La fille sans peau de Mads Peder Nordbo

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A Nuuk, Groenland, une découverte importante agite la petite communauté : le corps d’un viking a été retrouvé dans la glace. Le journaliste danois, Matthew Cave, veut être le premier sur le lieu de la découverte. Après avoir fait une première visite sur le site, il décide de revenir le lendemain pour avoir les résultats des analyses faites sur le corps. Mais à son retour, il découvre que le viking a disparu. Pire, le policier, chargé de surveiller le site, a été retrouvé mort. Il est nu et éviscéré. Ce cadavre en rappelle malheureusement d’autres. Quarante ans plus tôt, d’autres hommes avaient connu exactement le même sort. Matthew Cave décide de se plonger dans ces anciennes affaires non élucidées pour essayer de comprendre ce qui se passe à Nuuk.

« La fille sans peau » est le premier roman d’une trilogie. Le polar de Mads Peder Nordbo se lit sans déplaisir mais, une semaine après l’avoir lu, je dois reconnaître que je n’ai déjà plus beaucoup de souvenirs de l’intrigue. L’enquête policière mélange de manière assez classique le présent et le passé. L’enquêteur-journaliste est un solitaire qui a une histoire douloureuse. Nous l’explorons dans ce premier tome et j’imagine qu’elle continuera à se développer dans la suite. Matthew Cave va recevoir l’aide d’une jeune femme, sauvage, revêche, tatouée qui m’a beaucoup fait penser à Lisbeth Salander. l’intrigue est plutôt bien menée mais l’ensemble manque d’originalité. Ce qui est plus intéressant et singulier, c’est le Groenland. Les coutumes, le climat, le rapport avec le Danemark constituent le fond de l’intrigue.

« La fille sans peau » est un polar qui se lit aisément, l’intrigue se tient, les personnages sont plutôt attachants. Mais l’ensemble n’est malheureusement pas très original et s’oublie assez rapidement.

Tous les vivants de C.E. Morgan

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Aloma rejoint Orren dans sa ferme au fin fond du Kentucky. Tous les deux se sont connus et aimés à l’école de la mission catholique où Aloma se trouvait depuis l’âge de 12 ans. Elle perdit ses parents à 3 ans et vécut chez son oncle et sa tante. Les deux jeunes gens tombent amoureux et imaginent leur futur ensemble : « Elle lui raconta qu’un jour viendrait où elle quitterait ces montagnes et partirait jouer du piano, et il lui détaillait encore et encore la ferme qu’il posséderait un jour, et ni Aloma ni Orren ne semblaient remarquer que ces deux trajectoires ne pourraient jamais converger. » Et pourtant, quand Orren demanda à Aloma de venir le rejoindre, elle répondit oui sans hésitation. Elle n’imaginait pas qu’elle allait trouver un Orren très différent. En effet, il vient de perdre sa mère et son frère aîné dans un accident de voiture. Orren est plongé dans un deuil profond et il se renferme totalement sur lui-même.

« Tous les vivants » est le premier roman de C.E. Morgan et il fut écrit il y a dix ans. L’auteur dresse le portrait d’une jeune femme plongée dans une situation qu’elle n’arrive pas à maîtriser. Orren a besoin d’une femme qui s’occupe de son foyer, de ses repas alors qu’Aloma ne sait même pas cuire le riz. Tous deux sont dans l’incompréhension, dans l’incommunicabilité. Orren semble avoir une dette envers sa famille, il doit rester pour exploiter des terres arides pour leur rendre hommage. Aloma n’a pas de racines, pas de maison. Elle est aussi soumise à Orren qu’elle est en colère contre lui. Leurs deux âmes blessées ne font que s’affronter. Aloma ne trouve le calme et la liberté que lorsqu’elle joue du piano. Elle s’échappe alors des contraintes de son foyer, de ces étouffantes montagnes qu’elle ne supporte plus. Mais en s’échappant ainsi, elle s’éloigne dangereusement d’Orren. La plume de C.E. Morgan est remarquable d’âpreté, d’acuité dans la description de la psychologie des personnages.

« Tous les vivants » nous fait pénétrer dans l’intimité, la psychologie d’un couple et dresse le portrait de deux âmes blessées. La plume, juste et âpre, de C.E. Morgan fait merveille.

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Chez nous de Louise Candlish

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Au 91 Trinity Avenue à Londres vivent Fiona et Bram Lawson et leurs deux fils. Le couple est en cours de divorce mais Fiona et Bram continuent à partager leur maison pour ne pas perturber leurs enfants. Partie en week-end seule, Fiona doit rentrer plus tôt pour récupérer son ordinateur. Bram est supposé être chez eux avec les enfants. Mais ce n’est pas son mari que Fiona découvre dans sa maison. Un camion de déménagement est là et un couple installe ses affaires dans la maison. Tous les meubles, tous les vêtements des Lawson ont disparu. Le couple présent dans la maison se dit propriétaire. Fiona tente d’appeler Bram en vain. Leurs enfants ne sont ni à l’école ni à la maison. La journée de Fiona se transforme en cauchemar.

« Chez nous » est un roman diablement bien ficelé. L’histoire nous est racontée par différents biais narratifs : la période où Fiona découvre que sa maison a été vendue, un podcast, « La victime », consacré aux affaires criminelles où Fiona raconte ce qu’elle a vécu, un document word où Bram donne sa version des faits. Ces différents points de vue donnent de l’épaisseur, de la richesse au roman. L’entrée en matière, la découverte de Fiona en rentrant chez elle, est particulièrement réussie. Elle accroche le lecteur, l’intrigue terriblement. L’utilisation des différents types de narration nous offre progressivement des révélations sur les protagonistes. L’engrenage implacable qui mène à la vente de la maison est parfaitement maîtrisé. Et lorsque l’on pense avoir compris les tenants et les aboutissants de l’histoire, Louise Candlish nous réserve une fin inattendue et totalement scotchante.

« Notre maison nous abritait et nous protégeait, mais elle nous définissait également. » L’amour de Fiona pour cette maison est véritablement au cœur de ses problèmes. C’est parce qu’elle n’imagine pas vivre ailleurs qu’elle propose à Bram de la partager après leur séparation. Perdre la maison semble d’ailleurs être plus douloureux  pour elle que la fin de son mariage ! Au travers de leurs témoignages, Fiona et Bram ne paraissent pas se connaître si bien que ça, de nombreux secrets existent entre eux. Finalement, la maison de Trinity Avenue était peut-être le lien le plus fort entre eux. J’ai beaucoup aimé cette manière d’envisager le couple.

« Chez nous » est un polar addictif réservant des surprises, des rebondissements aux lecteurs jusqu’à la dernière ligne.

Merci à NetGalley et les éditons Sonatine pour cette lecture.

 

 

Le crépuscule du paon de Claire Bauchart

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Après avoir publié un scoop, Pascaline Elbert a été promue responsable du service politique de son journal En avant. Enviée par ses collègues, elle n’a pas le droit à l’erreur. Sa situation est d’autant plus compliquée qu’elle s’est séparée de son compagnon et doit gérer seule sa petite fille. Mais Pascaline a du flair et elle est tenace. Elle est bientôt lancée sur une nouvelle enquête suite à la grève des salariées d’une entreprise de BTP. L’usine Burier est menacée de délocalisation. Mais quelques jours plus tard, le marché public pour la rénovation de la Sorbonne doit être attribué. Cela pourrait sauver Burier et ses salariés. Pascaline se rend compte que les différents marchés publics de rénovation des grandes universités parisiennes ont tous été attribués à de grandes usines de BTP dont Burier fait partie. Dans le même temps, la vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France cherche à joindre Pascaline. Cela ne peut pas être une simple coïncidence.

Je ne connaissais pas Pascaline Elbert dont « Le crépuscule du paon » est la deuxième enquête journalistique. Claire Bauchart a travaillé aux services économiques de L’opinion et des Echos et cela se sent dans son roman. Cette histoire de collusion entre des entrepreneurs de BTP et des hommes politiques est parfaitement vraisemblable. Le montage financier de l’affaire est également expliqué de manière très claire. L’enquête de Pascaline réserve son lot de surprises, de rebondissements. Le ministre de l’économie, Stéphane Toxandrie, nous fait furieusement penser à quelqu’un… « Avec ses deux bras droits présents ce soir-là dans ce grenier mal isolé de la rue Mayet, loué à prix d’or par Michel Estourneau pour leurs réunions occultes, Stéphane Toxandrie avait lancé son propre mouvement, quatre années plus tôt, à un an à peine de l’élection. Le Grand Rassemblement, rapidement rebaptisé GraRass à la fois par la presse et son équipe de campagne, se voulait un parti du centre, ambitionnant de concaténer les envies de près de deux tiers des Français. » Ego démesurés, ambitions dévorantes, rancœur et vengeance vont émailler l’enquête rythmée de Pascaline.

J’ai eu un peu de mal à m’y retrouver dans les nombreux personnages présentés au début du roman. Mais cela ne dure pas et j’ai ensuite passé un bon moment de lecture en compagnie de l’audacieuse Pascaline.

Merci aux éditions du Rocher pour cette lecture.

Dans la gueule de l’ours de James McLaughlin

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Après un séjour en prison, Rice Moore réussit à trouver un travail. Il devient le gardien d’une réserve dans les Appalaches. Vivant seul au milieu de la nature, il espère se faire oublier du cartel mexicain qu’il a trahi. Mais Rice prend son travail très à cœur et la découverte d’un ours abattu va le rendre imprudent. En tant que garde-forestier, il doit étudier et protéger la faune et la flore. Il semble que certains habitants des environs font du trafic avec les vésicules d’ours. Et cela, Rice ne peut le tolérer. Il se met donc en chasse des braconniers.

Le premier roman de James McLaughlin est surprenant. L’auteur est un photographe passionné de nature et cela se sent à travers son livre. « Dans la gueule de l’ours » est un hybride entre le polar et le nature-writing. Pour ceux qui apprécient les polars haletants, celui-ci n’est absolument pas pour vous ! L’intrigue prend son temps, elle se déploie lentement entre les descriptions de la nature, les balades de Rice et sa forte interaction avec le lieu où il se trouve. La préservation de la nature est l’une des grandes préoccupations du roman. Et James McLaughlin maîtrise totalement les descriptions de l’environnement de la réserve, elles sont extrêmement détaillées et visuelles.

Malgré tout, l’intrigue va s’accélérer de manière spectaculaire dans les cent dernières pages. Le braconnage d’ours va se retrouver entremêlé avec le cartel mexicain qui recherche Rice. Et finalement, cette partie du roman est réellement sombre, noire et fait de « Dans la gueule de l’ours » un polar à part entière.

« Dans la gueule de l’ours » est un premier roman qui se déploie lentement mais sûrement entre polar et nature-writing. Extrêmement bien écrit (et traduit par Brice Matthieussent), ce livre propose une réflexion sur la nature et notre cohabitation avec elle et un personnage central de plus en plus attachant au fil des pages.

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Sonietchka de Ludmila Oulitskaïa

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« Pendant vingt années, de sept à vingt sept ans, Sonietchka avait lu presque sans discontinuer. Elle tombait en lecture comme on tombe en syncope, ne reprenant ses esprits qu’à la dernière page du livre. » Sonia est une enfant solitaire qui se réfugie entièrement dans la lecture. Comme une suite logique à sa passion, elle obtient un diplôme de bibliothécaire. C’est lors d’une de ses journées de travail à la bibliothèque, qu’elle rencontre Robert Victorovitch, un peintre plus âgé qu’elle. Deux jours plus tard, Robert revient à la bibliothèque avec un cadeau pour Sonia : « Le portrait est magnifique, le visage de la femme noble et délicat, un visage d’une autre époque. Son visage à elle, Sonietchka. » Le tableau est un cadeau de mariage, Robert veut épouser Sonia. Surprise, elle accepte néanmoins. Et c’est ainsi que la vie va peu à peu éloigner Sonietchka des livres.

« Sonietchka » est un court roman de Ludmila Oulitskaïa et pourtant il contient toute la vie de son héroïne. Dans une langue belle et concise, l’auteure décrit  le destin d’une femme à travers la deuxième guerre mondiale, le mariage, la maternité. Une femme issue d’un milieu modeste, sans grande beauté ni force de caractère mais qui traverse la vie avec une bienveillance paisible. Sonia s’éveille à la vie lentement, s’émerveille de ce qu’elle découvre au-travers et avec son mari. La vie l’accapare, l’emporte totalement, ce qu’elle a lu ou rêvé devient concret. Et elle découvre que la vie est loin d’être toujours heureuse : « L’existence de Sonia changea si totalement, si profondément qu’on eût dit que sa vie d’avant avait renversé son cours, emportant avec elle tout ce monde des livres qu’elle avait tant aimé, pour laisser à la place les inimaginables fardeaux d’une existence précaire, de la misère, du froid et des soucis quotidiens pour la petite Tania et Robert, qui tombaient malades à tour de rôle. » Sonia accepte les épreuves de la vie avec abnégation très russe, une douceur infinie qui la rend particulièrement lumineuse. Ludmila Oulitskaïa nous offre un personnage étonnant qui semble ne pas avoir de prise sur sa vie et laisse advenir chaque chose sans révolte, sans colère.

Malgré la brièveté de son livre, Ludmila Oulitskaïa brosse à merveille le portrait d’une femme, grande lectrice, au travers des affres de l’Histoire et du quotidien. Un personnage qui se révèle attachant, lumineux et dont la passion des livres ne s’éteindra jamais.

Une lecture commune avec ma chère Lou.

 

Un garçon sur le pas de la porte d’Anne Tyler

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Micah Mortimer, la quarantaine, vit seul à Baltimore. Après avoir quitté une start-up, il a créé sa propre boîte de dépannage informatique « Techno crack ». En plus de ce travail, Micah est le factotum de son immeuble en échange d’une exonération de loyer. Il suit une routine très établie, très cadrée avec des tâches qui se répètent de semaine en semaine. Micah est un garçon très ordonné, très maniaque avec son intérieur. Il a quand même une petite amie, Cassie, qui est enseignante. Mais chacun mène sa vie de son côté. Micah est heureux de sa vie paisible. Mais celle-ci va être perturbée par l’arrivée d’un jeune homme sur le pas de sa porte. Brink Adams a 18 ans et il pense que Micah est son père biologique. Dans le même temps, Cassie souhaite mettre un terme à sa relation avec Micah. De quoi perturber grandement la routine de notre héros.

« Un garçon sur le pas de la porte » est le deuxième roman d’Anne Tyler que je lis. J’avais découvert la romancière américaine avec « Vinegar girl » qui était une relecture de « La mégère apprivoisée » de Shakespeare. J’ai eu grand plaisir à lire son dernier roman, son écriture fluide participe à cela. Elle décortique ici une vie ordinaire, moyenne, sans beaucoup de relief au niveau romanesque. Micah se complait dans sa routine, s’enferme dans ses habitudes pour éviter d’être blessé par la vie. Il m’a fait penser à Oblomov ou à Bartleby qui préfère ne pas. Sa vie aurait du se poursuivre ainsi mais deux évènements viennent la perturber la belle ordonnance de Micah. Brink Adams le fait réfléchir sur sa vie passée, sur ce qu’il a manqué. Le départ de Cassie le fait réfléchir sur sa relation actuelle, sur sa façon d’être avec les autres. Micah est personnage extrêmement attachant. Il est bienveillant, toujours prêt à aider son prochain. Les scènes où Micah retrouve sa famille, uniquement des sœurs, sont particulièrement réjouissantes et réussies. Les sœurs de Micah sont son opposé : bordéliques, bruyantes, conviviales mais toutes veulent une vie plus réjouissante pour leur frère. Et le lecteur également !

Dans son dernier roman, Anne Tyler étudie une vie banale, un homme à la routine bien établie avec profondeur, justesse et un grand sens de l’observation.

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Forte tête de Edith Ayrton Zangwill

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Dans le Londres de 1909, Ursula Winfield, qui appartient à la haute société, est une jeune femme qui sort de l’ordinaire. Férue de chimie, elle a aménagé un laboratoire au grenier de la splendide maison de son beau-père et de sa mère à Kensington. Son travail est d’ailleurs reconnu puisqu’elle fera une allocution à la British Association. Ursula est bien loin des préoccupations des suffragettes dont les actions mettent la capitale en émoi. « Mon monde se divise en animaux, végétaux et minéraux ; non en hommes et en femmes. La différence entre les sexes m’apparait microscopique au regard de notre univers complexe et merveilleux. Je ne pense jamais au sujet, sauf de façon soudaine, lorsque je suis assez contente du résultat d’une de mes expériences et que je me heurte à une absurde barrière de sexe – comme si mon travail se résumait à des fanfreluches ! » Et pourtant, le chemin d’Ursula va bel et bien croisé celui des suffragettes et cela va bouleverser sa vie.

J’apprécie énormément les romans qui parlent du mouvement des suffragettes. J’étais donc très heureuse de découvrir que les éditions Belfond publiait ce roman datant de 1924 et qui avait été réédité récemment chez Persephone Books. « Forte tête » est un roman d’apprentissage dans un contexte historique très fort : le mouvement des suffragettes puis la première guerre mondiale. Ursula est un personnage très moderne. Elle est chimiste, Edith Ayrton Zangwill s’est ici inspirée de sa belle-mère Hertha Ayrton, physicienne de renom. Ursula évolue dans un monde exclusivement masculin et elle pense que le droit de vote sera accordé de manière naturelle et logique aux femmes. La violence des actions des suffragettes l’insupporte. Et pourtant, c’est bien le ralliement d’Ursula à cette cause que nous montre « Forte tête ». Le titre original du livre est « The call », l’appel. Il traduit bien l’état d’esprit d’Ursula, et ensuite celui de son fiancé Tony au moment de la guerre. Après avoir constaté, dans un tribunal, le peu de cas qu’il était fait des femmes, Ursula se sent appelée par la cause et son engagement deviendra de plus en plus fort, elle ira jusqu’à mettre sa vie en danger.

Edith Ayrton Zangwill n’évoque d’ailleurs pas que le sort d’Ursula. On voit également d’autres femmes face à une société patriarcale. Il y a la mère d’Ursula, Mme Hibbert, tout en froufrous et en toilettes délicates. Elle est beaucoup plus intelligente et sensible qu’elle ne le montre aux hommes mais elle se plie aux conventions et aux bonnes convenances (sa relation avec Ursula est particulièrement réussie). Autre exemple :  la pauvre Charlotte Smee, femme d’un des professeurs de chimie d’Ursula, n’a malheureusement pas eu d’enfants, son mari la délaisse et elle s’ennuie. La première guerre mondiale lui permettra de montrer toute l’étendue de ses capacités. Ce qui est formidable dans « Forte tête », c’est la manière dont le quotidien des femmes est détaillé. Il en est de même avec le mouvement des suffragettes dans lequel nous pénétrons et dont le fonctionnement nous est parfaitement montré.

« Forte tête » est un roman riche sur le plan historique et sur le plan de la psychologie de ses personnages. Il est le portrait d’une jeune femme moderne et déterminé. Mais il est également le récit d’une très belle et touchante histoire d’amour. Je vous recommande donc sans réserve ce formidable roman !

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange de Elif Shafak

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Tequila Leïla, prostituée stambouliote, vient d’être brutalement assassinée. Son corps a été abandonné dans une benne à ordures. Pendant 10 minutes et 38 secondes après la mort, l’esprit de Leïla va encore fonctionner. Pendant ce laps de temps, elle va parcourir ses souvenirs : son enfance en Anatolie avec son père et ses deux femmes, son oncle pédophile qui commence à la toucher lorsqu’elle a 6 ans, sa fuite à Istanbul à 17 ans, sa vente à un bordel par un couple d’escrocs. Dans cette vie chaotique, Leïla a pourtant trouvé deux choses précieuses : cinq amis indéfectibles et un grand amour.

« 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange » est le deuxième roman de Elif Shafak que je lis et décidément j’aime beaucoup son univers. La première chose à souligner est la formidable construction du roman. Durant le temps qui est imparti à son esprit, Leïla se souvient de sa vie à travers des odeurs plus ou moins agréables. Les souvenirs ne lui reviennent pas dans l’ordre chronologique : « Mais la mémoire humaine ressemble à la nuit d’un fêtard qui a bu quelques coups de trop : elle a beau s’appliquer, elle ne parvient pas à marcher droit. Elle vacille à travers un labyrinthe d’inversions, se déplace souvent en zigzags vertigineux, indifférente à la raison et susceptible de s’effondrer à tout moment. » La première partie du livre s’intéresse à ces 10 minutes et 38 secondes pour ensuite passer au corps de Leïla, enterré au cimetière des abandonnés, pour finir avec son âme.

La deuxième partie est entièrement dédiée aux cinq amis qui ne supportent pas de savoir Leïla dans le cimetière pour les laissés-pour-compte. Tous les cinq sont eux aussi des parias de la société turque, des marginaux regardés de travers. Et c’est également l’une des grandes forces du roman. Tous les personnages sont incroyablement attachants, plein d’humanité malgré leurs failles et leurs blessures. Leïla est celle qui les liait les uns aux autres malgré leurs origines, leurs religions disparates. Ensemble, ils sont plus forts, ils forment un tout. Cette amitié est vraiment très touchante.

Istanbul est également l’un des personnages du livre. Une ville tiraillée entre Orient et Occident dont l’histoire transparaît au fil des pages. Le roman regorge de senteurs, de couleurs et nous montre une ville pleine de contrastes, en perpétuels mouvements et transformations.

Avec beaucoup d’humanité et de tolérance, Elif Shafak  rend un bel hommage aux parias, aux abandonnés de la société turque et à Istanbul, ville à l’histoire et aux influences complexes.

 

Les enfants s’ennuient le dimanche de Jean Stafford

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Jean Stafford (1915-1979) n’avait jusqu’à présent jamais été traduite en français. Et pourtant son talent est grandement apprécié aux Etats-Unis par des auteurs comme Joyce Carol Oates et elle a reçu en 1970 le prix Pulitzer de la fiction pour The collected stories of Jean Stafford. Elle écrivit quelques romans et surtout une quarantaine de nouvelles publiées dans de prestigieuses revues comme The New Yorker, Vogue ou Harper’s bazaar.

« Les enfants s’ennuient le dimanche » nous permet de découvrir huit d’entre elles. Chacune nous fait découvrir la vie de femmes allant de la naissance à la mort. Il se dégage de beaucoup d’entre elles une grande solitude comme dans « Le coffre aux espérances » où une vieille femme vit seule avec sa femme de chambre et ne partage le jour de Noël qu’avec elle. Cette solitude se teinte souvent de mélancolie, d’une profonde tristesse comme dans « J’aime quelqu’un » où la narratrice écoute les bruits de la ville et se dit : « Si je me sens esseulée dans la chaleur, dans cette lumière mauve, face à une soirée vide, c’est pour d’autres raisons ; je viens de comprendre trop tard que j’aurais dû rechercher une quelconque compagnie, imaginer quelque chose à faire. » Le bonheur, dans les nouvelles de Jean Stafford, ne semble pas pouvoir durer. Dans « Le jour le plus beau », Judy reçoit une demande en mariage du garçon qu’elle aime. Mais cette lumineuse journée d’été va s’achever sur un terrible drame venant teinté d’amertume la joie de Judy.

La vie des femmes chez Jean Stafford est souvent faite de désillusion comme celle de May dans « Le traîneau » qui voit son mariage se désagréger. Le monde est cruel envers les femmes et la nouvelle intitulée « La fin d’une carrière » en est l’incarnation. « Pour ceux de ses amis enclins à l’hyperbole, Angelica était la plus belle femme de l’histoire universelle. Ceux qui avaient plus de retenue ne tenaient pas compte de l’histoire dans leurs louanges et se contentaient d’affirmer que Mrs Early était certainement l’une des plus belles femmes de l’époque. » Toute la vie d’Angelica est basée sur sa beauté, son physique saisissant mais que lui arrive-t-il lorsqu’elle se met à vieillir ?

Les nouvelles de Jean Stafford sont imprégnées par sa propre vie, c’est notamment le cas dans « Le château intérieur ». L’auteure eut un grave accident de voiture à 23 ans. La nouvelle raconte le calvaire d’une jeune femme qui se fait opérer du nez après un accident de voiture : douleur, profonde solitude, angoisse face à la mort constituent le cœur de la nouvelle.

L’écriture ciselée, élégante et teintée d’ironie de Jean Stafford renforce le plaisir que j’ai eu à lire ce recueil de nouvelles qui nous livre des tranches de vie de femmes entre désillusion et mélancolie.

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