : « Les doutes dans le camp démocrate quant au fait que Kennedy décroche la nomination, et s’il y parvenait, quant au fait qu’il obtienne un second mandat. Les maladies. Les prétendues liaisons. Les quasi-catastrophes politiques qui avaient affaibli sa présidence. Les rumeurs d’élection truquée, la possibilité que Nixon se présente à nouveau et expose les anomalies de comptage de 1960. » L’image du jeune et sémillant président est largement écornée. L’équipe présidentielle, avec Robert Kennedy à sa tête, tente d’éviter le naufrage.

C’est dans ce monde trouble que se retrouve plongé Mitch, un personnage cabossé, las comme les aiment les romans noirs. Un personnage qui possède également une grande lucidité, il comprend rapidement la noirceur du monde politique et de la famille Kennedy en particulier.

« Le jour où Kennedy n’est pas mort » est un savant et parfait mélange entre réalité et fiction. On y croise bien entendu la famille Kennedy, Lee Harvey Oswald, Jack Ruby (l’assassin d’Oswald qui aura ici un rôle bien différent). R.J. Ellory émet des hypothèses, des suppositions et sa fin, particulièrement réussie, se révèle tout à fait plausible.

J’ai enfin découvert le talentueux R.J. Ellory avec ce roman. Même si son rythme est parfois un peu lent, la construction, le mélange habile entre réalité et fiction nous procurent une lecture des plus agréables.

 

Le chien de Madame Halberstadt de Stéphane Carlier

le-chien-de-madame-halberstadt

Baptiste a bientôt 40 ans et il est écrivain. Il est sur le point de publier son 3ème opus alors que le précédent est classé 475 750ème des ventes sur amazon. Un seul commentaire apparaît sur la page du livre : celui de sa mère et il n’est même pas élogieux. Pour couronner le tout, Maxine, la femme avec qui il vivait depuis six ans, vient de le quitter pour leur dentiste. Baptiste semble avoir touché le fond…« Je ne reconnaissais plus ma tête sur les photos d’identité, on aurait dit que je sortais d’un hôpital psychiatrique ou que je venais d’être arrêté pour exhibitionnisme. Je lavais de moins en moins de linge et passais mes journées dans un vieux bas de survêtement molletonné Domyos. Je ne me brossais plus les dents avant de me coucher et j’avais oublié le prénom de mon coiffeur.   J’étais loin de consommer cinq fruits et légumes par jour, je ne savais jamais quel jour on était, je n’écoutais plus de musique… » C’est à ce moment de la vie de Baptiste que Mme Halberstadt, sa voisine de palier, frappe à sa porte pour lui demander un service. Elle se fait opérer de la cataracte et demande à Baptiste de garder son chien, prénommé Croquette, pendant quelques jours.

Le roman de Stéphane Carlier est de ceux qui font du bien. En 136 pages, il déploie humour et fantaisie pour notre plus grand plaisir. Vous le verrez si vous avez la bonne idée de vous procurer ce livre, Croquette n’est pas tout à fait un chien comme les autres. Il est source d’ondes positives et Baptiste en avait bien besoin. Notre écrivain dépressif ira même jusqu’à établir une liste de belles choses. De quoi mettre du baume au cœur de tous ses lecteurs. Baptiste est d’ailleurs un personnage très attachant, un loser pour qui l’on éprouve immédiatement une tendresse infinie. Stéphane Carlier profite de son roman pour égratigner, avec un humour sarcastique, le monde de l’édition actuel et les réseaux sociaux.

« Le chien de Mme Halderstadt » est une comédie réjouissante et originale qui offrira un délicieux moment de lecture à tous ceux qui l’ouvriront.

Merci aux éditions du Tripode pour cette lecture.

Propriétés privées de Lionel Shriver

Proprietes-privees

« Propriétés privées » est le premier recueil de nouvelles de l’écrivaine américaine Lionel Shriver. Il se compose de dix nouvelles et de deux novellas qui ouvrent et ferment le recueil. L’auteure  y questionne la propriété, la possession avide des objets comme des gens. Elle y parle du pouvoir engendré par la propriété et de l’aliénation qui en découle. Celle-ci modifie irrémédiablement le caractère des gens. Le sentiment de propriété fait ressortir la mesquinerie des personnages. Dans « Le lustre en pied », une femme  offre à son meilleur ami (et ancien amant) un lustre très original et artistique qu’elle a confectionné comme cadeau de mariage. Mais la future épouse ne veut pas l’inviter aux noces. Celle-ci tombe néanmoins sous le charme du lustre et refuse de le rendre ! Dans « Sous-locataire », une journaliste free-lance décide de quitter Belfast où elle couvre le conflit depuis longtemps. Elle met une annonce pour sous-louer son appartement. Mais quand la nouvelle locataire s’installe, elle ne supporte pas de la voir dans ses meubles. Elle devient mesquine et se bagarre pour le moindre objet, le moindre pot de mayonnaise. La possession soulève également la question de l’argent et certains personnages, comme le père dans « Taux de change », est d’une radinerie détestable envers son fils.

La propriété s’incarne dans les textes de Lionel Shriver avec des maisons qui sont au centre de certaines nouvelles. C’est le cas dans « Les nuisibles » avec une demeure à Brooklyn qui envoûte ses futurs propriétaires ou dans « Repossession » où la maison va avoir un pouvoir néfaste sur sa nouvelle propriétaire. Les nouvelles sont souvent cruelles, acides et ironiques. Mais toutes ne sont pas sombres. La lumière peut parfois surgir de la défense obstinée d’un territoire (« Sycomore »), d’une impossibilité à divorcer en raison d’une hypothèque (« Capitaux propres négatifs ») ou d’une usurpation d’identité (« Poste restante »).

Ma nouvelle préférée est sans contexte « Terrorisme domestique » où des parents tentent désespérément de se débarrasser de leur fils adulte, sorte de Tanguy refusant de quitter le nid. Se dégage de cette nouvelle tellement d’ironie, de mesquinerie, de passivité agressive que cela en devient extrêmement drôle.

Je n’ai pas encore lu les romans de Lionel Shriver (alors que j’avais adoré l’adaptation de « Il faut que l’on parle de Kevin ») et je suis ravie de l’avoir découverte avec ce recueil de nouvelles où sa lucidité sur notre monde, son acuité à décrire la psychologie de ses personnages, son ironie font mouche.

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Le mois américain 2020

america

Après le mois anglais, voici le retour du mois américain pour sa 9ème année ! A partir du 1er septembre, je vous propose de prendre un aller simple pour la littérature américaine.

Et voici le programme que je vous propose cette année  :

-4 septembre : ladies first (auteure américaine, livre féministe, héroïne marquante)

-8 septembre : la figure du cow-boy

-10 septembre : séries tv

-12 septembre: roman du 19ème siècle ou se déroulant au 19ème siècle

-15 septembre : le désir

-17 septembre : polar/roman noir/thriller

-19 septembre : un roman jeunesse/young adult

-22 septembre : black lives matter

-24 septembre : la guerre

-26 septembre : la famille

Bien entendu, vous êtes totalement libres de suivre tout ou partie de ce programme ou de ne pas en tenir compte !

Comme chaque année, je mettrai en ligne un billet récapitulatif, vous pourrez mettre les liens vers vos billets en commentaire de celui-ci. Vous pouvez également nous rejoindre sur le groupe facebook dédié à ce mois thématique. Cette année, si vous souhaitez participer au mois américain sur instagram, il vous suffira de mettre le #lemoisamericain pour que je puisse voir vos publications.

J’espère que vous serez nombreux à partager vos lectures ici et ailleurs. Vous avez tout l’été pour vous préparer à ce mois américain et concocter votre programme de lectures.  Je vous souhaite donc un très bel été et un beau voyage dans la littérature américaine. See you in september !

La porte de Magda Szabo

51A-ehaDv6L._SX210_

« J’ai vécu avec courage, j’espère mourir de même, avec courage et sans mentir, mais pour cela, il faut que je dise : c’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien. » La narratrice de cette confession est une écrivaine, tout comme son mari. Pour l’aider dans les tâches du quotidien, elle embauche Emerence Szeredas qui est concierge dans un immeuble voisin. Enfin, il faudrait plutôt dire qu’Emerence choisit de travailler pour eux tant la vieille femme ne se laisse pas apprivoiser facilement. C’est un fort caractère qui revendique sa liberté et n’en fait qu’à sa guise. Emerence est également un être mystérieux qui ne laisse personne pénétrer dans son logement. Une relation tumultueuse et passionnée va naître entre la narratrice et Emerence.

Au travers du portrait de la narratrice, on reconnaît Magda Szabo (1917-2007). Écrivaine hongroise, elle a souffert du régime communiste qui s’est mis en place après la 2nd guerre mondiale. Comme la narratrice, elle était protestante, n’a pas eu d’enfants (ce que lui reproche Emerence) pour des raisons politiques et elle reçut en 1959 le prix Attila-Jozsef. L’histoire de la Hongrie est la toile de fond de « La porte ». Emerence a traversé les deux guerres mondiales, différents régimes politiques et de nombreux envahisseurs. D’ailleurs, elle n’appartient à aucun camp sauf à celui de la générosité. Emerence fut capable d’aider une famille juive comme de cacher un soldat allemand.

Mais le cœur du livre, c’est l’étrange et étonnante relation qui lie les deux femmes. Tout les oppose  : la narratrice est une intellectuelle, Emerence sait à peine lire, l’une est jeune l’autre âgée et elles viennent de milieux sociaux différents. Leur relation est électrique, elle provoque de terribles tempêtes. Chacune des deux femmes est orgueilleuse et ne veut pas céder à l’autre. La narratrice mettra du temps à comprendre le caractère entier et farouche d’Emerence. Ce qui va les lier au départ, c’est un chien, Viola. Il appartient à la narratrice mais n’aimera et ne respectera que la vieille domestique. Ce que nous décrit finement Magda Szabo, c’est la relation de dépendance qui se crée entre les deux femmes : une confiance, un amour quasi-filial que même la mort ne pourra détruire.

« La porte », qui a reçu le Prix Femina étranger en 2003, est le récit singulier et intrigant de la relation entre une écrivaine et sa domestique. Une histoire d’amitié pleine de bruit et de fureur à Budapest, une histoire d’amour entre deux femmes que tout oppose.

 

Le corbeau d’Oxford et Un pique-nique presque parfait de Fait Martin

Faith Martin nous propose un nouveau duo d’enquêteurs anglais : la policière stagiaire Trudy Loveday et le Dr Clement Ryder, coroner de son état après avoir été chirurgien cardiaque. Leurs aventures se déroulent dans les années 60 à Oxford.

Dans « Le corbeau d’Oxford », Sir Marcus Deering reçoit des lettres anonymes menaçantes. La vie de son fils serait en danger en raison de mauvaises actions réalisées par le passé. Peu de temps après la réception des lettres, un meurtre a lieu. Jonathan McGillicuddy, un jeune jardinier, en est la victime. Son nom évoque une ancienne affaire au coroner, celle du suicide d’une jeune femme qui a eu lieu cinq ans auparavant. Le Dr Ryder demande à être assisté par un policier pour rouvrir le dossier. Comme il est peu apprécié par le chef de la police, on lui colle dans les jambes la seule femme du commissariat, Trudy Loveday. Le duo improbable va se révéler particulièrement efficace.

Six mois après cette 1ère enquête, durant l’été 1960, des étudiants de St Bede’s College se réunissent pour un pique-nique très arrosé. Pendant la fête, un drame advient : le corps sans vie de Derek Chadworth est retrouvé dans les eaux de Port Meadow. Derek était également étudiant mais il ne vient pas du tout du même milieu social que les autres étudiants invités ce jour-là. D’ailleurs, personne ne peut confirmer ou infirmer la présence du jeune homme à la fête. Les témoignages imprécis des différents témoins éveillent la curiosité du Dr Ryder. Il décide donc d’enquêter et demande l’appui de Trudy Loveday. Cette dernière va devoir se faire passer pour une étudiante pour apprendre davantage sur Derek Chadworth.

Les deux premiers volumes des enquêtes de Trudy Loveday et le Dr Clement Ryder sont très plaisants à lire et les deux personnages sont tout de suite attachants. La bonne idée de Faith Martin est de faire de Clement Ryder le mentor de la jeune policière. La fraîcheur, la naïveté de celle-ci complètent parfaitement l’expérience et l’intelligence du médecin. Il est également intéressant d’avoir choisi les années 60. Trudy est la seule femme du commissariat et elle comprend immédiatement à quel point il sera difficile pour elle de faire ses preuves dans un environnement aussi masculin. Elle est jolie de surcroit ce qui ne l’aide pas à être crédible auprès de sa hiérarchie et de ses collègues. Elle n’est affectée qu’à des tâches subalternes comme les archives. Les enquêtes auprès du coroner lui donnent une chance d’être sur le terrain et d’apprendre son métier.

Les enquêtes de Faith Martin m’ont évoqué celles de la série « Endeavour » qui se situe à la même époque également à Oxford. Les intrigues de Loveday et Ryder sont plus complexes qu’il n’y parait, elles ont des ramifications dans le passé et montrent un visage peu glorieux de la belle ville d’Oxford. Les enquêtes de Morse dans « Endeavour » apportent également ce type de caractéristiques. En raison du choix de l’époque, l’ambiance des enquêtes de Loveday et Ryder ont un charme désuet qui est fort agréable.

« Le corbeau d’Oxford » et « Un pique-nique presque parfait » sont deux romans très agréables à lire à l’ambiance vintage et aux intrigues bien ficelées.

 

Il y a un seul amour de Santiago H. Amigorena

9782234085176-001-T

Après avoir adoré « Le ghetto intérieur », il me tardait de retrouver la plume de Santiago H. Amigorena. J’ai découvert la collection « Une nuit au musée » avec « La leçon de ténèbres »de Léonor de Récondo qui passait une nuit au musée El Greco de Tolède. Cette fois, nous accompagnons Santiago H. Amigorena au musée Picasso de Paris. « Un petit cahier et mon stylo dans une poche, et L’Expérience intérieure de Bataille dans l’autre, j’ai marché, marché, marché, et je suis arrivé au musée. Il était à peine six heures du soir, les salles venaient de se vider de leurs multiples visiteurs, nous étions au début du mois de février – et la nuit était déjà bien noire. » Durant cette nuit, l’auteur s’interroge sur l’essence de l’amour et ses différentes formes. Il parle de son amour compliqué pour une femme qui l’attend chez lui et qu’il aimerait rejoindre.

Mais l’amour, c’est également celui de la peinture sur laquelle il a beaucoup écrit. Santiago H. Amigorena cite certains de ses textes sur la peinture, les musées. Son errance nocturne lui évoque Vermeer, Rembrandt, Bellini, le Rijksmuseum. Les œuvres, la peinture habitent, accompagnent la vie de l’auteur dans une forme de compagnonnage. Contrairement à la nuit au musée de Léonor de Récondo, celle de Santiago H. Amigorena ne se focalise pas uniquement sur Picasso. A part un très joli rêve où Picasso et Giacometti se promènent dans le musée (où une exposition confrontent leurs œuvres), l’auteur aurait pu passer sa nuit dans n’importe quel musée.

Outre ses réflexions sur l’amour et ses possibles différentes formes, le texte d’Amigorena est également une déclaration d’amour à l’écriture qui lui est intrinsèquement nécessaire pour vivre. « Si je peux affirmer sans le moindre doute que je n’aurais jamais survécu à mon passé sans écrire, ce n’est pas parce que je pense que rien d’autre n’aurait pu me sauver dans ces moments de désespoir : c’est, plus simplement – plus lucidement ? -, parce que je sais, parce que je suis sûr, que le mois qui écrit aujourd’hui – le seul moi que je suis – n’aurait jamais été lui-même s’il n’avait pas écrit : sans les mots, celui que je suis serai mort sans être né. »

« Il y a un seul amour » est une déclaration d’amour de Santiago H. Amigorena à la femme qu’il aime, à la peinture et à l’écriture. Je suis à nouveau séduite par la plume de l’écrivain argentin et par cette collection qui nous entraîne dans les musées en excellente compagnie.

L’île blanche de Romain Meynier

Romain-Meynier-Lîle-blanche_COUV-680x989

C’est dans un manoir sur une petite île au large de la Sicile que le narrateur et Hélène ont choisi de se marier. La fête se déroule bien jusqu’à ce que le narrateur décide d’ouvrir le bal affublé d’un costume de Batman. Une explication s’ensuit entre les deux époux à l’extérieur du bâtiment, la dispute ne dure que le temps d’une cigarette. Celle d’Hélène sera consciencieusement éteinte alors que le narrateur jette la sienne négligemment. Plus tard dans la soirée : « Une vive lueur m’attire. Je lève la tête vers la colline. Mon sang soudain se fige, ma jambe droite se dérobe. Là-haut, un feu déjà immense rutile et ronge les arbres au fur et à mesure qu’il descend vers le manoir. Une fumée plus noire que le ciel et plus opaque que la terre s’élève déjà à une dizaine de mètres et glisse vers nous comme une traînée de poudre. » Tous les invités du mariage sont rapidement évacués. Mais Hélène reste introuvable. Le narrateur, l’un des organisateurs du mariage et la mariée finiront par s’en sortir grâce à une voiturette de golf. Une fois tout le  monde à Cefalù, une enquête est ouverte pour déterminer les causes de l’incendie.

« L’île blanche » est le deuxième roman de Romain Meynier et je le découvre avec celui-ci. Le ton du roman est tragi-comique, il commence avec légèreté mais rapidement les événements se révèlent assez dramatiques. Notre pauvre narrateur se trouve empêtrer dans des péripéties rocambolesques et totalement incongrues. Il faut dire qu’il les provoque, il a l’art de se mettre dans des situations embarrassantes (comment fuir quelqu’un dans un appartement : se cacher derrière des plantes…ce qui ne fonctionne évidemment pas !). Le narrateur est un personnage en perpétuel décalage et le fait de ne pas parler un mot d’italien ne l’aide en rien. « Longtemps, dans ma vie, j’ai été prisonnier de choix sots, d’impulsions mal placées. (..) Je manquais parfois de discernement, et comblais cette carence par diverses actions étranges ayant pour but d’égayer un réel trop platonique à mon goût. » Les bizarreries de son comportement, son décalage perpétuel avec la réalité rendent le narrateur de Romain Meynier extrêmement attachant et hautement sympathique. La plume de l’auteur accompagne magnifiquement ce personnage lunaire. Elle est précise, détaillée et émaillée de digressions qui illustrent parfaitement l’état d’esprit du narrateur.

« L’île blanche » fut une très belle découverte, j’ai été très sensible à l’écriture de Romain Meynier et à son narrateur en perpétuel décalage.