L’origine du monde de Claude Schopp

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Le toujours sulfureux « L’origine du monde » de Gustave Courbet restait énigmatique quant à l’identité de son modèle. Celle-ci est aujourd’hui dévoilée par Claude Schopp et grâce au hasard. L’auteur est un spécialiste d’Alexandre Dumas fils et il travaillait sur la publication de la correspondance de ce dernier avec George Sand. Et c’est là qu’il fit sa découverte. Alexandre Dumas fils évoque en effet le modèle de l’origine du monde dans l’une de ses lettres où il raille l’œuvre de Courbet. Claude Schopp a ensuite collecté de nombreux documents pour étayer sa découverte. Et c’est le résultat de ce travail qu’il nous détaille dans ce livre.

Le parcours du modèle de « L’origine du monde » est absolument surprenant. Constance Quéniaux (1832-1908) est née dans un milieu très modeste, sa mère était analphabète. Elle devient danseuse, elle est engagée dans le corps de ballet de l’opéra en 1847 et elle y restera jusqu’en 1859. Comme certains tableaux de Degas nous le montrent, les danseuses devaient se trouver des protecteurs afin de pouvoir vivre de leur art. Une fois sa carrière terminée, Constance a continué à vivre grâce à des hommes. Elle était ce que l’on appelle une demi-mondaine ou une courtisane. Grâce à « La dame aux camélias » de Alexandre Dumas fils (encore lui !), le regard sur ces femmes avait évolué positivement et elles n’étaient pas en marge de la société. Au contraire, Constance participait aux évènements culturels et mondains aux bras de ses différents protecteurs. C’est d’ailleurs grâce à l’un d’eux qu’elle est devenue le modèle d’un des plus célèbres tableaux au monde.

Khalil-Bey était un diplomate turco-égyptien qui aimait autant les femmes que le jeu. Il commanda deux tableaux à Gustave Courbet : « Le sommeil » et « L’origine du monde » en 1866. Constance Quéniaux était l’une des maîtresses du diplomate qui appréciait sa compagnie notamment lorsqu’il jouait. Constance avait la réputation de porter chance.

Et on peut dire que celle-ci s’est vérifiée pour sa propre vie. Sa vie de courtisane a permis à Constance d’atteindre l’aisance financière. Après que ses charmes se furent envolés, elle continua à bien vivre, elle possédait un appartement rue Royale et une maison à Cabourg. Mais Constance Quéniaux n’oublia jamais d’où elle venait. Elle était une généreuse donatrice pour des orphelinats et diverses œuvres de charité. « Le parcours de Constance semble démentir la vision pessimiste de Zola : il n’y a pas de malédiction irrémédiable. Celle qui fut le modèle de « L’origine du monde », l’un des tableaux les plus célèbres de l’histoire de la peinture, appelle au fond les femmes, toutes les femmes, à combattre. Certes, elle a dû, un temps, se prêter aux désirs des hommes, mais c’est, à la fin, pour triompher. »

« L’origine du monde-Vie du modèle » est une enquête minutieuse, documentée qui révèle le nom du modèle du tableau de Courbet tout en dévoilant le parcours admirable d’une femme qui a su s’élever socialement et s’affranchir des hommes.

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Constance Quéniaux par Nadar

 

 

Tenir jusqu’à l’aube de Carole Fives

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Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de deux ans du matin jusqu’au soir. Elle vit à Lyon, loin de ses amis et de sa famille. Elle n’a pas réussi à obtenir une crèche pour son fils. Elle est graphiste free-lance et peine à concilier son travail avec son enfant qui exige beaucoup d’elle. Le père est parti, l’argent se raréfie, la jeune femme est à bout de forces. « Elle était lasse, fatiguée de cette créature qu’elle avait créée de toutes pièces. C’était sans doute dans ces moments-là que l’envie de fuir était la plus forte. Quand elle réalisait qu’elle ne supportait plus cet unique rôle où on la cantonnait désormais, dans un film dont elle avait manqué le début, qu’elle traversait en figurante. C’était alors que les fugues s’imposaient, comme une respiration, un entêtement. » La jeune femme sort de chez elle une fois l’enfant endormi. La première fois, elle ne part que cinq minutes. Mais chaque sortie nocturne se fait plus longue.

Avec « Tenir jusqu’à l’aube », je découvre avec plaisir la plume de Carole Fives. Son roman est un huis-clos étouffant entre une mère et son fils. Le lien est aussi fusionnel que toxique. Ne pouvant se permettre de payer une baby-sitter, la jeune femme et son enfant ne se quittent à aucun moment. Elle est donc rapidement dépassée par sa situation et cherche de l’aide sur les forums et les réseaux sociaux. Elle n’y trouve que culpabilisation, propos moralisateurs et injonctions à être une meilleure mère. Son cas relèverait uniquement d’une mauvaise organisation. La jeune femme se sent coincée, sans solution. Elle tire alors sur la corde en s’évadant la nuit comme la chèvre de M. Seguin, histoire qu’elle lit le soir à son enfant et qui sert de fil rouge au roman.

Carole Fives a écrit un grand roman social et féministe. La monoparentalité, l’éloignement de son ancienne vie (on devine qu’elle a suivi le père de l’enfant à Lyon) amènent le déclassement social et l’inévitable précarité. L’huissier rôde autour de l’appartement trop cher que l’héroïne n’ose quitter car elle espère un retour du père. L’auteure montre également la difficulté des femmes seules à pouvoir concilier le travail et les enfants. La société porte toujours un regard culpabilisant sur elles, n’admet pas que l’on puisse être dépassée. Carole Fives décrit le quotidien de la jeune femme avec beaucoup d’empathie, de lucidité sur le poids de l’isolement. Les chapitres, les phrases sont courts, incisifs et soulignent l’urgence de la situation.

« Tenir jusqu’à l’aube » est un portrait fin, sensible d’une mère célibataire solitaire qui perd pied et plonge peu à peu dans la précarité.

La partie de chasse de Isabel Colegate

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Automne 1913, à Nettleby Park dans l’Oxforshire, va se dérouler l’une des chasses les plus importantes et les plus appréciées d’Angleterre. Sir Randolph a réuni sur ses terres quelques-uns des meilleurs tireurs du royaume comme Lord Hartlip qui termine toujours avec le plus beau tableau de chasse. En tout, ce sont une douzaine de convives qui résident à Nettleby Park durant les vingt quatre heures de la partie de chasse. Ce qui ravit Minnie qui a le goût des mondanités contrairement à son mari, Sir Randolph. La famille, les relations sont entourées de serviteurs tous plus zélés et affairés afin que le séjour et la chasse se déroulent dans les meilleures conditions. Pourtant, un drame couve.

« La partie de chasse » a été publié en 1980. Isabel Colegate est la descendante d’une des vieilles familles britanniques dont elle parle dans son roman. Elle l’écrit à une période où l’on redécouvre ces grandes familles aristocratiques et où sont créées des sociétés de protection de leurs manoirs et demeures. L’auteure parle d’un monde de convenances, de mœurs qui a peu à peu disparu à la suite des deux guerres mondiales. Elle montre les prémices de la chute de l’aristocratie britannique. Elle fait planer dès le départ un voile funeste sur sa partie de chasse : « Ce fut une erreur d’appréciation qui provoqua la mort d’un homme. Ces événements se déroulèrent au cours de l’automne qui précéda ce que l’on appela alors la grande guerre. » Ce drame, qui se déroule à la fin du livre, préfigure les horreurs de la première guerre mondiale et la fin d’une classe sociale. Bientôt, il n’y aura plus aucune partie chasse à Nettleby Park. Une sourde inquiétude se fait sentir durant la lecture, un suspens quant à l’identité de la victime. Isabel Colegate nous montre ce qui va bientôt disparaître : les changements de vêtements au moins cinq fois par jour, le tea-time même pendant la chasse, le décompte des animaux tués, l’organisation précise de la chasse par le garde-chasse du domaine, le ballet des domestiques. Isabel Colegate montre bien les différentes couches sociales qui composent la propriété, elle nous montre l’envers du décor. Julian Fellowes s’en est inspiré pour le scénario « Gosford Park » et  pour sa série « Downton Abbey ».

« La partie de chasse » est un roman dense : beaucoup d’intrigues, de destinées, de petits drames vont se nouer. Il y a également une large galerie de personnages, on s’y perd un peu au début mais cela ne dure pas : des héritiers, un banquier, des enfants, le garde-chasse, les rabatteurs, les domestiques. Certains ne sont pas sympathiques du tout comme Lord Hartlip prêt à oublier le fair-play pour augmenter son tableau de chasse. D’autres sont extrêmement  attachants comme Sir Randolph, baronnet mélancolique au sens de l’honneur très marqué et qui respecte son personnel ; Cicely, la petite fille de Sir Randolph, qui s’affranchit des règles en discutant amicalement avec sa femme de chambre et qui ne se mariera qu’avec un homme à la moralité irréprochable ; Osbert, le petit frère de Cicely, incarne l’innocence de l’enfance et dont la solitude est très touchante ; M. Glass, le garde-chasse, extrêmement professionnel et qui s’inquiète de l’avenir de son fils. La moralité n’a rien à voir avec le milieu social et c’est aussi ce que souligne Isabel Colegate à travers son roman.

« La partie de chasse » dépeint avec subtilité et ironie la fin annoncée de l’aristocratie britannique.

Le guetteur de Christophe Boltanski

Après le décès de sa mère, le journaliste Christophe Boltanski vide son appartement avec sa sœur. C’est là qu’il découvre une pochette remplie de débuts de romans policiers, l’un d’eux, le plus abouti, s’intitule « La nuit du guetteur » en hommage à un poème de Guillaume Apollinaire. Christophe Boltanski ne garde que cette pochette et quelques cahiers où sa mère écrivait aussi bien ses comptes que des remarques sur ses journées. Ces découvertes poussent l’écrivain à s’interroger sur sa mère, cette femme mystérieuse et énigmatique même pour ses propres enfants.

Au travers du « Guetteur », l’auteur suit deux fils narratifs, deux époques dans la vie de sa mère : celle de sa jeunesse et celle de sa vieillesse. Son enquête lui fait rencontrer d’anciens voisins, la psychiatre de sa mère ou des personnes l’ayant connue à l’époque de ses études. Ces deux moments dans la vie de sa mère sont des découvertes pour Christophe Boltanski. Lorsqu’il vide son appartement, il découvre que sa mère ne sortait quasiment plus. Elle vivait recluse, calfeutrée au milieu de piles de vieux journaux, de documents administratifs et de cendriers plein à craquer. « Enfermée chez elle, derrière ses murs étanches, dans sa prison sans lucarne que faisait-elle ? Comment meublait-elle ses journées ? Suivait-elle un programme ? Avait-elle ses habitudes ? Une routine ? Paperasses le matin, shopping l’après-midi, promenade et lecture le soir ? Respectait-elle encore des horaires dès lors qu’elle ne participait plus au processus de production ? Depuis combien de temps vivait-elle entre parenthèses, hors du temps social ? » Elle consignait dans ses cahiers des coups de téléphone étranges, des bruits dans son appartement, des objets qui changeaient de place? Était-elle espionnée ou était-elle totalement paranoïaque ?

La réponse à cette question peut se trouver dans sa jeunesse dans les années 50-60. Elle conquiert alors son indépendance, habite un petit appartement dans Paris, fréquente les cafés de St Michel et Odéon. C’est là qu’elle rencontre des militants du FLN et qu’elle devient l’un de leurs porteurs de valise. Elle cache même l’un de leurs chefs dans son appartement. Christophe Boltanski montre bien à quel point l’époque était trouble, paranoïaque. Chacun se pense observé, suivi. D’ailleurs, l’auteur a beaucoup de mal à retrouver des témoins de cette époque se souvenant de sa mère. Elle semble ne pas avoir laissé de traces, elle est comme un personnage de Patrick Modiano, insaisissable et fantomatique.

Au travers de son enquête, Christophe Boltanski cherche l’impossible : connaître sa mère. Il se heurte à l’insoluble mystère que représente l’autre même lorsqu’il s’agit d’une personne proche. Christophe Boltanski nous livre un portrait touchant de cette inconnue qu’était sa mère. 

 

 

 

Feuillets de cuivre de Fabien Clavel

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Paris, 1872, dans le quartier de l’église de St Sulpice, une prostituée a été atrocement mutilée. Les gardiens de la paix Ragon et Zehnacker doivent mener l’enquête. Le premier est un novice et supporte difficilement la vue d’un cadavre. Malheureusement pour lui, celui-ci ne sera pas le dernier. D’autres prostituées subiront le même sort, toujours dans le 6ème arrondissement et toujours venant de la même maison close. Les deux gardiens de la paix vont rapidement découvrir que politique et magie seraient liées dans cette série d’assassinats.

« Feuillets de cuivre » est un livre pour le moins surprenant et passionnant. Tout d’abord, sa construction est assez inhabituelle. Le roman est constitué de deux grandes parties, l’ensemble couvrant les enquêtes de Ragon de 1872 à 1912. Chaque chapitre correspond à l’enquête d’une année. La première partie nous propose une série d’enquêtes, toutes indépendantes et dissociées. Le lecteur a alors l’impression de tenir un recueil de nouvelles policières, toutes sombres et originales. Mais que nenni ! Fabien Clavel a bel et bien écrit un roman et c’est ce que nous montre la seconde partie. Dans celle-ci, Ragon doit affronter un terrible ennemi, une sorte de Moriarty. C’est ce dernier qui permet de tout relier ensemble et qui est le fil rouge du livre. La première partie est le socle de ce qui va se dérouler dans la seconde. Voilà ce que j’appelle une construction brillante et étonnante.

« Feuillets de cuivre » est qualifié, sur la quatrième de couverture,  de « Mystères de Paris » steampunk. Je rassure ceux que la SF pourrait refroidir, le côté steampunk est vraiment très léger et très subtilement amené. Au lieu de la vapeur classique, Fabien Clavel met plutôt au centre du roman l’éther que l’on retrouve régulièrement au centre des affaires policières. La substance se trouve utiliser de manière inattendue comme dans des ampoules par exemple. L’auteur joue également avec la distorsion du temps (dans l’excellent chapitre « Tourbillon aux trois ponts d’or »), la magie et le surnaturel. Mais toujours par petites touches ce qui surprend le lecteur car le reste des intrigues est très réaliste, très ancré dans des faits historiques réels (affaire Dreyfus, mort de Félix Faure dans des conditions douteuses, expos universelles de Paris de 1889 et 1900).

Le personnage principal est lui aussi inattendu. Ragon, qui commence gardien de la paix et finit commissaire divisionnaire, est un colosse gargantuesque. Il est grand et de plus en plus obèse au fur et à mesure des enquêtes. Son physique et les problèmes qu’il engendre, tiennent une place importante dans les différents récits. Mais ce qui le rend unique en son genre est sa façon de résoudre ses enquêtes. Ragon résout tout grâce aux livres. Pour lui, tout est dans les livres et c’est un lecteur compulsif à la mémoire phénoménale. Le roman est donc truffé de références littéraires (Maupassant, Hugo, les Goncourt, Verne, Flaubert, Leroux, etc…) et Ragon est lui même une évocation de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot.

« Feuillets de cuivre » est vraiment un livre inclassable, entre policier réaliste, steampunk et hommage à la puissance de la littérature.

 

Eleanor Oliphant va très bien de Gail Honeyman

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Eleanor Oliphant travaille dans une entreprise de design mais dans la partie administrative. Sa vie est parfaitement réglée, ordonnée. Elle travaille toute la semaine et quand arrive le vendredi soir, elle achète une pizza chez Tesco (elle voue un culte à cette chaîne de magasins !) et boit de la vodka jusqu’à l’effondrement. Elle ne voit ni ne parle à personne durant le weekend. « J’ai toujours été très fière de mener ma barque seule. Je suis une survivante – Je suis Eleanor Oliphant. Je n’ai besoin de personne, il n’y a pas de grand vide dans mon existence, il ne manque aucune pièce dans mon puzzle. Je suis auto-suffisante. En tout cas, c’est ce que j’ai toujours pensé. Mais hier soir, j’ai trouvé l’amour de ma vie. Quand je l’ai vu entrer sur scène, j’ai su que c’était lui. » Eleanor s’amourache d’un petit chanteur sans envergure et décide de changer d’apparence pour se faire remarquer de lui. Sur sa route, elle va croiser Raymond, l’informaticien de sa boîte. Et c’est sa relation avec lui qui va réellement changer la vie d’Eleanor Oliphant.

« Eleanor Oliphant va très bien » est le premier roman de Gail Honeyman et c’est un  délicieux vent de fraîcheur. Eleanor est un personnage atypique et très drôle. Elle est en perpétuel décalage avec les personnes qu’elle côtoie au quotidien. Elle n’a pas les mêmes codes, pas les mêmes centres d’intérêt. Et Eleanor dit tout haut ce qui lui passe par la tête sans aucune barrière. Son problème d’interaction et d’inadaptation donne lieu à des scènes particulièrement cocasses. Mais cela la place également à l’écart et la fait passer pour quelqu’un de totalement barrée ! Ce qui frappe dès le début du roman, c’est l’immense solitude du personnage central.

La tonalité du roman, légère et amusante au début, s’assombrit au fur et à mesure que l’on découvre les raisons pour lesquelles Eleanor se comporte de façon étrange. Et le livre de Gail Honeyman est un roman d’apprentissage. Celui de Eleanor qui doit se libérer de son passé pour enfin apprécier la vie. Grâce à Raymond et à d’autres personnes qu’elle rencontre, Eleanor apprend à communiquer, à interagir avec autrui et à en tirer de la joie. Le roman de Gail Honeyman place la bienveillance au cœur de son intrigue. L’amitié de Raymond et des autres brise la carapace d’Eleanor pour l’entourer de douceur.

« Eleanor Oliphant va très bien » est un roman lumineux, tendre et drôle à la fois. Le personnage principal, atypique et attachant, fait toute la réussite de ce premier roman.

Le serpent de l’Essex de Sarah Perry

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Londres, 1890, après le décès de son mari violent, Cora Seaborne quitte Londres pour l’Essex avec son fils Francis et la nourrice de celui-ci, Martha. La jeune femme a toujours été fascinée par la paléontologie et elle espère faire de belles découvertes dans la région d’Aldwinter. Des amis la recommande aux bons soins du pasteur de la petite ville, William Ransome. Cora et Will deviennent d’excellents amis, même si leurs croyances sont opposées. Celles-ci vont d’ailleurs être mises à rude épreuve. La région serait attaquée et sous l’emprise d’un monstre mythique qui vivrait dans l’estuaire du Blackwater : le Serpent de l’Essex.

« Le serpent de l’Essex » de Sarah Perry est à l’image de sa splendide couverture : flamboyant et dense. La romancière aborde de nombreuses thématiques : les croyances, la place de la femme, la médecine, les progrès sociaux, etc… Will et Cora sont entourés d’une myriade de personnages secondaires mais qui ont tous une vie propre, une épaisseur qui les rendent attachants comme le Dr Luke Garrett qui s’humanise au fil des pages, George Spencer l’amoureux et ami indéfectible, Francis le fils étrange de Cora (probablement est-il atteint d’une forme d’autisme), Martha la bienveillante socialiste. Tous forment un magnifique ensemble, un foisonnement autour de Cora.

L’intrigue se déroule à une époque charnière ce qui est parfaitement montré dans le roman. Nous sommes à la fin de l’ère victorienne, l’époque est en train de changer. La médecine, incarnée par Luke Garrett, est en train de progresser à une vitesse prodigieuse. Le Dr Garrett est un chirurgien audacieux qui tente des opérations novatrices. Martha, quant à elle, incarne le progrès social. Elle lutte contre le mal-logement, pour faire évoluer les lois obligeant les plus démunis à avoir une moralité irréprochable pour obtenir un logement. Mais l’époque oscille entre l’obscurité et la lumière. L’époque victorienne n’est pas débarrassée des scories du passé et de vieilles croyances subsistent comme celle du serpent de l’Essex qui effraie encore la région. Il est comme le symbole de cette époque inquiète, anxieuse pour le présent alors qu’elle a foi en l’avenir.

Cora fait bouger les lignes en ce qui concerne la place des femmes. Libérée de son mari, elle compte vivre comme elle l’entend. Fini le charme et la coquetterie, Cora parcourt la campagne de l’Essex les cheveux dénoués, avec des vêtements informes et des grosses bottes ! Elle se sait mauvaise épouse et mère, il lui semble préférable de se consacrer à la paléontologie. Sa relation avec Will Ransome lui montrera que tout n’est pas aussi simple et définitif.

Dans une ambiance brumeuse et mystérieuse, Sarah Perry brosse le portrait d’une époque en pleine mutation et d’une héroïne qui se libère des carcans. Il m’a fallu quelques chapitres pour bien rentrer dans l’intrigue et la construction du roman mais j’ai ensuite été totalement captivée.

La servante écarlate de Margaret Atwood

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Depuis la fondation de la république de Gilead, Defred est au service du Commandant et de son épouse. Elle est une servante écarlate, une femme fertile qui doit permettre à ce couple d’avoir un enfant. Suite à une catastrophe, le taux des naissances est en chute libre. La république de Gilead a donc pris les femmes les plus fertiles, les a formées pour qu’elles deviennent des esclaves sexuelles au service des familles les plus importantes. Leur formation s’apparente à un lavage de cerveau pour les rendre dociles et leur faire oublier leurs vies d’avant. Les servantes écarlates doivent oublier jusqu’à leur propre nom. « Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom dont personne ne se sert maintenant parce que c’est interdit. Je me dis que ça n’a pas d’importance un prénom, c’est comme son propre numéro de téléphone, cela ne sert qu’aux autres. Mais ce que je me dis est faux, cela a de l’importance. Je garde le savoir de ce nom comme quelque chose de caché, un trésor que je reviendrai déterrer, un jour. Je pense à ce nom comme à quelque chose qui serait enfoui. Ce nom a une aura, comme une amulette, un talisman qui a survécu à un passé si lointain qu’on ne peut l’imaginer. » Le passé de Defred ne cesse de la hanter, pourra-t-elle continuer à tenir son rang alors qu’elle ne rêve que de s’en échapper ?

« La servante écarlate » a été publiée pour la première fois en 1985. La série de Bruce Miller a permis au roman de Margaret Atwood de connaître un succès planétaire. Il est même devenu un manifeste anti-Trump contre la misogynie du président des Etats-Unis et contre les menaces qui planent sur les droits des femmes. Il était donc grand temps que je découvre ce roman de Margaret Atwood dont j’apprécie beaucoup le travail.

Le roman de Margaret Atwood est souvent comparé à « 1984 » de George Orwell. Les deux romans sont en effet des dystopies qui montrent un régime totalitaire. Les deux ont également en commun le fait de montrer une situation plausible, un futur sombre qui pourrait bien advenir. Margaret Atwood souligne d’ailleurs dans la postface du livre qu’elle n’a souhaité mettre dans son livre que ce que l’humanité avait déjà fait à travers l’histoire. « Je ne voulais pas me voir accusée de sombres inventions tordues, ou d’exagérer l’aptitude humaine à se comporter de façon déplorable. » Et c’est sans aucun doute cette véracité qui rend « La servante écarlate » si glaçant.

Le récit de Defred se fait à la première personne du singulier, elle nous raconte son quotidien monotone, paranoïaque puisqu’elle ne peut faire confiance à personne. Durant son récit, elle repense à sa vie d’avant, celle où elle avait un mari et une petite fille. Elle nous explique comment la république de Gilead s’est peu à peu mise en place, comment des fanatiques religieux ont pis le pouvoir. Et comme tout pouvoir totalitaire et religieux, la république s’en prend aux femmes en leur supprimant leurs comptes en banque, leurs possibilités de travailler, d’aller à l’école. L’étape suivante est de faire de certaines d’entre elles des instruments de procréation pour les dignitaires du régime. Une oppression contre les femmes qui est malheureusement toujours d’actualité dans les zones de conflit. Et même dans les démocraties, on sait que les droits des femmes sont toujours fragiles, sans cesse menacés. Il n’est donc pas étonnant que le livre de Margaret Atwood et la série qui en a été tiré connaissent un succès aussi important.

« La servante écarlate » est une dystopie qui fait froid dans le dos tant le récit en est plausible. Un livre qu’il est nécessaire de lire afin de ne pas oublier qu’il est important de défendre nos droits et nos libertés.

Sombres citrouilles de Malika Ferdjoukh

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Aujourd’hui 31 octobre, c’est l’anniversaire de Papigrand. Comme chaque année, la famille Coudrier se réunit pour fêter l’événement dans la propriété familiale de la Collinière. Hermès attend avec impatience l’arrivée de sa cousine Madeleine dont il est amoureux. En attendant son arrivée, Hermès et ses cousins Colin-Six ans, Annette et Violette sont chargés d’aller chercher des potirons au potager pour les voisins américains de Mamigrand et Papigrand. C’est là qu’ils font une découverte macabre. Un homme gît sur la terre du potager. Après vérification, l’individu est mort, il y a du sang sur lui. C’est alors que sonne la cloche du déjeuner et que Hermès prend une décision surprenante : celle de cacher le corps du défunt. « Oui, sans cette foutue cloche, j’en suis certain, sans elle, les choses auraient été moins tortues, j’aurais moins réfléchi, je n’aurais jamais soufflé aux petits : -Allez ! on le planque…Faut pas qu’on le trouve. »

Il est toujours plaisant de lire des livres en adéquation avec la période de l’année mais si j’y parviens rarement. « Sombres citrouilles » de Malika Ferdjoukh tombait donc à point nommé en cette semaine d’Halloween. Le récit se fait exclusivement par le biais des enfants. Chaque enfant se succède pour raconter son histoire et ce qu’il voit. Chacun a des préoccupations de son âge : les adolescents Hermès et Madeleine sont amoureux mais cette dernière ne l’est pas de son cousin, Violette prend soin de sa jumelle Annette qui a un léger handicap, Colin-Six ans tente d’apprivoiser et de soigner un renard blessé par les chasseurs du village. Malgré ces préoccupations de leurs âges, les enfants ne ratent rien de ce qui se passe autour d’eux. Ils observent avec acuité les adultes, c’est ainsi qu’ils voient la professeure de musique des jumelles se rhabiller dans le jardin ou un inconnu venu faire chanter Papigrand. Des choses étranges qui viennent compléter un environnement déroutant pour les enfants : l’oncle Dimitri qui s’est étrangement noyé, tante Edith qui vit recluse dans une petite maison au fond du jardin, l’accident de voiture qui a cloué Papigrand dans un fauteuil-roulant. Halloween sera l’occasion de faire tomber les masques, de révéler aux enfants les failles et les faiblesses des adultes qui les entourent.

Le ton du début du roman est à l’image d’une des références qui l’ont inspiré, « Mais qui a tué Harry ? » d’Alfred Hitchcock : le ton est léger, la découverte du corps est plus ennuyeuse qu’effrayante pour les enfants. Mais plus on avance dans la lecture et plus la réalité se révèle sombre et inquiétante. C’est d’ailleurs l’un des intérêts du roman de nous faire passer de la légèreté à la gravité. Les personnages des enfants sont également bien construits, ils sont tous très attachants. Enfin, Malika Ferdjoukh glisse de nombreuses références qui pourront combler son public adulte : Jacques Becker, Fred Astaire, Michael Powell, Sacha Guitry, Ed McBain.

Encore une fois, j’ai eu grand plaisir à retrouver la plume de Malika Ferdjoukh qui a l’art de s’adresser aussi bien aux enfants qu’aux adultes et de nous faire frémir avec ses « Sombres citrouilles ».

Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider

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«  »J’ai eu une belle vie ». Tu as glissé cette phrase comme un doigt fatigué se promène sur une panne de velours avec un sourire doux et le regard envolé vers des souvenirs heureux. » Ses propos, tenus par Maria Schneider à la fin de sa vie, sont le départ de la réflexion de sa cousine Vanessa, journaliste à Libération, à Marianne et aujourd’hui au Monde. Elle s’adresse à la deuxième personne du singulier à sa cousine, son livre est comme lettre ouverte à celle qui a connu beaucoup de désillusions et de mal-être au cours de sa vie. Tout le monde se souvient du scandale lié au « Dernier tango à Paris » de Bernardo Bertolucci, ce film sulfureux qui relança la carrière de Marlon Brando, âgé alors de 50 ans, et qui devait lancer celle de Maria, âgée de 19 ans. Ce ne fut bien évidemment pas le cas. Tout d’abord parce qu’aucun réalisateur ne voulait la faire tourner habillée et parce que Maria fut totalement traumatisée par une scène d’une violence inouïe. Cette dernière, imaginée par Bertolucci et Brando, ne figurait pas dans le scénario, la terreur de Maria Schneider à l’écran n’était en rien simulée. Sa vie bascule totalement après cela dans l’alcool et les drogues dures. Elle fréquente, très jeune, les soirées mondaines et les lieux interlopes aux bras de son père, Daniel Gélin, retrouvé à l’âge adulte. Le cinéma ne lui apporte malheureusement que peu de rôles intéressants mais lui offre de belles amitiés comme celle de Brigitte Bardot ou Alain Delon, tous deux présents jusqu’au bout.

Vanessa, de vingt ans sa cadette, voit sa cousine, tant admirée,  sombrer peu à peu. Maria, rejetée très tôt par sa mère, venait se réfugier chez les parents de Vanessa Schneider. Un couple bohème dont le père, le psychanalyste Michel Schneider, était un maoïste dur. L’évocation du destin tragique de sa cousine, permet à l’auteure de parler de sa famille fantasque aux origines compliquées où « (…) la folie et le malheur ne sont jamais très loin. » Vanessa Schneider évoque avec justesse et lucidité la période des années 70-80, elle parle de sa difficulté à être différente dans la cour de l’école et de son désir de rentrer dans le moule. Dans son roman, elle oscille entre l’intime et un tableau plus large de l’époque. Elle est toujours sur le fil, jamais voyeuriste lorsqu’elle parle de sa cousine dont elle dresse un portrait sensible, émouvant et sincère.

Vanessa Schneider aurait aimé écrire ce livre à quatre mains comme sa cousine en avait émis le souhait. Le projet, resté inabouti, prend aujourd’hui forme sous la belle plume de la journaliste qui rend un magnifique hommage à Maria Schneider, à sa difficulté à vivre, à son destin brisé avec pudeur, lucidité et colère.