Orange amère d’Ann Patchett

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1964, Beverly et Fix Keating organisent une fête pour le baptême de leur 2ème fille, Franny. Fix est policier à Los Angeles et nombre de ses collègues sont présents. L’une des personnes présentes n’était pourtant pas invitée : Bert Cousins, adjoint au procureur. Fuyant sa propre famille, il est venu avec une bouteille de gin chez Fix qu’il connaît à peine. Pour aller avec le gin, on se met à décrocher les oranges du jardin pour réaliser des cocktails. Bientôt, ce sont les oranges des voisins qui viennent remplir les verres. La fête bat son plein. Bert croise Beverly et tombe sous le charme. Un baiser est rapidement échangé entre eux et scellera le destin de leurs deux familles.

« Orange amère » est une chronique familiale sur une cinquantaine d’années entre la Californie et la Virginie. Après la splendide scène d’ouverture où Bert et Beverly se rencontrent, on s’attend à découvrir au chapitre suivant la suite de leur histoire d’amour. Mais Ann Patchett  a l’intelligence de déjouer les attentes de ses lecteurs. L’histoire des familles Cousins et Keating va se faire par ellipses et par flash-backs. On découvre par petits bouts ce qui s’est déroulé, le lecteur remet en place les différentes pièces du puzzle au fur et à mesure de sa lecture : les trahisons, les drames, l’éducation des enfants, l’éloignement, la culpabilité des parents face au divorce. Ann Patchett réalise également une mise en abîme de son roman par l’intermédiaire de Leo Posen, un écrivain à succès qui rencontre Franny et partage sa vie durant quelques années. L’histoire de Franny fera l’objet d’un livre intitulé « Orange amère », puis d’un film. L’intrigue d’Ann Patchett se déploie de manière fragmentée, selon différents modes narratifs mais elle reste parfaitement fluide pour le lecteur.

L’autre excellente idée de l’auteure, c’est de mettre les enfants au cœur du roman. Encore une fois, le premier chapitre laisse présager que le récit sera celui des parents mais ce sont bien les enfants qui seront le centre de « Orange amère ». Le livre parle des liens qui se sont forgés entre les six enfants Cousins/Keating. Les six passaient tous leurs étés ensemble et ils étaient très peu surveillés. Partant ensemble à l’aventure, ils se sont créés des souvenirs, une histoire commune plus forte que ce qu’ils leur arrivera par la suite. cet attachement profond entre les deux fratries est vraiment très beau à découvrir. Chaque personnage est finement analysé, même les personnages secondaires sont incarnés. Ils ne sont pas lisses, ils ont tous des défauts, ont fait des erreurs et c’est ce qui fait ressortir les liens familiaux indéfectibles.

« Orange amère » est un roman magnifique, d’une grande justesse, qui décrit les relations d’une fratrie recomposée. J’imagine sans peine une adaptation car l’écriture d’Ann Patchett est extrêmement cinématographique.

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Elmet de Fiona Mozley

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John Smythe est venu s’installer dans le Yorshire avec ses deux enfants : Cathy et Daniel. Le père ramène ses enfants sur les terres rurales de leur mère pour essayer de les protéger du monde. Ils vivent à la lisière d’un bois. John a construit de ses propres mains leur maison et il apprend à ses enfants à chasser et à profiter de ce que leur offre la nature. Mais l’on ne peut pas vivre en ermite bien longtemps. Le passé de John finit par le rattraper. Il gagnait sa vie dans des combats illégaux et servait parfois d’homme de main. C’est l’un de ses anciens employeurs qui va venir perturber le quotidien de la famille. Mr Pryce, propriétaire du terrain où les Smythe se sont installés, voudrait à nouveau profiter de la force incommensurable de John.

Le premier roman de Fiona Mozley, qui a été retenu sur la liste du Man Booker Prize 2017, a des allures de conte gothique. Le récit , dont le narrateur est Daniel, semble intemporel malgré quelques indications nous permettant de savoir qu’il se déroule à notre époque (comme les migrants qui se cachent dans un camion de marchandises). Le père est un homme dont la force est mythique, légendaire, le battre est de l’ordre de l’impossible. Il y a également dans le roman de Fiona Mozley des références à la littérature : « Les Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë avec les descriptions des paysages et Cathy qui évoque Heathcliff par sa rage ; Ted Hughes et ses « Vestiges d’Elmet ».

A côté de cela, l’auteure aborde des thématiques contemporaines. La petite communauté du Yorshire où la famille s’installe a été marquée par la révolution industrielle. De fermiers, ils sont devenus mineurs et aujourd’hui ils peinent à survivre dans une région où le travail manque. La terre ne leur appartient plus. Se dessine entre les pages de « Elmet » une confrontation des classes sociales. Autre sujet moderne dans ce conte : l’inversion des rôles, des genres entre Cathy et Daniel. La première est tournée vers l’extérieur, elle a de la force alors que Daniel, aux cheveux et aux ongles longs, préfère rester à la maison et discuter autour d’une tasse de thé.

Fiona Mozley est originaire du Yorkshire, elle est née à York et elle rend un vibrant hommage à la campagne de sa région d’origine avec de lyriques descriptions : « Le printemps surgit pour de bon, chargé de nuages de pollen et de martinets qui dansaient dans le ciel. Après un vol de plusieurs milliers de kilomètres, ces oiseaux se laissaient flotter dans le vent qui soufflait le chaud et le froid et détachait des chatons des arbres. (…) Les martinets planaient, plongeaient et traversaient cette masse d’air, qui pour eux devait rugir et gémir aussi fort qu’un océan, de façon à attraper le prochain courant d’air chaud et s’élever jusqu’à la crête. Ils étaient experts en ce domaine. Ils amenaient le véritable printemps ; pas celui qui faisait franchir à de timides pousses un sol encore pris par le givre, mais celui qui surgissait avec une féerie de couleurs, un ciel lumineux, des insectes qui déployaient leurs ailes et ces oiseaux qui nous avaient tant manqué et revenaient en force grâce à ce vent dominant de sud-ouest. » 

En dehors d’une fin un peu excessive, j’ai beaucoup aimé me plonger dans l’univers de Fiona Mozley et de son Yorkshire aussi brutal que beau.

Dévorer le ciel de Paolo Giordano

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Chaque été, Teresa et son père se rendent à Speziale dans les Pouilles. Lui en est originaire et ils logent dans la maison familiale. Une nuit, Teresa observe trois garçons se baignant nus dans la piscine de sa grand-mère. Ils sont rapidement chassés par le gardien de la maison. Le lendemain, ils viennent s’excuser. Ils se prénomment Nicola, Bern et Tommaso. Ils habitent dans une ferme voisine avec l’oncle et la tante de Nicola. Teresa est immédiatement fascinée par les trois garçons et surtout Bern. A partir de ce moment, la jeune fille et les trois garçons seront viscéralement liés les uns aux autres pour le restant de leurs jours.

J’avais beaucoup d’appréhension avant de commencer « Dévorer le ciel » de Paolo Giordano. En effet, je m’étais copieusement ennuyée en lisant « La solitude des nombres premiers ». Ce dernier roman de l’auteur confirme que lui et moi ne sommes pas faits pour nous entendre. Cette fois, j’ai oscillé entre l’indifférence et l’agacement. L’écriture de Paolo Giordano est très froide, très distante. Ce qui empêche tout empathie avec les personnages, qui ne sont d’ailleurs pas très sympathiques. Bern m’a semblé plus intéressant. Ayant été délaissé par sa mère, il a été recueilli par son oncle qui a créé une sorte de communauté religieuse. Les trois garçons ne vont pas à l’école et suivent strictement les préceptes de l’oncle. Bern, malgré des volontés de rébellion, ne saura vivre qu’au sein d’une communauté, de préférence radicale et en rapport avec la nature. Bern est sans doute le personnage le plus fouillé. Les rapports que les personnages ont les uns avec les autres sont extrêmement malsains ce qui contribue au fait que j’ai eu du mal à m’y intéresser.

La construction du roman est assez tortueuse, compliquée inutilement par des aller-retours dans le temps au risque de nous perdre. Evidemment, cela a renforcé mon indifférence quant au sort des personnages. Même le drame, qui aurait pu relancer mon intérêt, ne m’a pas captivé tant les rebondissements semblent artificiels. Et je vais éviter de vous parler de la fin en Islande, tellement ridicule et grotesque qu’elle en était presque drôle.

Autre problème, le roman est un véritable fourre-tout de thématiques à la mode : la décroissance, la PMA, le capitalisme ultra-libéral mais également l’adolescence, le désir, la vie en communauté. Une seule aurait peut-être suffi et aurait sans doute donné un fil conducteur plus fort et de la consistance qu’il n’a malheureusement pas.

« Dévorer le ciel » fut une lecture pénible tant le sort des personnages m’étaient totalement égal. Le manque de consistance, les rebondissements artificiels, le côté malsain des relations entre les personnages ont été rédhibitoires pour moi.

 

Cape May de Chip Cheek

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« Les plages étaient désertes, les magasins fermés, aucune lumière aux fenêtres des maisons de New Hampshire Avenue. Depuis des mois, Effie lui parlait de cet endroit et de tout ce qu’ils y feraient, mais elle n’avait fréquenté ces lieux qu’en été, et on était fin septembre. Elle n’avait pas compris ce que signifiait exactement « hors saison ». Venus de Géorgie par le train de nuit, ils étaient censés y passer deux semaines pour leur voyage de noces ». Après plusieurs balades dans ce Cape May désertique de 1957, Henry et Effie s’ennuient un peu. La découverte du plaisir ne suffit pas à leur donner envie de prolonger leur lune de miel. Effie veut rentrer. Henry, moins pressé de retrouver la ferme de son oncle où il doit travailler, demande à sa jeune femme d’attendre encore un peu. Le couple rencontre alors Clara qu’Effie avait côtoyée lorsqu’elle venait enfant à Cape May. Clara n’est pas venue seule dans le New Hampshire, toute une bande de joyeux lurons est présente pour l’anniversaire de son frère. Henry et Effie participent alors à des fêtes délurées où l’alcool coule à flot et où tout semble permis.

Le début du roman de Chip Cheek m’a évoqué « Sur la plage de Chesil » de Ian McEwan. Nous sommes ici en présence d’un couple inexpérimenté sexuellement et dont la lune de miel commence mal. Henry peine à distraire sa jeune épouse et il n’est pas pressé de débuter sa vie d’adulte qui semble déjà toute tracée. J’ai beaucoup apprécié l’atmosphère de ce début de roman. Cape May, station balnéaire cotée, est ici totalement délaissée, abandonnée par ses habitants. Les maisons vides, la météo pas toujours clémente donnent un côté triste et mélancolique à la lune de miel de Henry et Effie.

La rencontre avec Clara change totalement l’ambiance du roman. Après la fête d’anniversaire de son frère, elle reste à Cape May avec son amant Max et la sœur de celui-ci, Alma. Ils sont new yorkais, richissimes. Leur position sociale, leur manière très libre de vivre éblouissent notre jeune couple naïf. Henry et Effie ne découvrent pas seulement les fêtes sans fin, la légèreté, les excès mais surtout la sensualité. Leur fascination pour cette vie facile et brillante leur fait perdre pied, ils ne voient plus les limites de la morale. Quand la bulle Cape May éclatera, le couple devra faire face à ses errances. Leur milieu social ne leur permet pas de mener la grande vie désinvolte de Clara et des siens.

« Cape May » est un roman très sensuel, qui parle de la toute puissance du désir, des limites de la morale. Chip Cheek a écrit un bon divertissement que vous pourrez glisser dans vos valises aux prochaines vacances d’été.

 

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Le roman des Goscinny de Catel

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J’avais beaucoup aimé les biographies précédentes de Catel consacrées à Olympe de Gouges, Kiki de Montparnasse et Joséphine Baker. J’étais donc ravie de pouvoir lire son nouvel opus consacré à René Goscinny.

Le point de départ de ce roman graphique était l’envie d’Anne Goscinny de rendre hommage à son père et de donner à voir sa vie avant qu’il rencontre le succès avec Astérix. Mais Catel ne fait pas de biographie de personnages masculins. Elle a donc trouvé un subterfuge : donner également la parole à son amie Anne Goscinny. Le livre alterne donc entre chapitres consacrés à la voix de René (les dessins sont alors sur fond bleu) et ceux consacrés à Anne et la genèse de cette BD (les dessins sont alors sur fond jaune).

René Goscinny est né en 1926 à Paris dans le 5ème arrondissement. Son père est ingénieur chimiste et sa mère s’occupe de leurs deux fils. Leurs familles sont juives originaires de Pologne et d’Ukraine et ont fui les pogroms. Le père de René va rapidement s’installer en Argentine où sa famille vivra paisiblement. Tout change à sa mort en 1943. René va alors devoir trouver du travail alors que son rêve est de faire rire son prochain notamment à travers la bande-dessinée. Il s’installe à New York, fait des aller-retours en France et la misère n’est pas loin. C’est à New York qu’il fera des rencontres décisives : Jijé, Morris et le directeur de la World Press Agency qui lui permettra de croiser le chemin de Albert Uderzo et Jean-Jacques Sempé. Des amitiés solides qui lui permettent de se faire petit à petit une place dans le monde de la bande-dessinée. Elles seront également très fructueuses puisque de ces rencontres naîtront les albums de Lucky Luke, d’Astérix et du petit Nicolas.

« Le roman des Goscinny » donne à voir un personnage débonnaire, sympathique et obstiné dans son envie de créer des BD humoristiques comme dessinateur puis comme scénariste. L’un des intérêts de ce volume est de nous montrer des planches originales de dessins de René Goscinny qui soulignent l’évolution de son coup de crayon (il était très doué pour la caricature et le dessin satyrique). Mais sa destinée m’a finalement peu touchée car le portrait manque un peu d’épaisseur et de consistance. J’ai eu l’impression de survoler la vie de René Goscinny sans vraiment entrer dans sa personnalité. Les chapitres qui lui sont consacrés sont néanmoins plaisants à lire.

Ce n’est malheureusement pas le cas de ceux consacrés à Anne. Lorsque celle-ci évoque les origines des ses grands-parents, le propos reste pertinent et intéressant. En revanche, lorsque les discussions d’Anne et Catel portent sur leur amitié, leurs familles, c’est totalement inintéressant pour le lecteur. C’est même gênant car nous pénétrons dans leur intimité. Une autre chose m’a posé problème, à plusieurs reprises le texte fait la promotion des livres d’Anne et de « Lucrèce » qu’elle a créée avec Catel. J’ai trouvé cela un peu déplacé. Une notice biographique sur Anne à la fin du volume aurait sans doute été plus efficiente.

« Le roman des Goscinny » fut malheureusement une déception. Même si j’ai eu plaisir à retrouver la fraîcheur des dessins de Catel, j’ai trouvé que le portrait de René Goscinny manquait de consistance et que les chapitres consacrées à Anne n’apportaient pas grand chose à cet hommage qu’elle souhaitait rendre à son père.

 

Notre part de cruauté de Araminta Hall

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Mike Hays est de retour à Londres après avoir travaillé deux ans à New York. Ce séjour en Amérique lui a permis de faire évoluer sa carrière. Mais malheureusement, cela lui a aussi fait perdre sa petite amie, Verity. Mike compte bien la reconquérir. Il a acheté une maison dans un quartier chic qu’il met entièrement aux goûts de Verity. Ils pourront y blottir leur amour. Car Verity est toujours amoureuse de Mike, c’est une certitude pour lui. Et ce n’est pas l’annonce du mariage de Verity avec un autre homme qui va faire changer d’avis Mike.

« Notre part de cruauté » est un thriller psychologique. Le narrateur est Mike de la première à la dernière page. Il est clair pour le lecteur que Mike est un psychopathe, obsédé par sa première et unique petite amie. Et c’est là le premier problème du roman, nous n’avons absolument aucun doute concernant la santé mentale du narrateur. Aucun retournement, aucun rebondissement ne vont venir perturber son récit. Aucune ambiguïté ne se glisse dans ses mots, ce qui aurait pu faire naître le suspens. Ce roman en manque d’ailleurs totalement. Au bout d’une trentaine de pages, ce qui va advenir est parfaitement évident pour le lecteur. La seconde partie du roman est le récit du procès de Mike (je ne divulgâche rien, nous savons dès le début qu’il y aura un procès), j’ai espéré que l’intrigue allait repartir. Mais hélas, là encore, le dénouement est évident et limpide au bout de quelques pages. Dernier défaut du livre (cela en fait déjà beaucoup, non ?), le récit de l’obsession de Mike pour Verity est très répétitif et cela le rend lassant.

« Notre part de cruauté » est un thriller qui passe totalement à côté de son objectif. Sans suspens, sans rebondissement, il est également sans saveur et tout à fait dispensable.

New York sera toujours là en janvier de Richard Price

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Peter Keller est le premier diplômé de sa famille. Son père, qui travaille à la poste, et sa belle-mère sont fiers de lui.Mais Peter n’est pas admis à la fac de droit de Columbia. Ne voulant entrer dans aucune autre université, Peter décide alors de chercher du travail. Une expérience professionnelle étoffera son C.V. et lui permettra de retenter l’admission à Columbia l’année suivante. Malheureusement, il a bien du mal à trouver des jobs à la hauteur de ses ambitions. Il fait du démarchage téléphonique pour un appareil de musculation, travaille au tri à la poste et fini par un poste de professeur vacataire en composition anglaise. Le parcours de Peter n’est pas aussi bien tracé qu’il l’espérait. De quoi le faire partir en vrille…

« New York sera toujours là en janvier » (« The breaks » en v.o.) a été publié en 1983 et était jusque là inédit en France. Loin des romans noirs écrits ensuite par Richard Price, il s’agit ici d’un roman d’apprentissage : la difficile entrée dans l’âge adulte de Peter Keller. Après l’obtention de son diplôme, la vie de Peter devient chaotique. Il essaie la drogue, l’alcool, fait des canulars téléphoniques douteux et passe une nuit au poste de police. Peter avait un avenir tout tracé et, le fait de le voir contrarié, le désoriente totalement. Il se cherche, ne sait plus ce qu’il souhaite faire dans la vie. Les différents boulots qu’il trouve ne le satisfont pas, même enseigner ne comble pas ses attentes. Etant donné son humour décalé, il finit par avoir envie de faire du stand up. L’ombre du génial Lenny Bruce plane sur ce New York des années 70 et ses petites salles de cabaret.

Peter Keller est un anti-héros, totalement décalé qui éprouve de grosses difficultés relationnelles. Son humour est son principal moyen de communication mais il n’est pas compris par tout le monde. Il pousse sans cesse ses interlocuteurs à bout, notamment son père et sa belle-mère. Sa relation amoureuse est également totalement dysfonctionnelle. Peter coupe les cheveux en quatre, se fait des nœuds au cerveau ce qui le rend aussi attachant qu’agaçant !

« New York sera toujours là en janvier » est une oeuvre de jeunesse de Richard Price qui est très différente de ses romans suivants. Peter Keller est un personnage décalé, plein d’humour dont j’ai eu plaisir à suivre les péripéties dans le New York des années 70.

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Berta Isla de Javier Marias

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Berta Isla et Tomas Nevinson se connaissent depuis le collège. Elle est une pure madrilène, lui est anglais par son père et espagnol par sa mère. Tous deux se mettent ensemble dès la classe de première. L’université va les séparer. Etant donné ses origines, Tomas est envoyé à Oxford. Son don exceptionnel pour les langues y fait merveille. Il est capable d’imiter tous les accents, toutes les intonations. C’est malheureusement ce talent qui fera basculer la vie du jeune homme. L’un de ses professeurs le repère et lui propose d’intégrer les services secrets. Disons plutôt que l’on force la main de Tomas. A son retour à Madrid, Berta retrouve un homme bien différent de celui qu’elle avait quitté. Un Tomas mystérieux, secret qui prendra l’habitude de faire de longs voyages en Angleterre soit disant pour le Foreign Office.

Avec « Berta Isla », je découvrais l’écrivain espagnol Javier Marias et j’ai été séduite par ce roman ample et dense (un petit peu bavard par moments). Avec une langue précise et mélodieuse, le romancier nous offre une fresque, celle du couple formé par Berta et Tomas. Ils deviennent adultes dans une période mouvementée : la fin de la dictature de Franco, la guerre froide, le Bloody Sunday à Londonderry, l’arrivée au pouvoir de Thatcher, etc…une période riche pour les services d’espionnage du monde entier. Les missions de Tomas se multiplient, Berta se retrouvant de plus en plus seule avec les deux enfants qu’ils auront eu ensemble. Elle apprendra les véritables activités de son mari au travers d’une visite désagréable et dérangeante. Berta s’aperçoit alors qu’elle ne connait absolument pas la personne qu’elle a épousée. « Berta Isla savait qu’elle vivait en partie avec un inconnu. Et quiconque a l’interdiction de fournir des explications concernant des mois entiers de son existence finit par s’arroger le droit de n’en fournir dans aucun domaine. » Cette question autour de la connaissance de l’autre est l’une des thématiques qui taraude ce roman. Berta revient sans cesse sur le fait qu’elle ne connait pas (ou plus) son mari, elle souffre de ne pas savoir ce qu’il fait lorsqu’il est loin d’elle. Et s’ajoute à cette interrogation, l’impression d’avoir été trahie. Tomas lui a menti pendant des années mais il ment également dans son travail, il trahit des gens pour les bienfaits de la Couronne. Cette ambiguïté morale est ce qui pèsera le plus sur Berta. Mais au fur et à mesure du roman, nous découvrirons qu’elle n’est pas la seule à avoir été trahie, ce qui donne un côté film d’espionnage au roman de Javier Marias.

« Berta Isla » est un ample roman évoquant l’absence et la trahison. Javier Marias nous offre un beau portrait de femme, une Pénélope moderne attendant le retour de son Ulysse espion!

 

Une famille presque normale de M.T. Edvardsson

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« Nous étions une famille tout à fait normale. Nous avions des professions intéressantes, bien rémunérées, une vie sociale riche et des loisirs actifs où le sport et la culture avaient leur place.  » Adam Sendell est pasteur dans la petite ville de Lund en Suède. Sa femme, Ulrika, est une brillante avocate. Ils ont eu ensemble une fille, Stella qui, a 19 ans, prépare un long périple en Asie. Une vie simple, sans histoire qui va se briser en un clin d’œil. Un samedi soir, Stella met du temps à rentrer chez elle. Ses parents s’inquiètent jusqu’à ce que le téléphone sonne. C’est la police. Stella a été arrêtée pour le meurtre d’un homme, Christopher Olsen.

Le roman de M.T. Edvardsson se divise en trois parties : le père, la fille et la mère. A l’intérieur de chaque partie, le narrateur s’exprime sur les faits qui tournent autour de l’incarcération de Stella mais aussi sur la vie de la famille avant ces événements tragiques. Les trois récits montrent tout d’abord que la famille n’est pas aussi normale qu’elle pourrait le laisser paraître à première vue. Le père veut tout contrôler notamment en ce qui concerne la vie de sa fille. Cette dernière maîtrise difficilement ses pulsions et est extrêmement colérique. La mère, quant à elle, passe plus de temps à s’occuper de sa carrière que de sa famille. Chacun détruit par son témoignage l’image de cette famille bien propre sur elle dont le père veut à tout prix sauver la réputation. Les dissensions, les drames nous sont habilement dévoiler au compte-gouttes.

Ce que nous donne également à voir les trois parties, ce sont les manières différentes de réagir face à l’arrestation de Stella. Les événements sont vus sous des angles différents qui nous apportent soit des informations supplémentaires, soit des fausses pistes. Durant tout le roman, M.T. Edvardsson réussit à maintenir le doute quant à l’assassinat de Christopher Olsen. On pense avoir tout compris puis le narrateur suivant renverse nos certitudes. Le questionnement durera d’ailleurs jusqu’à la dernière phrase de l’épilogue. Le roman nous montre ce que l’on est capable de faire par amour, à quel point nous sommes prêts à repousser les limites de la morale pour sauver nos proches.

« Une famille presque normale » est un thriller qui fonctionne parfaitement, où le doute habite le lecteur jusqu’à la dernière phrase du livre. L’habile construction met en place les pièces du puzzle lentement et nous garde en haleine sur 528 pages.

Girl de Edna O’Brien

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« J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école. » En 2014, Maryam est enlevée avec d’autres camarades par les djihadistes de Boko Haram. Les jeunes filles vivent alors un véritable enfer. Maltraitées, affamées, elles sont utilisées comme des esclaves sexuelles. Les djihadistes tentent également de les embrigader, de les convertir. Maryam est même mariée de force et tombe enceinte. Mais elle réussit à ne pas se laisser détruire et ne cesse de penser à sa famille. Un jour, les troupes gouvernementales nigérianes bombardent le camp ce qui permet à Maryam, son bébé et une autre prisonnière de s’enfuir. Un très long et difficile retour à la vie commence alors.

Edna O’Brien avait été frappée par un article de journal qui racontait qu’une des lycéennes, enlevées par Boko Haram, avait été retrouvée errante et délirante dans une forêt avec son bébé. Après s’être rendue à plusieurs reprises au Nigéria, l’écrivaine irlandaise nous raconte l’histoire de cette jeune femme dans « Girl ».  Maryam est la narratrice du livre, nous sommes plongés avec elle dans l’horreur du camp, durant sa fuite et son retour parmi les siens. Nous l’accompagnons dans chacun de ses mouvements, dans chacune de ses pensées. Son monologue brutal, intense, étouffant est absolument saisissant. C’est le cri d’une jeune femme à qui on a volé sa vie, son avenir. Car même si elle réussit à s’enfuir, l’enfer ne s’arrête pas aux portes du camp de Boko Haram. Son retour est placé sous le signe de la suspicion. Elle est vue comme une femme de djihadiste, ses intentions peuvent donc être mauvaises. Sa mère n’est que reproche à son égard. Son bébé lui est enlevé. Maryam, qui a eu du mal à l’accepter, s’accroche alors désespérément à cet enfant qui n’est en rien responsable de ses origines.

Le portrait de Maryam est bouleversant. Il est à la fois monstrueux et magnifique. Edna O’Brien a beaucoup écrit sur les femmes, sur les violences qu’elles subissent et sur leur volonté d’émancipation, de liberté face aux barrières qui leur sont sans cesse imposées. Maryam est une battante, elle a en elle une force de vie impressionnante. Face à la sauvagerie, elle ne cède pas, elle garde espoir de s’en sortir. Une fois de retour, malgré la froideur de sa mère, elle continuera à lutter pour offrir une vie décente à son enfant. Malgré les ténèbres qui l’encerclent, Maryam ne s’apitoie pas sur son sort, elle est uniquement guidée par sa fureur de vivre libre.

Dans une langue superbe, Edna O’Brien nous offre le portrait d’une jeune nigériane combative et résistante à travers un monologue saisissant et bouleversant.