Un autre Brooklyn de Jacqueline Woodson

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« Peut-être cela a-t-il commencé ainsi pour toutes les quatre – des adultes projetant leur avenir avorté sur nous. D’après mon père, j’étais assez intelligente pour être professeur, mais moi je voulais être avocate, cela faisait partie du rêve d’être dans la peau de Sylvia. La mère d’Angela lui avait transmis son rêve de danse. Quant à Gigi, capable de toutes nous imiter, elle pouvait être qui elle souhaitait, fermer les yeux et s’en aller. N’importe où. » A l’enterrement de son père, August, la narratrice, se remémore son enfance à Brooklyn où elle arrive à l’âge de douze ans. Elle vient du Tennesse avec son père et son frère. Elle espère chaque jour que sa mère va les rejoindre. August se fait des amies dans le quartier : Sylvia, Angela et Gigi. Les quatre adolescences deviennent vite inséparables. Elles s’épaulent, se confient, rêvent ensemble d’un meilleur avenir. Dans les années 70, Brooklyn n’est pas un quartier très sûr, la pauvreté y est très présente. La Nation de l’Islam prend de plus en plus d’importance dans la communauté noire. Difficile pour ces quatre jeunes filles d’imaginer une vie ailleurs.

Jacqueline Woodson est connue pour ses romans jeunesse aux Etats-Unis. « Un autre Brooklyn » est son premier roman adulte, il est à la fois très intéressant et inabouti. Le récit de l’adolescence d’August et de ses copines se fait rétrospectivement et de manière fragmentaire. Ce sont des bribes de souvenirs, des instants de vie qui lui reviennent à l’esprit. Cette manière de présenter son histoire est très intéressante puisqu’elle évoque bien le fonctionnement de notre mémoire avec des moments forts qui nous marquent plus que d’autres. Ces petites touches donnent également beaucoup de rythme au récit. Le défaut est intrinsèque à cette forme. Les personnages, à part August, restent des silhouettes qui manquent de profondeur et auxquels on n’a pas le temps de s’attacher réellement.

En revanche, Jacqueline Woodson rend très bien compte de l’ambiance du quartier de Brooklyn dans les années 70. C’est un endroit où règne la pauvreté, où la violence monte en puissance. Elle montre aussi très bien que face à la violence, c’est une pratique religieuse très stricte et austère qui semble être la solution pour les habitants. L’auteur évoque aussi la guerre du Vietnam où bien souvent les afro-américains étaient envoyés en première ligne. Leur place aux Etats-Unis est ici parfaitement cerné en quelques lignes, en quelques paragraphes.

« Un autre Brooklyn » est un roman court, rythmé qui met en lumière le quotidien de quatre adolescences dans les années 70. Sa forme fragmentaire, quoi qu’intéressante, ne permet pas de s’attacher aux personnages. C’est fort dommage et prometteur à la fois.

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Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain

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Dans la petite ville de St Peterburg, dans le Missouri, vit Tom Sawyer avec son frère Cid chez leur tante Polly. Tom est un garçon facétieux qui aime faire tourner sa tante en bourrique ! Même si elle le punit, sa tendresse pour le jeune garçon refait vite surface. Tom n’aime pas beaucoup l’école ou aller à l’église. Il préfère largement jouer aux pirates avec son meilleur ami et un jeune vagabond du nom de Huckleberry Finn. Tom n’est pas qu’un jeune plaisantin, c’est également un cœur tendre qui fond littéralement devant la jolie Becky Thatcher qui vient d’arriver dans la communauté. La vie est douce sur les bords du Mississippi pour Tom et ses amis. Mais les choses vont s’assombrir avec le meurtre d’une homme dans le cimetière. Un habitant de St Petersburg est accusé du meurtre et il risque la pendaison. Mais Tom et Huckleberry savent qu’il n’a rien fait. Les deux garçons ont tout vu et c’est le terrifiant Injun Joe qui a fait le coup. Les deux amis auront-ils le courage de le dénoncer ?

Tom Sawyer est un héros de mon enfance. Je n’aurais rater sous aucun prétexte un épisode du dessin-animé qui, après relecture du roman, s’avère fidèle au travail de Mark Twain. J’avais également lu le roman mais dans une version jeunesse et je ne suis pas sûre qu’il ne s’agissait pas d’une version allégée. J’ai donc retrouvé Tom Sawyer avec un immense plaisir grâce à la nouvelle traduction des éditions Tristram. Mark Twain a publié ce roman en 1876 et il s’est beaucoup inspiré de son enfance dans le Missouri dans les années 1840 pour écrire les aventures de Tom.

Le roman montre les nombreuses péripéties de Tom, ses facéties comme ses moments plus sombres. C’est un garnement plein d’imagination et de ressources. Il est immédiatement sympathique, il fait les 400 coups mais il n’y a jamais de méchanceté chez lui. Il cherche seulement à s’amuser et à passer pour un héros aux yeux de Becky ! Ce qui ne fonctionne pas toujours, loin de là. Mark Twain ne se contente bien entendu pas de cette légèreté. Il insuffle également de la gravité dans ce récit d’enfance. C’est le cas avec le menaçant Injun Joe ou lorsque Tom et Becky se perdent dans une grotte.

L’auteur en profite également pour critiquer la société américaine avec beaucoup d’ironie. C’est notamment le cas pour les superstitions. Cette communauté de St Pétersburg est pétrie de croyances ridicules. Pour tout et pour rien, les habitants se réfugient dans des rituels surprenants. Il moque les travers de cette société à la morale rigide et aux croyances dépassées. Mais il reste bienveillant envers ses personnages.

« Tom Sawyer » est un roman qui peut se lire aussi bien enfant qu’adulte. C’est drôle, rythmé, espiègle, tendre, les deux personnages centraux, Tom et Huck sont extrêmement attachants. « Tom Sawyer » est une superbe ode à l’enfance et à la liberté que j’ai pris un plaisir fou à redécouvrir.

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Croquis d’une vie de bohème de Lesley Blanch

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« Je ne me souviens pas d’une époque où je n’aie pas été obnubilée par un profond désir de voyager, d’atteindre je ne sais quel horizon éloigné. Ce lointain nébuleux était un rêve miroitant et omniprésent qu’entretenait le rituel des histoires qu’on me lisait une fois couchée, histoires pas toujours des plus classiques mais je n’en voulais pas d’autres. « Je te chanterai des chants d’Arabie et des contes du beau Cachemire… », psalmodiait mon père lorsqu’il s’installait pour me lire quelque chose sur des personnages tels que Pocahontas, Lalla Rookh ou Lord Byron. Ces figures aux noms romantiques se déplaçaient sur un arrière-plan mystérieux, cet « Ailleurs » qui se formait déjà dans mon esprit d’enfant. Un pays magique auquel j’accèderais un jour par le fait tout aussi magique de partir, de me mettre en route, bref, de voyager. »

« Croquis d’une vie de bohème » est fait de différentes sources : les souvenirs d’enfance de Lesley Blanch écrit à l’initiative de sa filleule Georgia de Chamberet, des articles de l’édition britannique de vogue, un long récit sur son mari Romain Gary et l’ouvrage se termine par des récits de voyage. On trouve également dans le livre de nombreux dessins de Lesley Blanch, raffinés et élégants à l’image de leur auteure. Lesley Blanch est inconnue en France mais ses livres, « Vers les rives sauvages de l’amour » ou « Sabres du paradis », furent d’énormes succès en Angleterre. Cette autobiographie est vraiment passionnante, elle montre les multiples facettes de cette femme fascinante : journaliste, décoratrice de théâtre, voyageuse, collectionneuse d’objets d’art. Lesley Blanch a été élevée dans une famille bourgeoise dans la banlieue édouardienne de Chiswick. Sa curiosité est vite développée par des parents atypiques et cultivés. Toute sa vie, elle cultivera le côté bohème de ses parents et son indépendance. Elle devra l’être d’ailleurs rapidement car ses parents manquent d’argent. C’est ainsi que débutent ses multiples carrières.

C’est son immense amour de la Russie et de sa littérature qui lui permettront de séduire Romain Gary. Celui-ci est alors diplomate ce qui permet à Lesley d’assouvir son goût des voyages. Le couple vivra à Sofia, Paris, New York, en Bolivie et enfin à Hollywood. La vie avec Romain Gary n’est pas des plus reposantes, Lesley Blanch décrit un homme d’une incroyable complexité et d’un charme irrésistible. Beaucoup de femmes y succombent d’ailleurs. Leur mariage est libre, hautement intellectuel et littéraire.

Après que Romain Gary l’eut quittée pour Jean Seberg, Lesley Blanch se lance dans l’exploration des pays qui la faisaient rêver depuis l’enfance : l’Afghanistan, la Turquie, l’Iran, la Sibérie, l’Egypte, etc… Lesley Blanch fait partager son amour du voyage, de sa lenteur, du plaisir de la route en elle-même qui fait partie intégrante du plaisir de voyager.

Lesley Blanch est pétillante, spirituelle, extrêmement cultivée (sa passion pour la littérature est contagieuse) mais on sent également beaucoup de nostalgie dans ses récits. Elle sait notamment que sa manière de voyager est vouée à disparaitre pour laisser place à la vitesse et au tourisme de masse.

Je vous invite à découvrir la personnalité de Lesley Blanch, une voix érudite, lumineuse et extrêmement moderne. Le livre lui-même est magnifique, les éditions de la Table Ronde nous offre un objet magnifiquement mis en page et richement illustré de photos et de dessins de l’auteur.

Un grand merci aux éditions de la Table Ronde.

 

Un manoir en Cornouailles de Eve Chase

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1968, la famille Alton quitte leur appartement de Fitzroy Square pour leur résidence de vacances en Cornouailles : le manoir de Pencraw autrement appelé le manoir des lapins noirs. La vie y est paisible, simple, un véritable refuge pour les quatre enfants et leurs parents. Les vacances s’y déroulent toujours de la même façon, dans une nonchalance bien heureuse et rêveuse : « Rien ne change. Le temps passe avec une lenteur sirupeuse. Dans la famille, on dit, pour rire, qu’une heure aux lapins noirs est deux fois plus longue qu’une heure à Londres, sauf qu’on y fait pas le quart de ce que l’on fait là-bas. »  Tout semble immuable et pourtant ces vacances de Pâques 1968 vont transformer la vie de la famille Alton.

Plus de trente ans plus tard, une jeune femme, Lorna, cherche avec son fiancé, Jon, l’endroit où ils célèbreront leur mariage. Lorna veut absolument que l’évènement se déroule en Cornouailles. Elle cherche un lieu très précis, un manoir qu’elle a visité enfant avec sa mère.

Comment résister à une si jolie couverture et à l’appel de la Cornouailles ? C’est quasiment impossible dans mon cas. Mais cela ne suffit pas à faire un grand livre et je ressors de cette lecture avec un avis mitigé. La partie la plus intéressante est celle qui concerne la famille Alton. Leur histoire est racontée par les yeux de Amber, l’aînée avec son frère jumeau Toby. Ce qui se joue au sein de la famille est bien mené même si la suite des évènements est assez prévisible. Les caractères des enfants sont bien affirmés et cela leur donne chair. On a de la sympathie pour ces quatre enfants frappés par le drame.

En revanche, la partie concernant Lorna n’est pas très réussie. Elle semble plaquée à côté de celle de la famille Alton uniquement pour créer un suspens qui paraît artificiel. Je pense même que l’intrigue est rendue plus prévisible en raison du récit de Lorna. Ce qui rend cette partie quelque peu contre-productive. Je n’ai vraiment pas accroché à l’histoire de Lorna et ne l’ai pas trouvé particulièrement attachante. Une autre chose m’a chiffonnée, on ne sent aucune différence temporelle entre les deux époques alors qu’il y a plus de trente ans d’écart. C’est un peu perturbant lorsque l’on passe d’une période à l’autre.

« Un manoir en Cornouailles » est un roman sympathique qui se lit facilement mais qui pêche par son intrigue trop prévisible et par une partie contemporaine qui manque de profondeur.

Merci aux éditions Nil.

 

Le mangeur de citrouille de Penelope Mortimer

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Le roman s’ouvre sur une séance chez un psychologue. Mrs Armitage tente de régler ses problèmes de couple. Jack est son quatrième mari et elle a eu un nombre important d’enfants avec ses différents maris. Jack est scénariste, il est le père des deux derniers enfants et il a accepté tous les autres avec générosité. Mais il ne veut pas en avoir d’autres contrairement à Mrs Armitage. Lorsque celle-ci tombe à nouveau enceinte, son mari l’oblige à avorter et en profite pour demander au médecin de la rendre stérile. A sa sortie de l’hôpital, Mrs Armitage apprend que son mari la trompe avec une de ses collègues sur le tournage de son dernier film. Mrs Armitage perd alors pied et sombre dans la dépression.

Le roman, en grande partie autobiographique, de Peneloppe Mortimer a été adapté en 1964 par Jack Clayton. Le rôle titre était interprété par Anne Bancroft que j’imagine parfaitement dans ce rôle de femme partant à la dérive. « Le mangeur de citrouille » souligne bien l’enfermement de Mrs Armitage et des femmes en général dans l’Angleterre des années 60. Le personnage central du roman est complètement enfermé dans une vision stéréotypée de la femme. Elle se doit de tenir son intérieur et d’avoir des enfants. Ceux-ci semblent juste combler un vide chez Mrs Armitage, même si elle avoue les aimer. Leur nombre significatif conforte sa position sociale. Tout comme le fait d’être mariée alors qu’elle trouve son dernier époux : « lâche, fourbe, mesquin, vaniteux, cruel, rusé, négligent. » Le texte fait des va-et-vient dans la vie de Mrs Armitage. Il est déconstruit comme une confession faite à quelqu’un de façon décousue. Le texte montre à quel point les jeunes filles sont conditionnées très tôt pour leur futur rôle dans la société et le peu de cas que l’on fait de leur éducation. Mrs Armitage est totalement prise au piège et ne trouve aucune échappatoire. Même si le texte est très intéressant, j’avoue être restée en retrait et n’avoir pas été touchée par l’histoire de Mrs Armitage. Je ne saurais expliqué pourquoi mais je ne suis pas rentrée dans ce texte qui avait tout pour me plaire.

La lecture du « Mangeur de citrouille » fut une petite déception pour moi, peut-être en attendais-je trop. Il n’en reste pas moins un texte, un témoignage intéressant qu’il était important de publier.

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Rendez-vous avec le crime de Julia Chapman

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Le retour de Samson O’Brien à Bruncliffe, Yorshire, est pour le moins fracassant. Il est accueilli par des huées et par un coup de poing de Delilah Metcalfe. Samson avait quitté sa ville natale plus de dix plus tôt de manière brusque et s’en jamais y revenir. Il a notamment manqué l’enterrement de Ryan Metcalfe, son meilleur ami et frère de Delilah. Celle-ci n’est d’ailleurs pas au bout de ses surprises puisque Samson a loué le rez-de-chaussée du bâtiment qui abrite son agence matrimoniale. Pour éviter la faillite, Delilah finit par accepter son nouveau locataire qui va ouvrir une agence de détective privé. Rapidement, Samson reçoit sa première cliente, Mme Hargreaves, qui vient de perdre son fils Richard. Celui-ci se serait suicidé en se jetant sous les rails d’un train. Cela est impensable pour sa mère qui demande à Samson d’enquêter sur les circonstances du décès. Elle prend un tour inattendu quand Delilah se rend compte que son agence matrimoniale pourrait être liée à la disparition de Richard Hargreaves.

« Rendez-vous avec le crime » est le premier tome de la série « Les détectives du Yorkshire » de Julia Chapman. Le deuxième vient de sortir et le troisième sera édité d’ici à la fin de l’année. Petite parenthèse esthétique : il faut remercier les éditions Robert Laffont d’avoir conservé les splendides couvertures dessinées par Emily Sutton. Cette série s’inscrit dans ce que l’on appelle les « cozy mysteries » qui sont des romans policiers ayant pour cadre une petite communauté rurale à laquelle le détective appartient, l’humour y a souvent une place importante. « Rendez-vous avec le crime » correspond parfaitement à cette description. Bruncliffe est un petit village au cœur du Yorkshire, où l’intimité est difficile à préserver. Rien ne peut rester secret, chacun connait par le menu la vie de ses voisins. Même à la maison de retraite, tout se sait rapidement ! Samson a d’ailleurs beaucoup de mal à se réhabituer à la rapidité de diffusion des nouvelles. Il est parti à Londres où il est devenu un flic infiltré, métier où le secret est primordial. Il est donc bien difficile pour lui de voir sa vie discuté au pub autour de pintes de bière ! Cette vie en communauté amène des situations cocasses qui apportent la petit touche humoristique nécessaire à ce type de roman.

Même si la résolution de l’enquête se fait bien avant la fin, « Rendez-vous avec le crime » est une lecture fort plaisante grâce à son ambiance de campagne anglaise et grâce aux deux personnages principaux. Delilah a un caractère bien trempé qui lui permet de faire face à n’importe qui et à n’importe quelle situation. Samson, quant à lui, est un personnage mystérieux dont la vie antérieure semble menaçante et toujours prête à resurgir. Leur duo fonctionne bien oscillant entre méfiance, agacement et attention protectrice. Le duo est soudé par la présence d’un  troisième personnage : Calimero, le très sympathique chien de Delilah, très présent dans l’intrigue et qui jouera un rôle important lors du dénouement.

« Rendez-vous avec le crime » remplit parfaitement sa mission de cozy mystery, nous offrant un charmant duo d’enquêteurs dans un cadre bucolique so english.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

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Bonjour tristesse de Frédéric Rébéna

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Dans les années 50, Cécile, lycéenne parisienne, passe l’été de ses 17 ans dans une villa en bord de mer avec son père et sa maitresse. La jeune femme adore son père qui la laisse faire ce qu’elle veut. Elle vit un été de totale insouciance et de plaisirs. Cécile boit, fume, va au casino comme les adultes, connaît ses premiers émois sensuels. Cette vie sans aucune contrainte lui plaît énormément. L’ambiance change lorsqu’une ancienne amie de sa mère vient s’installer dans la villa. Anne est une femme élégante, intelligente, stricte et qui n’accepte pas de voir l’adolescente paresser et se comporter comme une adulte. De désagréable, Anne devient rapidement une véritable menace pour Cécile lorsque son père lui annonce qu’il va l’épouser.

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J’ai lu le roman de Françoise Sagan il y a de nombreuses années et j’en ai gardé une image vénéneuse, sombre malgré le climat estival. La bande-dessinée de Frédéric Rébéna m’a fait retrouver cette atmosphère délétère. Tout se noue autour du père, séducteur nonchalant. Les trois femmes veulent chacune le garder pour elle, conserver son attention. Et au fil de l’histoire, on se demande comment cet homme mou et sans volonté peut séduire autant de femmes. Les liens qu’il tisse avec chacune d’entre elles sont tous vénéneux et dangereux.

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Frédéric Rébéna a conservé la trame de l’histoire de Françoise Sagan. Il a néanmoins choisi d’ouvrir sa bande-dessinée par la fin ce qui n’enlève rien à l’intérêt de l’intrigue. Cela rajoute de la tension, une forme de suspens quant à la façon dont le drame advient. Le dessin est brut, fait de grands traits rapides, on est parfois presque dans l’esquisse. Cela permet de rendre parfaitement l’atmosphère cruelle, tendue du roman. Les couleurs froides accentuent l’incommunicabilité entre les personnages, leur solitude.

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Frédéric Rébéna a su conserver l’esprit cruel et vénéneux du roman de Françoise Sagan. J’ai beaucoup apprécié son dessin rapide et ses couleurs froides qui rendent parfaitement l’atmosphère du roman.

 

Témoin indésirable d’Agatha Christie

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Mrs Rachel Argyle est retrouvée assassinée chez elle, dans son bureau. Dans la maison ne se trouvent que les membres de la famille : son mari Léo, la secrétaire de celui-ci, Kirsten Lindstrom infirmière et gouvernante et les cinq enfants adoptés par le couple. C’est l’un d’entre eux, Jack, qui est arrêté et inculpé du meurtre de sa mère adoptive. Il clame son innocence, prétend avoir un alibi que la police n’arrive pas à vérifier. Jack aurait été pris en stop par un homme au moment du meurtre de Mrs Argyle. Mais l’homme est introuvable. Jack est alors condamné à perpétuité. Il meurt d’une pneumonie en prison six mois après son procès. Deux ans après l’affaire, le Dr Calgary vient frapper à la porte de la demeure des Argyle. Il est l’homme qui a pris Jack en stop. Pour différentes raisons, il n’a pu se présenter avant. Jack est blanchi du meurtre de sa mère adoptive. Le meurtrier est donc toujours dans la nature et comme le dit Micky, l’un des enfants adoptifs des Argyle : « Les paris sont ouverts, ricana-t-il. Qui ne nous a fait le coup ? »

Il y a quelque temps, je vous parlais de l’adaptation BBC de ce roman d’Agatha Christie. Je le lisais donc en terrain conquis, connaissant le fin mot de l’histoire. J’ai donc été fort surprise par la fin du roman qui est très différente de ce que nous a proposé la BBC. Comme quoi, il est toujours utile de revenir aux sources !

« Témoin indésirable » est un roman essentiellement psychologique, il s’agit presque d’un huis-clos. L’arrivée du Dr Calgary est très mal accueillie par la famille Argyle. Sa venue remet tout en cause. La suspicion revient semer la zizanie dans la famille. Chacun est rongé par le doute, chacun soupçonne l’un des autres membres de la famille. L’intrigue se déroule de manière très classique ; le lecteur, comme les membres de la famille, soupçonne tour à tour les différents personnages. Et le roman se termine par une grande scène de révélations avec l’ensemble des protagonistes. L’entrée en matière de « Témoin indésirable » est plus originale et surprenante puisque nous arrivons deux ans après le crime auquel nous n’avons donc pas assisté.

Agatha Christie profite de son roman pour questionner la maternité et ce qui est de l’acquis et de l’inné. Rachel Argyle est stérile mais son envie de maternité est si fort qu’elle adopte cinq enfants. Mais cela la pousse également à étouffer ses enfants, à se mêler, à diriger leurs vies. Certains d’entre eux nourrissent une amertume, une rancœur très fortes vis-à-vis de leur mère. Après le meurtre, les enquêteurs se questionnent sur les origines des enfants, d’où viennent-ils et quels sont leurs antécédents ? Est-ce qu’il suffit d’avoir reçu une bonne éducation pour rester dans le droit chemin ? L’interrogation est effectivement très intéressante et elle porte l’intrigue.

« Témoin indésirable » m’a permis de retrouver ma chère Agatha Christie dont j’apprécie toujours l’atmosphère et les idées originales.

 

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La mille et deuxième nuit de Carole Geneix

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Peu avant le voyage inaugural du Titanic, le couturier Paul Poiret envoie des invitations pour la soirée de lancement de son premier parfum. La fête, intitulée « La mille et deuxième nuit », sera placée sous le signe de l’Orient. Parmi les invités se trouve la fantasque et sulfureuse comtesse russe Svetlana Slavskaïa. Elle vient accompagnée de son secrétaire particulier, Dimitri Ostrov. Ce divin jeune juif a fui la Russie Bolchevik et est particulièrement intimidé par son entrée dans le monde. La fête est une totale réussite, décadente à souhait ! Malheureusement, elle s’achève dans le sang. Dimitri découvre le corps sans vie de sa chère comtesse. Il devient, pour la police, le premier suspect.

« La mille et deuxième nuit » est le premier roman policier de Carole Geneix. Le point fort du livre est son contexte historique. Nous sommes en 1912, juste avant que l’Europe ne s’embrase. Carole Geneix rend parfaitement l’ambiance de la Belle Epoque, son extravagance et son insouciance. Elle montre les signes avant-coureurs du conflit à travers certains personnages comme celui du fils de la comtesse. L’idée de mettre au centre du livre, le couturier Paul Poiret est également excellente. C’est un personnage extrêmement intéressant. Il était un précurseur de la mode et a notamment libérer les femmes du corset. Il formait avec sa femme Denise un couple en vogue et admiré. Les fêtes de Poiret étaient flamboyantes, originales. Il a travaillé avec Diaghilev et Nijinski qui sont tous les deux évoqués dans le roman. La carrière de Paul Poiret ne va pourtant pas survivre à la première guerre mondiale. L’évocation de ce personnage est vraiment réussie dans le roman.

Carole Geneix utilise les codes des romans populaires de l’époque. Son policier est fait de rebondissements, la langue est imagée et le roman est plaisant à lire. Mais il a aussi les défauts de ses qualités. C’est un divertissement plaisant mais qui va certainement s’oublier très vite notamment du point de vue de son intrigue.

« La mille et deuxième nuit » est un premier roman policier dont l’atmosphère Belle Epoque est particulièrement bien rendue et dont la lecture est tout à fait divertissante.

Serena de Pandolfo et Risbjerg

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1930, dans les Smoky Mountains, Pemberton, propriétaire de forêts, revient de Boston après trois mois d’absence. Durant son séjour, il s’est marié. Ses salariés vont découvrir la vénéneuse Serena. Elle n’est pas venue pour faire de la figuration ou s’occuper du foyer de Pemberton. L’exploitation du bois, elle connaît et c’est en associée qu’elle agit à la grande surprise des salariés de son mari. Elle impressionne par la force de son caractère, sa dureté et son sens des affaires. Serena voit grand, très grand et elle pousse son mari à acheter d’autres terres. Elle veut les exploiter totalement pour partir s’installer au Brésil. De nombreux obstacles vont s’élever sur la route de Serena, mais elle compte bien les éliminer un par un.

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Ane-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg ont adapté le roman éponyme de Ron Rash. Les premières pages plantent le décor, le sang coule rapidement après l’arrivée de Serena à Waynesville. L’ambiance est immédiatement tendue, rugueuse. Le dessin rend parfaitement compte de cela. Le coup de crayon est rapide, sans fioritures et les visages sont patibulaires. Et Serena ne fait pas exception. C’est une femme forte, cruelle. Rien ne semble pourvoir arrêter sa soif de pouvoir et de réussite. Elle ne fait preuve qu’aucune empathie envers son prochain. Elle semble être née pour une telle époque et un milieu hostile. C’est un personnage féminin marquant, étonnant pour l’époque dans laquelle elle s’inscrit. Elle est évidemment le point fort de cette bande-dessinée.

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« Serena » montre également parfaitement la dureté de l’époque. Nous sommes en 1930, juste qprès la grande crise de 1929. Les hommes sont près à tout pour travailler et les Pemberton ne se privent pas de les exploiter. Les conditions de travail sont plus que difficiles. La sécurité passe après les profits. Les hommes perdent leurs vies, parfois juste un membre, à déforester les terres des Pemberton. Le non respect de la nature est aussi évoqué. Les Pemberton sont freinés par un projet d’aménagement de parc national. Les paysages sont dessinés comme des terres désolées, dévastées par le passage des hommes.

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« Serena » est l’histoire d’une femme ambitieuse, cruelle mais également celle d’une terrible vengeance. Le dessin rugueux de la BD rend magnifiquement compte de la tension, de la brutalité de ce thriller.